Vaudeville attribué ii Voiture
roi d'Espagne, est à Sarragosse ^ ; il presse la marche de l'armée de secours : dix mille hommes de pied, soldats d'élite, et trois mille chevaux sont réunis à Fraga. Recevoir l'attaque dans les lignes, au pied de ce rocher, en face d'une forte garnison, avec des quartiers disséminés, des troupes ruinées, c'est la défaite certaine, peut-être la déroute. Qu'on se rappelle Thionville, Fontarabie, et le désastre de l'année précédente I... et M. le Prince annonce le parti qu'il vient de prendre, qu'il veut exécuter à l'heure même. Sans dissimuler leur surprise, les lieutenants-généraux admirent la sagesse, la décision de leur chef; les ordres sont aussitôt donnés.
Dans cette journée du 17 juin, le service des tranchées se fit comme à l'ordinaire ; l'ennemi sortit et fut vivement repoussé. Le soir^ toute l'armée était sous les armes ; durant la nuit, on désarma les batteries. Le 18, la retraite commença; elle fut fière : Condé recula de quelques centaines de
1. Don Luis de Haro avait succédé, en 1642, à son oncle Olivares. Il arriva à Saragosse le 18 juin. Les dépêches dont nous avons cité plusieurs passages (18 et 23 juin. A.. C.) avaient été prises sur un Français qui les portait à don Antonio Ronquillo, à Gênes, et qui fut arrêté aux îles Sainte- Marguerite par le chevalier de Guitaut. Elles furent envoyées à M. le Prince (2 juillet. Lellres de Mazariii). Le défaut d'espace n'a pas permis d'insérer ces importantes dépêches parmi les Documents et Pièces.
toises, jusqu'aux jardins ; ses troupes se concentrent en vue de la place.
Aussitôt le siège levé, le marquis de Mortara accourut à Lérida, amenant du monde et des vi\Tes. Il trouva son adversaire moins entamé qu'on ne l'avait d'abord espéré : Condé n'a rien abandonné, pas un canon, pas un alTùt, pas un boulet, pas un baril de poudre, pas un chariot ; il reste menaçant, campé à deux portées de canon de Lérida, s'éclairant au loin, envoyant 3Iarchin dans la plaine de ïarragone (e/ campo) et toujours, selon sa coutume, se tenant en mesure de rallier les détachements au premier mouvement de l'ennemi; mais l'Espagnol ne semble pas disposé à courir le risque d'une bataille. Déjà don Luis de Haro avait commencé à disloquer l'armée réunie pour le « secours » ; saisi de nouvelles craintes pour Tarragone, il y faisait rentrer les troupes qui en avaient été retirées, et prescrivait à don Juan d'Autriche de se maintenir en rade avec sa belle flotte K
Encore le 30 juin, Condé écrivait à Mazarin du camp devant Lérida. Lorsqu'il eut renvoyé le
1. Cette flotte comprenait cinquante navires de haut bord et deux brûlot?, plus les galères d'Espagne et de Sicile. — Don Juan était fils naturel de Philippe IV et de la comédienne Maria Calderonna. Nous le retrouverons aux Pavs-Bas.
canon et l'équipage de pont sur les derrières, écoulé les approvisionnements dans les places, il gagna Lesborges.
condé au camp Rares sout les capitaines qui savent, après un
de
Lesborges, rcvcrs, blcu choisir, occuper à propos les po-
1<T juillet.
sitions de retraite et d'observation ; plus rares encore ceux qui ne s'y laissent pas engourdir. Dès ce jour, Condé se révèle maître dans cette partie. Tracé sur une croupe qui enveloppe la petite ville de Borjas {gallice Lesborges) et que baigne un afïïuent de la Sègre, soutenu par un château dont on releva les ruines, flanqué par les forteresses d'Arbecca et de Castel d'Azens récemment occupées, le nouveau camp assure à l'armée française la sécurité contre les surprises, celle des communications et des subsistances, la juste distance des postes à secourir, des points où l'ennemi peut paraître, la facilité des débouchés pour reprendre l'offensive ^ Tandis que l'infanterie s'y repose, s'y retranche, la cavalerie, moins éprouvée, ne reste pas inactive, pousse au loin ses reconnaissances, escorte le général en chef dans, ses incessantes tournées. Au plus fort d'un été particulièrement rigoureux, Condé, bravant la
1. Borjas : 14 kilom. sud-est de Lérida, sur la route de Tarragone; 40 kilom. sud de Balaguor: oO kilom. nord-est de Flix ; 3o kilom. nord-ouest de Montblanch.
fièvre et l'insolalion, parcourt tout le pays, visite ses moindres postes. On le vit à Balaguer, à Flix, dans le campo de Tarragone S rectifiant, complétant les fortifications, constituant les garnisons, l'armement. A Barcelone, où il parut un moment, il expédia les affaires avec Marca, Margarit et les intendants, créa des ressources, pourvut de son mieux au manque d'argent, assura la solde. C'est au milieu de ce labeur, de ces courses, de ces soins incessants, qu'il reçut les nouvelles de Paris, connut le jugement du public, les mouvements de la cour, la pensée du conseil et des ministres.
A en croire Rivière, les amis personnels, ceux qui cherchent à donner des renseignements plus agréables cju'exacts, la cour, la magistrature, la ville, étaient unanimes à considérer la levée du siège de Lérida comme la plus belle action de
Nouvelles
de Paris.
Attitude de la cour.
Sentiment du public.
Mazarin.
I. Voici quelques dates de l'itinéraire de .M. le Prince: vers le 28 juin, à Balaguer; — 30, au camp devant Lérida; — l^'- juillet, à Borjas; — 13, 14, à Flix; — du 15 au Is. campo de Tarragone; inspection des postes de Reus, Salo, Constanti, Valls, Montblanch. En retournant à Borjas, il visite la célèbre abbaye de Poblet, dont la fondation remontait au temps des Maures, et y passe une nuit; — le 19, à Borjas; — du 3 au o août, à Barcelone; — le 11, très malade a Borjas (on le saigna cinq fois) ; il envoie Gramont à Balaguer; — le 3 septembre, à Verdu. 'Papiers de Condé.— Archives du conseil des Cent.'
M. le Prince. La même note ne se retrouve pas dans la correspondance officielle. Les lettres de Le Tellier sont de pure condoléance : en plaignant M. le Prince, il se complaît malignement à le confondre avec les généraux qui sont en train de perdre des places dans le Nord\ et il se lamente d'être l'écho du sentiment public, faisant exception pour ceux qui « regardent les alTaires de près et qui sauront louer la prudence, la modération de S. A. - » . Quelques jours plus tard le ministre triomphe, lorsque, tout en parlant des soins donnés aux alTaires de Catalogne, il annonce la prise de La Bassée et de Dixmude, ainsi qu'un mince avantage remporté par Gassion. Quant au cardinal, il joue l'indignation, s'étend avec complaisance sur le déluge des chansons et des brocards, sur les mesures qu'il prend pour protéger M. le Prince contre « la licence des langues et des plumes » ; presque rien sur la Catalogne, mais force détails sur les glorieuses entreprises qu'on pourrait tenter à Naples et en Sicile.
Mazarin a-t-il jamais sincèrement espéré que le prince de Condé saurait en quelques mois réparer
1. p Nous ne sommes pas plus heureux de ce costé icy, les ennemis ayant, ensuite de la prise d'Armantiôres, de Comine et de Lens, mis le siège devant Landrecy » (7 juillet. A. C).