CHAPITRE XII
sévèrement blâmé par beaucoup d’historiens français, par ceux-là même qui, en général, étaient les moins disposés à critiquer la conduite de leurs souverains. Et, cependant, il eût été dilficile à un homme plus sage et plus vaillant, se trouvant dans la même position, d’agir d’une manière plus politique et plus en rapport avec les exigences de la situation ! L’esprit national et le courage des Francs avaient successivement dégénéré sous ses prédécesseurs de la race Carlovingienne ; les Flandres et toute la contrée au Nord et à l’Est de la Neustrie étaient détachées de cette monarchie déjà si disloquée ; les Comtes de Paris convoitaient la couronne qu’ils devaient s’approprier plus tard. La province qu’il venait de céder, et dortt les Normands avaient dévasté le territoire, leur appartenait depuis longtemps, et nul ne leur contestait la légitimité de cette possession. Le seul moyen de mettre le reste du royaume à l’abri de leurs ravages était de les confirmer solennellement dans la possession de la portion qui leur appartenait déjà en fait, et, sous ce rapport, Charles ne fit rien qui ne fût justifié par les événements et par l'exemple précédemment donné par Alfred d’AngleteiTe. D’un autre côté, c’était un moyen de eontrebalaneer l’influenee naissante des Comtes de Paris; et bien que le pouvoir des Dues de Normandie devînt plus tard redoutable aux rois de France de la troisième race, les derniers descendants de la race de Charlemagne trouvèrent toujours dans Rollo et ses successeurs des défenseurs fidèles de leur trône chancelant.
Un fait remarquable d’aillcui’s, c’est que les termes
d’un traité qui entraînait de si grandes conséquences n’aient jamais été conservés dans une forme authentique. Rien ne prouve qu’il ait jamais été rédigé par écrit, car telle n’était j)as l'habitude des Normands pour leurs contrats publics ou privés. Ils étaient passes devant témoins et conservés par la tradition et le témoignage des voisins. Le don des terres nombreuses octroyées par Rollo aux églises et aux couvents, n’est garanti par aucun titre écrit. Les terres étaient mesurées, non plus avec une baguette, selon l’usage constant des Romains, des Francs, desÂnglo- Saxons et des Germains, mais avec un cordeau, instrument toujours employé par les nations Scandinaves pour l’arpentage des terres. Dans les Chartres authentiques , écrites sous le duc Richard II et ses successeurs, pour confirmer les dons octroyés par Rollo , on mentionne toujours expressément que la concession primitive fut verbale, et on sait qu’à l’époque de Guillaume-le-Conquérant les seigneurs Normands accompagnaient l’investiture d’un fief à des vassaux, d’une flèche, d’un arc, d’une épée ou de quelque autre symbole. La mise en possession immédiate, introduite par eux en Angleterre, dispensait généralement d’un acte de propriété ; on comprend donc aisément pourquoi Rollo se contenta d’une pareille investiture, en recevant le duché de Normandie; mais ce qui estinexplicable, c’est que les Francs, habitués depuis longtemps à employer les Chartres écrites dans leurs transactions publiques ou privées, aient négligé de définii* les termes, les conditions et les limites géogiaphiques d’une cession de territoire