CHAPITRE XIV
Mais Thormod ayant été tué et son parti dispersé en combattant les troupes de Louis, le Roi n’eut plus qu’à combattre les Normands commandés parHarald.Danv. une entrevue des deux Rois, qui eut lieu sur les bords de la Dive, une querelle s’éleva entre quelques uns de leurs partisans ; il s’ensuivit une mêlée générale dans laquelle Louis fut fait prisonnier par les Normands. Il ne recouvra sa liberté qu’après avoir solennellement juré de renoncer jiour jamais à ses prétentions sur la Normandie ; c’est à cette circonstance solennelle que Guillaume-le-Conquéraut fait allusion dans le discours qu’il adresse à son armée avant la bataille d’Hastings : « Vos ancêti-es n’ont-ils pas fait prison- € nier le roi des Francs, ne l’ont-ils pas traité comme « un captif à Rouen jusqu’à ce qu’il ait rendu la Nor- « mandie à Richard votre Duc, alors enfant? Et dans « cette entrevue , votre jeune Duc ne portaitril pas « son épée, tandis que le Roi était dépouillé de la « sienne et même de sa dague (1)? »
A la mort du roi Hakon, arrivée en 963, son frère Harald II , surnommé Graafeld, succéda de nom seulement au trône fondé par Harald-Haarfager. Mais tel était l’état de désordre et la désorganisation de la société à cette époque et dans cette contrée barbare, que non-seulement l’autorité royale fut partagée par lui, entre ses frères, les fils d’Erik et de Guuilhda, mais que deux autres chefs gouvernèrent chacun leurs districts avec une autorité qui ne relevait de personne. Tryggve et Gudrôd, les petits-fils d’Ha-
(1) Depping, t. II, pp, 155-167. — Pièces justificatives , pp. 323-534.
Suhtn , Historié at Danmark , t. III , pp. 13-34.
raid I®% régnèrent sur des tribus séparées; l’un dans la partie sud-est de la Norwége, l’autre dans le VVestfold , pendant que le Jarl Sigurdr restait seul chef indépendant deDrontheim. L’ambitieuse et intrigante Gunilhda excita ses enfants au meurtre du Jarl Sigurdr, comme un premier pas de fait pour réunir la monarchie entière de la Norwége dans les mains de sa famille. Sigurdr, trahi jtar ses propres frères , cerné par ses ennemis, fut brûlé vif (965) dans la maison où il assistait à un festin , barbarie qui peint bien les mœurs de cette époque. Le peuple deDrontheim, indigné de cette cruauté , choisit son bis Hakon pour lui succéder. Une guerre civile se déclara entre les princes rivaux, et après plusieurs rencontres sanglantes, ils conclurent une trêve perpétuelle, aux termes de laquelle le Jarl Hakon devait gouverner la partie qu’avait possédé son père Sigurdr , et ses frères régner sur les autres contrées occupées par le roi Hakon-le-Bon. ïryggve et Gudrod, les descendants d’Harald-Haarfager, étaient déjà tombés victimes des horribles artifices de Gunilhda et de ses bis. Astrida, la veuve de Tryggve , son bis Olaf , jeune encore, et Harald-Grænske, bis de Gudrod, se sauvèrent en Suède, et y trouvèrent asile et protection (1).
Mais la paix fut de courte durée enti’e les compétiteurs au trône de Norwége. En 977, le Jarl Hakon implora l’aide d’Harald-Blaatand, roi de Danemark, contre Gunilhda et ses bis. Harald Graafeld périt par suite d’un caimplot formé par Hakon, et le monarque
(1) SnoiTc, Saga al'OIaü Tryggva Syni, cap. X-XV.— Schœning, Norges RigesHist. , t. III, pp. 4.43.
CHAPITHE XIV.
Panois envahit la Norwége (978) avec une flotte puis- «aiite, subjugua la contrée et fut reconnu roi par le peuple; Harald-Blaatand accorda au Jarl Hakon, déclaré son vassal, une portion du territoire conquis, à la condition que le Jarl lui paierait un tribut annuel de cinquante marcs d’or et de soixante faucons. Il partagea le reste de la contrée entre Svend, son fils, et le prince Norwégien Harald-Grænske, mais se réservant sur toute la Norwége le titre et l’autorité de souverain suprême (1).
Le Jarl Hakon se disposa bientôt à se rendre indépendant de l’allié auquel il devait d’être délivré des fils de Gunilhda , ses rivaux et ses ennemis. Il imposa un tribut aux colonies Norwégiennes des îles d’Écosse, et chercha par toute espèce de popularité à répandre sou influence dans la mère-pati*ie ; mais en homme adroit et patient, il sentait que le moment n’était pas venu de mettre au jour les projets qu’il méditait. Aussi il n’hésita pas à l épondre à l’appel de son seigneur, lorsqu’en 869, Harald-Blaatand réclama son assistance pour repousser l’invasion dont Othon III, l’empereur de la lace Saxonne, menaçait le Danemark. La bataille s’engagea entre les Danois et l’armée impériale, composée de Saxons, de Francs et de Frisons, aux pieds du fameux rempart de Dannewirke , en Sleswig. Hakon y prit une part active, et la victoire lut longtemps indécise. Ce rempart, construit du temps de Charlemagne, venait d’être réparé
(1) Snorre, Saga af Olall Tryggva Syni, l. lll, pp. 42-108. — Schœning, Norges Riges Historié, l. III, pp- 42-108.
par Harald ; il est cité par Snorre Sturleson comme entourant la gorge resserrée de deux détroits ou baies foiTnées par les mers de l’Est et du Nord. L’isthme ainsi formé était défendu par un rempart immense , construit de troncs d’arbres, de terre et de pierres, garni de tours élevées très-rapprochécs , et par un fossé profond creusé du côté du midi, n’ayant qu'une seule porte au centre, protégée par un châteaufort. La première tentative de l’Empereur pour pénétrer dans le Jutland ayant été vaine, il la renouvela et fut encore repoussé; mais il y parvint enfin en incendiant le Dannewirke, et se répandit dans le pays plat avant même qu’Harald ait pu rallier ses troupes. Othon conclut avec lui un traité de paix dont la principale condition était que le peuple Danois embrasserait le Christianisme, et que son Roi favoriserait et hâterait lui-même l’introduction de la nouvelle religion dans la Norwége. En conséquence, Harald imposa au Jarl Hakon et à ses partisans l’ohligation de se soumettre à la cérémonie du baptême, et lui persuada de prendre à hord de sa flotte quelques prêtres Chrétiens pour essayer la conversion de la Norwége. Mais le Jarl profita d’un vent favorable pour traverser le Sund , y laissa les missionnaires Chrétiens, et fit voile pour la côte duGothland. Il débarqua et olfrit un grand sacrifice pour apaiser la colère des Dieux offensés de son apostasie, et leur demanda conseil sui' la direction qu’il devait suivre. A cet instant, deux corbeaux, oiseaux consacrés à Odin, s’envolèrent audessus de sa tête ; il interpréta ce fait comme un augure favorable. Il brûla ses vaisseaux, poursuivit
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sa route à travers la Suède, rencontra sur son passage et massacra le Jarl de Gothland, mit toute la contrée à feu et à sang, et retourna en Norwége par l’intérieur des terres ; de là , Hakon se dirigea vers le port où mouillait l’escadre Danoise qui avait transporté d’autres missionnaires pour essayer de convertir la Norwége; mais les Danois, prévenus à temps, étaient retournés dans leur contrée (1).
Dès ce moment, Harald et Hakon devinrent ouvertement ennemis. Ce dernier refusa de payer désormais le tribut, et se déclara indépendant , mais sans prendre encore le titre de Roi. Harald fut bientôt détrôné, victime de la rébellion parricide de Svend, qui chercha un refuge chez ces célèbres Vikingar qui composaient alors la république de Julin ou Jdmsborg. Harald trouva un asile auprès du duc Richard de Normandie , auquel il avait autrefois rendu des services importants et qui contribua puissamment à rendre au monarque exilé sa couronne et sa patrie. Mais son fils, encore une fois rebelle, l’attaqua de nouveau, en 991, à la tête des Vends confédérés, et Harald, surpris dans une forêt épaisse de la Zélande, fut tué par une flèche lancée par Palnatoke, le célèbre fondateur de cette république d’écumeurs de mers (2).
(1) Snorre, Saga af Olafi Trjggva Sjni, cap. XXIV-XXVllI. — Sulim , Hist. af Dan., t. III, pp. 188-194.
(2) Subm, Hisl. af Daa., t. III, pp. 200, 201 Un fait très-remarquable,
c'est que la contre-partie exacte de l'IIisloire de Guillaume Tell abattant la pomme de la tète de son fils, sur l'ordre de Gessler, est racontée par Saxo Grammaticus , qui l’attribue à Palnaiokc et à Harald- Blaatand. — Subm, p. 200. CommeSaxo Grammaticus a écrit cent ans avant la révolte desSuisses,
La ville et la république de Julin ou Jômsborg^ était située en Poméranie , dans Hle actuelle de Wollin, formée par les bouches de l’Oder, à l’endroit où il se jette dans la mer Baltique. Sous le règne d’Harald-Blaatand, elle fut prise et fortifiée par une troupe de Danois écumeurs de mers : cette association naissante de pirates se grossit plus tard d’autres aventurière Suédois, Norwégiens et Vends; etPalnatoke entreprit la tâche difficile de donner des lois à cette singulière communauté. Ce législateur improvisé organisa sa république, qui ressemblait, sous quelques rappoi-ts, à celle de Sparte, plaçant* le courage et le mépris de la mort au-dessus de toutes les autres vertus, et ordonnant comme seule règle de conduite à suivre, une obéissance aveugle aux ordres du chef. Pour être admis dans cette communauté, d’où les femmes étaient sévèrement exclues, il fallait, comme condition nécessaire, que le jeune guerrier prouvât par témoins qu’il n’avait jamais refusé d’accepter un défi, et s’engageât, par serment solennel , à ne jamais introduire de femmes dans la ville. Il devait promettre aussi de venger la mort de ses compagnons,— de révéler au chef seul tout secret concernant le bien public, — de ne jamais manifester le
l'autbeoticiti de l’Uisloire de Guillaune Tell a élé miae eu queslion par suite de cette coinciilencc avec h légende Danoise; mais elle a été prouvée par le célèbre historien Suisse, Jean de Muller, par le témoignage des vieilles traditions, chroniques et complaintes, par le décret du canton d’üri, ordonnant l'établissement de la chapelle Je Tell , en 1388, i laquelle assemblée assistèrent plus de cent personnes qui avaient connn le héros (Gescbichte der Schweitz , t. I, p. 645, Note). Ælenschlœger a fait de l’histoire Danoise le sujet de sa belle tragédie de Palnetoke.
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moindre signe de peur dans une bataille, — de ne jamais demander quartier, — de ne pas s’absenter de la ville plus de trois jours sans la permission du chef. Le butin pris dans les expéditions maritimes était mis en commun et distribué suivant le bon vouloir du chef. Il est facile de comprendre l’effet que devaient produire de telles institutions en rapport avec les habitudes féroces des nations du Nord dans le x® siècle. La république de Jdmsborg continua donc à fleurir ( si une telle expression peut s’appliquer à une association de voleure), on plutôt continua, sauf quelques interruptions, à être le fléau de toutes les nations voisines, jusqu’à la dernière |iartiedu xii® siècle, où elle fut complètement anéantie par le roi de Danemark, Valdemar I®'' (1).
En 994, quelque temps après l’avénement de Svend au trône de Danemark, vacant par la mort de son père Harald, il entreprit, conjointement avec les Jdmsvikingar, ou habitants de Jdmsborg, une expédition contre Hakon , Jarl de Norwége. Elle était commandée par le Jarl Segvard, chef de Jdmsborg; Hakon rencontra la flotte ennemie dans la baie de Bergen. La bataille fut longue et chaudement disputée. Pendant une trêve momentanée, dont lescombat-
(1) l/obscurilé qui enveloppait l'histoire de cette république runaarqimble a été dernièrement éclaircie par les travaux critiques du professeur Wedel* Simonsen , dans im essai remarquable , intitulé : t üdiigt over National Historiens œldile og moerkaligsle Période, • Copenhagen, 1813, t. II, p. 1. L’autorité authentique de cette histoire est le Jômsvikiugasaga , dont une édition correcte et élégante a été récemment publiée par la Société des Antiquaires du Nord à Copenhague, sous la surveillance spéciale du professeur Rask , et traduite en Danois par le professeur Bafn.
tants profilaient pour se reposer de leurs sanglantes querelles, Hakon se retira dans une île voisine pour y consulter la Divinité tutélaire de sa famille, ou la déesse Thorgerda - Hôrgabrdd , magicienne des anciens temps, d’où le Jarl descendait en ligne directe ; il interrogea l’oracle mystérieux avec une grande solennité, se prosternant à terre et se tournant vers le Nord. Le Jarl offrit à la déesse les présents accoutumés; mais elle refusa de répondre à ses prières. Hakon désespéré osa proposer de sacrifier son fils Erling, jeune enfant de sept ans. La déesse accepta cette atroce proposition, lui promit la victoire, et on dit que le père dénaturé fit immoler son fils chéri par les mains d’une esclave, sur les autels sanglants de cette hideuse superstition. Il transmit donc à ses compagnons une réponse favorable, et pénétra leurs cœurs tièdes et découragés d’une vigueur nouvelle et salutaire. Les Norwégieus et les Danois se persuadèrent voir la forme imposante de la déesse elle-même apparaître portée sur des nuages , lançant la gi'êle et la neige sur les Jdmsvikingar et combattant à côté des Norwégiens. Les Jdmsvikingar furent mis complètement en déroute, et beaucoup de ceux qui s’échappèrent périrent dans les flots. Ceux qui dédaignèrent de fuir, au nombre de soixante - dix , furent amenés devant le Jarl triomphant. Il ordonna qu’on les décapitât en sa présence, afin de juger si ce courage dont ils faisaient parade les abandonnerait dans cette occasion suprême. Le premier qui présenta sa tête à la hache fatale s’écria : < Pourquoi chercherai-je à échapper au sort qu’a éprouvé mon père? Il est mort.