XLIX* OBSERVATION
Péritonite chronique ; hydropisie.
Boulard , fusilier au trente-cinquième régiment, homme d'environ trente ans, brun, large et musculeux, sensibilité obtuse , ayant été refroidi par la pluie au siége d’'Ulm , en l’an 13, devint subitement leuco-phlegmatique. Il n’entra point à l’hô-
pital; je ne sais quels moyens on lui conseilla, mais
son enflure le gênait si peu d’abord, qu'il continua la campagne d'hiver dans les montagnes de la Stirie , de la Garinthie et de la Carniole. Ce ne fut qu ‘en mars 1806 , plus de quatre mois après le refroide inent qui l'avait occasionée , que l’hydropisie l’obligea de venir chercher du secours à l’hôpital d'Udine.
Les questions que je fis à ce malade, chez lequel je ne voyais autre chose que l’infiltration générale, ne me procurèrent point d’éclaircissement. Il ne souffrait aucune douleur particulière ; il n’éprouvait qu'un peu de malaise et de dyspnée, avec quelques quintes de toux nocturne; mais tout cela pouvait être attribué à la pression exercée par le liquide épanché dans l'abdomen. Il déclarait n’avoir point toussé dans le principe du mal; ii ne parlait d'aucune douleur de ventre. La dépression de l’abdomen n'était douloureuse que quand elle était forte; mais alors même la douleur était si
confuse qu’on n’en pouvait rien conclure, On sait
| qu'il est impossible de comprimer les viscères du bas-ventre sans occasioner du malaise , et même de la douleur, et lorsque l’on voyait les parois tendues par le liquide , car Boulard était d’une texture trèsrésistante, on ne devait point être surpris que la pression fût difficile à supporter.
Joignéz à cette obseurité sur l'organe primitivement affecté , l’absence de toute fièvre, un excellent appétit, un teint nullement altéré : c’en était ‘assez peur faire croire l’hydropisie essentielle et primitive.
Cependant , en considérant qu'il n’était point probable que les absorbans généraux fussent restés engourdis pendant si long-temps, s'ils n’avaient reçu continuellement l'influence sympathique de quelque organe en souffrance , je me persuadai qu'il existait une désorganisation dans quelqu'un des viscères. Âu reste, comime le mal devait être sans remède si cela était, je ne songeai qu’à l'indication d'évacuer , qui n’était contrariée par aucune idiosyncrasie.
de fis un si heureux usage des apéritifs, des scillitiques, etc., qu'en moins de vingl jours mon malade était presque totalement désenflé. IT ne restait qu'une bouflissure à-peu-près semblable à celle qu'il avait pendant la campagne. Mais, enfin, les stiimulans perdirent leur action; l’hydropisie revint ; elle fut bientôt énorme, et Boulard expira le 6 avril, à-peu-près cinq mois après l'invasion.
A uiopste.
Poitrine. Les deux poumons repoussés par l’élévation du diaphragme, adhérens solidement partout, et engorgés, mais sans aucune trace de désorganisation, Cœur. Il me parut un peu grand et un peu arrondi. Abdomen. Sérosité lactiforme dans la cavité; le péritoine épaissi, ayant perdu sa transparencé , et presque partout tapissé d’une exsudation blanche, pulpeuse, facile à écraser. La rate trèsgrosse, mais saine’ dans son parenchyme; le foie sain, la muqueuse du canal de la digestion partout en bon état.
Je ne puis m'empêcher de rappeler, à l'occasion de Boulard, l’idée que j'ai émise plus haut sur la transformation en véritable phlogose d’une simple action exhalante ou sécrétoire qui a été long-temps prolongée. Les faits précédens nous ont montré, cette progression d'irritation portée jusqu'à la douleur et la fièvre. Ici nous observons avec surprise que, sans avoir pris ces caractères , le mouvement organique , dégénéré, n’en a pas moins détruit la texture des parties où il siégeait, et qu'il a donné les mêmes produits suppuratoires. Le froid, s'il ny a pas eu intervention de quelque cause locale ; comme chute ou contusion, le froid humide a
détourné le torrent de là transpiration. Les tissus
cellulaire et séreux sont devenus le dépôt des fluides à évacuer. Le péritoine a passé de l’exhalation d'un fluide lymphatique à celle d’un fluide purulent, et s'est en même temps désorganisé. Tout cela s’est fait sans douleurs, sans autre lésion que celle de la force absorbante du tissu cellulaire général. Voilà tout ce que l’on peut conclure de l'histoire de Boulard, Il est fâcheux pour la médecine qu’un pareil mécanisme ne soit pas mieux connu. C’est une raison pour l’étudier plus particulièrement. Toutes les lésions ont leurs signes. Si tant de maladies nous paraissent encore obscures , c'est que nous ne savons pas interpréter le langage de la nature, c’est que nous ne sommes point assez ph ysiologistes.
Nous avons vu plusieurs fois les ascites dépendant des péritonites latentes disparaître, au point de faire croire à la guérison, pendant l'usage des imédicamens stimulans et diurétiques. Mais l’autop- ‘ sie nous a prouvé que les altérations de texture, l’exsudation caséiforme, ou toute autre non susceptible de prendre la forme fibreuse ou celluleuse, étaient des obstacles invincibles à la cure radicale. Cela nous apprend à nous méfier des nombreuses ouérisons des auteurs dans les cas obscurs d’hydropisie, et à révoquer en doute les causes des prétendues rechutes, auxquelles plusieurs d’entre eux ont attribué des morts tardives, qu'ils regardaient comme tout-à-fait indépendantes de la maladie qu’ils avaient d’abord combattue avec succès.
Pour faire encore mieux sentir combien les irritations du péritoine sont rebelles, combien, en général , les affections chroniques des viscères demandent qu'on soit réservé quand il s’agit de prononcer sur la cure radicale, je vais rapporter l’histoire d’une péritonite latente, au développement de laquelle j'ai en quelque sorte présidé.
Le. OBSERVATION.
Péritonite chronique apyrétique, par suite d’un
vomitif.
Robinet, grenadier au quatre-vingt-douzième régiment, âgé de vingt-huit ans, châtain, mince et régulier, entra à l'hôpital de Nimègue le 22 germinal an 12, avec quelques symptômes d'embarras gastriques , anorexie, nausées, malaise, sans fièvre. J'ordonnai l’émétique : à la suite des vomissemens qu’il produisit, le ventre se trouva météorisé.
Le lendemain, progrès du météorisme , aucune fièvre, bouche en très-bon état, mais nul appétit, constipation. La pression ne causait point de douleur décidée , à moins qu’elle ne fût très-forte, et dans cé cas même il n’en résultait qu’un sentiment obtus de gêne et de malaise local.
Le surlendemain , une potion cathartique pour combattre la constipation, que j'attribuais à la constriction du canal intestinal, ,sorte de spasme dont je cherchais en vain à me former nne idée.-—Point
de selles, mais aussi point de douleurs.
Je restai dans le doute avec un régime adoucissant, des potions anti-spasmodique éthérées, des frictions alcoholiques sur le ventre, dans l'intention de procurer l'expulsion des gaz retenus. Aucun efiet ] jusqu ‘au 50 du mois, septième jour à compter du vomitif. Enfin l’opiniâtreté de la Constipation me fit résoudre à donner une potion avec la manne, l’huile et le sirop de limon, à prendre par cuillerées. J’obtins des selles, mais le gonflement rénitent ne se dissipa point. Retour aux antispasmodiques ét aux stomachiques ; peu d’appétits la figure se décomposait un peu. Plusieurs lavemens avec l’assa-fætida et le miel procurèrent des selles assez faciles pendant les trois jours qui suivirent , êt le 5 floréal, le météorisme étant beaucoup die minué, je sentis une fluctuation manifeste.
L'appétit commençait à se rétablir; je donnai des alimens légers autant que Robinet en pouvait prendre sans fatiguer son estomac, et j'entrepris de combattre l'ascite, qui, en cinq ou six jours , était devenue très-considérable , par les apozèmes faits avec les racines apéritives, et animés avec l'oxymel scillitique, par les frictions avec la teinture de scille mêlée de laudanum par parties égales , et avec l’opium dissous dans la salive : moyen qui a procuré des guérisons surprenantes au docteur Corafa , Mon mi et mon collègue.
Ce traitement, commencé le 7 floréal, et continué avec les modifications que les circonstances retidirent nécessaires, procura peu à peu la résorp=
nu pe
354 NISTOIRE DES PHLEGMASIES CHRONIQUES.
tion du fluide épanché ; et Robinet sortit le 15 prairial, bien guéri en apparence. Per |
Le 9 janvier 1807, Robinet entra à. J’hôpital d’Udine. IL avait fait différens séjours dans les hôpitaux , toujours incommodé parle sonflement du ventre, qui était devenu un peu douloureux. On l'avait envoyé au dépôt de son régiment ; mais il s'y était ennuyé, et voyant son ventre toujours augmenter , il s'était figuré que. l'exercice lui ferait du bien, et ävait demandé et obtenu de rentrer dans un bataillon actif. Il avait fait la campagne depuis la Hollande jusqu'au Frioul avec son COrps; mais il s’en était trouvé bien plus mal, car il était toujours fort gèné par le gonflement et la-douleur du ventre, -et par la difficulté de la respiration pendant les marches , lorsqu ïl était chargé de son sac.
Je le revis bien coloré , gras, et présentant tous les attributs extérieurs de la force et de la santé 3 mais son ventre était tuméfié vers la partie inférieure lorsqu'il se tenait debout, et uniformément quand il était couché en supination. La flactuation
était très-manifeste. Le malade commençait à ressentir des douleurs continuelles dans la région épigastrique et à toute la base de la poitrine. Le lendemain de son arrivée, il souffrit pendant loute une nuit dans la région de la rate. La pression était douloureuse dès qu'on l’exerçait avec un peu
de force.
Je connaissais trop bien l'origine et les progrès
de cette maladie, pour pouvoir douter un instant . que ce ne fût une péritonite chronique, Comme elle avait déjà vingt mois, je ne songeai plus au traitement radical ; je proeurai en peu de jours à Robinet autant de soulagement que sa position pouvait le comporter, par le moyen des adoucissans et des fomentations émollientes. Le repos opéra sans doute encore plus efficacement. Quant aux alimens . il suffisait qu'ils ne fussent pas trop irritans. — Robinet avait bon appétit et digérait la viande avec beaucoup de facilité. Pendant son séjour, je voulus solliciter la résorption d’une partie du liquide, ca: le ventre devenait très-gros, par des frictions avec l'huile de térébenthine et la teinture de scille. Il en résulta de vives douleurs que que Jles fomentations émollientes apaisèrent promptement.
Enfin , après vingt-deux jours de séjour, il sortit, n'ayant d'autre incommodité quan ventre gros et fluctuant, mais qui n’influait encore ni sur la force ni sui l'appétit; je le désignai pour la réforme, qu'il
obünt quelques mois après.
Ïl serait bien diflicile de se refuser à croire que le vomitif n'ait pas donné naissance à linterversion des mouvemens qui a fait tout-à-coup de Fa surface du
péritoine un centre de fluxion séreuse, Je n’ai omis aucune question pour découvrir s'il n'y avait point
quelque cause locale antérieure. J'ai toujours obtenu
des réponses négatives. Jamais Robinet n'avait été malade ; il n’avait point essuyé l’action du froid , au moins d’une manière capable d’altérer sa santé. Je n'ai jamais pu attribuer ce météorisme subit avec constipation qu’à l'action du vomitif. — Ge fait,
rapproché de ceux que j'ai cités plus haut , ne me permet pas de douter que les eflorts du vomissement
ne puissent, dans certaines circonstances, donner naissance à la péritonite. Mais quelles sont ces circonstances? C’est aux faits à nous les faire connaître.
Nous en avons raconté quelques-unes que je rassem=
blerai dans V'étiologie.
Je ne répéterai plus ce que j'ai dit sur j" passage
dé simple excès d'action exhalante à la phlogose, Je crois bien qu'aucun médecin ne songera à mettre
en doute si Robinet était en proie à une péritonite chronique. Après: avoir été latente pendantungrand nombre de mois, elle a revêtu des caractères suffisans pour se faire reconnaître. Je n'insisterai point non plus sur la disparition et le retour de l’'épanchement pour faire voir combien la cure d’une ascite peut être illusoire ; mais, en voyant le fluide qui en formait la matière, lorsque Robinet parut à l'hôpital d'Udine , résister à l'absorption , je.ne puis m’empêcher de soumettre une réflexion que cela me suggère.
Tant que le mouvement organique était peu éloigné de sa condition naturelle, le fluide épanché était aussi plus rapproché de l'état de pure sérosité ; les absoibans pouvaient l'enlever ; mais lorsque l’action qui le
produisait a été portée au point d’altérer la texture et les propriétés des exhalans , ce fluide était trop composé pour convenir à la vitalité de ces mêmes absorbans ; d'un autre côté, ces vaisseaux ont dû participer aux altérations locales, diminuer en nombre , et perdre beaucoup de leur activité.
Ces changemens correspondent très-bien à Ja marche de la phiegmasie latente ; mais il ne faudrait pas conclure de là que la matière de l’épanchement ne pût diminuer considérablement en quantité. J'ai cru, pendant long-temps , qu’une séreuse épaissie , granuleuse , désorganisée , ne pouvait plus contenir assez d’absorbans pour être en partie vidée. Mais j'aivu des preuves du contraire, et j'en ai déjà rassemblé plusieurs dans l'histoire de la pleurésie, Ces vaisseaux n’enlèvent pas toute la matière excrétée lorsqu'il y a production d’une substance concrète , caséeuse, etc. ; mais ils dépouillent le liquide de ce qu'il a de lymphatique ét d’assez ténu pour -enfiler leurs orifices, et il reste sur la surface enflammée des couches de concrétion membraniforme et une espèce de boue qui est comme le dé-
‘tritus de cette substance , laquelle avait été dissoute par la sérosité épanchée,
: Nous avons suivi la péritonite depuis l’état le plus aigu jusqu’au plus chronique. Nous avons vu dispa- raître peu à peu la douleur et la fièvre. Nous avons noté en passant les signes de la complication de la phlogose de la membrane muqueuse gastrique.
Nous allons présentement offrir l'exemple de quel-
quesautres complications que Jusqu'ici nous n'avons point rencontrées, et continuer nos rapprochemens sur les causes et les circonstances qui favorisent le développement de la péritonite chronique.