‹ Histoire des phlegmasies ou inflammations chroniques, fondée sur de nouvelles observations de clinique et d'anatomie pathologique. Ouvrage présentant un tableau raisonné des variétés et des combinaisons diverses de ces maladies, avec leurs différentes méthodes de traitementChapitre 47 sur 61 · LVI: OBSERVATION · texte numérisé non relu

LVI: OBSERVATION

Développement extraordinaire du tissu cellulaire postpéritonéal , avec état lardacé et ulcération.

Le nommé Milon, âgé de vingt-cinq ans , soldat

au quatre-vingt-douzième régiment , brun , châtain,

d’une belle conformation, carnation blanche, colorée, d'un rouge clair, doué d’une constitution robuste, ayant tous les systèmes dans une juste proportion, s'offrit à moi quand je pris le service de l'hôpital de Nimègue , au mois de germinal de l’an 15. Il était dans un marasme dont la cause paraissait résider dans l'abdomen, qui était un peu élevé et un peu sensible. Il me raconta que, faisant une marche forcée neuf mois auparavant , il sentit tout-à-coup une douleur dans le bas-ventre. Elle s’accrut de jour en Jour à un tel point, que Milon fut obligé d’entrer dans un hôpital. Comme cetteidouleur altérait. peu les fonctions, son mal fut traité de chimérique , et aucun remède n’y fut appliqué pendant plus de deux mois; ensuite, quelque chose de dur et de gros s'étant manifesté confusément au tact, on le traita pour une obstruction , mais toujours sans aucun soulagement. Quoiqu'il en soit, voici ce que j'ob< servai pendant Îles deux derniers mois de sa vie qu'il resta sous mes yeux.

Le ventre était un peu élevé et uniformément rénitent. On ne pouvait le déprimer sans occasioner une douleur sourde et profonde ; mais quand on n'y touchait point , le malade n'y sentait aucune douleur. C'était à cela que se réduisaient les sÿmptômes locaux, car Milon n'avait jamais eu ni diarrhée ni coliques : il avait un très-grand appétit, et digérait parfaitement tout ce qu'il prenait. La fonction digestive conserva cette énergie jusqu’à la veille de la mort.

HISTOIRE DE LA PÉRITONITE. fai Quant à l’état du système en général, on voyait fort peu de chose ; le pouls était petit, faible et peu fréquent ; il s’accélérait un peu le soir, et il y avait des sueurs assez copieuses pendant la nuit. Le marasme augmentait à vue d'œil ; il était porté si loin quand le malade succomba , qu'il ne restait sur les os que de très-petites bandes charnues décolorées. Il fut toujours gai et plein d'espoir , ne se doutant jamais du sort qui lattendait.

Les huit derniers jours de sa vie, il commença à éprouver quelque dyspnée , un peu de toux, et les pommettes parurent injectées, surtout le soir. Le pouls devint continuellement accéléré et plus résistant , et la chaleur de }a peau s'éleva. Tels furent les derniers efforts de la nature près de succomber ; ils s'épuisèrent le 12 prairial , et Milon cessa de vivre aussi tranquillement qu'un vieillard

En au dernier degré de la décrépitude.

Autopste.

La tête n'offrait rien de particulier. Portrine. Le lobe droit était sain et sans adhérence. Le gauche rétréci et réduit à un petit volume par le développement et l'élévation des viscères de l’abdomen. Ce lobe adhérait de tous côtés par des productions celluleuses très-solides ( adhérences de pression ). Le parenchyme gorgé de sang , facile, à déchirer, crépitant dans toute son étendue, excepté dans son quart inférieur , où il paraissait un peu

hépatisé; aucun foyer purulent. Le cœur rétréci .

flasque. Abdomen. Cette cavité était le siége du plus grand désordre. Au premier coup d'œil, on voyait une masse solide , lardacée , à fond jaune , semée de taches noires , offrant l'aspect du granit , et remplissant toute la cavité abdominale. Un examen scrupuleux nous démontra (*) qu'elle était formée par le développement du tissu qui unit le péritoine aux parties contenantes , et de celui que renfer- maient les différens replis de cette membrane. D'abord celui qui unit le péritoine aux muscles de l’abdomen nous présenta un pouce au moins d’épaisseur dans toute l'étendue des parois. Ayant ensuite procédé à la dissection de la grande masse , nous reconnümes qu'elle se partageait en deux portions , une antérieure mobile , l’autre postérieure lixe. La première, qui s’étendait depuis la grande courbure de l'estomac jusqu’au bassin, représentait un large coussin ,de l'épaisseur d'environ deux pouces et demi à trois pouces. Elle était formée par le déve- LE GARE PE Pr M PAS SRE M EU 20 PF ÉRMERS

(*) Cette dissection fut faite par M. Treille, alors chirur- gien du même régiment ( le quatre-vingt-douzième ) ; aujourd’hui aide-major attaché aux hôpitaux militaires, maintenant (1816) chirurgien-major de la légion de l’Aisne. C’est à son habileté, à sa patience , et à cet ardent désir de s’instuire qu’il m'a montré pendant trois années consécutives, que je dois les détails anatomiques qui sont consignés dans cette observation et dans celle de Renaud, qui suivra bientôt

après (1).

(1) Maintenant (1822), M. Treille est chirurgien-major du premier régiment des cuirassiers de la Garde royale.

loppement du tissu cellulaire du grand épiploon. A sa partie antérieure et inférieure était un ulcère creux , rempli d’une matière noirâtre , ichoreuse , chargée de flocons graisseux et lymphatiques en putréfaction. Les parois de l’ulcère étaient perpendiculaires, inégales, rugueuses, calleuses et noirâtres, ayant l'aspect du cancer, dont il approchait par son odeur. Ce foyer avait la forme d’un croissant dont la convexité regardait le pubis. Sa longueur était de huit à neuf pouces, et sa largeur, de haut en bas, de trois. La portion de péritoine appartenant aux parois, qui le recouvrait antérieurement , n'était point désorganisée ; elle était aussi lisse et aussi mince que le reste.

Le coussin soulevé et renversé sur la poitrine, nous nous convainquimes que l’ulcère ne l'avait point traversé. Le reste de la masse était formé aux dépens du tissu inter-mésentérique , prodigieusement épaissi et réduit à l’état lardacé. Les intestins se voyaient à-peu-près dans la situation naturelle ; la portion de péritoine qui recouvre leur face antérieure était restée en place , sans doute parce que le tissu qui unit cette membrane à la tunique musculaire n’avait pu se prêter à l’épanchement; nous pûmes enlever tout le canal intestinal sans qu'il se déchirât ; ce qui nous démontra qu'il était intègre dans ses trois membranes jusqu’à sa face postérieure, où les deux feuillets mésentériques ont coutume de s’écarter. Les intestins , dégagés de la masse, ylaissèrent un sillon imitant, par ses courbures, leurs

h14 HISTOIRE DES PHLÉGMASIÉS CHRONIQUES.

diverses circonvolutions. C’est alors que nous pûmes faire la dissection scrupuleuse de ce qui restait ; il en résulta : |

1°. Que la tumeur était formée par l'accumulation, dans les cellules post-péritonéales , d’une graisse tantôtjaune , tantôt blancheet comme suifeuse (1) , et d’une humeur gélatinoso-albumineuse , beaucoup plus fluide et noire , qui donnait lieu à la bigarrure dont j'ai parlé (2) ; 2°. que les cellules étaient réduites à une finesse extrême , et l'épaisseur entière du péritoine dilatée et amincie au point que cette membrane n'existait plus dans son organisation de membrane séreuse. On jugeait seulement qu’elle fournissait la dernière pellicule lisse et transparente qui circonscrivait les faces libres de la tumeur : ainsi, cette membrane n'avait point souffert d’inflammation ; 5°. qu'aucun foyer inflammatoire , aucune suppuration , aucune injection sanguine, hors l’ulcère de l’épiploon, ne se rencontraient dans toute l’étendue de l’engorgement; 4°. que les glandes lymphatiques du mésentère étaient engorgées et développées, mais nullement tuberculeuses ou suppurées.

Le cadavre n’offrait d’autres traces d'infiltration que dans le scrotum; il n'avait point de mauvaise odeur. Le foie , la rate, la vessie et les reins furent trouvés en bon état.

enr ner ren, |

(1) C’est Pencéphaloïde du docteur Lacnnec.

- (a) C’est la mélanose du même. |

Voilà une maladie du tissu post-péritonéal, — La désorganisation qu’elle a laissée est un engorgement lardacé, semblable à ceux qui précèdent ordinairement la dégénérescence cancéreuse. L’ulcère qui s’est développé au milieu de cette masse avait tout l'aspect des ulcères cancéreux ; son pus était fétide, et cependant la portion de péritoine abdominal qui lui correspondait n’était point altérée.

Il me semble que l'accumulation du sang dans les capillaires mésentériques , et l'érection outrée et subite de ces vaisseaux , résultant , 1°. de son afflux abondant , 2°. de la difficulté de son retour à la masse commune à travèrs les parenchymés du foie et de la rate dans le moment d’une marche précipitée ; a donné lieu à une exhalation extraordinaire des fluides lymphatiques (1) dans les aréoles du tissu post-péritonéal. Les absorbans de ces aréoles n’ont pu enlever autant de fluides qu'il en abordait. Ces fluides ont forcé et distendu les cellules ; ils s’y sont trouvés affranchis des lois de la chimie vivante, et se sont aussitôt combinés d’une manière telle que, par la suite , ils n’ont plus été susceptibles de ré-sorption ; ils ont attiré vers eux les fluides nouvellement exhalés , et sont ainsi parvenus à former une masse énorme qui a détérioré l’action assimilatrice des viscères de la digestion, celle des absorbans et des glandes lymphatiques, et conduit le malade à un dépérissement mortel.

(a) C’est la sub-inflammation.

IL est probable que Milon est mort faute de nutrition , puisque ni la fièvre ni la douleur n'ont été assez intenses pour abréger ses Jours. La douleur a été presque nulle; la fièvre n’a paru qu’au moment oùils’est établi un point d’irritation dans le poumon, irritation qui fut peut-être l'effet de la pression. — Mais il faut aussi observer que tout ce qu'il a pris a été absorbé , puisqu'il n’a jamais eu ni diarrhée ni vomissement. Cet énorme engorgement n’a donc point empêché l’action des vaisseaux lactés. Le développement de leurs glandes n’a donc point été un obstacle au passage de ce fluide. Quelques péritonites avec tubercules .du mésentère nous ont déjà donné occasion de faire cette réflexion , et de révoquer en doute la cause de bien des lienteries.

Si Milon n’a été épuisé ni par la douleur, ni par la fièvre hectique , ni par une déperdition de fluides disproportionnée à l'introduction des matériaux de la nutrition, à quoi donc a-t-il succombé, puisque ces causes sont ordinairement celles qui conduisent au marasme ? Attendons , pour traiter cette question, que nous soyons plus instruits sur les différens genres de mort. Je demanderai pourtant si le marasme ne pouvait pas dépendre en grande partie de l’état de gène où se trouvait le canal digestif, dont le mouvement péristaltique devenait de plus en plus difficile. L’immobilité où il était tenu , la torpeur qu'il devait éprouver au milieu d’un engorgement lymphatique qui avait affaissé presque tous les vaisseaux sanguins, ne sufhisaient-elles pas pour l'empêcher de

HISTOIRE DE LA PÉRITONITE, A17 bien exécuter les premières opérations de la chimie vivante individuelle ? C'était en vain que le chyle était absorbé ; il n'avait point les conditions qui le rendent susceptible d'une assimilation complète ; il ne nourrissait pas assez. Le corps devait se décomposer peu-

à-peu.

On ne peut encore :méconaitre une cause de consomption dans l’extravasion continuelle des matériaux de la nutrition, qu'un centre de fluxion lymphatique ne cessait d'appeler dans le tissu postpéritonéal. Mais cette cause est-elle suffisante pour conduire au marasime ? ne se passe-t-il pas quelque chose d’analogue dans le développement subit de certaines .obésités partielles qui ne sont pas tou- Jours funestes à l'individu ? |

L’ulcère cancéreux', ou de forme cancéreuse , qui a été trouvé dans la masse épiploïque, est ana-

logué à ceux qui surviennent à toutes les dégénérescences lardacées. Je l’attribue à la décomposition des fluides blancs , én partie soustraits aux lois de la vitalité , qui a occasioné celle des solides égale ment privés, en grande partie, de leur action organique. Leur torpeur les a empêchés d’entraîner beaucoup de pus dans le torrent circulatoire, ce qui aurait produit la fièvre hectique ; mais aussi le défaut d'air , agent universel de décomposition ; n’a point permis à ce pus de devenir aussi putride, et par conséquent aussiirritant et aussi propre à fomenter une fièvre hectique, que s'il eût été placé sur une sur-

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