CHAPITRE XVI
visiter la Palestine, en traversant ce que les Scandinaves appelaient « la Mer du milieu ; » mais il était mort à Rome, où il s’était arrêté pour faire ses dévotions. L’expédition avait été continuée par ses fils, qui tous périrent sans avoir pu raconter dans leur pays les aventures de leur voyage (1).
Un prince Danois, appelé par le Tasse « Sveno del re de’ Dani unico figlio,» et que l’on suppose être un des fils nombreux de Svend Estrithson, périt près de Nice, pendant qu’à la tête d’une troupe nombreuse d’hommes du Nord, il rejoignait les croisés commandés par Godefroi de Bouillon. Erik Eigod, roi de Danemark, entreprit en 1103 un pèlerinage à Jérusalem. Saxo laconte une histoire peu vraisemblable des circonstances qui déterminèrent cette entreprise, en disant que c’était une pénitence que le Roi s’imposait volontairement pour racheter un homicide involontaire commis par lui dans un moment de délire causé par la musique. Ses sujets essayèrent de lui faire comprendre la folie de s’infliger une punition si forte pour une offense si peu grave, et lui offrirent le tiers de leurs biens pour le libérer de son vœu. Mais le monarque fut inflexible dans sa résolution , et commença son voyage avec une nombreuse suite de partisans militaires et d’autres compagnons. 11 était attendu aux portes des villes par où il passait, par des processions de prêtres et de moines, portant les reliques sacrées et invoquant la protection du ciel pour son entreprise. Lors de son arrivée à Constantinople, rEm]>ereur Alexis Comnènes hésitait d’abord à l’ad-
(1) Saga afMagnusi B,ufœUa, c. 25-38. — Torfœus.t. III, I. VII, c. 9.
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mettre, ainsi que sa suite armée, dans les murs de la capitale, craignant que la fidélité des Vœringjar ne fût ébi-anlée par la présen ce de leurs compatriotes du Noi-d ; mais étant ensuite convaincu que ses craintes étaient sans fondement, l’empereur Grec honora le roi Danois d’une entrée publique et d’un festin magnifique , en donnant de riches présents à ses compagnons. Il lui offrit même le choix des jeux publics qu’on devait célébrer en son honneur dans l’hippodrome, ou bien une somme considérable d’or. Erik préféra l’argent, ayant déjà dépensé beaucoup en route. Alexis lui fournit des vaisseaux et des provisions ; il partit donc du Bosphore pour se rendre dans la Méditerranée, et arriva à l’ile de Chypre, où il mourut peu de temps après des suites d’une fièvre contagieuse (1).
Le bruit de l’expédition de Skopte , et les récits merveilleux des autres pèlerins qui revenaient dans le Nord, chargés de saintes reliques et de riches aumônes recueillies dans leur voyage, réchauffèrent l’enthousiasme des chefs et de leurs compagnons d’armes. Sigurdr Bf, roi de Norvvége , chez qui , par un contraste étrange qui peint bien les mœui-s du temps, l’amour des aventures et la soif du butin s’alliaient à un esprit dévot et superstitieux, entreprit un pèlerinage à Jérusalem, au commencement du xii* siècle. Il équipa une flotte de soixante vaisseaux, au haut desquels flottait la bannière sacrée portant la croix eu effigie ; et renforcé de plusieurs milliers de partisans venus des différentes contrées du Nord, il mit à la voile en l’an 1110 pour exécuter sa sainte entreprise.
(I) Scandinavia , t. I, p. 311.
CIUPITRE XVI.
Les croisés hivernèrent en Angleteri’c, où ils reçurent une hospitalité splendide à la cour de Henri I^'', fils de Guillaume-le-Conquérant. L’été suivant, ils touchent aux côtes de la Galicie, dont ils pillent les habitants, car la violence peut seule leur fournir les moyens d’existence. Poursuivant leur voyage, ils rencontrent une flotte de Sarrasins, et capturent huit de leurs galères. Ils attaquent la foi-teresse de Cintra, à l’embouchure du Tage, et passent au fil de l’épée tous ceux qui refusent de devenir Chrétiens. A Lisbonne et à Alcazar, ils dépouillent les Maures d’un immense butin , et battent une seconde escadre de pirates dans le détroit de Gibraltar. A leur arrivée en Sicile, ils trouvent cette île en la possession du grand comte Roger II , qui reçoit les pèlerins Norwégiens comme des compatriotes et des alliés , et les traite somptueusement. Il y eut pendant sept jours des fêtes continuelles, des tournois et d’autres magnifiques démonstrations. Le grand Comte lui-même servit Sigurdr à la table.
Quittant à regret ces bords bospitaliera, le Roi mit à la voile pour la Palestine, et, suivant la coutumedes pèlerins , ses devanciers , visita Jérusalem . et les autres lieux saints. Raldwin, frère et successeur de Godefroi de Rouillon, reçut avec joie et reconnaissance ce renfort inespéré, accompagna le royal pèlerin sur les bords du Jourdain, et lui présenta un morceau de la vraie croix, que le monarque promit de déposer dans la châsse de saint Olaf. Il s’engagea aussi, par un serment solennel, à élever de nouvelles églises, à employer son pouvoir pour établir un siège
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archiépiscopal, et à assurer dans ses domaines le paiement des dîmes. Sou dernier exploit fut de seconder Raldwin au siège de Sidon, où il déploya la bravoure commune aux guerriers du Nord, et, après la pr ise de la ville, il eut pour sa part la moitié du butin.
Au printemps de l’année suivante (1111), Sigurdr quitta la Palestine et décida son retour par Constantinople. En approcharrt de cette magnifique capitale, il fut salué des exclamations d’une foule immense qui couvraient les deux rives du Bosphore, pendant qu’il passait h pleines voiles. L’Empereur régnant, Alexis Comnène, vint lui-même au-devant du héros du Nor-d, afin de lui ménager une entrée triomphale; la fameuse porte dorée fut ouverte pour cette cérémonie; des chevaux magnifiquement caparaçoimés furent mis à la disposition de ses guerriers, les rues furent couvertes de riches tapis , et c’est au milieu de cette splendide réception que les guerriers Scandinaves furent conduits aux appartements qui leur étaient préparés au palais impérial.
Sigurdr reçut un riche présent d’or et d’argent qu’il distribua à ses compagnons ; un second présent aussi considérable reçut la même destination. Touché de la conduite magnanime du Roi Barbare, Alexis lui envoya une donation plus riche encore, consistant en effets d’un grand prix et en deux anneaux d’or. L’homme du Nord répondit à la munificence et à l’hospitalité de l’Empereur jmr des reme^ ciements en langue Grecque, et, fidèle à son caractère de désintéressement, partagea de nouveau, entre
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ses compagnons , les vêtements et les bijoux. Enfin, comme dernier témoignage de respect et d’estime, le Roi Norwégien eut à choisir entre six talents d’or ou une représentation royale des jeux de l’hippodrome ; il préféra cette dernière oflre. « Ceux qui ont été à Constantinople, » dit Snon e, « représentent « l’hippodrome comme un teirain uni, très-large, < entouré d’un mur élevé, assez semblable à un « champ circulaire et entouré de bancs en pierre où * prennent place les spectateurs : au centre sont les « jeux. Cette place est ornée de différentes statues » antûpies, en bronze ou autre métal , des Æsir, des « Volsungar et des Ginkungar, travaillés avec un « goût et un art tels qu’ils paraissent être en vie et « prendre part aux jeux ; bien plus, on dirait qu’ils « sont à cheval dans l’air. Des feux de toutes espèces c éclairent cette scène, et la musique de tous les « instruments vient divertir agréablement les oreil- « les (1). »
Au moment de partir pour retourner dans le Nord, Sigurdr offrit sa flotte à l’Empereur, etles têtesde dragons qui ornaient les proues de ses vaisseaux furent attachées dans l’Église de Saint-Pierre, en souvenir de cette visite. Alexis donna en retour à son hôte de magnifiques chevaux et des guides pour le conduire à travers les provinces de l’empire, et envova l’ordre aux gouverneurs de veiller à ce que toute la
(1) Snorre, Saga af Sigurdi Jorsala-fara, c. MS. F.es Vœringjar, auxquels sans doute Snurre a emprunté ce récit, ont confondu les antiques statues des Dieux et des héros Grecs qui ornaient l’hippodrome avec leurs propres Divinités et leurs héros nationaux. — Müller, Sagabibliot. , t. III, pp. 392-596.
troupe reçût l’hospitalité la plus généreuse. Après avoir traversé la Bulgarie, la Hongrie, la Pannonie, la Rivière et la Souabe (où il fut bien aceueilli par l’empereur Lotbaire), Sigurdr atteignit le Danemark et fut reçu avec courtoisie à Sleswig, par le Roi Nicolas, qui l’accompagna à travers le Jutland, et lui fournit des vaisseaux pour regagner son royaume. Son retour fut salué par la joie et l’affection de toutes les classes de ses sujets ; et comme ses deux frères, Eistein et Olaf, étaient morts pendant son absence, il devint le seul Roi de Norwége (1).
Sigurdr, dont le pèlerinage à Jérusalem lui mérita le surnom de Jorsalafare (ou pèlerin), mourut en 1130, après un règne de vingt-sept ans. Ses aventures romanesques dans le Levant réchauffèrent l’inspiration poétique des Skalds Islandais, dont plusieurs étaient entretenus à sa cour. Parmi les plus célèbres de ces baixles était Einar Skulason ( descendant du fameux Egill Skallagrimson ) ; sur l’ordre d’Estein II, il écrivit un panégyrique , en vers , de saint Olaf, qui fut récité publiquement dans la cathédrale deDrontheim, en présence du Roi et d’un grand concours de peuple. On dit que le saint Roi , touché de cette manière délicate d’honorer sa mémoire, témoigna sa satisfaction en répandant au milieu de l’assemblée un torrent d’odeurs délicieuses et célestes. Einar visita le Danemark, où il composa un lai panégyrique en l’honneur du roi Svend Grathe; mais, n’ayant pas reçu la récompense qu’il en espérait, il s’en vengea en écrivant contre lui une satire sévère et piquante, dont une
fl) Scandinavia, I. I, pp. â3S-258.