JUGEMENT TA.R COMBAT
Bien que le jugement par jury ait été connu de bonne heure dans la Scandinavie, il ne fut certainement pas d’un usage aussi fréquent et aussi général au commencement du x® siècle qu’il le devint plus tard. Dans les temps antérieurs, le jugement par combat, qui avait reçu la sanction de l’usage, — plus tard la consécration de la loi , — l’emportait trèssouvent sur le jugement par jury. Les hommes de haut rang, terme qui, à cette époque, était synonyme de Vaillant, le préféraient toujours; pour eux c’eût été mériter le reproche sanglant de lâche que de soumettre au jugement par jury une cause qui les
(1) Les Welches. Les peuples du moyen âge se désignaient rcciproquemcnl par ce nom. Les vieuE poêles Allemands disaient avoir traduit du Wâlsche tous les ouvrages empruntes à une langue étrangère vivante; on trouve même dans le (îregorius uf Stetnede Hartmann von Ouwc, v. 1 :
Ez ist ein Waclchs lant,
Equilania gênant.
Les Welches étaient les Barbares des Grecs et des Romains, et les Jôtun des Scandinaves.
concernait. Le bénéfice du jury profitait donc surtout aux infirmes et aux vieillards; les femmes y avaient souvent recours; et, bien qu’il fut devenu plus tard d’un usage général , on lui préféra cependant le jugement par combat, lorsqu’il avait lieu avec les formalités legales. Ainsi EgillSkallagrimson, qui vivait pendant une grande partie du x® siècle, eut à soutenir un procès avec un nommé Atli à l’occasion d’une succession ; nous copions le passage suivant du Saga d’Egill.
« Lorsque Atli entra dans la cour avec les jurés , « Egill s’avança vers lui , et lui dit que son intention « n’était pas de soumettre la question au serment d’ini v; jury. La loi que j’implore est différente, ajouta-t-il ; « nous allons nous battre tous deux, — ici-même,
« en cette cour, — et la succession appartiendra au « vainqueur. Ce qu’Egilt proposait était en cjjel « LA LOI, et une coutume ancienne; car tout homme,
€ demandeur ou défendeur, a le droit d'en provo- € quer un autre. — Vous prévenez mon désir, répon- < dit Atli ; j’allais vous proposer le combat singulier;
€ j’accepte doue votre défi. Atli et Egill se frappè- € rent alors dans la main en signe d’adhésion. Le € vainqueur devait posséder tous les biens sujets « du litige(l) (Eqill’s Saqa, ch. 68, p. 505. Copenh.
. Edition IS09). »
Le jugement par combat est, eu Scandinavie, d’origine Païenne ; et cependant il ne fut pas dédaigné par les Chrétiens ; car, à une époque très-reculée, nous
(l> Torfcpus pl.ici' ce duel vers l'an 058
NOTES ET ÉCLAinClSSEMENTS. 551
en trouvons l’emploi fréquent parmi eux dans les contrées méridionales de l’Europe. Le jtis fortioris n’a jamais été méconnu par personne, — Chrétien ou Païen ; — car chacun espérait en tirer avantage ; mais nous voulons dire qu’en Scandinavie surtout il fut en vigueur avant l’introduction du Christianisme. A mesure que les relations de société se multiplièrent et s’agrandirent , les causes de discussions augmentèrent en importance numérique et en subtilité; on sentit donc bien davantage l’inconvénient d’un tel mode de jugement ; ainsi les uns avaient quelquefois un nouveau procès avant même que les blessures occasionnées par le dernier combat soient entièrement guéries ; — les autres , par suiie des infirmités de l’âge, ne pouvaient défendre une cause évidemment juste ; — celui-ci n’avait ni enfants ni parents mâles qui puissent épouser sa querelle ; — ou bien eneore une discussion s’élevait avec un homme contre lequel se battre était forfaire aux lois de l’honneur, tel qu’un proche parent , un nourrisson , un frère de lait, peut-être môme un prêtre. — Puis enfin ( et c’est là le reproche le plus grave adressé au jugement par comhat) quelques uns, bien que convaincus de la justice de leur cause , avaient à redouter à la fois et la supériorité inusculaii-e et l’adresse à manier les armes de leurs adversaires (1). Mais si un
(I) Il serait irès-facilc d'appuyer par des exemples la possibilité de ces cas extraits des Sagas. Le Laxdœla Saga contient un exemple remarquable d'un homme refusant le combat contre son frère de lait. M. Repp nous donne la traduction suivante de ce passage. <Tunc Kjartanus liollium ita est alloculus : jam certe cognate! Ilagitium perpetrare statuisti, mibi autem multo melius placel , ut lu mihi morlem inféras, quam ego libi. Projectis
o52 HISTOIRE DES HOMMES DV NORD.
homme était l’ami du Roi, ou, plus tard (après l’introduction du Christianisme) , de l’Evêque , on avait recours à un jugement plus convenable que celui de l’épée. Dans ce cas, l’opinion publique le dispensait du combat, même dans les Etats comme l’Islande, où le gouvernement était populaire.
C’est ainsi qu’insensiblemeut le jugement pai‘ combat devint impopulaire. Nous en trouvons la preuve dans le passage suivant du Saga de Grettir (l’histoire ou la biographie de Grettir, Islandais) sur le comte Erik, qui gouvernait la Nomége au commencement du XI® siècle.
« Le comte Erik était un chef habile. Il y avait € alors un grand abus enraciné depuis longtemps « dans les mœurs de cette contrée, c’est que les € aventuriers et les Bersœrkers défiaient au combat « singulier les propriétaires fermiers , et même les
< nobles, pour s’emparer de leur argent et de leurs « femmes. Le fait de tuer un homme dans un duel de « ce genre nedonnait lieu à aucune indemnité, à au- « cune poursuite. Beaucoup furent déshonorés, plu-
< sieurs assassinés . Ce fut alors que le comte Erik abolit
< les duels, poursuivit les voleurs et les Bersœkere
lum armis , Kjarnalus noluil sese defenderc , pauca tamen aoceperat vulnera; gravis aulem pugnœ lassiludo urgebal. Kjartani diclls ilollius respoasum quidem reddidit nullum, œorlifertmi tatnen intulit vuliius. Bollius cadenlem grcmio excepit, ila Kjarnalus expiravil {Laxdœla Saga, llafniœ , t. IV, p.22ô). » Le Niala cite entre aulrcs l’exemple d’un homme refusanl un combat, bien qu'offert légalement, et motivant son refus sur l’adresse et la supériorité physique bien constatées de son adversaire.
« Hrùlr refusa le combat proposé par Gunnar, et suivant le conseil de son frère lui remboursa une somme considérable d’argent qu’il réclamait pour ünnur, sa p.irentc, qui avait divorcé avec ce même Hrûlr, •
NOTES ET ÉCLAIllCISSEMENTS. 533
a qui troublaient le royaume. Il fut secondé dans « l’exécution de ces mesures par un homme appelé « Thorfinn Kârsson de Hamarsey (Grettir’s &ga, « ch. XXII). .
Erik était nouvellement converti au Christianisme; dans un combat naval livré dans la Baltique contre Olaf Tryggvason, roi de Norwége, il avait fait vœu d’embrasser le Christianisme s’il gagnait la bataille. La politique, sans nul doute, lui dicta ce vœu ; car Olaf avait naguère converti à cette nouvelle religion la plus grande partie de la Norwége. Être fidèle à ce vœu devait donc attirer sur Erik la faveur des hommes et celle de Dieu, et le premier motif chez lui était au moins aussi puissant que le second.
Ce fut alors que la foi Catholique, répandant peu à peu dans le Nord sa lumière bieiifaisaute, le jugement par combat, — sans être aboli définitivement,— déclinait rapidement, etl’applicationdu jury allait devenir universelle comme le mode le plus avantageux, et qui conciliait toutes les exigences , si le clergé , dont l’influence illimitée s’étendait déjà sur les rois et sur les peuples, n’avait introduit une nouvelle foi’me de jugement qu’il prévoyait et avec raison, devoir assurer et augmenter son influence. Telle est l’origine de l’onuEAL (épreuve) Chrétien : Chrétien , car il y avait eu précédemment des ordeals Païens tombés à bon droit en désuétude. Le motif qui présida à l’origine des ordeals Chrétiens était celui-ci : — Le clergé avait à prêcher une foi nouvelle à un peuple incrédule ; les assertions dont il appuyait ses dogmes reposaient toutes sur des miracles traditionnels. Ses audi-
554 niSTOlRF. DES HOMMES DU NORD.
leurs sceptiques répondaient naturellement : « renouvelez devant nous tel miracle, et nous croirons. » La force de ce raisonnement n’échappait pas au clergé Catholique, qui, pour se conformer au désir du peuple et frapper son imagination , s’appliquaith chercher des miracles. Nous copions l’histoire suivante,— authentique, — bien que rapportée par Saxo, qui, cette fois seulement, mérite confiance ; car il se trouve d’accord avec plusieurs historiens contemporains.
L’évêque Poppo, apres avoir pendant quelque temps , — et sans succès, — harangué le peuple du Jutland, auquel il prêchait sa nouvelle doctrine, s’écria, dans un moment d’inspiration : « Quedirais-je « donc pour vous convaincre; me croirez-vous si je € touche un morceau de fer rouge sans me brûler la c main? — Oui, faites-lc, et nous croirons, > répondit l’assemblée, curieuse de voir comment il justifierait ses paroles. Poppo fit donc forger un gant eu fer, et, lorsqu’il fut rougi au feu, il le passa à sa main, et, après l’avoir gardé quelques minutes, il le retira, et montra au peuple sa main intacte de brûlure. Ce miracle , — car c’en était un à cette époque, — fit une impression profonde sur les Danois, qui se précipitèrent en foule vers les fonts baptismaux. Qu’arriva-t-il alors? Comme les miracles furent toujours populaires, le peuple résolut de s’en remettre à eux pour l’issue de ses contestations, se réjouissantdu double attrait de les voir se renouveler , et de la manière juste et certaine dont se termineraient les différends ; il prévoyait sans doute aussi, — dans sou
bon sens et sa vieille expérience , — que le naïf prêtre pouri’ait miraeuleusement faire penclier la balance en faveur du plus digne; — je me trompe, — de celui qui serait le plus généreux !
Après avoir raconté ce miracle du gant rouge, Saxo ajoute : « Quo evenit, ut Dani, abrogata duello* a rum consuetudine, pleraque causarum judicia eo € experimenti généré coustatura decernereut ; con- « troversiarum examen rectius ad arbilrium Divi- «. num, quam ad humanam rixam ablegaudum « putantes. » Snorre Sturlesou et Wittechind citent ce miracle, qu’ils placent avec raison sous le règne d’Harold Bluetooth [Blâlônn) (1). C’est donc à tort <jue Saxo le place à l’époque de son fils Sveinn Tiüguskégg.
Tous les écrivains sont d’accord pour attribuer à ce miiacie de Poppo l’introduction des ordeals Chrétiens, dans le Danemark et même dans la Scandinavie. C’est un fait qu’Ancher considère comme certain, ainsi que les efforts patients et tenaces du clergé, qui, — conséquent dans sa conduite, — voulait substituer à tout autre mode de jugement ce qu’il appelait le jugement de Dieu, dont il retirait des bénéfices considérables toutes les fois qu’on y avait recours. Après ce miracle, forgé tout exprès pour seconder les prétention rapaces du clergé , on employa souvent les ordeals dans toutes les contrées méridionales, en Danemark surtout, et particulièrement encore dans cette partie appelée Scâney ou
(I) Pop|iolil son miracle vers l'an 950.
Scanic, aujourd’hui une province de la Suède. Cette contrée, formant la partie la plus méridionale de la péninsule Suédoise, était, à cette époque, considérée comme la plus importante du Danemark; Waldemar I®'' lui donna un code de lois spécial qui existe encore sous le nom de Skaanske Lov ou Lex Scanica, dans lequel il appliquait l’épreuve du fer rouge, surtout dans les cas de vol. Elle fut abolie cependant par Waldemar II, quelque temps après la promulgation de cette loi, à peu près à l’époque du Concile de Latran, qui, en 1215, défendit tous les ordeals en général, enjoignant au clergé de ne sanctifier ni l’eau chaude ou froide, ni le fer chaud que l’on employait pour l’absolution des coupables (1).
Tels sont les points principaux, — les gravissima momenta , — dans l’histoire de la législation Scandinave; le JCGEMEXT PAR COMBAT, l’ORDEAL et le JUGEMENT PAR JURY. Les théoriciens prétendent que le premier est le plus ancien de tous ; mais n’oublions pas qu’en Scandinavie le dernier peut prétendre à la même antiquité; car, avant l’arrivée d’Odin, il n’existait aueun recueil sur les événements de ce pays. Odin fut nonseulement le premier Dieu, mais encore le premier homme des nations Septentrionales; non pas que le
(1) Quelque temps après celle decision du Concile de Latran, les ordeals furent abolie daus les autres contrées par des édits publics. Ainsi en Angleterre par Ileiiri III, en l’an 1219 ; plus lard (1248), en Suède et en Norvège, non par ordonnance royale, mais par édit d'un cardinal. Ce cardinal était Wilbelmus. qui prononça la peine do l'exil contre ceux qui auraient encore recours aux ordeals, disant qu'il était sacrilège de compromettre l'immuabilité de Dieu en réclamant son témoignage direct et immédiat dans les affaires temporelles.
NOTES ET ÉCLAIBCISSEMENTS. 557
nord de l’Europe fût inhabité avant son arrivée, mais on ne connaît de ces habitants que leur existence, révélée par leurs combats avec Odin l’Asiatique et ses successeurs.
Il est certain que les arts utiles et élégants furent d’abord importés par Odin; qu’il introduisit l’architecture et les lettres Runiques; qu’il imposa aux contrées soumises par ses armes le langage de son pays, qui, peu de siècles après sa disparition (nous dirions sa mort s’il n’eût été Dieu!), remplaça tout autre langage , même celui antérieur à son arrivée ; — qu’il fut aussi le seul législateur des nations du Nord; — que ses lois étaient plus martiales encore que celles du législateur Spartiate. — Il est donc trèsprobable que le jugement par combat fut une de ses créations , et comme il promettait à cenx qui succomberaient dans un combat de ce genre une félicité plus grande dans un monde à venir, un tel mode de procès devait à ce titre être bientôt populaire, par cela même qu’il était impossible de s’assurer de la réalité de la promesse.
Mais, pour nous, qui ne saurions nous contenter d’une simple conjecture toute probable qu’elle soit, nous citerons un fait certain, authentique, qui prouve qu’Odin fiit l’auteur du jugement par jury : c’est que VEdda dit positivement que ee fut lui, en admettant cette imposante autorité, il y aurait donc aujourd’hui 1900 ans que ce mode de jugement fut introduit dans l’Europe septentrionale (1).
(1) Repp, Trial by jury, pp. ü l* el passini.
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COMPOSITIONS PÉCUNIAIRES CHEZ LES ANüLO-SAXONS. POUVOIR