XXXI° OBSERVATION
Gastrile aiguë simulant la fièvre ataxique adynamique.
Sauriot , âgé de vingt-huit ans, châtain, grand , structure régulière , dégagée ,\ muscles médiocres et mous, tomba malade, le 23 juillet 1807 ; à Udine, dans le temps des plus grandes chaleurs.
li entra dans une de mes salles le 28, cinquième jour de la maladie. Dès l’abord, j'observai pâleur cadavéreuse , débilité prodigieuse. On le voyait étendu dans son lit, immobile, les yeux fermés, les membres écartés et à l'abandon , comme ceux d’un cadavre, Cet affaissement était interrompu de temps à autre par des plaintes inarticulées et des contorsions du tronc. Il changeait de position chaque fois qu’on voulait le faire parler; il ne pouvait prononcer une seule parole; il ouvrait les yeux d’un air souffrant et distrait , et les roulait comme un moribond. Quoiqu'il donnât peu de preuves qu'il entendit les questions, il indiquait par ses gestes et par quelques monosyllabes lépigastre et toute la partie supérieure du ventre , comme le siège de ses souffrances. Il repoussait tout ce qu'on lui présentait , soit par le geste, soit en serrant les dents. Si on parvenait à lui faire avaler quelque chose, il le vomissait incontinent. — Constipation opiniâtre.
Du reste, ses membres étaient froids, quoique son torse fût encore assez chaud. Le pouls était petit et lent. La teinte rougeâtre mêlée de brun n'existait pas : on était plutôt frappé d'une pâleur plombée et jaunâtre très-rapprochée de celle des cadavres. Aucune fétidité dans les excrétions.
Les détails sur les causes et l'invasion devaient nécessairement me manquer de la part d’un sujet qu’on apportait dans une aussi déplorable situation. Mais la saison, l'épidémie, les refus obstinés de l'estomac, qui ne pouvait plus rien garder ; la froi-
deur, l'anxiété , l'affectation d'étendre les bras et de se découvrir la poitrine , lès contorsions du tronc et l'indication du lieu souffrant qu’on obtenait par le geste, tout cela me fournit des matériaux pour mon diagnostic : je repoussai l’idée d’une fièvre adynamique , et n’accusai plus que la sensibilité outrée du centre épigastrique occasionée par la phlogose de la membrane muqueuse de l'estomac.
Mon parti fut bientôt pris : je ne prescrivis d’autres médicamens que la solution gommeuse acidulée avec l’acide citrique, et le lait de poule pour aliment. Je continuai ainsi pendant six Jours (1). Le malade allait mieux, à en juger par le changement de la coloration, qui paraissait tirer vers ce qu'on appelle blanc couleur de chair , et par la suppression des vomissemens. Il répondait aussi par des phrases courtes et s’agitait moinss mais l’affaissement continuait. Il sentait ses besoins, et le BOe » ainsi que la chaleur, avaient gagné chaque Jour quelque chose. Mais le ventre ne se relâchait point. —Je substituai, pour un jour, l’hydromel à la solution de gomme arabique ; et il en résulta plusieurs selles à crotins.
Dès-lors tout alla de mieux en mieux; le teint continua de se nuancer favorablement ; le malade se réveilla et commença à témoigner quelque désir
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(1) Quelques sangsues à l’épigastre auraient facilité sa guérison. Cependant elle eut lieu, et j'en ai guéri bien d’autres sans répandre de sang.
des alimens. — Bouillie au lait, retour aux solutions gommeuses. Point encore de vin. Peu après j'aromatisai légèrement ses boissons : il ne sen trouva pas plus mal ; les forces continuaient de se montrer.
Telle était la situation de Sauriot le seizième jour de la maladie. Il pouvait passer pour convalescent. Pendant que jele reconduisais aux alimens ordinaires aux personnes en santé, il éprouva une espèce de rechute que j'attribuai à l'usage trop prompt de la viande, Cet accident, qui consistait en un mouvement fébrile accompagné de dégoût, de colique et de vents, céda le Jour suivant à la diminution des alimens et au régime végétal, sans purgatif. Sauriot continua de reprendre ses forces. Il fut conduit à une parfaite guérison et sortit le ie 27 août, un mois après son entrée, le trenteneuvième jour à compter de l'invasion. |
J'ai rendu compte, en relatant cette observation, des motifs qui m’ayaient porté à préférer le traitement débilitant au traitement tonique ; il me semble cependant qu'il peut encore être utile d'ajouter quelque chose sur la distinction des gastrites d'avec les fièvres adynamiques (*), et sur la complication
(*) Ilest extrêmement facile de les confondre, et je suis
persuadé que cela arrive plus souvent qu’on ne le pense.
M. Tarira a vu une femme empoisonnée par l'acide nitrique,
l'a 124 HISTOIRE DES PHLEGMASIES CHRONIQUES, -
de ces deux maladies. Ces réflexions sont uniquement destinées à éclairer la théorie du traitement. En resserrant la question autant qu'elle peut l'être, je dirai que ce sont les signes de la douleur de l'estomac qui peuvent seuls indiquer au prati= cien observateur que les symptômes d’adynamie qu'il a sous les yeux ne sont point l'effet d’uné fièvre putride (1). Sauriot était débile; mais il souffrait, et s’il lui restait un peu de forces, on pouvait les faire servir à obtenir de lui l'indication du lieu d’où partaient ses souffrances. Ce lieu étant connu pour le plus sensible de l’économie, ne pouvait-on pas attribuer l affaissement général : à son influence ? Sans doute on le pouvait, puisqu'en même temps plusieurs autres signes de putridité manquaient et que le sujet était un de ces hommes à tissu Lendre et relâché, que la douleur jette trèsfacilement dans l’accablement, |
remet manne anne mener par Es en annee
qui se présentait dans un état d’anéantissement si considérable , et avec si peu de douleur, que le médecin qui en fut chargé , à l’Hôtel-Dieu, prit d’abord sa maladie pour une fièvre adynamique. (Ouvrage cité. )
(1) Ces signes sont ceux de la prédominance de l’ irritation dans l'estomac ; mais lorsqu'elle est.plus forte dans les intestins grêles , la douleur manque le plus souvent, et le groupe de symptômes qui en résulte correspond exactement à ce que lon désigne par les mots de fièvre adynamique ; putride, typhus ; lorsque la maladie .est arrivée à son plus haut degré, car dans le commencement ils représentent les fièvres gas= triques ou bilieuses,
Toutes les considérations sont importantes quand il s’agit des nuances délicates des maladies ; mais celle du tempérament est la première de toutes, principalement quand il est question de reconnaître une maladie qui ne s'annonce que par la douleur. Chaque individu ayant sa manière particulière de sentir, son attitude propre quand il souffre, sa manière d'en rendre compte , il est de l'intérêt du médecin de se familiariser avec la physionomie et le langage de chacun. Il ne sera pas long-temps à s’apercevoir, en faisant cette étude, que les mouvemens intérieurs, sympathiquement excités par la douleur , correspondent aux extérieurs &ans chaque constitution. Îl verra bientôt que chez l’homme lent et taciturne, la douleur accélère peu les battemens du pouls, tandis qu’elle les précipite chez le sanguin et chez celui que les impressions extérieures tiennent dans une agitation perpétuelle, etc. C'est de la différence des tempéramens que résultent presque toutes les variétés des maladies. — La phlogose aiguë du poumon rapproche toutes les constitutions de la sanguine ; mais celle des organes gastriques leur laisse tous leurs traits de dissemblance. On er jugera facilement par le rapprochement des histoires contenues dans ce volume.
Cependant, malgré ces différences , le traitement reste toujours le même. C’est ce que je rendrai sensible par l'histoire suivante, que l’on pourra comparer avec celle de M."*, dont le tempérament était tout opposé à celui du malade qui en fait le
sujet. J'ai choisi cette histoire parce qu'on ÿ voit avec évidence la gradation de la prédisposition et l’action des dernières causes déterminantes. On peut encore y remarquer une teinte de chronicité coïincidant avec le mode de sensibilité du sujet : cette nuance moins prononcée, déjà même un peu obscure , nous prépare à la patience. Nous en avons tant besoin pour le traitement des gastrites chroniques ! E