‹ Histoire des peuples du NordChapitre 20 sur 206 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

maiu l’assemblée générale, afin, disait-il, de terminer cette controverse qui menaçait de dégénérer bientôt en guerre civile et d’ensanglanter le sol de l’Islande. Il s’adi’essa donc en ces termes à la multitude :

« Écoutez-moi, vous, hommes sages, et toi, peuple, « prête l’oreille à mes paroles. La ruine de cet État € est prochaine, croyez-moi, si tous les citoyens ne € suivent pas la même religion, les mêmes coutumes, c et n’obéissent pas à la même loi : la discorde et c la haine ont établi leur empire parmi nous ; bientôt « elles enfanteront la guerre civile qui détruira nos € ressources , ravagera notre île et la réduira à un

< affreux désert. La force et l’union fortifient la fiiic blesse ; mais la désunion et la discorde affaiblissent « la force. Réunissons tous nos efforts et ne souf-

« frons pas que notre paix intérieure soit rompue « par une question qui menace de nous diviser. « Rappelons-nous donc ce que nous devrions savoir « tous, sans qu’il soit besoin d’en invoquer le sou-

< venir ; rappelons-nous les causes d’affaiblissement c des rois de Danemark et de Nomége ; rappelonst nous ces guerres meurtrières causées par les dis- « putes de religion qui ne cessèrent que lorsque « leurs sujets et leurs conseillers intimes se trouvè- « rent réduits à la nécessité de faire la paix sans « leur consentement. C’est ainsi que ces monarques € ont pu apprécier les bienfaits salutaires d’une paix € utile et profitable, et d’une bonne harmonie parmi « la nation ; c’est ainsi qu’abjurant leurs haines pro- « fondes, ils sont devenus amis à la grande joie de « tous leurs sujets. Pour nous, magistrats et chefs € guerriers de cette île, nous qui n’avons pas la pré-

60 IIISTOIUE DES HOMMES DE NOllD.

« tcnlion de nous comparer en pouvoir à ces rois , « en sagesse à leurs conseillers, nous ne pouvons « qu’imiter ces modèles de gloire , et tâcher de mé- € riter les louanges auxquels ils ont droit par leur « conduite publique. Efforçons-nous donc d’attein- « dre le but qui doit nous réconcilier tous ; adoptons « les mêmes lois, les mêmes coutumes, car agir au- « tremeut, c’est être certains que notre tranquillité € est perdue pour toujours. >

Ce discours reçut l’approbation imanime de l'assemblée, qui s’en rapporta à la décision du Lâgmann; il promulgua de suite un décret ordonnant que tous les habitants de l’île seraient baptisés; que les temples et les idoles seraient détiuits ; que personne , sous peine de bannissement , ne pourrait adorer publiquement les anciennes Divinités : mais il tolérait encore le culte particulier, autorisait l’exposition des enfants, la coutume de manger la cliair de cheval , et d’autres pratiques non contraires aux préceptes du Christianisme : cette loi fut ratifiée par l’assemblée , et tous les Païens consentirent à se signer de la croix, quelques uns mêmes furent baptisés avec l’eau chaude des bains de Langerdal et de Reikdal. Les craintes de la famine qu’aurait fait naître la suppression de cette pratique d’exposer les enfants et de manger la chair de cheval , se dissipèrent promptement, et ces dernières traces du Paganisme disparurent bientôt (1016) par suite des pieuses remontrances de Saint-Olaf, roi de Norwége (1).

(1) Miiiiler, Kirclicngeschiclilo , (. I,pp. ’>iO, SH. — J. -F. -G. Sclilegc!, Commeiil. de Cod. Gr^gis, § S.

CIIAPITUE III.

L’abolition du jugement par combat suivit de près l’introduction du Christianisme. Cette forme de procédure , reconnue légale par les anciennes lois des nations du Nord, était profondément enracinée chez elles par suite de leurs habitudes guerrières et de leur esprit d’indépendance qui voulait rendre chaque individu arbitre de ses propres injures. Ce mode de jugement tirait son nom [Holmgunga, Holmgàng, Holm, petite lie) d’un ancien usage établi parmi les guerriers du Nord, de se rendre dans une île déserte pour y vider leurs querelles sanglantes dans un combat singulier. h’holmgânga fut aboli dans l’Islande en 1011. Les lois de l’île subsistèrent encore dans la tradition orale pendant plus d’un siècle avant d’être recueillies et confiées à un texte écrit (1117), sous la surveillance de Bergthor Rafni, alors Lâgmann de la république, et Haflidi Mauri, autre chef guerrier distingué, qui se firent assister dans cette compilation par des légistes de cette époque. Ce code, appelé plus tard les Gragâs , fut adopté l’année suivante par l’assemblée nationale de VAl-thing , et conserva force de loi jusqu’en 1275, époque où l’Islande fut soumise aux rois de Norwége. A la suite- de la perte de l’indépendance nationale, s’introduisit (en 1280) le code des lois de la Norwége, appelé Jonsbok, qui est encore aujourd’hui la base de la législation de l’Islande. C’est une erreur malheureusement trop répandue de croire que le code Grâgas fut emprunté à la loi du même nom, introduite en Norwége par le roi Magnus-le-Bon ; car il fut surtout établi d’après les lois primitives d’Ulfljot, et la révision de 1118;

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mais le code actuel est une réunion de précédents, do décisions judiciaires, de notes de différents commentateurs formant un tout incorporé dans le texte original. Il contient de fréquents exemples de cet esprit de litige et de subtilité légale, qui a toujours été le type du caractère Normand.

Ces lois offrent les garanties suffisantes pour la satisfaction des offenses pénales, par* des amendes pécuniaires établies sur une échelle proportionnée au rang de l’offense ; elles renferment aussi les éléments encore imparfaits du jugement par jury, dont on, trouve tant de traces dans les anciennes annales du Nord. Dans le Saga du fameux chef Egill , fils de Skallagrim, il y a un récit curieux et pittoresque d’un jugement civil rendu en Norwége, sous le règne du roi Erik Blodœxe, au sujet d’un héritage réclamé par ce chef guerrier. Quelque temps après la bataille de Brunambourg (934), dans laquelle Egill secourut si puissamment le roi Athelstane avec une bande de Vikingar et d’autres aventuriers du Nord, le père de sa femme mourut en Norwége et son beau-frère Bergaumund prit possession de l’héritage entier ; Egill fut obligé de faire le voyage d’Islande dans la mèrepatrie, afin de réclamer sa portion en vertu des droits légitimes de sa femme. A son arrivée en Norwége, il intenta une action contre Bergaumund, protégé par le roi Erik et la reine Gunilhda. Le procès fut jugé aux assises de Gula-thing ; les parties comparurent en personnes, assistées de bandes nombreuses d’amis et de partisans; au milieu d’un vaste champ, on forma une enceinte au moyen de baguettes de coudriers

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liées entre elles par une corde appelée cordon sacré {vebônd). Dans cette enceinte siégeaient les juges, au nombre de trente-six, douze du distriet appelé Fjorde-fylke , douze du Sogne-fylke et douze du Hôrda-fylke : ces trois districts ainsi réunis formaient ce qu’on peut appeler un. ressort de l’administration de la justice. Les plaidoiries commencèrent selon la forme légale , et Bergaumund affirma que la femme d’Egill ne pouvait hériter de la propriété en litige, car, disait-il, elle était fille d’une esclave; mais un ami d’Egill, Arinbjôrn , assura avec douze témoins ou comjmrgatores, qu’elle était d’une naissance libre; et eomme les juges allaient prononcer la sentence qui ne pouvait être douteuse, la reine Gunilhda, cette vieille ennemie d’Egill, craignant que le résultat ne lui soit favorable, conseilla à ses partisans de coupe la corde sacrée, ee qui mit fin aux assises au milieu de la confusion générale. Egill furieux défia son adversaire en champ clos, dans une lie déserte (holmgân), afin de décider leur querelle par un combat singulier, et dénonça vengeance contre quiconque oserait y prendre part. Erik, outré de colère, se leva ; mais, comme personne, pas même le roi et ses suivants, ne pouvaient siéger en armes, Egill pu se sauver sur les bords de la mer; là son ami Arinbjôrn l’informa qu’il venait d’être proscrit, et lui offrit une barque et trente hommes pour traverser les mers ; mais Egill ne pouvàit laisser sommeiller un instant sa vengeance ; il se tint caché près des côtes jusqu’à ce qu’il trouva l’occasion de tuer son adversaire Bergaumund, et Bagnvold, fils du roi Erik, enfont de

onze ans qu'il rencontra par hasard dans le voisinage, assistant à un grand gala. Avant de mettre à la voile pour l'Islande il prit un des avirons de son vaisseau, sur lequel il attacha une tête de cheval , et l’élevant en l’air, il s’écria : «Je dresse ici le poteau de la vengeance , et dénonce cette malédiction contre le roi Erik et sa femme Gunilhda. » Alors tournant la tête du cheval vers la terre-ferme, il continua à haute voix : « Je dresse ce poteau de vengeance contre les Dieux « tutélaires qui ont créé cette terre {Sny ek thensu

< n'idi à landvœuir thœr er thetla land byggia); « qu’ils soient errants à jamais, et qu’ils ne trouvent

< aucun repos , aucune demeure jusqu’à ce qu’ils

< aient expulsé de cette terre maudite le roi Erik et « la reine Gunilhda. » Alors, gravant sur l’aviron en caractères Runiques cette singulière formule d’imprécation, et la fixant solidement à une fente de rocher, il disparut sur les mers (1).

(1) Egills Saga, Havn., 1809, cap. LVII-LX. — Muller Sagabibliotliek, t. I,pp. lU-116.

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