XXXVI OBSERVATION
| Gastrite chronique.
Dugat, soldat au quatre-vingt-quatriéme régiment , âgé de vingt-six ans , brun, large , charnu et robuste, entra dans mon service à l'hôpital d'Udine, le 4 décembre 1806 , se disant malade depuis six mois. Il avait d’abord été attaqué par la fièvre
üerce. Il en fut guéri, dans un des hôpitaux de l’armée, en trois semaines ,' après avoir été émétisé et purgé, et avoir pris le quinquina et les amers. I} fut cependant évacué dans sa convalescence sur un autre hôpital, parcé qu'il Jui restait des douleurs d'estomac qui lui ôtaient l'appétit. — fl séjJourna buit jours dans ce second hôpital, et quinze jours dans un troisième ; loujours traité par les amers, le quinquina où ke préparations vineuses, et souffrant de plus en plus. Déux mois de séjour à son corps ne firent qu ‘empirer sa situation ; enfin il fut obligé de rentrer éncore à l'hôpital d’Udine.. — A son arrivée , il subit lé traitement banal des affections gastriques , évacuans el puis toniqués ; et vingt jours après, le hasard le fit parvenir dans une de mes salles, plus malade qu'il n'avait Jamais été (1). Je vis un homme fort accablé, si débile qu'il pouvait à peine se mouvoir dans son lit , ayant la peau froide, le pouls faible et lent , la couleur d’un brun mêlé d’une nuance dé roillé ferrugineuse , vomissant opiniâtrément tout ce qu 1l prenait dé: s puis près d’un mois, et allant à la sélle trois où (1) C’est ainsi que la routine poursuit encore les malheureux affectés de gastrite jusqu’à la mort. Chaque nouveau médecin que le malade emploïé se croit obligé de commencer par l’émétique; de là il passe aux foniques, qu’il se contente de varier pour trouver celui qui conviendra à l'idiosyncrasie du malade ; et ces essais ne se terminent qu’avec la vie, st
le patient n’a le bonheur de tomber entre les mains d'un médecin physiologiste,
FRAITEMENT DE LA GASTRITE ET DE L'ENTÉRITÉ. 164 quatre fois par jour depuis un temps plus long. Je ne pus savoir au juste à quelle époque de la maladie cela avait commencé. Ce militaire était d'une tristesse et d’un découragement qui approchait du désespoir. Ï n’accusait qu'une douleur sourde , transversale, à la base de fa poitrine ; il toussait à petites secousses et sans expectoration depuis quatre ou cinq jours. Îl était très-maigre, et mème dans ün commencement de marasme. La pression n'était douloureuse à l’épigastre que lorsqu'on le déprimait avec force. Ç
J’attribuai tous ces symptômes à une irritation chronique äe la membrane muqueuse de l'estomac ; et, malgré l’extrème faiblesse ; je ne balançaï point à le mettre à la diète absolue et à l'eau de riz, secondées d’une potion gommeuse acidulée avec l’acide du citron. — Les vomissemens commencèrent à diminuer de fréquence.
Il était entré le 4 décembre, vers le sixième mois du total de la maladie, cinquième à-peu-près du commencement des douleurs gastriques. Trois à quatre jours après, je lui ajoutai la bouillie. Vomissemens rares. Une selle. Les douleurs d'estomac étaient quelquefois violentes ; mais le teint et Îles forces devenaient meilleurs. Douze jours après, Je substituai la limonade à l’eau de riz. La face s'épanouissait , l'appétit augmentait. À compter du 18 décembre , il ne vomissait plus. Il ne.se plaignait que de rots et du retour des aiimens à fa bouche, sorte de ruminalion.
Le 26, ce symptôme disparut sans retour. Les forces et l’embonpoint se rétablissaient.
Les premiers jours de janvier 1807, Dugat étant à-peu-près revenu à 5a couleur et à son embonpoint ordinaires, se plaignit de douleurs qu'il rapportait aux côtes asternales droites et gauches.
Je diminuai les alimens , qui, quoique toujours végétaux, étaient élevés aux trois-quarts de la ration Cet accident disparut en peu de,jours. — Le 12 janvier, il sortit parfaitement rétabli, et sa santé s’est maintenue. | L
RTE 4e
La maladie de Dugat nous fait voir, non-seulement l'abus qu'on peut faire des stomachiques , mais en même temps les ressources d’une bonne constitution. Cette gastrite est la plus chronique que j'aie rencontrée dans l'hôpital d’Udine , et cependant elle a guéri. Quel espoir ce succès ne nous donne-t-il pas pour certaines dyspepsies interminables que l’on traite en vain par les stomachiques ! Sept mois de durée ! Ce terme est bien long ! Il est très-probable que Dugat aurait succombé aux stimulans qui lui furent prodigués si la phlogose avait été violente dès son commencement.
Ce fait nous prouve encore qu'il est extrèmement difficile de prononcer sur l’existence-de la désorganisation dans les anciennes phlegmasies des membranes muqueuses, surtout chez les sujets robustes et qui ne sont pas encore dans le marasme.
TRAITEMENT DE LA GASTRITE ET DE L'ENTÉRITE. 171 Cependant, il me semble qu'on ne pourrait pas conserver autant d'espoir à une époque aussi avancée de la gastrite , si cette phogose avait toujours été partagée par celle de la muqueuse du colon. Cette portion de la membrane ne résiste pas , à beaucoup prés , autant que l’autre ; aussi ne pour- * rais-Je point citer de guérison de diarrhées également prolongées. Celle qu'on a remarquée chez Dugat est bien postérieure à l'invasion de la gastrite. Ainsi, le principal point d'irritation agissait sur les parois internes de l'estomac. Il vaut donc mieux que là gastrite ait l'initiative sur la diarrhée que si le contraire avait lieu : ceci me paraît un fait incontes- > table. Nous avons vu la gastrite survenir à la fin des longues dysenteries, et jamais de guérison. ci neus voyons une dysenterie qui complique une ancienne gastrite, et qui cède avec aussi peu de résistance que la maladie primitive. Les raisons de cette différence ne doivent pas être hors de la portée de nos sens. | ‘Outre la prédominance de vitalité, que l’on conviendra devoir être en faveur de l’estomac, je pense que la nature des corps extérieurs qui impressionnent les deux différentes surfaces doit donner un des motifs de leur plus ou moins de résistance à la désorganisation.
Supposons-les également traitées d’une manière inconvenante dans leur état d’inflammation : la muqueuse gastrique ne reçoit que des mixtes encore
bien unis. dont la décomposition commence, mais
Ï72 HISTOIRE DES PILEGMASIÉS CHRONIQUÉS.
qui tendent à se recomposer d'une manière conorme aux besoins de l'organisme. La muqueuse intestinale est continuellement baignée d’une sanie putride , d'autant plus soumise aux lois de la chimie morte , qüe l'individu est plus faible ét plus iñtempérant. La première est trop stimulée ; mais son stimulus ne tend qu'à exalter en elle les propriétés vitales ; la seconde est irritée par des corps qui tendent à prodüire dans son tissu des mouvenens ennemis de a vie. 1 n’est donc point étonnant qu'elle se fatigue, et qu'après s'être épuisée inutilement , elle meure plutôt de son inflammation que : la muqueuse gastrique. | Mais il est une cause qüi la préserve de l'irrita- : lion pendant la souffrance de cette dernière , c’est qu'il fui parvient peu de matières M tbles à cause de la difficulté avec laquelle l'estomac laisse passer les alimens. La muqueuse colique ne reçoit, dans ces cas, la phlogose qué par propagation. Quand, au contraire, elle souffre seule , l'estomac la surcharge de résidus d’alimens en décomposition , qui hâtent sa mort et sa désorganisation : aussi verrons-nous encore guérir le malade suivant, quoiqu'il ait souffert de l'estomac pendant près de six mois, parce qué l’irritation intestinale n’a pas persistés tandis que les diarrhées primitives de trois MOIS ont toujours échappé aux différens traitemens que j'ai essayés.