XXXIX° OBSERVATION
Diarrhée chronique à la suite d’un catarrhe
chronique.
Petit, âgé de vingt-deux ans, brun, taille moyenne, …
inince, mais d’une texture serrée, irritable et bilieux, entra, sur la fin de mars 1806, à l'hôpital d'Udine, pour être traité d’un catarrhe pectoral. Il
en avait d’abord été attaqué à Léoben, pendantla
marche de l’armée ; il n’en guérit qu’imparfaite-
ment. — Un mois après, il était entré pour la mêñe |
maladie à l'hôpital de Bruck en Stirie. — Pareil
(1) Cette cure de trois mois demandait tout au plus cinq à six jours.
temps environ après sa sortie, la toux, qui n'avait point cessé , l'avait contraint d'entrer à celui de Gorizia , qui ne fut que momentané. -— Enfin les progrès toujours renaissans de ce catarrhe l’obligèrent de venir chercher du secours à l’hôpital d'Udine, où il fut recu vers la fin du cinquième mois.
Pendant le premier mois de son séjour , il toussa beaucoup, et la fièvre ne le quitta point. Elle était assez vive pour faire craindre une destruction prochaine du parenchyme.
I fut traité selon la méthode que J'ai indiquée au Catarrhe chronique qui menace de devenir tuberculeux. Plusieurs vésicatoires se succédèrent sur la circonférence de la poitrine. Tout cela semblait promettre peu de suecès; j'étais même effrayé par des apparitions éphémères de dévoiement que j'observais de temps à autre.
Enfin , après vingt-quatre jours d'incertitude, je vis paraître un écoulement par les oreilles, accompagné de surdité , et en même temps la toux cessa, et le dévoiement se déclara continuel.
Ce changement de direction ne parut point améhorer la situation du malade. L’appétit disparut, les forces tombèrent , le pouls devint petit et précipité , la peau sèche et terreuse, le marasme fit des progrès. Petit perdait le courage et l’espoir avec les forces. Telle était sa position le 27 avril. — J’employai l’eau de riz vineuse, les potions gommeuses aromatisées. Le riz et la soupe en petite quantité
formaient sa nourriture ; J y ajoutai le vin sucré.
Les symptômes persistèrent d’abord pendant quaire jours, et, de plus, le ventre devint douloureux ; mais lorsque je l’eus borné à la bouillie pour toute nourriture , et au vin doux dit piccol, avec deux juleps gommeux aromatisés et faiblement anodins, pour tout médicament , je vis l’orage s’apaiser. Petit resta presque sans fièvre; mais sa : faiblesse et sa maigreur avaient de quoi faire chan- | celer mon espoir. J’ai vu bien peu de malades revenir du degré de marasme où ce jeune homme était réduit, lorsque je pris le parti de ne plus le nourrir qu'avec quelques cuillerées de bouillie au lait. |
Du 35 au 9 mai, diminution progressive de la fièvre et du dévoiement, qui se réduisit à deux ou trois selles; augmentation de l'appétit. —dJe n'augmentai que la dose de la bouillie.
Le 15 mai, Petit, quoique d'une maigreur extrème , pouvait se lever et faire quelques tours de promenade dans les corridors. — Même régime ; mais il mangeait double dose de bouillie matin et soir. Il n’avait plus de fièvre et très-peu de diarrhée. La toux qui, plusieurs fois, avait semblé recommencer, avait toujours cédé à un grain d'opium le soir. La figure était excellente. Je supprimai tout médicament, excepté le vin.
- Jusqu'au 25, les forces avaient fait peu de progrès. À cette époque , je remarquai un peu de fréquence et de chaleur, et des selles un peu plus
TRAITEMENT DE L'ENTÉRITE. 239 fréquentes : je diminuai les alimens , car il avait déjà passé le quart le matin, et mangeait parfois un peu de viande. Il se remit promptement par le régime féculent et lacté, et je continuai de suivre, avec les autres alimens, les progrès des forces.
Le 4 juin, l'embonpoint commençant déjà à se rétablir, les pieds enflaient beaucoup dans la journée. Les selles allaient encore À deux ou trois dans les vingt-quatre heures ; mais elles étaient peu liquides. Cela nee prouvait autre chose qu’un peu d'irritabilité dans le colon. Je voulus essayer de la détruire avec une décoction de chène, mêlée d’un scrupule de laudanum liquide : c’est ce que Jj'appelais potion astringente. En même temps, je fis prendre, le matin à jeun, un verre de vin amer, aiguisé avec un gros de teinture de scille, dans le dessein d’exciter l’action des reins. — Du reste, peu de viande : eau de riz vineuse pour boisson.
Le 15 juin, les forces et l’'embonpoint étant en bon état, l’estomac supportant tous les alimens , sans quil en résultât aucun malaise ou dévoiement, Petit sortit de l'hôpital, aussi bien portant que je pouvais le désirer , sept mois et demi après l’invasion du catarrhe , et environ trois mois après celle de la diarrhée.
Si je n’ai pas obtenu des succès nombreux sur les diarrhées aussi chroniques, existant chez des sujets aussi débiles que celui-ci, j'en accuse d’a-
bord l’intempérance des malades (1). J’ai vu souvent des diarrhées de deux et trois mois promettre guérison; et, lorsque je recherchais dans la suite les causes qui les avaient fait changer de marche, j'obtenais toujours l’aveu de quelques repas clandestins, ou bien l’on m'instruisait que le malade avait acheté du vin de ses camarades ; car les rôties au vin sont en grande réputation, parmi les militaires, pour la guérison des cours de ventre. On a vu plusieurs fois ces alternatives dans les histoires terminées par la mort.
Je dois avouer aussi que j'ai perdu des malades qui ne s'étaient pas écartés de mes prescriptions , lorsque la diarrhée avait plus de trois mois au moment où jen entreprenais le traitement. Mais, comme j'étais encore moins heureux par l'emploi des autres méthodes , je n’en devenais que plus attaché à la mienne. Si elle ne me procurait pas toujours la guérison des diarrhées chroniques, elle me fournissait au moins un moyen assuré de les prévenir par son efficacité dans l’état aigu.
Cette malignité de inflammation chronique de la membrane muqueuse du colon, que j'ai observée dans le Frioul, n’est assurément pas universelle. Les toniques et les purgatifs réussissaient mieux sur nos soldats, pendant qu'ils étaient en Hollande,
2e (4 e Q e A > / qu ils ne réussirent ensuite en Italie, même à l’é-
(1) Je puis aussi en accuser les stimulans que je mêlais aux adoucissans, pour obéir aux préceptes de mes maîtres.
TRAITEMENT DE L'ENTÉRITE. 2/1 poque de l’arrivée, et lorsque jes troupes étaient le plus fatiguées après une marche de quatre cents lieues, accompagnée de beaucoup de privations. Elles n'eurent pas plus tôt respiré l’air du Frioul, que Îles organes gastriques témoignèrent leur aversion pour ce genre de médicamens , quoiqu'ils fussent évidemment plus faibles qu'ils ne l’étaient avant que l’armée eût quitté ses paisibles garnisons de la Batavie. On ne saurait donc douter que la phlogose ne marche avec plus de lenteur dans une région froide et humide, que dans une chaude et sèche, el que, par conséquent , la dysenterie ne soit curable en Hollande beaucoup plus tard que Je ne l’ai remarqué à l'hôpital d'Udine. Ce seul fait apporte une grande modification dans le traitement; car si la phlogose peut durer long-temps dans un degré obscur sans désorganiser, celui qui l’éprouve doit étre moins irritable, d’où résulte qu'à une époque avancée de la maladie, lorsque les évacuations l’ont déjà beaucoup affaibli, il devra être stimulé plus fortement, afin que les forces qui sont en réserve, in potentiâ , soient appelées vers l'estomac pour exécuter de bonnes digestions (1). Mais il faudra toujours que l’action stimulante que l’on exercera sur ce viscère par les médi- TO RE RP A INT DÉCALÉ
(1) Aujourd’hui j'en tirerais une conciusion différente ; çar si la susceptibilité inflammatoire est peu considérable, il doit en résulter , la maladie étant toujours de même nalure , que le succès des adoucissans doit être plus prompt.
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camens et par les alimens, ne soit pas de nature à y causer de la douleur, ou à précipiter le passage des matières alimentaires avant qu'elles ne soient assez assimilées pour être facilement absorbables. Il faudra toujours que ces mêmes matières soient dans une quantité modérée, et plutôt au-dessous qu'au-dessus des forces de l’estomac. Sans ces précautions, la phlogose de la muqueuse du colon sera aussi bien alimentée dans les régions polares que dans les pays équatoriaux, jusqu’à l’anéantissement des ressources de la vie.
Les différences de constitution individuelle ne se bornent pas à varier la forme de la diarrhée , en la rendant fébrile ou apyrétique, douloureuse ou sans douleur , en déterminant tantôt le marasme , tantôt l'hydropisie, comme nous l'avons fait observer en rapportant les histoires particulières. Elles peuvent encore influencer la durée, accélérer ou retarder l'époque où la maladie est incurable. Ces différences n’ont pas été bien sensibles dans l'hôpital d’Udine , malgré la diversité des tempéramens innés, sans doute parce que les causes uniformes tendaient à rapprocher tous les soldats d’un certain tempérament accidentel (*) , favorable aux progrès de la phlegmasie colique. Mais parmi les officiers et les
(*) Je me suis expliqué plus haut sur ce tempérament accidentel , que je regarde comme une combinaison de faiblesse et de susceptibilité, provenant , l’une du défaut d’une nutrition suffisante, l’autre de la stimulation exercée par la cha- ‘leur atmosphérique ; par un état fébrile habituel, ete.
TRAITEMENT DE L'ENTÉRITE. 2 employés des différentes administrations , j'ai vu Ja diarrhée -curable après trois et quatre mois de durée. [l'est vrai qu’ils l’éprouvaient rarement À un degré aussi violent que les simples soldats ; mais il leur arrivait aussi souvent de la négliger lorsqu'elle était peu douloureuse et peu abondante , ou de la traiter d’une manière inconvenante. J’en ai guéri qui avaient persisté plusieurs mois à ce degré sans avoir voulu céder à tous les toniques astringens , par cinq à six jours de nourriture féculente en petite quantité , avec quelques juleps anodins. Ces cures - étaient toujours d’autant plus faciles que les malades étaient moins exténués et plus en état de supporter tout-à-coup une diète un peu rigoureuse.
Lorsque les vers se compliquuient avec la diarrhée chronique, la cure devenait très-délicate. Les meilleurs vermifuges dont nous puissions disposer dans les hôpitaux militaires sont le inercure doux., | mousse de Corse, l’aloës et la rhubarbe. J’en formais des pilules que je faisais prendre à différentes doses . Je m'apercus bientôt que je ne pouvais en f
aire un usage continu, parce qu’ils augmentaient la maladie principale. Dans ces cas, Je les faisais précéder , pendant plusieurs jours, de l'emploi des potions faites avec l’huile d’amandes douces ou d'olives et le sirop de limon; ensuite je donnais un bol où entraient six à huit grains de mercure doux, dix à douze de mousse de Corse. ou de rhubarbe . deux grains d’aloès, et, le lendemain ; Un purgatif avec Îa
manne etlarhubarbe. Ces médicamens, répétés de
temps en temps, quand l'indication se renouvelail, el toujours après avoir calmé, par les muqueux , lirritation qui en était la suite, suffisaient dans les cas les plus ordinaires, parce que les vers n'étaient le plus souyent qu'en petit nombre dans ces diarrhées. Lorsqu'ils étaient multipliés, tous mes efforts devenaient inutiles, parce que les vermifuges énergiques dont j'aurais dà faire usage ne pouvaient être supportés. Mais j'ai vu peu de diarrhéiques chez quile danger fût dépendant de la présence des vers; et, quand cela était, ils causaient de si grands désordres dans les intestins, que la mort était inévitable. Ainsi, dans la plupart des dysentériques que j'ai traités, les vers n'étaient qu'un accident qui n’exigeait un traitement particulier que lorsqu'il devenait trop prédominant , ce qui n’arrivait que rarement. Du reste, j'ai guéri grand nombre de diarrhéiques qui avaient rendu plusieurs fois des vers, sans m'écarter du plan que j'ai tracé.