MONTMORANCY
PECQUIUS A L'ARCHIDUC ALBERT.
26 avril 1610.
Monseigneur, L'on ne voit que pionniers et chevaulx d'artillerie passer à trouppes par ceste ville de jour "a autre, et la diligence est extrême que l'on faict icy à l'arsenal à préparer armes que l'on en veult tirer pour en armer jusques à 4,000 hommes, oullre celles jà envoyées en grande quantité à Chàlons. Le roy trèschrestien continue aussy de dire résoluement et avecq beaucoup de chaleur qu'il partira d'icy vers son armée le 1 2 du mois prochain, et qu'il veult que le couronnement de la Royne se face le 6, auquel effect l'on travaille icy aux ouvrages jour et nuit, mesmes sans respect des festes ny dimanches. Sa
passion, au reste, le va disposant de plus en plus a entreprendre sur les pays de Vostre Altèze si la princesse n'est rendue, et je sçay que ces jours passez, parlant de ce subject à un personnage qui prive avecq luy, il a dict ne croyre point que Vostre Altèze veuille accorder passage à l'armée françoise par son pays pour tirer vers Juilliers, mais d'avoir entendu qu'elle s'est desjà résolue d'en faire refus et que cela servira de cause suffisante pour rompre. Ledict personnage respondit qu'il n'y avoit pas grande raison d'accorder passage à cette armée, et que néantmoins il pourroit estre que Vostre Altèze l'accordast pour demeurer en paix, demandant au Roy si en tel cas l'armée seroit receue en Allemagne ; à quoy il repartit en tels termes qu'il donna assez à cognoistre que, si ce prétexte de rupture venoit à manquer contre son opinion, il en trouveroit d'autres. Et à propos de ce qu'il a dict de ladicte resolution de Vostre Altèze touchant ledict passage, je sçay de bon lieu qu'il en a eu nouvelles du ducq de Bouillon, et que Vostre Altèze s'appreste à la guerre avecq démonstration de beaucoup de courage, voire que non seulement elle ne consentira audict passage, ny n'attendra que l'on essaye de le prendre par force, mais mettra son armée en campagne, à dessein de combattre la françoise à la première occasion qui s'en présentera. Le Roy ne laisse pourtant de se flatter, disant que nous n'avons ny argent ny hommes pour luy pouvoir faire teste, quoyque ceulx de son conseil n'en jugent pas ainsy.
Le nonce apostolique discourut avant-hier de ces affaires avec le S* de Villeroy, et luy dit vouloir demander audience au Roy pour luy présenter un nouveau brevet de Sa Saincteté . afin de le desmouvoir de sesdictes entreprinses, ce que ledict de Villeroy trouva fort bon, mesmes que le nonce taschast de persuader au Roy de faire poursuivre le divorce de ladicte princesse d'avecq son mary par voye de justice, combien qu'il disoit avoir opinion qu'il n'en feroit rien, et m'a ledict nonce promis le jour d'hier d'en traitter fort ample-
ment avecq le Roy, en l'audience qu'il luy a desjà fait demander, et que d'un chemin il luy représentera que le conneslable n'auroit occasion de s'excuser sur quelque apparente longueur de ladicte poursuite judiciaire, puisqu'il n'a tenu qu'à luy de la commencer plus tôt. et que si l'on tombe en guerre, il se trouvera réduit au point de ne voir jamais ladicte princesse sa fille, comme aussy ledict nonce propose de luy parler dudict passage et sonder s'il se conlenteroil que Vostre Altèze le luy accordast pour cincq ou six mille hommes, sans plus, à passer par compagnies ou demies compagnies, comme ont faict les Suisses par vostre comté de Bourgogne; et je ne fauldray de tenir Vostre Altèze particulièrement ad \ ortie de ce qui se passera en ladicte audience. . . .
LE MÊME AU MÊME
28 avril 1610.
Monseigneur, Plusieurs choses remarquables ont esté traittées es discours de la dernière audience que le roy très-chrestien a donnée au nonce apostolique, selon le récit qu'il m'en a fait. En premier lieu, sur la remonstrance dudict nonce, conforme au brevet de Sa Majesté, que le Roy ne debvoit porter ses armes à la guerre de Juilliers, mais tenir la main à l'acheminement de quelque bon accord, puis mesmes que l'Empereur raonstroit y avoir de l'inclination, comme ledict nonce disoit avoir fait apparoir par lettres de celuy résident à Prague, qu'il avoit monslrées au Sr de Villeroy et à autres ministres de cette cour, le Roy respondit ne vouloir empescher que l'on tenlast ies voyes d'accord, et que le nonce faisoit bien de s'y employer, mais que cependant il passeroit outre avecq les armes au secours de ses amys. Le nonce, après avoir protesté de la charge qu'il avoit de parler cler et en toute candeur, luy dit qu'autre chose
que la guerre de Juilliers le mouvoit à faire son année, à sçavoir le fait du prince et de la princesse de Coudé, et qu'au jugement du inonde il avoit des desseins sur les pays de Yostre Altèze. Il respondit en prenant Dieu à tesraoing qu'il ne desiroit pas du mal à Vostre Altèze, ny mesmes à Sa Majesté Catholique, mais vouloit aller en personne avecq son armée met Ire le siège devant la ville de Juilliers. Et sur le dire du nonce que son armée seroit trop grande pour donner secours aux princes de Brandenbourg et de Neubourg, et que luymesme avoit autrefois dict qu'il suftisoit d'y envoyer quelques sept à huit mille hommes, le Roy repartit qu'il estoit bien vray qu'il avoit tenu telz propos, mais que lors Sadicte Majesté et Yostre Altèze le traittoient en amys, au lieu qu'à présent elles luy font tant de défaveurs et desplaisirs qu'il a subject de faire une armée royale de plus de trente mille hommes pour asseurer son fait. Le nonce persista que telle armée obligeoit Vostre Altèze d'en faire aussy une pour se garantir de toute invasion, et qu'elle ne pouvoit permettre l'entrée de telles forces estrangères en ses pays. A quoy comme le Roy eust respondu qu'il n'avoit que bien peu à passer sur le pays de Vostre Altèze, et que mesmement son armée n'y logeroit jamais et n'y feroit dommage d'une seule poulie, ne pouvant croyre que Vostre Altèze luy voulust refuser ce passage, parce que cela ne se doibt faire entre amys, le nonce demanda s'il permettroit à Vostre Altèze de passer par la France avecq un ost de trente à quarante mille hommes, et, sur sa response que si, le nonce dit qu'à son opinion il y penseroit plus de deux fois, et que Vostre Altèze, donnant entrée à telle armée en son pays, les mettroit en évident danger. Ce qu'estant contredict par le Roy, soubs prétexte que Vostre Altèze se debvroit contenter de sa parole, et d'autant plus que son armée n'entreroit pas aux entrailles du pays de Vostre Altèze, ny mesmes ne prendroit son chemin du costé de Metz, où pourroit escheoir plus d'oustrage, ains seulement sur quelques bouts dudict pays, sans passer par
aucune ville ny autre place importante, le nonce proposa que l'on pourroit en ce trouver un expédient qu'il feist passer son armée à la disfilade et par compagnies ou demies compagnies au coup, de la façon que les Suysses venoient de passer par vostre comté de Bourgoigne. Mais la response du Roy fut que sa qualité ne souffroit pas de passer avecq une armée qui ne fust toute mise en un corps, et que Vostre Altèze n'a pas de forces pour luy pouvoir empescher ledict passage. A quoy après que le nonce eut répliqué qu'il ne sçavoit les forces que Vostre Altèze pourroit amasser, mais qu'elle feroit indubitablement tout ce qui luy seroit possible pour sa deffense, et seroit servie de soldalz de grande expérience et d'infanterie meilleure sans comparaison que la françoise, le Roy se print à user de bravades comme s'il n'y eust rien aux Pays-Bas qui luy peust résister, et clict par exprès qu'elle feroit demander à Vostre Altèze ledict passage, résolu de luy faire la guerre si elle le refusoit. « Voylà donques, a dit le nonce, comment Vostre Majesté veult attaquer l'archiducq, qui ne pense pas luy en avoir donné occasion, non plus par la rétention de ladicte princesse à Bruxelles qu'autrement ; » et le Roy dit que Vostre Altèze n'avoit aucune raison de retenir ladicte princesse malgré le conneslable, son père, qui la redemandoit. Sur quoy ayant le nonce allégué aucunes causes de ladicte rétention, et mesmes que le Roy l'avoit désirée avecq ledict connestable, la duchesse d'Angoulesmes et la princesse mêmes, outre l'instance en faite par ledict prince, son mary, et que Vostre Altèze n'avoit peu satisfaire à leur requeste sans la promesse par elle aicte audict prince de ne la rendre qu'à luy, de sorte que l'on avoit tort de la presser à y contrevenir, le Roy dit que c'estoient discours de Pecquius, mais que l'on n'a jamais requis Vostre Altèze de faire telle promesse. Et entendue la repartie du nonce touchant le scandale apparent qu'il y auroit du retour de ladicte princesse en France contre le gré de son mary, le Roy dit que c'estoit abus de penser qu'il procédast en ce fait par
passion amoureuse, veu qu'il y avoit de plus belles femmes en France que ladicte princesse; mais, posé le cas qu'il en fust amoureux, il demanda si Vostre Altèze, en la retenant en captivité, ne feroit pas un acte qui luy seroit de grand despit et insupportable. Laquelle demande estant glissée par le nonce, qui se remeit à représenter au Roy qu'il ne se debvoit formaliser pour ladicte rétention jusques à ce que l'on décidast le procès de la séparation de ladicte princesse d'avecq ledict prince , son mary, le Roy respondit qu'on luy vouloit faire perdre le fruict de son armée, qui luy avoit desjà cousté sept cens mille escuz, mais qu'il n'en feroit rien ; conséquemment il reprocha au nonce que le pape vouloit tout tirer de luy et rien des Espagnols, mais qu'il n'endureroit jamais aucune indignité d'eulx, ny que l'on dist qu'il eust abandonné ladicte princesse, sa subjecle, et le bon vieillard de connestable, son père. Le nonce répliqua que Sa Saincteté use d'offices paternelz aussy bien envers Sadicte Majesté catholique et Vostre Altèze qu'envers luy, pour trouver moyen de les mettre tous bien d'accord, et qu'.elle seroit mesmement contente que ledict prince se retirast à Rome pour lever les ombrages résultans de son séjour è estats de Sadicte Majesté, ce que ledict nonce eut tant plus d'occasion de luy proposer que le Sr de Yilleroy et autres, ses ministres, avoient desjà déclaré de trouver cet expédient fort propre; mais le Roy luy dit soubdain que ladicte proposition par toit de l'eschole des Espagnols, afin de donner masque à leurs desseins, en disant que le prince est hors de leurs pays. Le nonce luy remonstra par après qu'il sembloit que faisant son irmée, il vouloit braver et menacer Vostre Altèze et d'un chemin Sadicte Majesté catholique, pour les constraindre à luy rendre ledict prince et ladicte princesse, ce qu'ilz ne feroient jamais par force, mesmes pour n'estre Sadicte Majesté inférieure à luy, ains esgale, et de telle puissance qu'elle rendroit les événemens de la guerre fort doubteux; mais quand ores il s'en vouldioit promettre quelque bon succès
ès Pays-Bas, il debvoit considérer qu'en tel cas il se feroit aussytost beaucoup d'ennemys , signamment le roy de la Grande-Bretagne et les Estats des Provinces-Unies, qui n'auroient garde de le favoriser en la poursuyte de telles entreprinses. Là-dessus, comme il se fut autrefois jecté sur les bravades, disant qu'il se fioit en ses forces propres, et non en celles de ses voisins, et que, quand bien les Hollandois ne se déclareroient pour luy, il ne délaisseroit de passer outre à l'exécution de ses desseins, le nonce luy remonstra qu'il voyoit bien ne pouvoir rien gaigner sur luy, ains qu'il bouchoit les oreilles aux salutaires admonitions et conseils de Sadiclo Saincteté. Et le Roy, descouvrant son intention, dit que résoluement il s'en iroit à son armée le 15 du mois prochain, encore qu'il deust remettre le couronnement de la Royne jusques au mois d'octobre, et qu'il ne pourroit tenir Sadicte Majesté ny Vostre Altèze pour amys si elles ne luy faisoient de bref quelque démonstration d'amytié. Et sur l'interrogation du nonce, en quoy debvoit consister ladicte démonstration, le Roy dit tout plat que ce seroit à renvoyer ladicte princesse audict connestable, son père, moyennant quoy l'on pourroit accommoder les affaires de Juilliers, et en tout cas, si la guerre y continuoit, il fauldroit y envoyer de sa part que quattre mille hommes. Il dit aussy que dans peu de jours il auroit nouvelles du Sr de Préaux, en chargé de demander premièrement ladicte princesse à Vostre Altèze de la part dudict connestable, son père, et en après aussy de la sienne, comme protecteur et deffenseur de la liberté de ses subjectz, avec ferme opinion que Vostre Altèze s'y accommoderoit, ou que du moins elle clineroit les yeux pour laisser évader ladicte princesse hors de ses pays, dont il disoit qu'aucuns de ses ministres m'avoient fait ouverture, et qu'il seroit bien que j'y tinsse la main. De tous lesquelz discours ledict nonce conclud qu'il se fault tenir certain de la guerre, si ladicte princesse ne retourne en France, et que l'on ne doibt rien espargner à se pourveoir en toute
haste de forces suffisantes à contrecarré ladicte armée frangoise. J'ai discouru le jour d'hier fort amplement desdictes affaires avecq le Père Cotlon, qui m'a dit qu'aux Pasques dernières le roy de France estoit en si bonne volonté de faire son salut qu'il eust facilement oublié toute affection envers ladicte princesse, ne fut quelle en eust rallumé le feu par ses lettres à luy escriples, où elle le traicloit d'épithètes amoureux, comme de mon cœur, mon chevalier, et aultres semblables. Il m'a déclairê en oultre que ledict roy, ces jours passés, après luy avoir longtemps parlé du subiect de ladicle guerre, luy a enfin confessé qu'il la feroit pour faire renvoyer ladicte princesse en France, de manière que ledict Père dict tout ouvertement quil n'en fault nullement doubler, mais cercher les remèdes pour aller au-devant d'un si grand mal, lesquels il disoit devoir estre promptz et soubdains, et n'en trouver aultre que de commander par Voslre Altèze que ladicte princesse se retiras t secrètement en sa patrie. Sur quoy je luy alloguay tant de raisons considérables au co:. traire, qu'enfin il me dict qu'il seroit doncq à désirer que Vostre Altèze meit une puissante armée pour réprimer l'impétuosité des desseing z de par deçà, et disposer les affaires à quelque voye amiable. Et ce matin il m,' a secrètement faict tenir l'escript allant cy-joinct, par luy dressé lanuict, pour monstrer que Voslre Altèze, en termes de conscience et d'honneur, se peult résouldre à souffrir ladicte échappade. Mais il m'a fort instamment faict supplier que, pour l'amour de Dieu et du bien public, je tinsse la main vers Vostre Altèze, que cecy ne vienne à la cognoissance du monde, ains que surtout le secret en soit bien gardé. J'ay davantage apprins de luy que, la muet pénultième passé, le roy de France, se levant du lict en sursault, commanda tout aussi tost d'escrire audict de Préaux par la poste, comme il fut fait, qu'il n'usast de paroles brusques et tirantes à menaces dont il avoit esté encbai gé a son dar-
tement d'icy, comme aussy j'ay sceu dudict Père que la royne de France faict continuèlement prier Dieu en beaucoup de lieux pieux, au desceu du Roy, qu'il le veuille destourner du desseing de ladicte guerre. Ledict Père Cotlon m'a dit d'abondant d'avoir aulcunement resenty que lesdictz Estais des Provinces- Unies n'ont pas d'envie de rompre avec nous, mais que dans peu de jours il m'en informera de plus près et au certain.
La Rocquinière vient de me dire à l'oreille que le roy de France luy a aussi donné clèrement à entendre, à son grand estonnement, que ladicte princesse sera le subiect de ladicte guerre, quelque peine qu'il dit avoir rendue pour l'en desmouvoir, mesmes par remonslrance des forces que Vostre Allèze peult assembler en peu de temps. Il m'a en oultro donne advis en confidence qu'il seroit fort à propos, et à son jugement nécessaire, que Vostre Altèze se relirast au plus lost de Bruxelles en Anvers, ou en aultre lieu sûr, pour avoir sceu de très-bonne part et acertes que le roy de France a desseing de faire pétarder ladicte ville de Bruxelles, pour la surprendre par grand nombre de cavaillerie, qu'il fera marcher jour et nuict de la Capelle en Thiérache, disant n'y avoir monts ny rivières qui lui puissent empescher le passage, et, qu'au reste il envoyera grande quantité d'infanterie de Mazières, par la rivière de la Meuse, jusques à Namur, soit pour favoriser son exploict ou pour aultres attentatz. Et protesta fort et ferme ledict la Rocquinière qu'il m'advertit de tout cecy et m'advertira encore d'aultres choses en faveur de la foy catholique, qui courra grand danger de se perdre, comme il dit, si nous tombons en guerre.
PIÈCES ET DOCUMExNTS. o45
PECQMUS A L ARCHIDUC ALBERT.
30 avril IG10.
Monseigneur,
L'advis que j'ay donné à Vostre Altèze par mes dernières du dessein du roy très chrestien sur vostre ville de Bruxelles a depuis esté fortifié par autre conforme donné à don Innigo de Cardenas, ensemble par un troisième du chancellier de Valence (?), qui dict avoir apprins que le Roy f aie t estât d'aller jusques à Bruxelles. Et je ne sçay si je m'abuserois dépenser que le roy pourroit estre incité à ce dessein pour prévenir ce que j'ay dict icy selon le commandement de Vostre Altèze, qu'en cas de rupture elle se tiendra pour deschargée et désobligée de tenir plus la princesse de Condé en sa maison, et advisera de l'envoyer là-part qu'il conviendra. A ce que l'on me dict, il y aura, dans fort peu de jours, mille et deux cens harquebusiers à cheval à Mazières et es environs, et petit à petit s'acheminent les autres gens de guerre vers le rendezvous, en apparence que l'armée se grossira fort, m'ayant esté rapporté de bonne part qu'elle doibt couster au Roy quatlre cens soixante mille escuz par mois. Je suis adverty d'ailleurs que le roy de la Grand-Bretaigne a respondu résoluement l'ambassadeur de France qu'il n'a pas de subject de rompre avecq Sa Majesté catholique ny avec Vostre Altèze. Les ambassadeurs des Eslats des Provinces-Unies, en me rendant hier la visite, m'ont aussy parlé en telle sorte, comme s'ils affectionnoient et desiroient à bon escient la manutention de noslre trefve.
Ce matin, le nonce de Sa Saincteté, résident en cette cour,
m:a monstre lettre de celui résident à Prague, du M de ce
mois, contenens que Sa Majesté Impériale encline à prester
l'oreille au party mentionné au commencement de mes letlres
du premier de ce mois, dont Yostre Altèze a envoyé extrait à don Balthazar de Çuniga, et qu'il en espère fort bien; lesquelles lettres ledict nonce a communiquées le jour d'hier au sieur de Villeroy, qui receut aussy pareilles nouvelles de Prague, et confessa d'avoir cy-devant gousté ledict party, quand ledict nonce et moy lui en avions parlé, mais que depuis estoit survenu grand accroissement d'aigreurs, par lesquelz la disposition de la volonté du Roy, son maistre, estoit changée, et qu'il falloit penser aux affaires de la princesse de Condé, qu'il disoit estre de plus grande presse et conséquence, usant de ces mots : « Si l'archiducq ne cède à l'opiniastretë du Roy, nous sommes tous perduz. »
Pour faire valloir l'expédient contenu es dernières et autres lettres de Yostre Altèze, à sçavoir que le connestable rende peine d'induire le prince, son gendre, à consentir que ladicte princesse soit renvoyée en la maison de luy connestable, ce que Yostre Altèze, estant requise d'y tenir la main, le fera volontiers, et en sorte que l'on pourra recognoistre qu'il ne tiendra aucunement à elle que ledict connestable ne reçoive ce contentement que de revoir sa fille, j'ay estimé qu'il seroit à propos d'en parler au chancelier, qui gouverne le connestable. afin d'acheminer cette pratique avecq tant plus de poids. Et, de fait, je viens d'en trailter avecq luy, qui, après une très grande et très fervente démonstration de désirer quelque voye convenable à eschever la guerre, dont il disoit que l'on va porter le flambeau ardent en toute la chrestienneté. s'il ne plaist à Vostre Altèze l'estouffer en se faisant quitte de la marchandise qu'elle a en dépost, m'a demandé et conjuré de luy dire, en ministre affectionné à la paix et au bien commun, si je croyois qu'il y eust apparence de pouvoir induire ledict prince audict consentement, disant que ce seroit la meilleure et plus salutaire œuvre qui ayt esté faite de cent ans. Je luy diz que le connestable n'en debvoit pas désespérer, puisqu'il croyt que ledict prince ne porte point d'affection à ladicte
princesse, et que Vostre Altèze a desjà promise de ne la jamais forcer à se remettre en sa compagnie. Le chancelier retourna à me prier de luy déclarer, soubs promesse de silence, si Vostre Altèze en avoit quelque opinion, et par quelz moyens. Je respondiz qu'elle ne m'en eust pas escrit si elle eust tenue la chose pour désespérée, et qu'à mon jugement l'on debvoit embrasser ce moyen, puisque l'on tenoit celuy du procès de divorce pour trop long. Et sur sa demande conséquemment faite, comment se debvroit acheminer cet expédient, et si Vostre Altèze vouldroit bien prendre la peine défaire addresser les lettres dudict connestable audict prince, en les envoyant ouvertes à iceluy, et en quel temps l'on en pourroit avoir la response, je luy diz estimer que Vostre Altèze feroit volon'iers tenir la main à la seure addresse desdictes lettres, et feroit au reste tous bons offices pour en obtenir quelque bonne réussie, avecq apparence d'avoir bientost response aux lettres par la poste. Puis il me proposa si Vostre Altèze ne vouldroit promectre d'escrire audict prince qu'à faulte de sondict consentement ou de response endéans bref jour, elle ne pourra plus retenir ladicte princesse à luy redemandée par justice, ains la renvoyera en France. Et sur ma response que je ne croyois pas que cela se peust ou deust faire, il me demanda si les Espagnols seroient contens que ledict prince prestast son consentement audict renvoy. A laquelle demande je m'excusay de respondre catégoriquement, disant seulement espérer que Sa Majesté ne trouveroit jà mauvais, ains auroit pour agréables les offices que Vostre Altèze feroit en cest endroit. Là-dessus il me dit ces mots : « Je m'en vay doncques y mettre la main tout à l'heure, » et me pria derechef d'y coopérer en toute diligence, disant estimer que je debvois sçavoir davantage que je ne voulois dire.
Il me demanda en après que l'on feroit cependant des affaires de Juilliers, et, sur ma response qu'il y avoit bonnes nouvelles de Prague, il répliqua qu'il fauldroit songer à des moyens qui
peussent tenir les choses en alte. Je le priay de s'esclercir sur les moyens qu'il jugeoit y estre plus propres. Et il me respondit que nous y penserions à loisir, mais qu'en tout cas il falloit que Vostre Altèze ne feist pas de semblant, ny de démonstration de vouloir empescher le passage par ses pays à l'armée françoise, parce que ce seroit tout gaster. Et sur ce point, estant fort pressé de s'en aller au conseil qui l'attendoit, il me dit avecq beaucoup d'ardeur et courtoisie qu'il ne manqueroit de mettre incontinent en œuvre ce que nous avions traitlé, s'il estoit en son pouvoir. Je luy demanday si, après tant de poursuytes et sollicitations miennes, l'on ne feroit jamais la fin du renouvellement de la neutralité des deux Bourgoignes, et le priay de m'en donner une response absolue. Il respondit amiablement : « Nous ferons cela et encores bien d'autres choses meilleures, voire plus d'amytié qu'il n'y eust jamais entre nous, si nous pouvons trouver moyen d'accommoder l'affaire de ladicte princesse. »
LES ARCHIDUCS A PECQUIUS.
(MINUTE
3 mai 1610.
Cher et féal, nous venons de recepvoir voslre dernière du xxxe du mois passé, et respondans aux demandes que vous a laict le chancelier de France, vous disons que nous ne sçaurions sinon approuver que le Cunuestable eccnpve au prince de Condé, afin de permectr.e que la princesse, sa fille, se retire chez luy durant le procès de divorce qu'elle prétend d'intenter, et que nous croyons que, pour la raison par vous alléguée audict chancelier, il y consentira ; que nous nous chargerons de sa lettre et de luy en procurer response, qu'il pourra avoir dans quinze jours à plus tarder dez le jour qu'elle partira d'icy ; que nous accompagnerons voloutiers sadicte lettre d'une noslre et
PIÈCES ET DOCUMENTS. ;,i9
de tous bons offices a mesme fin et efl'ect; et que finalement
nous nous faisons fortz que les Espagnols n'empescheront que ledict prince y consente, mais qu'il fault que ledict connestable doibt adviser de luy donner asseurance que ladicte princesse s'y tiendra, en sorte qu'il ne luy sera donné aulcun subiect de s'en pouvoir outrager, parce qu'il n'y a rien qui plus le puisse et doibve amadouer et mouvoir à prester ledict consentement. Et d'aultant qu'ayans icy faict proposer aux S" de Berny et de Préaux que l'on se référa à la déclaration du pape où ladicte princesse sera séquestrée devant ledict procès sur divorce, ilz n'y ont voulu entendre, nostre intention est que vous en traictiez par deçà avecq ledict chancellier et aultres principaulx ministres du Roy, et taschiez de les en faire gouster comme d'ung expédient assez propre et le plus court qui soit à la main, puisque l'on rejecte tant la poursuite de la cause du divorce par le long traict de temps qu'elle semble requérir, sans lesquelles toutesfois nous ne pouvons laisser partir d'avecq nous ladicte princesse, comme vous sçavez.