‹ Histoire des peuples du NordChapitre 27 sur 206 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

gères. Encouragé par Harald, il la raconta à la grande satisfaction du roi qui lui demanda où il l’avait apprise. Thorstein répondit qu’il avait pour habitude constante d’assister aux Al-thing ou assemblées nationales annuelles de l’Islande ; qu’il y avait écouté toutes les jiarties de ce Saga à des époques différentes , jusqu’à ce qu’il l’ait gravé dans sa mémoire d’une manière impérissable. Le narrateur primitif était un nommé Haldor, Islandais, qui avait accompagné Harald dans tous ses voyages et dans ses expéditions en Russie , en Grèce, en Asie, en Sicile et en Palestine, et, à son retour dans l’île native , avait répandu parmi ses concitoyens la renommée des exploits du roi (1).

Ces récits étaient embellis par des extraits poétiques des œuvres des différents Skalds (si une telle expression peut s’appliquer à des compositions littéraires bien antérieures à l’art d’écrire des livres), et étaient cités par le narrateur, afin de faire ressortir quelques passages remarquables de la vie et des exploits du héros dont il racontait les aventures. L’histoire et les chants poétiques étaient réunis de telle sorte que la mémoire s’habituait , par cet exercice continuel , h en devenir la dépositaire impérissable. On trouve un exemple frappant de la perfection que peut atteindre cette faculté, dans le Saga dcSkuld l’aveugle, fameux Skald Islandais qui, dans une seule soirée , chanta devant ce même roi Harald soixante différentes complaintes; et interrogé s’il n’en con-

fl) Mûllcr, Sagabiblioüick, t I, p. 5V7 ; I. III, p. 530. Voyez, au < li.npi- Ire XVI, les exploits d'Flarald Sigurdson en Orienl.

naissait pas d’autres , déclara que ce n’était que la moitié de ce qu’il savait par cœur (1).

Celte possibilité de transmettre ainsi pendant une suite de siècles, par la ti-adition orale , des compositions en prose ou en vers d’une longueur considérable, peut paraître bien extraordinaire aux nations civilisées , accoutumées à l’art de l’écriture. Et cependant un fait certain, c’est que, même longtemps après que les poèmes d’Homère eurent été confiés à l’écriture, les rapsodistes, habitués à les réciter de mémoire, pouvaient aisément débiter tel ou tel passage indiqué. N’avons-uous pas, d’ailleurs, dans des temps plus modernes, parmi les Serviens, les Kalmouks et autres nations barbares et demi-barbares, des poèmes populaires et héroïques, ouvrages de longue haleine , conservés ainsi et qu’ils tiennent de leurs ancêtres; à plus forte raison cela devaitil arriver lorsqu’il existait une série continuelle d’hommes , dont la spécialité et la profession était d’apprendre et de répéter; dont la mémoire se développait , atteignait la perfection , et qui étaient chargés, comme historiographes, de conserver les annales nationales. Bien plus, l’aspect étrange et pittoresque -que présente encore aujourd’hui chaque famille de l’Islande, dans les longues nuits d’hiver, est une preuve frappante de l’existence de cette ancienne coutume. Aussitôt le jour fini, toute la famille, domestiques et autres, se réunit dans l’appartement principal, chacun s’asseoit. Au plafond est suspendue la lampe destinée à éclairer la lecture et le travail ;

(1) Om Stuf Skald, Müllcr’s S.igaLibIiollick, t. III, p. 377.

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un membre de la famille, choisi à cet effet , place son siège au-dessous de la lumière et commence à lire quelque Saga de prédilection , ou bien les ouvrages de Klopstock et de Milton (car ils sont traduits en Islandais), pendant que chacun écoute attentivement, tout en s’occupant de son propre travail. Mais, dans quelques flmiilles, et à cause de la rareté des livres imprimés, les Sagas sont récités par ceux qui les ont conservés dans leur mémoire , et on trouve encore de ces conteurs, troubadours nomades, qui voyagent de la sorte, et gagnent leur vie pendant riiivcr en allant de maison en maison répéter les histoires qu’ils ont apprises par cœur (1).

Environ deux siècles et demi après l’occupation de l’Islande par les ^orw-égiens , les hommes instruits de cette île s’occupèrent de réunir et de confier à l’écriture ces poèmes et ces histoires traditionnelles. Sœmund-Sigfusson (2), ecclésiastique qui naquit en Islande en 105C, et qui acheva ses études classiques dans les universités d’Allemagne et de France, fut le premier qui réunit en une collection les chants relatifs à la mythologie et à l’histoire de l’ancien Nord: ce livre est appelé l’Edda poétique, ou le Vieil Edda. Mais les opinions difïèrent essentiellement sur la manière dont la compilation fut faite par Sœmund , qui la publia le premier. Les uns supposent qu’il se borna à réunir les manuscrits Runiques des différents

(1) Hendcrson’s Travels in Iceland, vol. I, p. 366.

(2) Surnommé Frodr, ou le Docte. Les Scandinaves ajoutaient à leur

nom propre un surnom de qualité; c’était ordinairement le nom de leur père suivi de son , lils. On retrouve le même usage, plus général encore, chez les Celles et les Slaves. (A'ote du Tiaducleur.)

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poëmes, et à les traduire ensuite en camctères latins ; d’autres, au contraire, soutiennent que les ayant recueillis des différents Skalds anciens qui vivaient à cette époque, il fut le premier qui les produisit par l’écriture ; car jusque-là ils avaient été conservés et transmis par une simple tradition orale. Mais la conjecture la plus probable, c’est qu’il a réuni quelques fragments de poésie des Skalds contemporains , et d’autres parties de manuscrits ( perdus depuis ) , écrits après l’introduction du Christianisme et des lettres latines en Islande, se bornant à y ajouter un chant de sa propre composition , le Solar Ljôd ou Carmen Solare (1) , d’une tendance religieuse , morale et Chrétienne , et destiné à éclairer la masse du paganisme (2). Si l’on adopte la théorie proposée par Wolf et Heyne, sur l’origine des poëmes Homériques, on dira qu’il se servit, pour ces anciens poëmes, des moyens employés avant lui par l’ancien Rapsodiste Grec , quel que soit son nom , qui , le premier, réunit en un tout les chants de scs prédécesseurs, et en forma un poëme de longue haleine, remarquable d’unité , qui prit le nom de l’Iliade d’Homère. Il ne fimt pas oublie)' cependant que les poésies différentes contenues dans l’Edda de Sœmund, envisagées sous le point de vue du sujet et de la composition, n’ont pas, en général, l’unité d’un poëme complet ; mais se composent de pièces fugitives ou de fi'agments de poésie ancienne , traitant

(1) On peut ajouter au Solar l.joil les slroplies 57, 58 et 59 du Vôlu-spà.

{Noie du Traducteur.)

(2) Afielius, l’r oetn. Edda Sœmiindar, etr. lioloiite, 1818.

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du caractère et des exploits des Divinités et héros du Nord. Le plus léger examen de ce recueil prouvera jusqu’à l’évidence, qu’à l’exception de ce qui a été dit tout à l’heure , l’ouvrage ne fut ni de sa propre composition, ni de celle de quelque autre écrivain Chrétien (1) : les considérations suivantes prouveront clairement que les poèmes contenus dans cet Edda n’ont été composés, d’après les manuscrits Buîiiqves, ni par lui , ni par personne.

L’alphabet Runique se compose de seize lettres qui sont d’origine Phénicienne (G). Les traditions, les Sagas et les chants du Nord, en attribuent l’introduction à Odin. Il fut probablement apporté par lui en Scandinavie; mais il ne ressemble en rien aux autres alphabets de l’Asie centrale. Toutes les anciennes inscriptions trouvées dans la contrée du Nord sur les rochers et les monuments en pierre (et dont le plus grand nombre existait en Suède, près du vieux Sigtuna, résidence d’Odin, et près d’Upsala, demeure de ses successeurs, et siège principal de celte religion qui lui dut son nom) , sont écrites en langue Islandaise ou ancien Scandinave, mais en caractères Runiques. Sax o-Gramma tiens , qui écrivait au XII® siècle , affirme que les anciens Danois gravaient sur les rochers et les pierres des vers contenant les récits des exploits de leurs ancêtres; mais il ne peut citer aucune inscription Runique

(1) Voi/ez la réfutalion victorieuse de l'hypothèse Alteraande , que les poèmes Kddaïques furent forgés par les moines du Nord pendant le moyen âge, faite par le célèbre professeur P.-E. Millier : « Ueber die Aechtheit der Asalehre und den Werth der Snorroisclien Edda. • Copenhague, 18H.

de ce genre à l’appui de son hypothèse ; et bien qn’iJ parle du rocher où le roi Harâld-Hildetand avait fait inscrire les exploits du héros son père, il avoue cependant que lorsque Valdemar voulut déchiffrer et copier cette inscription lapidaire, il la trouva en grande partie effacée et inintelligible. Il est probable que le zèle des nouveaux convertis au Christianisme s’appliqua à détruire ces monuments, qu’ils considéraient- plutôt comme l’œuvre du démon, et non comme destinés à illustrer les exploits de leure ancêtres Païens, dont la renommée était loin d’étre en honneui- auprès d’eux. On employait aussi les caractères Runiques pour graver les inscriptions sur les armes, les bijoux, les amulettes, les meubles et les bâtiments, et parfois sur les écorces d’arbres ou sur des tablettes en bois, comme souvenir ou comme moyen de correspondance. Ainsi Venantius Fortunatus , poète latin du vi® siècle , écrit à son ami Flavius de lui répondre en Hébreu, en Perse, en Grec ou même en caractères Runiques , si le Latin ne lui convient pas :

Barbara fraxineis pingatur Runa tabellis,

Quod tjue papyrus ait, virgula plana valet;

Pagina vel redeat pericripta dolatile charla ,

Quod relegi poteri , fructus amantis erit (1).

(1) Le mot Rune dérive, dit-on, de iJÿn , sillon ou conduit. Olaus Wormius, Literatur. Uunic., p. 2. — Hickes (Thesaur. Ling. Sept.^ est le premier qui prétendit que les caractères Runiques furent empruntés aux Romains. Ils étaient de différentes especes. Les Rime» mal/aitanles ou défavorables étaient employées comme des charmes pouvant nuire aux ennemis ; |es Runes favorables protégeaient contre tout danger ou malheur; les Runes vietorieusts assuraient le succès à ceux qui s'en servaient; les Runes

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