SECTION PREMIÈRE
Des Inflammations du foie. (Janvier 1822. }
Les inflammations phlegmoneuses du foie sont des maladies rares, contre l'opinion qui a longtemps régné dans les écoles. C'est le plus ordinairement à la suite des inflammations traumatiques du cerveau et de ses membranes qu'on les voit se former dans nos climats. J'ai cité plus haut (tome 11, page 405 ) un exemple de cette coincidence ; mais Îes renseignemens m'ont manqué pour savoir si l'individu qui en a été le sujet avait reçu quelque commotion à la tête : ce qu'il y a de certain , c’est qu’on n'y voyait point de plaie.
On sait qu'il a été émis des opinions différentes touchant les suppurations du foie qui accompagnent celles du cerveau. La plus célèbre de nos jours est celle qui attribue ces hépatites purulentes à une commotion reçue par le foie en même temps que le cerveau éprouvait la sienne. Mais les faits ayant appris que des blessures du crâne faites par la percussion d'un sabre, d'une pierre ou d’un coup de feu; sur des personnes assises où couchcées,
DES INFLAMMATIONS DU FOIE. 2930 et qui, par conséquent, n'éprouvaient point de chute, avaient été «suivies d'hépatites purulentes, l'explication dont il s'agit s'est trouvée réduite à une simple supposition. Sabatier croyait que le ralentissement de la circulation du sang dans la veine porte, occasioné, selon lui, par l’engorgément du cerveau et le séjour forcé de ce liquide dans le foie, pouvait rendre raison de ce phénomène. Mais les cas très-fréquens de stagnation du sang. dans le foie, à raison d’un anévrisme du cœur ou d'une péripneumonie , ont démontré que cette cause est sans eflicacité pour produire lhépatite ; car, bien qu'on trouve alors l'organe biliaire extrèmement tuméfié, on n'y observe pas de traces d'inflammation , ainsi que j'en ai fait constamment la remarque depuis plus de dix-huit années.
I ne reste donc plus d'autre manière d’expliquer ces abcès que de les attribuer à l'influence sympathique de linflammation cérébrale. Je sais qu'on peut demander pourquoi les céphalites non traumatiques en offrent si peu d'exemples. Sans chercher à rendre raison de cette différence , je dirai que les organes contenus dans la cavité crânienne ne peuvent pas éprouver le phénomène de l'inflammation sans qu'il ne soit partagé, dans un degré quelconque, par la membrane muqueuse du canal digestif, Or, comme le foie est une des annexes de ce canal, et qu'ordinairement c’est de lui qu'il
reçoit l'irritation, il ne me paraît pas surprenant
que quelques-unes de ces gastro-entérites se répëtent dans cet organe avec assez d'énergie pour y produire de linflammation : j'exprime donc ce fait de la manière suivante : Les encéphalites produisent toujours la gastro-entérite , et quelquefois l'hépatite.
Mais les gastro-entérites consécutives aux encéphalites sont loin d’être les seules qui puissent donner ce résultat; les primitives produisent le même effet, ainsi que l'ont remarqué tous les observateurs attentifs : toutes les fois que la membrane muqueuse de l'estomac et du duodénum est enflammée , le foie s’engorge, et cet engorgement, qui le conduit à la super-sécrétion bilieuse , y développe quelquefois la phlegmasie , bien différent de celui qui résulte d’un obstacle au cours du sang, lequel se borne à une sorte de tuméfaction veineuse ou d'état variqueux de ce viscère , sans aucun signe d’inflammation. Paisque les irritations du foie produites par les gastro-entérites primitives ne sent pas toujours élevées au degré de l’hépatite, on peut bien appliquer à ces gastro-entérites ce qui vient d'être dit des phlegmasies cérébrales : les gastro-entérites primitives produisent toujours une trritation du foie, et quelquefois une véritable hépatite.
En effet, que l’on parcoure les différens auteurs , on sera bientôt convaincu que les causes auxquelles ils attribuent l'hépatite sont préeisément celles qui produisent les inflammations de la muqueuse digestive. La plus puissante, sans contredit, c’est la chaleur atmosphérique : or, son effet le plus ordi-
DES INFLAMMATIONS DU FOIE. 261 naire est la gastro-entérite , comme l’attestent ces fièvres jaunes devenues si célèbres de nos jours: Eh bien ! la fièvre jaune, que, avant d’avoir multiplié les ouvertures de cadavres, on croyait accompagnée presque toujours d’une hépatite, n'offre peut-être pas une véritable, hépatite sur une centaine de cas où ja sécrétion bilieuse a été élevée au plus haut degré d'activité.
. C’est ordinairement par la douleur de lhypochondre droit, par la tuméfaction et la résistance de cette région, par la couleur jaune de la peau, par des urines foncées , latéritiées | par Îe goût amer, l’aspect muqueux et jaurâtre de la langue, qui d'ordinaire est rouge à la pointe et à son pourtour , par les vomissemens de bile et la douleur propagée à l'épaule droite , le tout accompagné d’une fièvre violente , que les médecins jugent de l'hépatite aiguë. Eh bien ! la prédominance de Pinflammation vers le pylore et dans le duodénum suffit pour développer cet appareil de symptômes. Nul douteque, dans ces cas, le foie ne soit irrité dans un degré qui mérite le titre d’inflammation ; mais cette inflammation est rarement de celles qui produisent les abcès ; le plus souvent elle cède avec la phlegmasie du canal digestif, dont elle est la répéütion , et lorsque les malades succombent, on observe un excès de rougeur ou bien une couleur jaunâtre , quelquefois mème noirâtre , dans le foie ; mais il est rare qu'on y trouve une collection purulente.
Dans la plupart des cas, la lésion du foie se réduit donc à une hépatite secondaire à la gastro-entérite; et si les auteurs l'avaient entendu de cette manière , on ne pourrait qu'applaudir; mais ce n’est pas ainsi qu'ils ont considéré ces sortes de cas; l'hépatite est pour eux la maladie principale, celle à laquelle tous les symptômes , même ceux qui Correspondent à lirritation gastrique, sont ‘subordonnés. Or, c'est une grave erreur, une erreur sur laquelle il importe beaucoup d'appeler l'attention des praticiens : car, uniquement occupés de état du foie , ils croient pouvoir, sans danger , solliciter la sécrétion bilieuse et le dégorgement de ce viscere par des émétiques et des purgatifs qui ne manquent presque Jamais d'imprimer une marche funeste à l'inflammation du canal digestif. [l'est surprenant que les autopsies n'aient pas encore détrompé les médecins, et que l’on continue , dans les ouvrages classiques, de décrire ces prétendues hépatites, de les faire passer par tous les degrés du phlegmon, sans même se douter de leur identité avec les phlegmasies du canal de la digestion.
Je voudrais que l'on ne décrivit les hépatites que concurremment avec les gastro-entérites ; que l'on établit d’abord les signes qui indiquent la coexistence de ces deux points d’irritation ; que l’on fit ensuite remarquer les signes qui indiquent que celui qui occupe le foie devient prédominant; enfin que l’on finit par faire bien distinguer ceux qui ne laissent plus aucun doute sur la formation d’un
DES INFLAMMATIONS DU FOIE. 269 abcès dans ce viscère...….. Mais ces signes sont obscurs..... Jeile sais. Eh bien! quand ils ne se prononcent pas avec assez de clarté, il faudrait se borner à dire que l’irritation du foie persiste après là disparition de celle du canal digestif, et ne jamais ordonner aucun moyen capable de rappeler et de faire à son tour prédominer cette dernière.
Mais ce n’est pas encore tout : je voudrais que , loin d'exiger le-développement complet des symptômes de l’hépatite pour avoir le plaisir d’en porter le diagnostic ,; ons’émpressât d'inviter le praticien à combattre la gastro-entérite, qui ouvre la scène, en J’avertissant bien que c'est le seul moyen d’empècher:cette maladie de produire l'hépatite, comme on l'empêche de déterminer les inflammations de l'encéphale. Enfin, pour les cas peu nombreux où l'hépatite a l'initiative, ce qui peut arriver à la suite des commotions et des blessures du foie, je désirerais qu'on inspirât au médecin la crainte de provoquer une gastrite consécutive, en abusant des moyens évacuatifs.
Les irritations chroniques du foie sont plus nombreuses que les aiguës, et reconnaissent pour cause, aussi bien qu'elles, la phlegmasie du canal digestif. Mais, de même que l’hépatite aiguë succède le plus souveit à une gastro-entérite du même caractere , ainsi lhépatite chronique , indépendante des causes locales ou encéphaliques , correspond régulièrement à une phlogose gastrique de longue durée. La
chaleur ne lHgure pas moins efhcacement comme
cause eme. SE de cette double affection. Le plus ordinairement. aussi l’irritation du foie le tuméfie et.lé dénature , le jaunit, sans y déterminer une véritable, suppuration; ‘et lorsque , par malheur, cette sorte d’altération organique existe , ellé
doit son origine à un traitement tonique, où à l'emploi.trop répété des purgatifs et des prébéricts fondans. ÿ: 29"
C’est aussi de cette manière qüe.$ont produites ces concrétions calculeuses que l’on trouve dans la vésicule du fiel,, etrmême dans l’intérieur des-canaux hépatiques, que. l’on à parfois rencontrés. totalement obstrués par des productions de cette nature. Enfin, les tubercules du foie ne péuvent être attribués qu'à la même cause, car il ést: bien certain que tous: ces désordres n’existeraient. pas si l’on pouvait ou si l’on savait arrêter les irritations.du foie. dès le moment de leur-début. Mais pendant que l’on se figure opérer la résolution des engorgemens du foie par des purgatifs, des :amers ; des savonneux, parce que ces moyens déterminent un surcroît de sécrétion bilkieuse: ou. muqueuse , ce viscère , toujours irrité par la stimulation de l’estomac et du duodénum , finit par se dénaturer au point d’être souvent entièrement méconnaissable.
Il arrive souvent que la rate prend part à l’irritation du foie , auquel elle paraît associée , et dont elle partage la correspondance avec le canal digestif. Ce: pendant l'irritation ne pouvant jamais produire que des résultats conformes à la nature des tissus qu'elle
occupe, la rate n'a garde de présenter une couleur jaune et des concrétions bilaires; mais elle peut, comme le foie, offrir des congestions sanguines, des indurations squirrheuses, des dégénérations tuberculeuses, ét rarement de véritables collections de pus,
On sait que ces deux viscères ; et surtout le premier, ne manquent jamais de s’altérer, au bout d’un certain nombre d'années , chez les buveurs de profession ; et, dans ce cas, il est bien évident que la muqueuse digestive a éprouvé la première irritation. C’est encore. un fait de pratique qui, n’a pas assez fixé l'attention des médecins. Ils n’ont vu, pour la plupart, dans les hydropisies de ces sortes de malades qu’un engorgement, de foie et dela rate, qu'ils regardaient comme cause du défaut de résorption de la sérosité du péritoine, et les liqueurs spiritueuses étaient censées agir directement sur ces parenchymes ,.eb même sur les glandes du mésenière , sans que l'on voulût tenir compte de linflammation chronique de la muqueuse digestive, qui toujours avait reçu la première impression de ces dangereux stimulans.
Même observation à faire relativement aux fièvres intermittentes, qui ne provoquent le dévéloppement des parenchymes de l’abdomen que consécutivement à une gastro-entérite. L’étre fievre était considéré comme agissant exclusivement sur ces tissus, et les désobstruans qu'on leur envoyäit , au
lieu d'aller directement à leur adresse, exaspéraient
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la maladie, en agissant précisément sur les points dont l'irritation avait produit l'obstruction que l'on croyait résoudre par leur moyen.
Enfin, la chaleur atmosphérique, cet agentssi eflicace pour provoquer les développemens morbides du foie et de la rate, donne constamment lieu aux mêmes erreurs. Ces erreurs persisteront tant que la médecine physiologique n’aura pas encore acquis l’universalité à laquelle elle’ est destindests 5m FREE
On à déjà remarqué , et même depuis bien longtemps, que lhaunidité dont se pénètre l'atmosphère dans les pays où règne une température élevée, seconde puissamment la chalenr dans la production de ce que lon appelle les fièvres essentielles’, soit continues , soit rémittentes , soit même tout-à-fait intermittentes. Or, s'il est bien prouvé que ces fèvres sont le produit d’une inflammation muqueuse du canal digestif , est-il donc surprenant que cette inflammation s'accompagne si fréquemment des engorgemens du foie et de la rate? Il est donc tout naturel que, dans les pays chauds et humides , où l'on observe des gastrites et dés gastro-entérites chroniques, on trouve simultanément un grand nombre d'engorgemens des parenchymes de labdomen ?
Mais il faut convenir que le foie et la rate qui, toujours , dans nos climats, sont affectés par l’eflet des. gastro-entérites, se tuméfent bien davantage
lorsque ces maladies sont continuellement entre-
DES INFLAMMATIONS DU FOIE. 207 tenues par l'influence d’une chaleur qui éprouve à peine quelque rémission dans le cercle entier d’une année. Ainsi l'on peut encore prononcer une sentence qui me paraît aussi fondée que Îles deux précédentes : La gastro-entérite occasione Loujours une irritation du foie ; mais cette irritation est ordinairement suivie d’une tuméfaction plus considérable lorsque la gustro-entérite dont elle dépend est continuellement entretenue par l'influence d'une température chaude et humide.
Le médecin qui n'a pratiqué que dans les pays froids ou tempérés , aurait de la peine à croire Jusqu'à quel point cette cause est influente sur la production des hépatites et des splénites chroniques. La lettre suivante fera sentir combien il est important de ne pas trop généraliser les observations que lon a faites dans un seul pays. |
Paris, le 31 janvier 1822.