CHANT DE LA VICTOIRE DE BRUNANBÜRH
Le roi Athelstan, le chef des Comtes, qui donne des bracelets d’or aux braves, et sou fi-ère Edmond, le prince du sang royal (2), le plus illustre des guerrière, ont livré bataille à Brunanburh (3) avec le tranchant de leurs épées! Les fils d’Édouard ont brisé l’enceinte des ennemis et abattu leurs boucliere (4) avec le tronçon de leurs haches (5). Tel est le courage (6)
(1) Les historiens ne sont point d'accord sur l’année où fut livTée cette bataille; plusieurs la mettent en 936 et en 937. La chronique Saxonne, qui nous a conserve ec poème, la place en 938. Nous avons traduit sur le texte publié par M. Price daus son édition de Warton, t. I, p. lxxxvii; mais nous avons cru devoir adopter quelques unes des variantes de M. Ingram, Saxon Chronicle, p. 141, cl de Viheloc, id., p. 555.
(2) ÆS^eliag ne sigoitiait d'abord qu'Iiomme noble, et c’est dans ce sens qu’on le trouve employé dans le BcovN'uIf, v. 5, 66, etc.; mais il Huit par être réservé aux princes du sang royal, et devint leur titre d'bonricur.
(3) Brunburh, dans le Chestersliirc, d’après (libsoii; Àd CAron. Sax,
nomimm f.oeorum, p. 17; suivant M. Ingram, I, Brumby.
(4) llca^o-Unda. Linda avait la même signilication que le Scaudinave Liiid; Vôlu^spày st. L; Higs mâl, st. VIII; Uervarar saga, p. 190; Olabcii, Om Kordens garnie Digtekomt, p. 85 (bouclier, de Uud, Tilleul, comme /oricurn, de torum, et cuirassCt de curr). Il sc trouve employé dans le même scijs dans le Bcowulf, v. 4,676. Hcaÿo peut biguiHer que les Normands avaient do jdus grands boucliers que les Saxons, ou, ce qui nous semble plus probable, que, pour combattre, les enuemis élevaient leurs boucliers ; il donnerait ainsi plus de force poétique à ileawon.
(5) M. Price traduit, relies of liamraers fi. o. Swords). Nous ne voudrions pas afÜrmcr qu’il sc Irompe ; mais une semblable périphrase ne nous parait )KiS dans l’esprit de la poésie Ângio Saxonne.
(6) M. Price traduit r?cai)c/c par nobility; nous croyons qu’il sc trompe : gCffOele est neutre et n’a rien de commun avec le feminin ojjc/o,- c'est l’explétif ge et Vedli Islandais, calura) uiiiuius.
^26 inSTOIP.E DES HOMMES D13 NORD.
qu’ils héritèrent de leurs aïeux, que tout pirate les trouve prêts à défendre, sur un champ de bataille, leur terre, leurs biens et leurs foyers. Ils ont pressé l’ennemi ; les clans écossais et les bandes de la flotte sont tombés, promis à la mort (1). Depuis l’heure du matin où le soleil, se levant dans sa magnificence, fit resplendir sur les campagnes le flambeau de Dieu, du Seigneur éternel, jusqu’à ce que la noble créature se lût inclinée sous l’horizon, la terre ruissela du sang des combattants. Il tomba là bien des guerriers, le corps hérissé de flèches; bien des héros du Nord, frappés à travers leurs boucliers: de nombreux Écossais tombèrent, moissonnés par la bataille. Tant que dura la journée, la vaillante élite des Saxons de l’Ouest poursuivit la race ennemie à la trace ; tout ébréchés que fussent les sabres, ils abattaient les fuyards qui restaient aux derniers rangs. Les guerriers de la Mei-cie n’épargnèrent personne dans le rude jeu des lances; tous ceux qui, cherchant nos rivages, avaient traversé la mer avec Anlaf(2), sur le pont d’un vaisseau, étaient réservés à la mort des combats. Cinq rois dans la fleur de la vie se sont cou-
(1) Foge, tnox moribundus: Eddae Glosterium, 1. U, p. 618.
(2) Quoiqu'il fût impossible de ciler aucun (es le Anglo-Saxon à l'appui deceuc interprétation, on l'a cru autorisée par l'Islandais mijlia; d'ailleurs, les dilTérents traducteurs n'avaient proposé jusqu'ici aucune version admissible. AnluF, nu plutét Olat, était roi d'Islande, suiv.'int les historiens Anglais. M. Price s'est trompé en le croyant Chrétien : Siméon .Dunclm dit positivement le contraire; de Gest. Rerj. Angl., ap. Twisden, p. 155. Dans le Saga d'Egil, qui était de son expédition en Angleterre, il est appelé (c. 51-55) Olaf Raudi (le RougeV Les annales d'Ulster le font fils de Godfred. Adam de Drcme appelle sou père Gundred, et VOIaf ‘i'ryggtmtonartaga, Kenred. Tout est, au reste, bien incertain dans son histoire : VBgiltêaga le dit roi d'Écosse.
cliés sur le champ de bataille, sous l’étreinte de l’cpéc. Là, gisent aussi sept comtes d’Anlaf ; les cadavres des soldats, des matelots et des Ëcosssais sont innombrables. Là, fut mis en fuite le chef des Normands ; il n’y avait plus de salut pour lui et les derniers restes de ses hordes que dans le flanc de ses vaisseaux. Il les poussa lui-mémesur les vagues jaunies par le sable , et sauva sa vie en s’éloignant du rivage (1). Sans sa fuite précipitée, jamais, malgré sa prudence et ses cheveux gi-is, Coustantinus (2) n’eut revu sou pays. Peu lui importait d’avoir à raconter les hauts faits des glaives (5) ; tout ce qui lui restait de parents et d’amis était tombé aux rangs les plus pressés de la mêlée (4). Le jour des premières armes de son fils, il l’a laissé sur le champ du carnage, déchiré de blessures ; dans les veillées de sa vieillesse, il n’aura personne à qui se vanter du cliquetis de son épée. Fuyant, ainsi qu’Anlaf, avec les débris de sa bande, comme lui il oubliait ses jactances; ils ne songeaient pas à dire qu’au jour du jeu du sang avec les enfants d’Édouard, quand se poussèrent les bannières
(1) Nous avons vu, dans le leste, une allusion i l'usage qu'avaient les Normands de lircr leurs vaisseaux sur le rivage, et nous n'avons pu expliquer autrement l'cpithète fealone donnée à la mer.
(2) CohSianlinus était roi d'Ecosse et beau-père d'Anlaf.
(3) La même idée se irourc d.ins le Krakumal, si. XIX. Guiarl a dit également dans lu Branches des Royaux Utjnages, v. 953 et 2623 :
Nus n'i pense ores a vanlai.ces.
(4) Le poète vient de dire que Conslantinus avail les cheveux gris; il nVsl donc pas élonnani qu'il parle des amis et des parents qui lui reslaienl : h son âge, il avait dâ en perdre beaucoup. M. Price, qui n'a pascompris la pensée du poète, a hasardé une interprélalion que tous ne crovons jiisliliéepar aucune autorité.
et SC croisèrent les lances, quand se heurtèrent avec fracas les boucliers des combattants, ils furent les meilleur ouvriei-s de la bataille. Restes ensanglantés des dards , les Normands se sont sauvés dans leurs vaisseaux ferrés (1) ; couverts de honte, ils ont cherché à regagner Dyflin et l’Yraland (2), à travers une mer battue par la tempête. Le roi et le prince sont aussi retournés dans leur pays ; tous deux , ils sont rentrés dans la terre des Saxons de l’Ouest, triomphants de leur victoire. Ils ont laissé derrière eux s’ébattre sur des cadavres le milan fauve (3), le noir corbeau au bec de corne, le vautour au plumage sombre (4), et l’aigle agile h dépecer sa proie ; derrière
(I) Le tcxlc dil cloues. Probablcmeol les voyages aventureux des Scandinaves les avaient forcés de donner à leurs vaisseaux plus de solidité que ne le faisaient les autres peuples.
(â) Dublin et l'Irlande.
(5) Pada est expliqué dans les anciens vocabulaires par crapaud , et la signilicalion de l’islandais padda conlii niait celle interprétation; mais il signilie ici très probablement un oiseau de proie. Un autre eiemple s'en trouve dans Judith, p. H, et l'on on cite un second dans le manuscrit d'Kxetcr. C'est le sens adopté par Price, I. c., p. xcix; Tliorpe, Analecta, p. 131 , et Dosvvorth, Diciionnary af the Àiigto Saxon langiiage , p. 520. M. Kemblc l'explique dans son Glossaire {Beowulf , p. 235) par vatit tunica. Son opinion a pour elle l'analogie des autres langues Germaniques où paida , peda, ont la même signification ; mais il nous a été impossible de l'appliquer ici d'une manière raisonnable; cl M. Grimm , dont l'immense érudition philologique est une autorité imposante, a déclaré dans sa Grammaire , t. 111 , p. 447 , que le gothique paida n'existait pas en Anglo- Saxon.
(Ij Les deux adjectifs fauve et brun sont donnés au même substantif, 4 trois vers de distance. Cela peut rendre notre interprétation douteuse, quoiqu'il ne s'agisse ici que d'une distinction entre deux oiseaux de proie de la même famille , et que l'.Vuglo Saxon blac signilie également noir et jaune.
( Ed. Du Méril, p. 417, n* 1. )
NOTES ET ÉCLAICISSEMENTS. 529
eux se repurent l’insatiable vautour et le loup tavelé, ce vautour affamé des campagnes. Jamais, si l’on en croit les plus vieilles traditions, cette île n’avait vu tant de guerriers renversés par l’épée, depuis le jour où, venus de l’Est à travers de larges mers, les Angles et les Saxons, ces rudes moissonneurs des batailles, domptèrent le courage des Wealas (1) et conquirent la terre.
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( H. ) page 3IS.