SYSTÈME DE LINNÉ
Carotte s'associe au Groseillier, etc. Or, il n’y a entre les plantes ainsi rapprochées aucun lien naturel, aucun rapport essentiel ; il n’y a que des traits de ressemblance isolés dans l’organisation, qui peuvent également se trouver réunis dans une foule de plantes très différentes.
Linné était doué d'un jugement trop sain, d’un tact trop exquis, pour ne pas sentir lui-même les défauts de ce mode artificiel de classification. Il devina, par la force de son génie, l'existence de groupes végétaux supérieurs aux genres, et liés entre eux par un grand ensemble de rapports. Il appela ces groupes supérieurs et embrassant les genres du nom d'ordres naturels; c'est ce que l’on appela après lui familles naturelles. Bien plus, ce que l’on ignore généralement, il essaya de distribuer les plantes en ordres naturels, analogues à nos familles actuelles.
Après la mort et pendant la vie de Linné, bien des botanistes se sont efforcés de découvrir sur quel principe il avait fondé ses ordres naturels, c'est-à-dire ont cherché à retrouver la clef ou le principe caché de ses ordres; mais personne n’y a réussi. Linné lui-même ne paraît pas avoir eu à cet égard des vues bien arrêtées. Il créa ses ordres par une sorte d’instinct supérieur propre à l’homme de génie, par cette demi-divination que finit par acquérir tout naturaliste, tout savant qui possède une connaissance vaste et approfondie des êtres qu'il passe sa vie à observer.
Linné créa donc des ordres naturels, mais il n'avait obéi en cela à aucun plan bien prémédité, il n’avait consulté aucun ensemble bien défini d'organes. C’est donc à titre de curiosité historique qu'il est intéressant de rappeler que le botaniste suédois créa des ordres naturels, c'est-à-dire l’analogue de nos familles.
Le fait est prouvé par l'entretien qu'il eut avec un de ses élèves, nommé Gisèke, entretien qui nous a été conservé !.
Dans une lettre de Linné au même botaniste, on trouve les lignes suivantes : ÿ
« Vous me demandez les caractères de mes ordres, mon cher Gisèke ; je vous avoue que je ne saurais les donner. »
1. Nous avons consigné ce curieux dialogue dans notre Vie de Linné, renfermée dans le tome 4° des Vies des savants illustres (Savants du XVIII° siècle),
Du reste, Linné ne poussa pas bien loin cette tentative de distribution des végétaux en ordres naturels. I consacra sa vie au développement de son système, qui est l’antipode des familles naturelles des plantes. Le moment de cette immense découverte n’était pas encore venu. Les faits étaient alors trop peu nombreux pour permettre d'essayer une distribution des végétaux basées sur les caractères pris dans leur ensemble.
Magnol, célèbre professeur de botanique de l’École de médecine de Montpellier, est le premier qui, dans un ouvrage intitulé Prodromus historiæ generalis plantarum, publié en 1689, ait imaginé le terme heureux de famille, pour désigner des groupes naturels de genres végétaux.
« Peu de livres en botanique et même en histoire naturelle, dit Flourens, ont eu plus de succès que le petit (je dis petit, car il n’a pas cent pages), que le petit livre de Magnol. La belle préface de ce petit livre, et il n’y a que la préface qui soit belle, n’a que treize pages, et le nom de Magnol sera immortel, tant il y a de force et de vie dans quelques idées supérieures, quand elles sont les premières et touchent à un grand problème. »
Citons quelques lignes de cette préface tant admirée par Flourens :
« Après avoir examiné, dit Magnol, les méthodes les plus usitées el trouvé celle de Morison insuffisante et défectueuse, celle de Roy trop difficile, j'ai cru apercevoir dans les plantes une affinité, suivant les degrés de laquelle on pourrait les ranger en diverses familles, comme on range les animaux... Cette relation entre les animaux et les végétaux m'a donné occasion de réduire les plantes en certaines familles, par comparaison aux familles des hommes ; et comme il m'a paru impossible de tirer les caractères de ces familles de la seule fructification, j'ai choisi les parties des plantes où se rencontrent les principales notes caractéristiques, telles que les racines, les tiges, les fleurs et les graines. Il y a mème, dans nombre de plantes, une certaine similitude, une certaine affinité qui ne consiste pas dans les parties considérées séparément, mais en total... Je ne doute pas que les caractères des familles ne puissent être tirés aussi des premières feuilles du germe au sortir de la graine... J'ai donc suivi l'ordre que gardent les parties des plantes dans lesquelles se trouvent les notes prineipales et distinctives des familles, et, sans me borner à une seule partie, j'en ai souvent considéré plusieurs ensemble. »
Magnol établit 76 familles, mais il n’en donne pas les caractères. Ses principes de classification sont encore vagues et incertains. Ils ne font qu'annoncer l’œuvre du jour nouveau qui
va bientôt se lever sur la science. La préface du Prodromus historiæ plantarum, dont nous avons cité quelques lignes, renferme comme en un brouillard l’idée mère de la méthode naturelle.
Fig. 282. Magnol.
C'est à Bernard de Jussieu, sous-démonstrateur de botanique au Jardin des Plantes de Paris, qu’appartient la gloire d’avoir fondé cette méthode.
« Bernard de Jussieu, nous dit son neveu, Laurent de Jussieu, regardait la botanique, non comme une science de mémoire ou de nomenclature, mais comme une science de combinaison fondée sur une connaissance approfondie de tous les caractères de chaque plante. Il rassemblait chaque
jour des matériaux pour former cet ordre naturel qui est comme la pierre philosophale des botanistes. Il négligeait de publier ses premiers essais ‘en cherchant à perfectionner son ouvrage. Il a peu écrit, mais beaucoup observé, et le fruit de son travail aurait peut-être été perdu pour la science sans une circonstance favorable qui l’obligea à mettre au jour son plan naturel sur l’arrangement des plantes. »
Voici quelle fut cette circonstance. Louis XIV ayant vu à Saint-Germain le beau jardin dans lequel le maréchal duc de Noailles faisait cultiver des arbres et des arbrisseaux exotiques, forma le dessein d'établir à son tour au parc de Trianon une École de botanique. Ce jardin fut créé par Louis XIV et continué, après la mort de ce roi, par Louis XV. D'après le conseil de Lemonnier, premier médecin des enfants de France, Louis XV choisit Bernard de Jussieu pour disposer le jardin-école de Trianon.
« Forcé, nous dit Antoine-Laurent de Jussieu, d'adopter un arrangement, Bernard de Jussieu crut devoir substituer son plan nouveau aux méthodes anciennes. Ces méthodes n'étaient, selon lui, que des tables raisonnées dans lesquelles les plantes étaient disposées suivant un ordre convenu pour la facilité de ceux qui les étudient. La science bornée à ces méthodes est une science factice bien éloignée de celle de l'ordre naturel qui est la véritable, et qui consiste dans la connaissance des vrais rapports des plantes et de leur organisation. »
« Quand un homme, dit encore Laurent de Jussieu, a combiné les caractères des plantes au point de pouvoir dans une espèce inconnue déterminer l'existence de plusieurs par la présence d’un seul, de rapporter surle-champ cette espèce à l’ordre qui lui convient; quand il a détruit ce préjugé flétrissant pour la botanique, que l’on ne regardait que comme une science de mémoire et de nomenclature, et qu’il en a fait une science de combinaisons qui fournit un aliment à l'esprit et à l'imagination, cet homme peut être appelé le créateur ou du moins le restaurateur de la science.
« D’autres en étendront peut-être les bornes, mais il en aura le premier montré la voie, tracé le plan, établi les principes. M. de Jussieu ne les a consignés en effet dans aucun livre, mais dans le jardin de Trianon on reconnait l'esprit de l’auteur. En examinant les caractères, Bernard avait remarqué que les uns étaient plus généraux que les autres, et devaient fournir les premières divisions. Après les avoir appréciés, il avait reconnu que la germination de la graine et la disposition respective des organes sexuels étaient les deux principaux et les plus invariables ; il les adopta et en fit la base de l’arrangement qu'il établit à Trianon en 1759.»
Quatre ans plus tard, un autre botaniste français, homme remarquable par l'originalité de ses vues et l'étendue de se
conceptions, Michel Adanson, publiait tout un livre sur les familles des plantes. Il proposait une marche particulière pour arriver à la vraie méthode naturelle. Mais quelle était cette marche ? Classer toutes les plantes connues d’après un grand
Fig. 283. Bernard de Jussieu.
nombre de systèmes artificiels, et d'après tous les points de vue sous lesquels on peut considérer ces plantes ; ensuite, ranger dans le même groupe celles qui se sont trouvées rapprochées dans le plus grand nombre des systèmes employés. |
Miche! Adanson créa ainsi 65 systèmes artificiels; de leur
comparaison, il forma 58 familles. Il a le premier tracé les caractères précis et détaillés de toutes ces familles. Son travail, sous ce rapport, est bien supérieur à celui de ses prédécesseurs. |
Cependant, si Michel Adanson avait eu raison d'employer tous leurs caractères pour classer les plantes, il avait eu, d’un autre côté, le tort de donner la même importance à tous. Il comptait les caractères, sans soupçonner qu'ils n’ont pas une égale valeur. La somme des rapports ainsi calculée se trouva souvent fausse, comme il arriverait pour une somme que l’on évaluerait en ayant égard non au métal des pièces, mais seulement à leur forme ou à leur volume.
C’est de 1789 que date La véritable création des familles naturelles végétales. C’est à cette époque qu'Antoine-Laurent de Jussieu publia son immortel Genera plantarum. La publication de cet ouvrage, le plus beau monument que l'esprit humain ait élevé à la science des végétaux, marqua une ère nouvelle pour la botanique. C’est la plus grande révolution qui ait Jamais été opérée dans les sciences naturelles. [ne faut pas oublier, en effet, qu’à cette époque la distribution méthodique des animaux n'avait pas même été esquissée, et que la classification naturelle des plantes dut contribuer beaucoup à hâter la création de la classification zoologique.
Les catalogues du jardin de Trianon dressés par Bernard de Jussieu, et les conversations de ce dernier avec son neveu, furent l’étincelle primitive d’où Antoine-Laurent de Jussieu fit jaillir la lumière. Mais cette lumière devait resplendir sur la science des végétaux, et éclairer sa voie tout à la fois dans le présent et dans l’avenir. Nous laisserons le fils de l’immortel auteur du Genera plantarum, Adrien de Jussieu, exposer les véritables bases de la méthode naturelle, et les considérations qui guidèrent Antoine-Laurent dans la création des familles naturelles fondées sur la considération de l’ensemble des caractères d’une plante etsur la subordination de ces mêmes caractères.
« Antoine-Laurent de Jussieu, dit Adrien de Jussieu, admet, comme Adanson, que l'examen de toutes les parties d’une plante est nécessaire pour la classer; mais, tout en poursuivant cet examen complet, il ne chercha pas à en détruire théoriquement la coordination des genres, et, pour les grouper en familles, il imita les procédés suivis pour la formation des genres eux-mêmes. Les botanistes, frappés par la ressem-
blance complète et constante de certains individus, les avaient réunis en espèces; puis, d'après une ressemblance également constante, mais beaucoup moins complète, avaient réuni les espèces en genres. Les caractères qui peuvent varier dans une même espèce doivent dépendre de causes placées hors de la plante et non en elle-même, par exemple sa taille, sa
Fig. 284. Michel Adanson
consistance, certaines modifications de forme et de couleur, etc., qu'on voit changer avec le sol, le climat et sous d'autres influences purement circonstancielles. Les caractères spécifiques, au contraire, ceux que doit présenter tout individu pour être rapporté à certaine espèce, quelles que soient les circonstances où il se trouve, doivent tenir à la nature même de la plante. Parmi ces caractères, il y en à plusieurs plus solides encore que les autres, moins sujets à varier d'une plante à l’autre. Ce sont
ceux qui, se retrouvant dans un certain nombre d'espèces, leur impriment
une ressemblance assez frappante pour qu’on en constitue un genre. Ceuxlà auront donc par leur généralité plus de valeur que les spécifiques, et les spécifiques plus que les individuels.
« Mais comment est-on parvenu à estimer ces différentes valeurs? La nature elle-même avait indiqué à l’orservateur les espèces et beaucoup de genres par les traits de ressemblance dont elle marque certains végétaux, puisque tous les botanistes, à peu près d'accord jusqu’à ce point, se séparaient plus loin, pour suivre chacun une route différente. Cependant il y a plusieurs grands groupes de végétaux liés entre eux par des traits d’une ressemblance tellement évidente -qu’elle n'avait échappé à aucun, et qu'il n’est pas besoin d’être botaniste pour la reconnaitre. Outre ces traits communs à toutes les espèces d’un de ces groupes, il y en à qui ne sont communs qu'à un certain nombre d’entre elles, de telle sorte qu’il peut être subdivisé en un grand nombre de groupes secondaires. Ceux-ci avaient été reconnus comme genre par les botanistes. On avait donc déjà quelques collections de genres évidemment plus semblables entre eux qu'ils ne l’étaient à ceux de tout autre groupe, ou en d’autres termes quelques familles incontestablement naturelles. Jussieu pensa que la clef de la méthode naturelle était là, puisque, en comparant les caractères d’une de ces familles à ceux des genres qui la composent, il obtiendrait la relation des uns aux autres ; qu'en comparant plusieurs entre elles il verrait quels caractères communs à toutes les plantes d’une même famille varient de l’une à l’autre, qu'il arriverait ainsi à l'appréciation de la valeur de chaque caractère, et que cette valeur, une fois ainsi déterminée au moyen de ces groupes si clairement dessinés par la nature, pourrait être à son tour appliquée à la détermination de ceux auxquels elle n’a pas aussi nettement imprimé ce cachet de famille, et qui étaient les inconnues de ce grand problème. Il choisit donc sept familles universellement admises : celles qu’on connaît sous les noms de Graminées, Liliacées, Labiées, Composées, Ombellifères, Crucifères et Légumineuses. Il reconnut que la structure de l'embryon est identique dans toutes les plantes d'une de ces familles, qu’il est monocotylédoné dans les Graminées et les Liliacées, dicotylédoné dans les cinq autres; que la structure de la graine est identique aussi; l'embryon monocotylédoné placé dans l’axe d’un albumen charnu chez les Liliacées, sur le côté d’un périsperme farineux chez les Graminées ; l'embryon dicotylédoné au sommet d’un albumen dur et corné chez les Ombellifères, dépourvu d’albumen chez les trois autres; que les étamines qui peuvent varier par leur nombre dans une même famille, les Graminées par exemple, ne varient pas en général par leur mode d'insertion, hypogyne dans les Graminées, dans les Crucifères; sur la corolle dans les Labiées et les Composées; sur un disque épigynique dans les Ombellifères. 11 obtenait ainsi la valeur de certains caractères qui ne devaient pas varier dans une même famille naturelle. Mais au-dessous de ceux-là s’en trouvaient d’autres plus variables qu’il chercha à apprécier de même, soit dans celles qu'il formait en appliquant ces premières règles et plusieurs autres fondées sur l’observation. Nous ne pourrions le suivre ici dans les détails de ce long travail duquel résulte l'établissement de cent familles comprenant tous les végétaux alors connus.
« On voit dans tout ce qui précède l'emploi d’un principe qui avait
échappé à Adanson : celui de la subordination des caractères, qui, dans la
méthode de Jussieu, sont, suivant sa propre expression, pesés et non
comptés. »
DD
Laurent de Jussieu.
g. 285. Antoine
Fi
Laurent de
ntoinecomme on le voit dans le
ées,
Lorsque les familles furent constitu
Jussieu les groupa en 15 classes
tableau suivant :