RUE I ÂGÉES
Tout le monde sait que c’est dans l’écorce des Quinquinas que résident les propriétés merveilleuses dont jouit cette plante pour la guérison des fièvres intermittentes. L’écorce du Cimhonu calisaya paraît être, parmi celles de toutes les autres espèces, la plus riche en quinine.
Les Quinquinas forment au Pérou et au Brésil des forêts immenses, qui, depuis deux siècles, sont exploitées pour leur précieuse écorce.
M. Weddell, aide-naturaliste au Muséum d’histoire naturelle de Paris, a visité en 1847 les contrées du Pérou où croissent les Quinquinas. Il a résumé dans un travail justement célèbre ses observations sur la récolte, sur l’origine botanique des diverses écorces, etc. Nous emprunterons à son ouvrage la description des diverses opérations dont se compose la récolte de la précieuse écorce péruvienne.
* Dans les derniers jours de juin 1847, dit M. Weddell, je me mettais en marche pour la province de Casabaya. Elle est divisée par la Cordillère en deux régions distinctes : l’une de plateaux, l’autre comprenant une longue série de vallées parallèles.... Ce sont elles qui fournissent la majeure partie des quinquinas exportés aujourd’hui de la république péruvienne.... Il serait difficile de donner une idée de tous les trésors de végétation ensevelis dans ses solitudes. La soif de l’or les avait peuplées autrefois, mais la forêt y a repris partout son empire, et la hache du cascarillero en trouble seule aujourd’hui le silence.
« On donne le nom de cascarilleros aux hommes qui coupent le Quinquina dans les bois : ce sont des hommes élevés à ce dur métier depuis leur enfance, et accoutumés par instinct, pour ainsi dire, à se guider au milieu des forêts. Sans autre compas que cette intelligence particulière à l’homme de la nature , ils se dirigent aussi sûrement dans ces inextricables labyrinthes, que si l’horizon était ouvert devant eux. Mais combien de fois estil arrivé à des gens moins expérimentés dans cet art, de se perdre et de n'être plus revus !
« Les coupeurs ne cherchent pas le Quinquina pour leur propre compte ; le plus souvent ils sont enrôlés au service de quelque commerçant ou d’une petite compagnie, et un homme de confiance est envoyé avec eux à la forêt avec le titre de majordome.... Le premier soin de celui qui entreprend une spéculation de cette nature dans une région encore inexplorée, est de la faire reconnaître par des cascarilleros exercés : le devoir de ceux-ci est de pénétrer les forêts dans diverses directions, et de reconnaître jusqu’à quel point il peut être profitable de les exploiter.... Cette connaissance première est la partie la plus délicate de l’opération, et elle exige dans les hommes qui y sont employés une loyauté et une patience à toute épreuve c’est sur leur rapport que se calculent les chances de réussite. Si elles son
FAMILLES NATURELLES
favorables, on se met en devoir d’ouvrir un sentier jusqu’au point qui doit servir de centre d’opérations; dès ce moment, toute la partie de la forêt que commande le nouveau chemin devient provisoirement la propriété de son auteur, et aucun autre cascarillero ne peut y travailler.
« A peine le majordome est-il arrivé avec ses coupeurs dans le voisinage du point à exploiter, qu'il choisit un site favorable pour y établir son camp, autant que possible dans la proximité d’une source ou d’une rivière. U y fait construire un hangar ou une maison légère pour abriter les provisions et les produits de la coupe; et s’il prévoit qu’il doive rester longtemps dans le même lieu, il n’hésite pas à faire des semis de maïs et de quelques légumes. L’expérience, en effet, a démontré qu’un des plus grands succès de ce genre de travaux est l’abondance des vivres. Les cascarilleros, pendant ce temps, se sont répandus dans la forêt, un à un, ou par petites bandes, chacun portant, enveloppées dans son poncho (espèce de manteau), et suspendues au dos, des provisions pour plusieurs jours, et les couvertures qui constituent sa couche. C’est ici que ces pauvres gens ont besoin de mettre en pratique tout ce qu ils ont de courage et de patience pour que leur travail soit fructueux. Obligé d’avoir constamment à la main sa hache ou son couteau pour se débarrasser des innombrables obstacles qui arrêtent son progrès, le cascarillero est exposé, parla nature du terrain, à une infinité d’accidents qui trop souvent compromettent son existence même.
« Les Quinquinas constituent rarement des bois à eux seuls; mais ils peuvent former des groupes plus ou moins serrés, épars çà et là au milieu de la forêt; les Péruviens leur donnent le nom de taches (manchets). I) autres fois, et c est ce qui a lieu le plus ordinairement, ils vivent complètement isolés. Quoi qu’il en soit, c’est à les découvrir que le cascarillero déploie toute son adresse. Si la position est favorable, c’est sur la cime des arbres qu’il promène les yeux; alors aux plus légers indices il peut reconnaître la présence de ce qu il recherche; un léger chatoiement, propçe aux feuilles de certaines espèces, une coloration particulière de ces mêmes organes, 1 aspect produit par une grande masse d’inflorescences, lui feront reconnaître la cime d’un Quinquina à une distance prodigieuse. Dans d'autres circonstances, il doit se borner à l’inspection des troncs dont la couche externe de l’écorce présente des caractères remarquables; souvent aussi les feuilles sèches qu il rencontre en regardant à terre, suffisent pour lui signaler le voisinage de l’objet de ses recherches, et si c’est le vent qui les a amenées, il saura de quel côté elles sont venues. Un Indien est intéressant à considérer dans un mouvement semblable, allant et venant dans les étroites percées de la forêt, dardant la vue au travers du feuillage, en semblant flairer le terrain sur lequel il marche, comme un animal qui poursuit une proie ; se précipitant enfin tout à coup, lorsqu’il a cru reconnaître la forme qu’il guettait, pour ne s’arrêter qu’au pied du tronc dont il avait deviné, pour ainsi dire, la présence. — 11 s’en faut de beaucoup cependant que les recherches du cascarillero soient toujours suivies d’un résultat favorable; trop souvent il revient au camp les mains vides et ses provisions épuisées ; et que de fois, lorsqu’il a découvert sur le flanc de la montagne l’indice de l’arbre, ne s’en trouve-t-il pas séparé par un
Fig. 319. Récolte de l’écorce de Quinquina dans une forétdu Pérou.