CHAPITRE XII
Charles eut-il peur des menaces de cette lettre insolente, ou la crainte des foudres de l’Eglise, combinée avec la mort d'Eudes, son rival, qui arriva à cette époque (898), vint-elle modifier ses intentions? on l’ignore ; mais il renonça à l’idée d’une alliance avec les Normands. Ils continuaient cependant leurs ravages, et tandis que deux de leurs bandes envahissaient la Neustrie et ravageaient le vaste royaume d’Aquitaine, Rollo remontait la rivière jusqu’au Pontde-1’ Arche. Charles-le-Simple, devenu maintenant le seul roi des Francs, se décidait enfin à s’opposer à la marche des Normands et à mettre en campagne une armée considérable. Ilastings-lc-Yieux, llastings qui était devenu le vassal de Charles, rejoignit l’armée royale avec une nombreuse troupe équipée en guerre; toutes ces forces réunies campèrent sur les bords de l’Eure, sous les ordres de Ragnold, duc de France et d’Orléans. Il consulta Hastings sur la manière dont il fallait agir avec un semblable ennemi. Celui-ci proposa une négociation , et fut envoyé au camp ennemi avec deux autres chefs qui comprenaient la langue Normande, pour faire des ouvertures à ce sujet. Les envoyés s’arrêtèrent sur les bords de l’Eure, qui séparait les deux camps, et crièrent aux pirates, qu’ils désiraient parler à leur chef : — « nous sommes tous égaux, » répondirent les Normands. Interrogés sur le but qu’ils se proposaient en envahissant la contrée, ils s’écrièrent: — * pour la soumettre. » Interpellés de nouveau s’ils ne préféraient pas devenir vassaux de Charles et recevoir des portions de terre du roi, dont ils relèveraient comme leur seigneur
et maître, tous répondirent négativement, et la députation retourna au camp des Francs. Hastings informa Ragnold que l’armée Normande se composait de l’élite de la jeunesse du Nord, et lui conseilla d’employer tous les moyens plutôt que de risquer les chances inégales d’une bataille contre un ennemi si redoutable. Un porte-étendard, nommé Rotland ou Roulland, répondit que ce conseil partait ou d’un traître, ou d’un homme qui avait renoué alliance avec ses premiers compatriotes, et comme les autres chefs Francs parurent suspecter ses intentions, Hastings, dégoûté d’une telle injustice, se retira du conseil , quitta l’armée et bientôt après la France , emmenant avec lui sa troupe dévouée (1).
(Ij Le vieux poète Normand, Robert Wace , a bien décrit cette scène : Au duc Reinault alerent, si li firent entendre :
Que sa terre a perdue , s’il ne la peut défendre ,
Normanz l'ont ja assise (A) toute la veulent prendre.
Reinault une autre foiz à llaslainz reparla ,
Et Uastainz du combattre tout le décomforta, (B)
« Normanz » ce dit • fort et grand compaingnie ya.
Se il n'a plus grant genl , ja nés desconfira (C).
A donc ! > dist un jcbevalicr que l'on clamoit Roullant,
• Pourquoi demandez vous conseil è tel tiran?
L'en ne prend mie lou , ne goupil souz son banc — > (D)
La gent de son pais nos vait cen atraiant • (E)
Hastainz s'en couroucha , si respondit — « atant (F)
Je n'en parleray mes des icy en avant» (G).
' Roman de Rou.
(A) Assiégée, cernée.
(B) Découragea.
(C) Il ne les vaincra pas.
(D) On ne prend ni loup ni renard sous son banc.
(E) Attirant.
(F) Expression de menace employée encore aujourd'hui dans une portion de la Normandie.
(G) Dorénavant.
CHAPITHE XII.
Rolio attendait, dans son camp retranché, l’attaque des Francs, qui eut lieu au point du jour. Les Normands rangés en bataille , et protégés par leurs boucliers, repoussèrent l’ennemi. Rotland ou Roulland, qui portait le gonfalon des Francs, fut tué, et le duc Ragnoldprit la fuite avec toute l’armée. Voulant utiliser cette victoire, Rollo assembla ses compagnons et leur représenta que les Francs étant les aggresscurs, il ne restait d’autre parti à prendi'e qu’à marcher et à subjuger leurs villes et leurs forteresses. Les Normands levèrent donc leur camp, remontèrent les bords de la Seine, s’emparèrent par surprise de Meulan, passèrent au fil de l’épée tous les prisonniers, et, ravageant toute la contrée, arrivèrent jusque sous les murs de Paris. Pendant ce temps, leducRagnold avait réuni une nouvelle armée, avec laquelle il marcha contre les Normands et leur offrit la bataille. Ceux-ci formèrent leur troupe en triangle, et, pénétrant au milieu des bataillons des Francs, renversèrent tout ce qui s’opposait à leur passage, et firent un grand nombre de prisonniers qu’ils emmenèrent dans leurs barques. Raguold fut trouvé parmi les morts.
Pendant l’hiver, les Normands firent une excursion en Bourgogne ; mais, repoussés par le Çue de cetle province, ils furent obligés de regagner la Seine. Ayant appris que Bayeux était mal fortifié (899), Rollo se porta rapidement vers cette ville , pilla la contrée environnante, et fit le siège de la place. Les bourgeois se défendirent bravement, et firent prisonnier un chef Normand nommé Bothon. Les Nor-
504 IllSTOlItE UES HOMMES DE NOHD.
mands oifrirent une suspension d’armes d’une année, à condition que Bothon serait relâche. L’offre fut acceptée, et Rollo se retira le long de la Seine jusqu’à la Marne, où il prit possession de Meaux. De là, il poussa ses excursions jusqu'à la Meuse. Mais, aussitôt l’expiration de la trêve (en 900), les Normands attaquèrent à l’improviste Bayeux, s’en emparèrent par surprise et massacrèrent le gouverneur, le comte Bérenger , avec un grand nombre d'habitants. Le Comte laissait une fille, nommée Popa, d’une rare beauté ; Rollo l’épousa à la manière de son pays, et en eut un fils , qui fut Guillaume-Longue-Épée , et une fille nommée Adèle (1). Rollo se retira peu après dans sa citadelle de Rouen, où ses compagnons le choisirent pour chef. 11 employa ses loisirs à organiser sa colonie Normande; sous son administration ferme et vigoureuse, la contrée , qui avait si cruellement souffert des incursions réitérées de ces aventuriers du Nord, respira quelque peu, et commença à jouir des bienfaits de l’ordre et de la paix. Il toléra les Chrétiens dans l’exercice de leur culte, et ils accoururent en foule pour vivre sous la domi nation d’un Païen et d’un Barbare, abandonnant volontiers leurs princes naturels , — Chrétiens comme eux , — mais désormais incapables de les
(1) Rou en a fet sa mie (A) qui muU l'a désirée,
De lié fut nai Willame qui ol nom Lunge-Espée .
Qui les Flamenz ocistrent par traïson provée.
( ftomnn de flou. )
(A) En a fait sa maîtresse.
CIIAPITUE XII.
protéger. Il y avait, dans l’esprit de ce pirate barbare, des idées vraiment grandes et généreuses : — car ses vues étaient plus élevées que celles des aventuriers de cette époque ; son ambition plus noble : — car il aspirait à devenir le fondateur et le législateur d’un nouvel État. Mais les Francs qui obéissaient à Charles d’ayant que des rapports pacifiques et, du reste, très-rares avec la colonie des Normands implantée sur les bords de la Seine, les moines chroniqueurs et les annalistes de cette époque ne nous ont laissé aucuns renseignements sur les mesures particulières à l’aide desquelles Rollo se concilia l’affection de ses sujets , Païens ou Chrétiens, et consolida assez son pouvoir pour détacher , de la couronne du descendant dégénéré de Charlemagne , la province la plus belle et la plus fertile de ses vastes États (1).
Pendant l’espace de sept ans, les chroniques Franques restent muettes sur les ravages des Normands. Ils occupaient toujours les places importantes qu’ils possédaient sur la Loire , la Garonne et la Seine. D’un autre côté, Charles -le- Simple , obéissant à des motifs politiques , et voulant les empêcher de recourir à l’assistance de l’Angleterre, épousait , en 909 , la fille d’Édouard-le-Vieux , fils et successeur du roi Alfred. Puis il assemblait un concile à Trosley, dans le Soissonnais, afin de consulter les évêques sur le bien-être général de l’Église
(1) Depping) I. II, pp. 71-89. — Capefigue, sur les levas, des Norm. , eh. Il, pp. 174 178. — Suhm, Hisloric af Danmark , t. II, pp. 441, 450, 45C.
et (lu royaume. Les incursions des Païens avaient empêché , depuis plusieurs années, la réunion des évêques et des abbés ; les monastères et les sièges épiscopaux étaient ravagés , pillés ou brûlés ; le clergé imputait toutes ces calamités aux péchés des princes et du peuple qui, loin de résister aux envahissements des Païens , avaient honteusement fui devant eux ou courbé la tête sous le joug des Barbares. L’archevêque de Rouen, qui se trouvait sous l’administration de RoUo, écrivit à Hériveus, successeur de Foulk au siège de Reims, pour lui demander quelle ligne de conduite il avait à suivre dans la position difficile et fausse où il se trouvait. L’archevêque de Reims conseilla à son frère d’être tolérant pour les Païens convertis qui retomberaient dans l’idolâtrie et rcpiendi-aient leurs vieilles habitudes de piraterie. Le Pape lui-même avait écrit dans ce sens à Hériveus , lui recommandant la modération à l’égard de ceux qui, après avoir feints d’être convertis, retouiTieiaient à leurs pratiques barbares, sacrifieraient aux idoles et, massacrant les prêtres et les moines, feraient aux Francs une guerre d’extermination. Le Pontife terminait en disant avec raison que les peines prescrites par les canons ne pouvaient s’appliquer à ces Païens, pour lesquels il fallait adoucir le joug de la nouvelle religion, afin de la faire accepter sans peine à leur nature sauvage et intraitable (1).
Il se forma en 911 une confédération générale de
(I) Suhm, Historié ;if Daninark, l. Il , p. 483. — Deppiiig, I. I, ch. IX, pp. 89 90.