CHAPITRE III
se tenaient en plein air (1), près du temple, et les serments des témoins étaient sanctionnés au milieu du sang des sacrifices, par un appel solennel aux Divinités nationales : c Freyr, Njord , et toi As (Odin) tout-puissant, soyez-moi en aide. * L’enceinte extérieure du temple, et la place où se tenaient les assemblées populaires, étaient réputées terre consacrée, que le sang ne devait jamais souiller, et qui devaient éhre à l’abri des ignobles besoins de la nature. Pour couvrir les dépenses de ce temple, Thorolf établit et perçut une dîme sur tous les membres de sa petite communauté, et ce culte prit racine pour se développer rapidement.
Bientôt la colonie naissante s’augmenta par l’arrivée de Bjôrn, le proscrit fugitif, cause première de l’exil de Tborolf. Chacun choisit librement sa demeure, et la nouvelle colonie se trouva divisée de feit en trois districts séparés , dont chacun relevait de l'autorité de Thorolf comme souverain pontife ; mais bientôt aussi des divisions intestines se glissèrent parmi les habitants , la tei’re sacrée fut souillée du sang répandu dans des guerres civiles où les repré-
(1) l es anciennes assemblées des Scandinaves se tenaient en plein air, ordinairement sur des montagnes ou des éminences artificielles. Leurs colonies en Angleterre et en Ecosse adoptèrent les mêmes coutumes; et toutes ces éminences que, par erreur, on a suppose être des camps Romains, portent encore aujourd'hui le nom de Ting ou Ding, telles que Ding wall , la montagne Tinwald, dans le Dumfriessbirc ; la montagne Timvald, dans l'ilc de Man; Ting-valla en Islande, etc. — Palgravc, vol. I, cli. III, p. 122; ch. IV, p. 159.
Dans chaque province, avant de reconnaître l'autorité souver.iine d'un nouveau Roi, on l'élevait sur la pierre qui était dans le Thing, au milieu du choc des armes et des cris de la mullitude ; on inaugurait ainsi son règne ; et, en faisant ce circuit, il était dit : « Monter à cheval le chemin d'Erik. » Ibid., p. 151. (Koie du Tiaducleiir.)
48 HISTOinE DES HOMMES DU NOUD.
sailles étaient terribles et meurtrières.... Il est inutile de nous appesantir plus longtemps sur ce récit , cai' nous n’avons voulu que donner une esquisse générale (et ce qui précède suffira , nous l’espérons) des moyens employés par ces petites communautés pour s’organiser, avec leurs institutions publiques , qui tenaient à la fois du gouvernement patriarcal, pontifical et populaire, restreintes cependant aux limites de l’étroite vallée où elles étaient en vigueur, mais trop insuffisantes pour assurer complètement les bienfaits de l’ordre public (1).
De 874 à 930, c’est-à-dire dans l’espace d’environ soixante ans , toutes les parties habitables de cette gi'ande île se peuplèrent de colonies venues de Norvège , malgré les défenses du roi Harald , qui , justement alarmé des progrès rapides de l’émigration qui décimait son royaume , et voulant paralyser à l’avenir les effets de cet exemple contagieux , menaçait de peines terribles ceux qui déserteraient la mèrepatrie. En effet, ces colons emportaient avec eux les institutions civiles et religieuses de la terre natale. Les chefs guerriers, qu’accompagnait une suite nombreuse, devinrent, comme Thorolf, les patriarches et les souverains pontifes de leur tribu. Ils emmenaient aussi leur famille , leurs esclaves , et surtout une troupe considérable d’hommes dévoués , qu’il est plus convenable d’appeler partisans que
(1) Müllcr Sagabibliothek , t. I, pp. 189-198. — Hcnderson’s Ireland, vol. I, pp. 64-68. Ceux qui auraient la curiosit6 de connaître plus au long l’histoire de Thorolf, consulteront avec fruit un .tbrégil de l’Eyrbyggja Saga, par sir Walter-.Scolt : J.nmieson and Wcber’s Illustrations of Northern .4ntiquities, p. H7.
CIIAPITItE III.
vassaux , car leurs rapports avec les chefs guerriers ressemblaient plutôt à ceux du plébéien romain vis-àvis de son patron, que du vassal féodal vis-à-vis de son seigneur. Ces partisims, d’ailleurs, étaient bien audessus de la condition des esclaves ; car ils étaient libres, possédaient des propriétés personnelles, mais sans cesser de recourir à la protection des grands , comme chefs en temps de guerre, et juges naturels et légaux de leurs différends en temps de paix (1). Les chefs guerriers qui supportaient la part principale des dépenses de ces expéditions , s’appropriaient d’abord , à titre de remboursement , toutes les terres , qu’ils octroyaient ensuite à des colons plus pauvres, en échange d’une rente perpétuelle , et d’une espèce de dîme prélevée pour assurer le maintien des rites religieux. A ces redevances se joignaitquelqucfois une juridiction personnelle et héréditaire sur le client et sa postérité, qui participait un peu plus de la relation féodale (2). Les chefs guerriers qui formaient ainsi cette aristocratie féodale s’appelaienr Godar ou HoJgodar, parce qu’ils accomplissaient les offices publics
(1) Le fennicr riche et lurbulcnt était le propriétaire sans trouble et sans discussion du sol qu'il possédait ; si une collision s'élevait avec son voisin, plus puissant que lui, il le tuait sans scrupule comme sans crainte; mais s'efforçait, soit par l'intervention du chef du district , soit par d'autre personnage influent, de se laver du crime, ou d'amener une réconciliation avec les amis ou les parentsde la victime, par le paiement d'une amende. (A’ote du T.)
(2) L'influence de chaque chef résultait ou de la position relative qu'il
occupait dans la mère patrie , ou de sa bravoure personnelle et du nombre de ses adhérents. Etait-il un vaillant guerrier, pouvait-il offrir un nombre imposant d'esclaves et de suivants plus considérable que ses voisins ? son assistance devenait importante dans les disputes; ainsi la même cause produisait un lien réciproque entre le chef qui défendait, et l'inférieur qui implorait son secours. (Note, du Traducteur.)
religieux , fonctions qu’ils cumulaient avec celles (le magistrats civils. Un fait d’ailleurs très-remarquable, c’est que, même après l’introduction du Christianisme dans l’Islande, les évêques continuèrent quelque temps encore à exercer la juridiction civile sous le nom sacré de Godar, tant était puissante sur l’esprit de ce peuple grossier l’habitude de ne pas séparer l’autorité séculière de l’autorité ecclésiastique (1).
Les chefs guerriers et pontifes des différentes petites communautés dont se divisait l’île , n’avaient pas , dans le principe , d’arbitre commun ; et les malheurs causés par leurs dissentions intestines , les haines engendrées parmi tant de tribus rivales , ou klans , firent sentir l’impérieuse nécessité de réunir, par une espèce de loi fondamentale, ces sociétés si divisées (2). Les Islandais , semblables aux peuples des anciennes républiques de la Grèce , s’adressèrent donc à la sagesse d’un seul législateur, et lui confièrent la tâche immense d’apporter un remède aux désordres de leur état naissant. Ulfljot, sur (jiii s’arrêta le choix général , entreprit , bien qu’âgé de soixante ans, un voyage en Norwége (925), pour s’initier à une connaissance plus intime des coutumes légales et des institutions de 1a mère-patrie. I.à, il s’assit pendant trois ans aux pieds de Thorleif 1e Sage,
(1) J -F. -G. Sthlegel, Comment, de Codice Gràgàs, etc., § 1.
(2) Avant qu’un certain nombre de statuts n'aieut réglé et régi la colonie, le peuple était resté fidèle aux vieilles coutumes de la mère-patrie, et les partis nommaient leurs juges parmi les riches fermiers du voisinage ; comme ou ne pouvait invoquer des formes légales ni élever des chicanes pour entra-