CHAPITRE X
tlu vieux sanglier ! » Bjorn saisit si violemment la poignée de sa lance, qu’elle en conserva l’empreinte de ses doigts, et , le récit terminé, il la brisa en morceaux. Huitserk serrait si convulsivement son échiquier que le sang jaillit de ses mains. Sigurdr était si absorbé dans l’attention qu’il prêtait à ce récit, qu’il se coupa un doigt jusqu’à l'os avec le couteau dont il se servait pour se faire les ongles. Ivar surtout, dont la physionomie, tantôt pâle, tantôt colorée, indiquait une anxiété secrète et profonde , s’efforçait de maîtriser son indignation.
Huitserk-le-Brave, qui le premier rompit le silence, proposa de commencer la vengeance par la mort des messagers ; mais Ivar s’y opposa, leur ordonna de se retirer et d aller où bon leur semblerait, les assurant, du reste, qu’ils recevi-aient tout ce dont ils pourraient avoir besoin. Leur mission étant terminée, les messagers d’Ella traveisèrent la salle, allèrent rejoindre leurs vaisseaux, et le vent étant favorable, retournèi-ent sains et saufs près d’Ella lui rendre compte du résultatde leur voyage. Le Roi, instruit de la manière dont avait été reçu son message , se rassura, croyant qu’aucun de ces princes n’était à craindre pour lui : Ivar seul, de tous ses frères, pouvait être à redoutei- (1) .
Les Sagas du Nord et les chroniques Anglo- Saxonnes sont d’accord sur le reste de l’histoire, excepté que les dernières font descendre les hommes du Nord dans l’est de l’Angleterre, avant de commencer 1 attaque de la Northumbrie , et que les pre-
(1) Torkolio, Fragments of English and Irish History, pp. il-25.
244 IlISTOIUr. DES hommes di noud.
miers rcprésenlenl; Ivar livrant traîlreusementà ses frères le roi Ella, pour lequel il professait la plus vive amitié. Ayant hiverné dans l’Est-Anglie, ils remirent à la voile au printemps suivrait (867) pour attaquer le roi Ella , qui avait usurpé à Osbert le trône de Deii’a. Les deux concurrents formèrent une alliance et réunirent leurs forces contre rennemi commun. La bataille eut lieu à York, et les Anglo-Saxons furent mis en déroute. Les filsde Ragnar appliquèrent à Ella , leur prisonnier, la peine du talion , et lui rendirent la mort cruelle et barbare infligée à leur père. Fidèles à une coutume étrange , — horrible ! — des sauvages Vikingar, ils ordonnèrent qu’à l’aide d’un fer rouge, on flgurât sur le dos d’Ella la forme d’un aigle ; les côtes furent séparées du dos, et les poumons retirés par cette sanglante ouverture (1).
a Oh! étrange résignation! foi sublime dans une cou- » tume barbare et sanguinaire ! Elle rend l’âme insensible : U — ' insensible pour punir , insensible à la souffrance , U insensible à la vue de la mort ! — Autour de la poitrine i> empoisonnée de Ragnar se roule la couvée de vipères; de U ses. longs anneaux elle enlace ses blessures saignantes! » Et lui, que l'ait-il pendant ce temps? Fanatique dans sa » croyance, il entonne son chant de mort, et vit de sa rea nommée passée ! Il espère prendre bientôt part aux coin. » bats du Valhalla, — cette récompense céleste des héros i> morts glorieusement ; — et lorsque ses enfants vengeaient » son trépas, lorsque, dans la maison du bouclier, ils fai- » saient figurer sur les côtes déchirées de leur ennemi V l’image d’un aigle déployant ses ailes immenses, ils espé.
(1) Lsngcbek, Script. Rer, Dan. S69. — Turner's llist. Anglo-Saxons, vol. I\ , P Ô33. — Suhm , Historié af Danmark, t. Il, pp. 263-266.
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» raient aussi boire un jour l’hydromel dans le crâne d’Ella,
» comme récompense de leur courage (t) ! «
Depuis cette bataille , la Northumbrie cessa d’être royaume Saxon , et Ivar fut nommé roi de, cette partie de l’Angleterre, possédée jadis j)sr ses ancêtres, et dans laquelle il avait fait de fréquentes excursions.
Les hommes du Nord , établis définitivement dans cette partie de l’Angleterre , traversèrent l’année suivante (868) l’Humber en Mercie , et y passèrent ' l’hiver. Le roi de Mercie fit un appel aux Saxons de l’Ouest pour repousser l’invasion ; Ethelred et le jeune prince Alfred, alors âgé de vingt ans , firent cause commune avec lui. Les Danois confièrent leur défense aux murs épais de Nottingham, que les Anglo- Saxons furent incapables de forcer; une trêve fut conclue, aux termes de laquelle les premiers devaient se retirer à York, et les Rois de Wessex rentrer dans leur territoire. Favorisés par cette politique malheureuse et ce système temporiseur qui ci-oyait réussir en gagnant du temps, ces usurpateurs bi rbares conservèrent le droit de descendre à leur volonté dans nie pour devenir un jour dangereux à tous les royaumes Anglo-Saxons (2).
Deux années plus tard, ils descendent l’Humber et débarquent dans le Lincolnshire. Ils brûlent les monastères , massacrent les moines , ravagent et pillent toute la contrée. Le Roi ne prend aucune mesure pour défendre son territoire; quelques Saxons, touchés de
(1) Southey.
(2) Turner, vol. U, p. 126. — Ung.ud's Hist. ofEiigland, vol. l, p. 225.
— Sulim , llistoric af Daiimark , t. Il , p. 273.
l’abandon de leur patrie , s’assemblent sous le commandement du brave comte Algar , et attaquent l’avant-garde des hommes du Nord, qui perdent trois de leurs rois dans la bataille; mais bientôt ils reçoivent des renforts, pendant que les rangs Saxons s’éclaircissent par la désertion ; le peu qui reste de cette bande se réunit en un bataillon , ayant la forme d’un triangle et présente un rempart de boucliers impénétrables aux flèches des archers du Nord, tandis qu’ils repoussent de leui-s lances les attaques des chevaux. Tant qu’ils conservèrent prudemment cette position , ils furent invincibles; mais le soir arrivant, les hommes du Nord simulèrent une panique , et les Saxons, rompant leur triangle, se mirent à leur poursuite. Tout à coup les Païens font volte-face , se rallient , et tombant sur leurs forces dispersées , les entourent de toutes parts. Les chefs , dont l’adresse et le courage sont paralysés par l’imiirudence des soldats, font une résistance inutile et restent tous sur le champ de bataille. Les hommes du Nord poursuivent leur victoire , attaquent le monastère voisin deCroyland, massacrent l’abbé et ses frères, etlivrent l’édifice aux flammes. Le jour suivant ils marchent sur Peterborough, détruisent son magnifique monastère, et brûlent la bibliothèque contenant des livres qu’on avait mis deux siècles à rassembler (1).
Le torrent de l’invasion les entraîna bientôt (870) vere l’Est-Anglie. Le trône de ce pays était alors occupé par Edmund , plus célèbre par ses vertus jiai-
(1) Turner, vol. U , pp. 149-142. — Lingard's Hisl. of EnglauJ, vol. I , p. 226. — Suhm, Historié af Danmirk , l. II, pp. 285-286.