‹ Histoire des peuples du NordChapitre 187 sur 206 · PREMIER CHANT DE GUDRUN · texte numérisé non relu

PREMIER CHANT DE GUDRUN

< Il fut un temps où Gudrun était résolue à mourir (2);

(1) Ce poème nous semble un des plus beaux de l'Edda, mais nous ae pouvons lui allribucr la mémo antiquité qu'à beaucoup d'autres; la composition est plus savante; le refrain que le poêle ramène dans les slro. phes II , V , XI et XV n’apparlicnt déjà plus à la poésie naïve , et certaines expressions, Uug-borg , si. XIII, v. 7; etd ormsbed, st. XXIV, v. 9 et

10, trahissent l'art recherché des Scaldes. L'esprit de la composition n'eM pas lui-même antique ; ce n'est plus un simple récit uniquement préoccupé de la vérité et de l'exposition des événements; l'intention d'émouvoir est visible et fait de ce chant une pièce à part dans la poésie Scandinave.

(3) Gudrun ne voulait pas survivre à son mari ; c'éLtit l’usage chez les Thraces ; Ne fæminis quidem segnis est animas; super mortuorum virornm corpora inierfici, simul que sepeliri volum eximium habent (Pomp. Mêla,

11 , 2 ); et Hérodote dit la même chose , liv. V. Laudabilis mulier inter Vinedos esse judicalur , quæ propria manu sibi mortem intulit, ut in unà struc pariter ardeal cum viro suo (St-Bonif., Epist. XIX). C'était une coutume encore plus générale chez les Polonais ; Unaquæque mulier post viri exe> quias sui igné cremati, decollata subsequitur ( ap. Ditmar }. La loi des Uérules faisait aux veuves un devoir du suicide (Procopius, De Belio gothico , lib. II) ; et Saxo Grammaticus en cite deux exemples en Danemark (Gunhilda, 1. I , et Signa, l. VII); il raconte même, I. V, p. 91 , qu'Asmund s’était fait enterrer avec son ami Asvil ; voyez aussi l'Olaf Tryggvatonarsaga, c. 3, et Kcysler , Antiquilatea seleclœ Septentrionales , p. 147; Probablement cet usage riait venu de l'Indoustan ; le Uanava-Dharma Sastra ne l'ordonne pas ; il défend seulement aux veuves de prononcer le nom d'un autre homme (1. V, st. 157); mais le code des autres législateurs est beaucoup plus explicite; voyez Rémusat, Mélanges asiatiques, I. I, p. 586; DigesI of Hindu Lauv , t. II, p. 4SI , et surtout Colebrooke , Asiatie Researches, I. IV, pp. 309-219.

navrée de douleur, elle était assise auprès du cadavre de Sigurth ; elle ne se tordait point les mains comme les autres femmes, sa bouche n’exhalait ni gémissements ni plaintes.

€ Il vint de nobles guerriers, aux sages paroles, qui la détournaient de sa cruelle pensée ; mais Gudrun ne pouvait verser aucune larme ; son âme était si agitée par la douleur, qu’elle semblait au moment de se briseï-.

€ Près de Gudrun étaient assises de nobles et belles femmes, ornées d’or; chacune lui racontait quelles amères souffrances l’avaient frappée.

c Giatlaug, sœur de Giuki, disait : nulle femme ne fut plus cruellement déchirée que moi dans ses affections; j’ai vu mourir cinq maris, deux filles, trois sœurs, huit frères, et maintenant je reste seule au monde.

« Mais Gudrun ne pouvait pas pleurer, tant le meurtre de son mari l’avait plongée dans la douleur ! tant la douleur des funérailles du Roi lui étreignait la poitrine !

€ Herborg, reine de la terre des Huns, disait : J’ai de plus cruels chagrins à raconter ; mes sept fils et mon huitiène mari sont tombés sur un champ de bataille dans la terre du midi.

« Mon père, ma mère et mes quatre frères frirent surpris en mer par la tempête ; les vagues ouvrirent le tillac de leur vaisseau.

« Je fus forcée de les ensevelii' inoi-méme; je fus forcée de creuser moi-même leur fosse ; je fus forcée de rejeter moi-même la terre sur leurs cadavres;

NOTES ET ÉGLAIHCISSËMENTS. 50o

j’ai éprouve toutes ces souffrances dans une seule année, et personne au monde ne m’offrait de consolations.

« J’étais alors captive , prisonnière de gueiTe ; avant la fin du même semestre, j’étais forcée, tous les matins, de parer la femme du chef des guerriers, et de nouer les cordons de ses sandales.

* Elle me menaçait par jalousie, et me meurtrissait de coups; jamais je n’ai connu de meilleur maître , jamais de plus méchante maîtresse.

« Mais Gudrun ne pouvait pleurer, tant le meurtre de son mari l’avait plongée dans la douleur ! tant la douleur des funérailles du Roi lui étreignait la poitrine !

« Alors Gullraund, fille de Giuki, prit la parole : Malgré ton expérience, tu t’entends mal, ô ma nourrice, à alléger la douleur d’une jeune femme; elle évite de regarder le cadavre du Roi.

f Soudain elle enleva le drap mortuaire de Sigurth, et tourna la tête du côté de sa femme : Regarde ton bien-aimé, lui dit-elle, appuie ta bouche sur ses lèvres coname s’il était encore en vie,

« D’un seul regard , Gudrun l’embrassa tout entier ; elle vit sa chevelure parsemée de sang, ses yeux fixes , blafards , et sa poitrine déchirée par le glaive.

« Alors la tête de Gudrun s’est affaissée , elle s’est renversée sur sa couche , ses cheveux sont tombés sur ses épaules, la pourpre a remonté sur ses joues , et une pluie d’orage a ruisselé sur ses genoux.

ti06 HISTOIRE DES HOMMES DE NORD.

« Alors Gudruu, fille de Giuki, pleura, des larmes intarissables lui jaillissaient des yeux, et la cour retentissait du cri des oies qu’elle nourrissait pour leur beauté (1).

« Gullrauud, fille de Giuki, prit la parole : Je sais que , parmi tous les hommes qui ont couvert la surface de la terre, nul amour ne fut semblable au vôtre, ma sœur; tu ne trouvas loin de Sigurth de bonheur dans ton cœur , ni de jouissance daus ta fortune.

« Alors Gudrun , fille de Giuki , s’écria : Mon Sigurth semblait, au milieu des fils de Giuki, comme l’ail qui élève sa tête au-dessus du gazon (2); ma pierre • précieuse brillait parmi les Rois , comme le diamant éclatant qui fait l’ornement d’un collier.

« Mais aussi je semblais aux guerrière plus digne de leurs hommages que les nymphes d’Odin ; et maintenant que mon Roi est mort, me voilà abattue comme la feuille que les vents roulent dans la forêt.

(1) Lu poète suppose, suivant M Magnùscn, que les oies de Gudrun partageaient sa douleur ; nous ne le pensons pas : il a voulu dire que la douleur de Gudrun était devenue si brujante, que les oies en criaient d’effroi. (Voyez la strophe XXVII du Sigurdtar guida ; sa douleur éclata en si violents sanglots que la cour retentissait du cri des oies. )

(3) Oii retrouve la même idée Gudrunar guida ii, st. ii. L’ail était une plante fort poétique chez les Scandinaves, probablement parce que sa saveur la faisait rechercher ; le Vôlu-tpà , st. iv , désigne toutes les| plantes par sou nom , et au lieu d’/£t<ar-é/om> , lu Pleur , l’honneur de la famille , on disait l’ail de la famille, Ællar-taukr. Il parait même qu’il n’avait pas perdu son importance pendant le moyen ége, car dans la ballade Danoise Herr Riboll , on lit , st. 8 et 9 ; Lé ne pousse aucune autre plante que l’ail; là ne chante aucun autre oiseau que le coucou; là iic coule aucun autre liquide que le vin.

€ J’attends vainement sur mon si^geetdans ma couche le confident de mes pensées : les fils de Giuki me l’ont ravi ; les fils de Giuki ont causé l’infortune et le cruel désespoir de leur sœur.

<t Vous n’avez pas mieux tenu vos promesses de rois que vos serments de frères d’armes. Tu ne jouiras pas longtemps de ses trésors, Gunnar; ils deviendront la cause de ta mort, parce que tu avais juré amitié à Sigurth.

< L’allégresse était plus grande dans la ville quand mou Sigurth passait, monté sur Grani ; quand il allait avec eux au-devant de Brynhild, cette exécrable furie, née pour notre malheur.

« Alors Brynhild , fille de Buthli , prit la parole : Que cette mégère reste sans mari et sans enfants, puisqu’elle me charge de ses malédictions, et oublie ce matin le respect qu'elle me doit.

« Gullraund lui répondit : Retiens tes imprécations , odieuse créature ; tu fus toujours le fléau des princes ; il n’est pas un être vivant qui ne s’éloigne de toi avec horreur; une infâme destinée l’a choisie entre toutes les femmes pour le malheur de sept Rois et la mort de tous tes amis (1).

« Brynhild, fille de Buthli, reprit la parole : Mon

(1) Cu passage nous semble une interpolation évidente; quand même on supposerait qu'en sa qualité de Valkjrrie, Gullraund pouvait deviner l'avenir, H n’e$t pas un être vivant qui ne s'éloigne de loi avec horreur , se rapporte nécessairement à des événements passés , et rien n'indique que Gullraund fut une Valkyrie, sinon la signiBcation de son nom, bouclier d'or , qui n'est pas une raison sufOsante. D'ailleurs , ces paroles ne sont vraies que d'après la traduction allemande ; d'après les poètes Scandinaves , ce n'est pas le meurtre de Sigurth , mais l'avarice d'AItli , qui causa la mort des eiifants de Giuki.

r>08 HISTOIRE DES HOMMES DU NORD.

frère Atli , fils de Buthii, est le seul auteur de toutes nos infortunes; depuis qu’à la cour du roi des Huns, Sigurtli m’a abusée par un mariage perfide, ce dessein n’est jamais sorti de ma pensée. Sa présence me couvrait d’une insup|X)rtablc honte (1).

« Alors Brynhild, fille de Buthii, s’appuya sur le bûcher (2); elle le serra convulsivement dans ses

( 1 ) Ces deux vers sont fort obscurs ; ils signiGent mot à mot : depuis que nous avons vu la Gamme sur le Roi du lit de Serpent. HagnæusetM. l'inn Magniisen ne nous semblent pas les avoir entendus. Par allusion au trésor de Fafnir, le Lit du Serpent pouvait signilicr l'or, et la flamme exprimer son éclat; mais a Jôfri , sur ou dans le Roi, se concilie diflicilement avec cette interprétation, et elle donne un démenti formel li toutes les traditions sur Rrjnliild. Au lieu d'avoir aimé Sigurth pour sa force et son courage, c’eût été par avarice, pour jouir de scs trésors. Nous oserons donc hasarder non pas une explication diGcrente, mais une supposition. Plusieurs traditions du moyen âge racontaient que des héros jetaient du feu par la bouche quand ils dormaient ou se mettaient en colère ; nous citerons entre autres Servius Tullius et Dieterich; Laurin, A. V. SSfrVJ; Bilerolf, v. 11123, 11129; entra en l’église par l’uys de derrière ung Juif qui advisa la manie de l’empereur Charlemagne et de ses \II pers, et vit en la bouche de l’empereur reluire une lumière en la forme de rayes de soleil moult clere ; Galien Rettore , Ms. du Roi , n» 7348 , etc. Aucun document positif ne le dit de Sigurtli; mais peut-être le Lait de Havelok le Danois permet- il d’en douter. M. Madden a prouvé, dans une introduction queM. Fr. Michel u’a malheureusement pas reproduite tout entière, qu’il était fondé sur des événements ou au moins des introductions historiques, et Havelok y est reconnu lie la famille des rois de Danemark , à la flamme qu’il avait sur la bouche pendant sou sommeil, v. 71 :

Totes les heures qu’il dormoit, i Par la bouche li venoil fors ;

Une Gamme de lui issoit, | Si grant chalur avoit el cors.

Cela se rattachait certainement à une croyance populaire, qui avait dû être bien générale, puisqu’elle était encore répandue en Normandie pendant le xui* siècle, et Sigurtli était un prince Danois dans plusieurs traditions. Quant au lit de Serpent, c’est un lit de perlidie, et Sigurth avait trompé Brynhild en se faisant passer pour Gunnar.

(2) I/usagc do brûler les morts avait été introduit en France, car on lu dans Baluze ; Si quit corpus defuncti hominis secundum rilum paqanorum eonsumi fecti , cnpite pmiieliir. ( Capitul. Reg. Francorum, I. I, p. 253.)

bras ; ses yeux jetaient des ilammes , et le poison lui suinta de la bouche quand elle aperçut les blessures de Sigurth .

« Gudrun se retira ensuite dans les forêts et dans les lieux solitaires ; elle amva jusqu’en Danemark, et elle y vécut pendant sept semestres avec Thora , fille de Hakon. Brynhild ne voulut pas survivre à Sigurth. Elle fit tuer huit esclaves mâles et cinq femmes, puis elle se traversa la poitrine d’un coup d’épée, comme il est raconté dans le petit poëme de Sigui-th. » (E. Du Méril, pp. 136-141.)

(I) fiaiKe

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