CHAPITRE XIV
ne dois-je pas mourir aussi? » Un autre pria l’exécuteur de le frapper au front, afin de voir s'il fermerait les yeux en recevant le coup fatal. Le troisième était un jeune guerrier, d’une figure douce et intéressante, dont les belles touffes de cheveux tombaient en boucles sur les épaules. Interrogé comment il voulait mourir , il répondit : « Je ne crains pas la mort et ne tiens plus à la vie depuis qu’il me faudrait survivre à mes braves compagnons. Mais je ne voudrais pas ressembler au mouton égorgé par le boucher. Tout ce que je demande, c’est qu’un esclave ne touche pas à mes cheveux , qu’ils ne soient pas souillés de sang, mais qu’un de ces Jarls, nobles courtisans, qui assistent à ma mort, veuille bien les écarter de mon col avec ses mains. > Un des suivants d’Hakon saisit donc sa chevelure qu’il éloigna de sa tête; mais, au moment où la hache allait retomber, le prisonnier fit un mouvement en arrière et la hache alla couper les mains du courtisan au lieu do la tête de la victime, qui s’écria ironiquement : « Quel est donc l’enfant qui a ses mains pendues à mes cheveux? » Erik le Jarl, fils de Hakon, se précipita sur le jeune homme et lui demanda quel était son nom et sa famille. Il répondit : « Mon nom estSigurdr, on m’appelle le fils de Bue. Tous les Jdmsvikingar ne sont pas encore morts ! » Le sang-froid et l’intrépidité de ce jeime guerrier frappèrent Erik, qui demanda et obtint sa grâce.
Le prisonnier dont c’était le tour à mourir était un champion célèbre, le jeune Vagn, petit-fils de Palnatoke. Lorsqu’on lui demanda comment il désirait
mourir, il répondit de manière à irriter l’exécuteur, officier qui occupait un rang élevé dans l’armée Norwégienne. Comme il l’ajustait et se préparait à le frapper d’un coup terrible, Bjôru cle Breton, * qui, prisonnier lui-même, se trouvaitendehors delà corde qui les tenait tous attachés, les mains liées derrière le dos, poussa Vagii avec le pied et lui fit éviter le coup; l’officier manquant son but tomba, et son épée coupa la corde qui attachait Vagn. Celui-ci, ramassant aussitôt l’épée, s’en servit pour couper la tête de l’exécuteur. Le Jarl Hakon ordonna immédiatement de tuer ce dangereux piisoimier; mais Erik, son fils, le prévint en lui demandant s’il ne voulait pas de quartier : il répondit qu’il n’accepterait la vie qu’à condition que l’on épargnerait tous ses camarades. Erik obtint difficileu cnt cette grâce de son père; déjà dix ou onze prisonniers avaient été mis à mort (1).
Hakon le Jarl fut bientôt délivré, par la mort d’Harald-Grænske, du dernier compétiteur au trône de la Norwége. Le règne d’Hakon fut pour ce pays une époque de tiâomphe et de réaction pour la religion Païenne. 11 était fanatique zélé et adoratem* enthousiaste des anciennes divinités. Par son ordre, les temples furent reconstruits, et les sacrifices accoutumés recommencèrent. La contrée avait été désolée par une horrible famine, mais la paix et le bien-être reparurent sous son administration, ce que le peuple ne manqua pas d’attribuer à la protec-
(1) Snorrc.Saga al Olali Trjggva Syni , cap. XXXIX-XI.VI. — Jomsvikinga Saga.— Muller , Sagabibliothek , l. III, pp. 75-9i.
CIIAPITHE XIV.
tion des Dieux, qui se montraient favorables et reconnaissants de leur culte rétabli. Hakon avait même déjà reçu de ses compatriotes le surnom de Bon , qu’avait mérité son prédécesseur. Mais sa conduite postérieure fît stigmatiser sa mémoire, et l’influeucc de la religion nouvelle qui devait bientôt triompher, coufiiTOa l’épithète de Mauvais , que le peuple dans sa colère accola plus tard à ce nom exécré. Il est certain que, semblable à la phipart des chefs pontifes de l’âge héroïque, Hakon se distingua par sa cruauté envers ses ennemis, son courage et ses talents à la guerre, et sa libéralité excessive envers ses partisans. Mais aucunes institutions généreuses et bienfaisantes, comme les lois du roi H ikon-le-Bon , aucunes idées larges d’amélioration morale, comme celles d’Harald I®*’, ne marquèrent son ri^ie violent et cruel, qui ne fut pas dénué cependant de certains traits de grandeur héroïque. Il mérita enfin le ressentiment de ses sujets par ses passions licencieuses, qu’il ne savait ni ne voulait contenir ; il déshonora leurs femmes et leurs filles, crime qu’un peuple, même façonné à l’esclavage, ne pardonne jamais et dont il se venge tôt ou tard ; aussi, poussés à bout, les chefs libres de la Norwége prirent les armes pour s’affranchir delà tyrannie d’Hakon (1).
La catastrophe qui termina sa vie aventureuse est intimément liée avec l’histoire romanesque d’Olaf- Tryggvason. Tryggve, père d’Olaf, étant mort en
(1) Snore, Saga af Olali Tryggva Syni, cap. XVl-XXVIIl. L-LVI. — Münlcr, Kirchcngeschichle von Denncmark und Norwegen, l. I, pp. 456- 1«3.
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969, victime des artifices de la cruelle Guiiilhda et de ses fils , sa veuve , alors enceinte, se réfugia dans une lie écartée d’un lac, et donna le jour à Olaf. Âstrida trouva pour quelque temps un asile dans le château d’un Jarl Suédois ; mais craignant d’y être poursuivie par la vengeance deGunilhda, elle se décida à chercher une retraite plus éloignée en Gardariki (Russie) , où Sigurdr, un de ses parents, occupait un poste éminent; les fugitifs tombèrent entre les mains des pirates, qui vendirent Olaf. Sigurdr le racheta plus tard et le fit venir à Novogorod, à la cour du prince Russe Vladimir. R s’y distingua par son adresse pour les arts et les exercices de corps tels qu’on les pratiquait à cette époque dans ce pays ; il se concilia la feveur de la princesse Russe, femme de Vladimir, et s’attira en même temps la jalousie des autres courtisans. A l’âge de dix-neuf ans, Olaf quitta la cour de Russie qu'il avait habité onze ans, et croisî» dans la Raltique comme un Vikingr. Il épousa ensuite la fille d’un prince Vend, et se joignit, avec son beaupère, il la dernière expédition de l’empereur Othou contre le Danemark. Il retourna dans le pays de sa femme , où il resta trois ans, et à sa mort il recommença sa vie d'écumeur de mer. Il croisa pendant plusieurs années sur les côtes d’Angleterre, d’Ecosse, d’Irlande et de France, et à son arrivée à Scilly, il fut converti au Christianisme par un moine ermite qui habitait cette île solitaire; mais il avait sans doute déjà quelques notions de la religion Chrétienne, telle qu’on la pratiquait en Russie à cette époque ; car les chroniques Anglaises et Normandes nous assurent