‹ Histoire des princes de Condé pendant les 16e et 17e sièclesChapitre 21 sur 131 · D'Aubiaiiéi · texte numérisé non relu

D'Aubiaiiéi

trer dans le giron de l'Église calviniste, c'était se séparer des seigneurs catholiques qui étaient avec lui et bien diminuer sa petite troupe; c'était aussi rendre bien difficile le rétablissement de son autorité en Guyenne. Mais, s'il était repoussé par la Rochelle, il perdait à jamais l'appui des protestants; or l'attitude de certains catholiques, dont l'ardente passion ne pouvait manquer d'entraîner la masse plus calme de leur parti, rendait une lutte générale prochaine et inévitable; que deviendrait-il dans ce conflit, s'il n'était à la tête des réformés? Le Béarnais n'aimait pas les résolutions extrêmes, mais il savait les prendre au besoin : comme chez lui la fermeté dans la foi n'était pas un obstacle, il se soumit à l'abjuration publique qu'on exigeait de lui et entra à la Rochelle.

L'accueil plein de défiance qu'il y trouva contrasta avec la réception chaleureuse qui fut faite à Condé dans cette même ville quelques jours plus tard. Celui-ci avait, en effet, tous les droits aux sympathies protestantes : on connaissait sa conduite après la Saint-Barthélémy; on savait qu'à peine libre il s'était empressé de revenir à la religion de son enfance ; depuis, on l'avait vu négociant, agissant ouvertement pour servir la cause des réformés, et le dernier affront qu'il venait d'essuyer prouvait à quel point on le savait in-

corruptible et irrévocablement attaché à sa foi. Marie de cièvcs Aucun lien ne l'unissait au parti contraire. La en rabsence de reine de Navarre était catholique, elle vivait à la (octobre 15-4). cour, mêlée à toutes les intrigues ; mais Condé était veuf. Lors de son départ précipité, deux ans auparavant, il avait dû laisser derrière lui sa femme, grosse de plusieurs mois; les couches furent fatales à Marie de Clèves : elle mourut le 30 octobre 1574, en donnant le jour à une fille1, qui fut l'héritière de ses grands biens. Quelque peu de valeur qu'on attache à l'élégie de Desportes, il est certain que cette première et courte union de Condé avait été malheureuse : si Marie de Clèves n'avait pas cédé aux poursuites de Henri III, elle n'était pas restée insensible à ses hommages; il semble même qu'elle ne repoussait pas l'idée d'une séparation qui aurait eu pour prétexte le retour de son époux à l'hérésie. Le Roi n'avait cessé de l'aimer : à Varsovie, sa principale consolation était de lui écrire avec son sang ; à son retour, lorsqu'il la sut morte, il témoigna une vive douleur, qui se manifesta puérilement comme toutes ses passions : il portait, en signe de deuil, des têtes de mort accrochées à ses aiguillettes, et le cardinal de Bourbon dut faire enlever de Saint-Germain-des-Prés le

'I . Catherine de Bourbon, marquise d'Isles; elle mourut sans alliance en 1595

corps de la princesse, le Roi ne voulant pas entrer dans l'abbaye tant que ces précieux restes y seraient déposés.

Nous avons laissé Condé à la Rochelle (août établissement

de Condé à

1576). 11 n'y fit qu'un séjour de courte durée. En ia Rocheiie et

dans l'Ouest.

compensation des avantages qui lui étaient garan-n sert de prétexte

à l'organisation

tis par l'édit de paix, mais qu'il n'avait pas reçus, de ia Ligue. il avait demandé au Roi un établissement en Saintonge, et avait obtenu une réponse favorable. Jugeant prudent d'assurer lui-même l'exécution de ces nouvelles promesses, il commença par saisir Cognac et Saint-Jean-d'Angely ; puis il acheta du sire de Pons l'importante place de Brouage. Après avoir pris possession de cette nouvelle acquisition, il voulut retourner à la Rochelle; mais le parti protestant était ombrageux : il n'avait jamais supporté qu'impatiemment l'autorité du premier Condé, et, depuis la mort de ce héros, il s'était habitué à se passer des princes. Celui-ci, qui avait été accueilli avec transport quand il arrivait seul et dépouillé, se vit fermer les portes dès qu'il eut acquis un commencement de puissance. 11 dut négocier, et ne put entrer dans la ville qu'avec une suite de sept gentilshommes. La Rochelle était une petite république constituée à la façon des cités antiques : il fallait y parler sans cesse devant le peuple assemblé. Comme son père,

Condé maniait la parole avec grâce et facilité, et, cette fois, « son éloquence passa l'homme de guerre1 ». Dans une série de discours fort habiles2, il remua profondément les cœurs des bourgeois, parvint à mettre en suspicion la fidélité du maire et des échevins à la cause protestante; puis, se posant en prince clément et ennemi de la discorde, il fit cesser les poursuites intentées aux prétendus agents de la cour. Au bout de deux mois, il était véritablement le maître, et il put sans inquiétude faire des excursions à Saint-Jean-d'Angely ou ailleurs, la Rochelle restant son quartier général.

Tout cet établissement dans l'Ouest avait été conduit avec beaucoup d'art et de résolution, mais ne s'étendait pas hors des places que nous avons nommées. Condé retrouvait en Saintonge les mêmes obstacles qu'il avait rencontrés en Picardie. C'est pour lui résister dans cette dernière province que Jacques de Humières avait organisé la confédération qui devint la Ligue, et, dès qu'on le vit en Saintonge, Louis de la Trémouille, duc de Thouars, se mit à la tête de la noblesse et des villes catholiques, qui s'empressèrent d'adhérer à la Sainte- Union. La réaction antiprotestante

' . D'Aubigné.

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