CHAPITRE IX
de six mois, qu’il employa à convertir et à baptiser beaucoup de Sviar, dont quelques uns occupaient un rang très-élevé (1), A son retour, il apporta à l’Empereur une lettre autographe de Bjorn, écrite en caractères Runiques ' (2). Toutes les langues des nations du Nord avaient, à cette époque, une grande ressemblance entre elles , et cette circonstance fecilita singulièrement les travaux des missionnaires Chrétiens.
Le succès inespéré de cette mission auprès d’un peuple aussi éloigné, et aussi peu connu que les Suédois, réchauffa le zèle religieux de Louis , qui s’empressa d’établir un archevêché à Hambourg , comme un centre commun d’où il pourrait surveiller et suivre les progrès des affaires spirituelles du Nord , tout eu servant secrètement ses vues politiques par la conversion des Païens au Christianisme. Dans ce but, et vers l’an 823 , Ancharius , élevé à ce siège nouvellement créé, en reçut confirmation du pape Grégoire IV, dans une bulle qui le déclarait légat du pape en Danemark, en Norwége et en Suède, et suivant quelques auteurs dans les îles Feroë , en Groenland et en Islande. Cette dernière supposition est complètement erronée, car le Groenland n’était pas découvert, et l’Islande n’était pas habitée. Il est donc probable que les noms de ces contrées furent ajoutés plus tard dans la bulle du pape, lorsque l’on jugea nécessaire de comprendre cesrégionséloignées dans la môme juridiction spirituelle. De ce poste avancé , Ancharius veillait
(1) Rembert, Vila Ancbar., cap. IX.
(2) Langebeck, Script. Rer. Danic. , l. I, p. 448.
avec soin à entretenir les i*ayons faibles et naissants de la lumière spirituelle qu’il avait allumée dans ces contrées lointaines. Il fondait des écoles pour l’instruction des frères missionnaires, et ti-availlait sans relâche à initier les autres à ce zèle pieux et fervent qui dévorait son cœur. Si le Christianisme qu’il professait avait perdu la simplicité primitive de l’âge apostolique , ce fut le malheur de cette époque de ténèbres et de superstition. Mais les obstacles qu’il rencontra, quelque grands qu’ils furent , eussent été plus gl ands encore , — insurmontables peut^tre, — s’il y avait eu une transition trop brusque de la superstition des Jôtnar ou des Æsir à la religion pure et simple prêchée par Jésus de Nazareth. La splendeur et les pompes du culte Catholique aveuglaient les yeux , frappaient les esprits d’un peuple ignorant et grossier, et flattaient leur goût pour l’ostentation développée par la pratique des rites religieux d’origine Asiatique, et participant, sous quelques rapports, de leur magnificence. Les images des saints Catholiques remplacèrent aisément les idoles Païennes; on découvrit une analogie prétendue entre la Trinité des Chrétiens et les trois principales Divinités adorées par les nations septentrionales, — Odin,ThorctFreyer — . Lacroix du Christ fut comparée au maillet de Thor, Satan représentait parfaitement le type de Loki (1), et les Alfes blancs étaient pour eux les Anges de la lumière. Ancharius et ses frères marchaient donc à leur but avec zèle et prudence ; ils cherchaient à se concilier
(1) Voyez Iiilroduclion , note 27.
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la faveur et la protection des Rois et des Jarls, afin d’acquérir, en passant par les grands, la confiance du peuple ; avant tout, ils s’adressaient à ce sexe dont la douceur a toujours sympathisé davantage avec le génie bienfaisant du Christianisme ; mais tous ces moyens adroits et bien calculés ne leur suffirent pas pour réussir ; car ils furent obligés , pour obéir aux commandements de l’Église , de faire rcgai'der le dimanche comme un jour de repos sacré; d’exiger l’abolition de la polygamie, avec h» conséquence forcée de rendre illégitimes les enfants nés d’un tel commerce , et surtout, — ce qui devait être regaidé comme le reproche le plus sensible adressé à cette religion par un peuple pauvre et barbare si dénué déjà de moyens d’existence, — la suppression de la coutume de manger de la chair du cheval. Ils furent mal accueillis dans leurs prétentions de réformer les habitudes et les vieilles coutumes ; et toutes ces innovations rendirent le joug de la nouvelle religion plus qu’insupportable. La jeunesse de la Scandinavie, sauvage, déréglée, turbulente et aventureuse, devait regretter l’échange des joies grossières et sensuelles du Valhalla avec ses combats, — ses orgies et ses belles houris , dans la société de leurs héroïques ancêtres, — contre le ciel des Francs, peuplé seulement de moines et de guerriers , ennemis de leurs anciennes croyances et de leur liberté nationale. Presque tous les peuples du Nord observaient toujours la religion de leui-s ancêtres , et l’influence des prêtres Païens produisit en Suède une funeste réaction. En 845, quelques missionnaires Chrétiens furent
assassincsdansune émeute populaire, d’autres échappèrent par la fuite à la persécution. Dans la même année, une flotte de Vikingar , commandée par Erik I®'', roi de Jutland et de Fionie, mit à la voile pour l’Elbe, ravagea et brûla Hambourg. Ancharius vit les flammes dévorer son église , son cloître , sa bibliothèque, cadeau précieux de l’Empereur, et fut obligé de fuir pour échapper à la mort. Il se retira avec les saintes reliques dans un asile secret du voisinage de Hambourg, rétablit son séminaire, et fut, en 850, envoyé par l’Empereur en ambassade à Erik, devenu par la mort de Harde-Knud I®'', roi de tout le Danemark. Il sut captiver la confiance et la faveur du Roi à un tel degré qu’il en obtint la permission de prêcher librement à son peuple la nouvelle religion (1).
De 852 à 853, Ancharius envoya en Suède, en qualité de missionaires , quelques uns des Danois convertis, et bientôt après s’y rendit lui-même pour la seconde fois. Accueilli favorablement par le roi Olaf, il y resta deux ans, travaillant avec son zèle accoutumé. Mais bientôt un des partisans de l’ancienne superstition se prétendit envoyé par les Dieux et autorisé à déclarer leur volonté au Roi et à la nation. Ce messager, s’adressant au peuple tremblant : « Rappelez-vous , » leur dit-il , « la protection « dont vous favorisent depuis si longtemps ces « Divinités tutélaires; avez- vous oublié que, par « elles , vous avez joui et jouissez encore de la paix « et de l’ahondance! Jusqu’ici vous avez témoigné
("I) Münlcr, Kiixliengcscliiclitc , l. I, pp. 218-306.
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« votre reconnaissance et donné des preuves de e votre respect par des offrandes réitérées et des « prières ferventes. Et cependant, » ajoutait ce prétendu envoyé des Dieux, « la fumée des sacrifices « s’élève rarement aujourd’hui; vous négligez les « offrandes accoutumées, les fêtes solennelles, et, « ce qui est pis encore, vous avez permis à un € autre Dieu de pénétrer dans vos cœurs et d’y « occuper la place qui nous appartient. Repentez- « vous donc , il en est temps encore ; rendez-nous € notre culte ancien, vos croyances anciennes, si « vous voulez encore mériter pour l’avenir notre € feveur et notre protection ; ne courez pas après des « Dieux étrangers et inconnus ; mais, si vous désirez « que leur nombre s’augmente encore, nous admet- « trons Erik votre Roi défunt dans notre compagnie « céleste. » Ce discours habilement préparé, cet appel terrible aux craintes superstitieuses, rechauffa la sympathie du peuple pour la foi de ses ancêtres. L’apothéose d’Erik fut acceptée avec reconnaissance; on éleva des temples en son honneur ; des prières et des sacrifices furent offerts à son nom, comme à une des Divinités nationales. Les amis d’Âncharius tremblèrent alors pour sa vie , et le missionnaire Apostolique se mit sous la protection du Roi, dont il avait su gagner la faveur par des présents magnifiques et par les relations flatteuses qu’il lui avait ménagées avec l’Empereur. Olaf protesta de son désir de tolérer et même de favoriser la nouvelle religion, mais avec cette restriction que la question dépendait non de sa volonté, mais de celle de son
peuple. On convoqua donc l’Assemblée nationale, et la question , tirée au sort suivant l’usage , se prononça en faveur de la tolérance. Le peuple en conclut alors que le Christ était un Dieu aussi puissant que ses anciens Dieux, et laissa la foi nouvelle librement embrassée par ceux qui la préféraient à l’ancienne. Cette assemblée populaire était la Diète du royaume Goth ( Tliing allra Gâta ) , et ce décret fut confirmé plus tard dans l’assemblée nationale des Sviar à Upsala ( Thing atlraSvia). Ancharius , profitant de cette tolérance , légalement octroyée , pour continuer ses travaux , envoya d’autres missionnaires poursuivre le même but. Mais les semences de la foi paraissent avoir été jetées sur un terrain ingrat et inculte, car les écrivains ecclésiastiques assurent que longtemps après la mort d’Ancharius on ne trouvait en Suède ni un seul prêtre Chrétien , ni aucune trace de la nouvelle religion (l).
En 8o4, revenu en Danemark de sa seconde mission en Suède, Ancharius apprit la mort de son ami Erik !«•■. Il eut pour successeur au trône son fils Erik II, sous lequel la noblesse, qui gouvernait en son nom, représentant la nouvelle religion comme la cause incessante de toutes les calamites qui affligeaient la terre, souleva le peuple contre les Chrétiens. Leur aversion s’augmentait encore de la haine qu’ils portaient aux Francs et aux autres nations du Sud qui en reconnaissaient le culte. Le Christ fut considéré comme le Dieu de leurs ennemis ; Odin ,
(1) Rcmbcri, S, Ancli.ir. Vil.i, lib. XX XXIX.