‹ Histoire des peuples du NordChapitre 116 sur 206 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

si importante. La chartre originale, s’il y en eut, a pu (comme le suppose M. Depping) être emportée par les Rois d’Angleterre de la race Normande, déposée à la Tour de Londres, puis égarée, ou peutêtre détruite exprès par quelque Roi de France qui, cherchant à ressaisir sa domination, avait intérêt à eflacer toute trace d’un démembrement de sa couronne.

Rollo établit dans son nouveau duché une aristocratie féodale, ou plutôt il profita nécessairement des usages particuliers qui régissaient la province , fait aussi naturel que l’établissement d’une aristocratie patiâarcale en Islande sous un état de choses bien düTérent. A l’époque où ils vinrent s’établir eu Neustrie, Rollo et ses compagnons étaient tous égaux; mais, par suite des progrès de la conquête et de l’habitude de l’obéissance militaire , ils l’avaient choisi pour chef, lui, d’abord leur égal, et l’avaient élevé de leur plein gré au titre de duc ; ses compagnons étaient devenus comtes et barons; les hommes libres ses suivants, chevaliers ou vassaux inférieurs. Rollo ou scs successeurs les consultaient toujours dans les occasions importantes qui concernaient la nation. Le clergé fut pendant longtemps exclu de ce grand conseil ou parlement; son titre de Franc , le préjugé na- 4ionalet l’envie l’en tenaient nécessairement éloigné. Mais les doubles mariages, l’influence de la religion, l’adoption des mêmes lois et des mêmes institutions judiciaires, opérèrent vite une fusion entre les deux peuples. Le grand Coutumier, le plus ancien monument de la législation Normande qui existe aujour-

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d’hui, porte que le duc Rollo, devenu souverain de la Neustrie, rassembla les anciennes coutumes de la contrée, qui ne pouvaient être que les lois des Francs, et lorsque quelques doutes ou quelques dii&cultés s’élevaient sur leur interprétation , il consultait les « hommes sages, auxquels la vérité était connue, pour savoir ce qui avait été dit et fait dans le vieux temps: » à quoi il ajouta d’autres lois nouvelles, mises en ordre par les mêmes conseillers (1). L’esprit subtil des légistes Normands réduisit d’abord la loi féodale à un système. Elle fut plus tard transplantée dans toute sa force en Angleterre par le Conquérant , qui s’en servit comme d’un instrament elEcace pour consolider son pouvoir, et établir une monarchie plus puissante qu’aucune de l’Europe depuis le règne de Charlemagne. La coutume de Normandie a beaucoup de ressemblance avec les anciennes lois Scandinaves et Anglo-Saxones, et tous ces peuples ont tellement emprunté l’un à l’autre, et furent si souvent confondus dans leurs guerres, leurs conquêtes et leurs émigrations, qu’il est difficile de distinguer l’origine de leurs institutions judiciaires. Rollo passe pour avoir établi le premier la cour de l’Échiquier comme tribunal suprême; et la création de l’admirable systèmede police établi en Angleterre par le roi Alfred , pour assurer la sûreté publique, appartient aussi au premier duc de Normandie. Les chroniques du duché prouvent la réalité de cette sécurité générale, en ré-

(1) Houard , Anciennes loix des Français, elc., l. I , Discours préliminaire, p. 25.

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pcfant avec quelques variations cette histoire d’un bracelet ou d’une bourse d’or suspendu à un arbre de la grande route, fait que l’on reporte au règne d’Alfred, et que mentionnent aussi les annales anciennes du Danemark. Si ce n’est pas une manière poétique d’exprimer la tranquillité publique dont on jouissait sous l’administration sévère, mais impartiale, des princes de cette époque, il serait mieux de reporter ce fait au Danemark, six ou sept siècles avant les autres légendes semblables et sous le règne de Frodr, le célèbre législateur-roi de la race d’Odin. On a même attribué à Rollo, — comme si l’institution et le nom dérivaient de lui, — lefameux Clameur de Haro, ou « les buées et le baro » qui , semblable aux lois Anglo-Saxonnes, rendait les cantons responsables de toutes les olFensefî commises dans leur juridiction. Mais, en réalité, le nom dérive de deux mots Islandais composés, indiquant, par leur signification, la nature de cette espèce particulière de procès ; et il est probable que si Rollo ne l’appliqua pas le premier dans la Neustrie, il eut au moins le mérite de faire revivre et d’adopter une coutume si bien faite pour conserver le bon ordre et la paix dans une société barbare (1).

Le jugement par combat ou le combat judiciaire, était une forme d’appel au jugement de Dieu très en faveur auprès des nations guerrières de la Scandina-

(1) Depping, t. II, pp. 127-151. Jxi mol Clumenr de Haro csl cvidcmmeni formé des mois Islandais, her-ôp , c’esl-.i-dirc cri de.i armes ou cri de guerre, comme en Français, à moi l'armée. — /f«r (Islandais), AaT(Daiiois), armée el ôp, huée clameur.

ol8 HISTOIRE DES HOMMES DU NORD.

vie (K); mais c’était aussi un mode de procédui’e judiciaire, reconnu dans tous les codes des tribus Barbares { excepté dans la loi salique) qui s’établirent sur les l uines de l’empire Romain. Il était cependant presque tombé en désuétude en France sous les derniers Carlovingiens , mais il fut remis en vigueur après la conquête de la Neustrie par les Normands. Ces fiers guerriers dédaignaient le mode, — si cher au clergé, — de terminer leurs différends par l'épreuve du feu et de l’eau, bien qu’il y ait un exemple remarquable d’une épreuve par le fer rouge, administrée à la femme d’un paysan par ordre de Rollo ; mais c’est le seul que l’on puisse trouver, parmi les laïques, jusque après la conquête de l’Angleterre par les Normands (1). L’usage de la guerre privée continua de subsister dans la province de Normandie, longtemps après qu’elle fut établie dans le reste de la France, par l’influence combinée de la couronne et du clergé. On trouve dans les annales normandes des exemples de jugement par combat à des époques bien plus modernes, et on sait qu’il fut introduit en Sicile et en Angleterre par les Normands et qu’il fit partie du droit commun de l’Angleterre jusqu’au règne de Guillaume IV, bien que depuis le règne de Jacques F'' on ne trouve aucun exemple pratique de sa mise à exécution (2).

Il reste aujourd’hui peu de traces matérielles de l’origine Scandinave des Normands dans la province de France qui porte leur nom. L’origine du type primitif de ce style particulier d’architecture appelé

(1) Houard, Anciennes loi\ de$ Français, etc., t. I. pp. 2il, 'Üti, 267.

(2) CapeGgue, sur les Jurys des Norm. , pp. 3i0-3i6, et note, p. 390.

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Normande, et dont il reste de si belles traces en Normandie et en Angleterre, a jusqu’ici désappointé la curiosité de ceux qui s’occupent de l’histoire de l’art. On ne peut l’attribuer à une source normande, car à l’époque où les Scandinaves vinrent en Neustrie, il n’y avait dans la coutrée qu’ils quittaient aucune construction considérable en pierres. L’arche sémicirculaire, — le trait distintif qui sépare l’architecture normande de l’architecture gothique, — fut sans doute une imitation du style architectural Romain, ou bien une modification de l’arche Anglo-Saxonne, qui était elle-même empruntée aux Romains. L’opinion la plus raisonnable, c’est que les Normands apportèrent avec eux du Nord ce génie inventif, cette activité d’intelligence , ce goût pour la richesse et la magnificence qu’ils déployaient dans leurs armes, leurs ornements, leurs costumes, et surtout leur équipement naval, et qu’ilsappliquèrent plus tard à l’architecture etaux autres arts d’imitation pour produire ce style particulicaappelé style Normand. Les vieux Sagas sont remplis d’exemples de ce goût dominant chez les Scandinaves ; leur histoire, leur mythologie ancienne, et ce qui reste encore des ouvrages des anciens Skalds, prouvent qu’ils possédaient tous les éléments de poésie. Lors de leur établissement définitif dans la Gaule, ils trouvèrent complètement effectuée la séparalion de la langue vulgaire, qui s’était successivement formée dans cette province de l’empire d’Occident par la corruption du latin. La langue d'oui était pai'lée au nord, et la langue d'oc, au sud de la Loire. La langue d’oui, ou la langue romaine wallonne.

n’avait pas encore reçu cette culture littéraire qui en fit plus tard le langage particulier au roman et à la poésie romantique, et que recherchèrent les Normands qui embrassaient la religion et adoptaient les lois et le langage du peuple vaincu (1). Mais tout cela se modifia bientôt par le caractère particulier et le génie de la race Normande, qui se manifestaient déjà d’une manière sensible dans leurs œuvres d’art et dans les faits d’armes. On ne trouve en Normandie aucune inscription runique; — le peuple n’a conservé mémoired’aucunsvei‘sdesSkalds, — d’aucune légende traditionnelle de ses ancêtres Scandinaves. Sous ce rapport, et pour employer une métaphore mythologique, on peut dire qu’il passa les bords du Léthé en traversant les mers qui le séparaient pour toujours du berceau de ses pères, — de cette terre de Dieux et de béros où se forma son caractère national primitif. Mais les traits originaux du caractère national étaient indélébiles, et subsistèrent encore lorsque cette branche de la vieille et noble tige Gothique fut greffée sur celle des Gallo-Francs. Ainsi , en première ligne, on trouvait chez eux tous les éléments du vieil esprit de la chevalerie, conservés dans leurs formes primitives : — l’amour des aventures romanesques, le courage et l’habileté dans le maniement des armes, la dévotion au sexe féminin, fondée

(I) GuilUume-Longuc-Épée envoya son GU Richard à Bayeux pofir apprendre le vieux Danois , car ce langage ciait déjà remplace à Rouen, la capitale du duché, par la langue Romane; et un comte Normand qui vint à la cour de Guillaume I", Roi de Sicile, s'excusa de ne pas savoir le Français, étant, disait-il, de cette partie de la Normandie où le vieux Danois subsista le plus longtemps.

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