CHAPITRE XV
sœur de Richard II , duc de Normandie , auquel il fit épouser sa sœur Estritha (1). Mais ces moyens lie lui suffirent pas pour affermir sa conquête. Par une politique habile, il chercha à réunir en un seul peuple, gouverné par les mêmes lois et les mêmes . institutions religieuses, les Danois vainqueurs et les Saxons vaincus, qui habitaient la même île comme deux nations distinctes. La législation de Canut fut merveilleusement adaptée à ce projet, dont la réalisation importait tant à son intérêt personnel et à la prospérité générale du royaume.
Semblable aux autres provinces de l’empire Romain conquises par les Barbares, chaque nation qui occupa successivement l’Angleterre put se régir par ses lois particulières. Dans un Vittenagemdt, tenu à Winchester, on forma un recueil des anciennes lois coutumières, sous les auspices de Canut, qui le promulgua avec les modifications que comportait la conquête. Ce système de jurisprudence s’appuyait sur les trois différentes coutumes ou lois des Saxons de l’Ouest, des Merciens et des Danois. Les deux premières étaient les vieilles lois des Anglo-Saxons , les dernières avaient été introduites dans l’Est-.\nglie et la Northumbrie par les Danois; en général, elles se ressemblaient, ne différant que dans la valeur des amendes ou des compensations imposées pour les
(1) De cette union naquit le duc Robert, père de Guillaume-le-Conquèrant. — Estritha, ayatit été plus tard répudiée par Richard II , épousa le Jarl Ulfr, et leur (ils Svend Estrilhson devint le fondateur de la seconde race des rois Danois, qui régnèrent depuis l’an 1047 jusqu’à la mort do Valdemar IV, en 1375. Ainsi les rois Anglo-Normands et Danois tirèrent leur origine de la sœur de Canut.
offenses. Dans le cas d’homicide, elles étaient fixées suivant les prix établis pour chaque individu, depuis le rang le plus élevé jusqu’au plus bas (L).
La religion forme un chapitre important des institutes de Canut. 11 se disait Chrétien ; mais la plupart de ses suivants Danois étaient Païens , ou du moins adoraient seci'ètement les anciennes Divinités de leur contrée. Canut était décidé à montrer son zèle pour la nouvelle religion, non pas en mettant sa conduite en accord avec la moralité de l’Évangile , — celte réforme eût trop coûté à son caractère , — mais en prohibant l’exercice d’une autre religion. Il défendit donc « tonte superstition des Païens, telles que l’adoration des idoles, du soleil, de la lune, du feu, des pierres ou des fontaines, des forêts, du bois vert ou du bois sec. » 11 menaçait en même temps des punitions les plus sévères ceux qui prétendraient se mêler de la magie, les assassins, et les « faiseurs de meurtre : » que ce soit par les sortilèges, par les flammes ou d’autres charmes. Il abolit cet usage d’envoyer « vendre des Chrétiens » dans des contrées étrangères, afin d’empêcher de périr entre les mains des maîtres Païens ces âmes que le Christ a rachetées de son sang. » Il décida aussi que v. les hommes Chrétiens » ne seraient pas punis de mort pour « petites offenses, tels que vols et autres, » mais le seraient de manière à éviter la récidive.
Canut renonça à l’approvisionnement qui ressortait de l’exercice de sa prérogative royale, ordonnant à ses baillis de cultiver avec soin les fermes dépendant de son domaine privé et de servir leurs
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produits sur la table royale. Il fixa un prix modéré pour VIleriot{V) (la redevance) à payer à la mort de ses thanes et de ses autres vassaux, la proportionnant au rang du décédé, et alTranchissant entièrement de cet impôt la propriété de ceux qui mouraient au service militaire du Roi. Il décida qu’aucune femme ne se marierait contre son gré ; qu’elle ne serait vendue ni pour de l’argent ni pour tout autre prix, excepté cependant les présents que le mari donnerait de son plein gré. Enfin il ordonna que ces lois seraient adoptées par tout son peuple. Danois ou Anglais, et, en cas de violation, le coupable devait payer son prix au Roi pour la première offense; pour la seconde on doublait la somme , et pour la troisième toutes les propriétés étaient confisquées (2).
Ayant ainsi remis l’ordre dans ce royaume nouvellement conquis. Canut trouva le temps de visiter le Danemark, où sa présence était devenue nécessaire. Son père, Svend Haraldson, était un partisan fanatique de l’ancienne religion du Nord, et s’il avoua, à certaines époques de son règne , qu’il était Chrétien, sa conduite et le soutien qu’il accorda au parti Païen
(l) Htriol ( en Saxon Heregeat; Here, armée , cl Geat , tribut, subside. Dans la loi anglaise on appelle IJeriot un tribut ou une récompense payable au seigneur du licF, à la mort du propriétaire ou vassal. Celle redevance consistait originairement en fourniture militaire , ou de chevaux et d’armes, comme dans les lois de Canut (c. 69). Hais, d'après la définition des écrivains modernes, un Heriol est un tribut coutumier de marchandises pay.ables au seigneur d’un fief h la mort du vassal ; ils étaient de deux sortes : lleriot service , dé par réserve dans une concession de bail h ferme; et Heriol cusiom, qui ne reposait sur aucune stipulation , mais sur un usage immémorial. (Wilk. Spelman, 2. Blackstone, Com., 97.) (Xole du Trad.)
(2) Lingard , vol. I, pp. 377-379. — Ll,. Canuli raagni Nolis que, etc. Kdil. Kolderup Rosinvinge, Havniœ, 1826, pp. 36 , 88 , 9i, 98, 100.
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démentirent cet aveu ; toute la population des Ëtats Danois, à cette époque, est évaluée par Suhm, sur des documents qui paraissent exacts, à huit cent mille âmes, dont la moitié au moins adorait toujours les dieux de ses pères. Mais, sous le règne de Canut, la religion romaine fit de rapides progrès , et remplaça presque entièrement rancienne superstition. Il construisit des églises et des cloîtres, remplit le royaume de prêtres Saxons, qui, s’ils provoquèrent l’envie et la jalousie des habitants par leur rapacité, contribuèrent du moins , par les bienfaits de la civilisation, à donner à ce peuple une importance inconnue jusque alors. Sous le règne d’Harald-Blaatand, la résidence royale avait été transportée de Lédra, ancienne demeure de la superstition Païenne, à Roeskild; la cité Chrétienne continua à être le siège du gouvernement jusqu’à ce qu’il fut transporté à Copenhague , la capitale actuelle. Les îles voisines de la Fionie, Laaland et Falster, conservaient encore des ti-aces de l’ancienne superstition; mais ces traces, de plus en plus fugitives, disparaissaientchaque jour, et semblable à ce qui arriva à l’introduction du Christianisme dansl’empire Romain, la vieille religion subsista plus longtemj)S dans les forêts et les districts ruraux que dans les villes et les lieux plus cultivés. On en retrouve encore des traces dans les traditions populaires et les superstitions de la partie agricole de la Zélande, qui , comme d’autres contrées du Nord , continue à attacher croyance aux bons et aux mauvais génies, aux lutins ou fées qui hantent les montagnes , les bois et les lacs, anciennement consacrés à l’adoration
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des divinités Païennes. Le paysan superstitieux n’aborde qu’en tremblant les tombes des anciens rois et des héros dans la plaine de Lédra ; des flammes bleues s’élèvent de leurs toml>eaux , qu’ils supposent habités par les vampires et les ombres des démons qui poursuivent d’un amour impie les belles filles des hommes, et enlèvent dans leurs berceaux les enfants nouveaux-nés que les parents ont imprudemment néglige d'initier aux cérémonies du baptême (1).
Les crimes de Canut pesaient tellement à sa conscience qu’il chercha à les expier par des donations pieuses à l’Église , et par quelque acte éclatant de pénitence. A cet effet , il entreprit un pèlerinage à Rome (1027), et il nous a laissé un récit de son voyage dans une lettre écrite de sa main, adressée au Clergé et au peuple Anglais, dans laquelle il dit clairement qu’il est allé solliciter le pardon de ses péchés et les moyens d’augmenter le bien-être de ses sujets :
« Canut, roi de tout le Danemark, de l’Angleterre « et de la Norwége, et d’une partie de la Suède (2), e à Egelnoth le métropolitain, à l’archevêque Alfric,
« à tous les évêques et primats, et à tout le peuple « Anglais, nobles et vilains, — salutl Je vous fois € savoir que je suis allé dernièrement à Rome, pour « obtenir la rémission de mes péchés^ et pom* le
(t) Mùnler , Kircheogeschichtc , etc. , t. I , pp. 405-498.
(2) Si le voj.ige de Canut à Rome eût lieu en 1097, comme cela sembla établi par les clironologisics Danois , il ne pjuvail pa.s s'appeler roi de
Norwége Ces titres ont été nécessairement ajoutés par quelque
copiste qui supposa que le vopgc eut lieu en 1050. Sulini , Historié aC l>an. , t. III , p. Cl 1 , note.
€ salut des royaumes et des nations qui sont sous € mon sceptre. Il y a longtemps que je m’étais « promis et que j’avais fait voeu d’entreprendre ce
< pèlerinage; mais j’en fus longtemps empêché par « les affaires de l’État et d’autres encore. Aujour- € d’hui, cependant, je remercie humblement le Dieu
< tout-puissant qui m’a permis de visiter les tombes
< de ses bienheureux apôtres Pierre et Paul . et c tous les lieux saints hors de Rome et dans Rome, € et de les honorer en personne; et j’ai fait cela, € parce que j’ai appris de la houche des sages que « saint Pierrre l’apôtre avait reçu du Seigneur l’im-
< mense pouvoir de lier et de délier, et qu’il est le « gardien du royaume des cieux. C’est pourquoi j’ai « jugé utile de réclamer spécialement son intercesc sion auprès de Dieu.
< Mais apprenez qu’il s’est tenu ici, dans la solen- « nité Pascale, une grande réunion de nobles person- « nages : le pape Jean et l’empereur Conrad, tous les « premiers des nations depuis le Mont Gai^anojusqu’à c la mer qui nous avoisine. Tous m’ont accueilli avec « distinction et m’ont honoré de riches présents; « l’Empereur lui-même me donna des vases d’or et « d’argent avec des manteaux et de riches costumes. € J’ai trouvé l’occasion d’entretenir le Pape, l’Empe- « reur et les Princes , des ahus qui pèsent sur mes « sujets, tant Anglais que Danois; j’ai tâché d’obte- € nir qu’ils jouissent de lois uniformes et égales pour € tous; j’ai demandé pour eux plus de sécurité dans
< leurs pèlerinages à Rome, qu’ils ne soient plus « retardés dans leur route par les clôtures des monts.