D'Aubigné
2. Lettre du roi de Navarre au prince do Coudé, vers lo 10 mars 1586.
moment pour gourmander ce général sur sa froideur; mais le mécontentement se changea en indignation quand on le vit s'arrêter, après quelques entreprises peu importantes, et conclure un armistice (août 1586). L'année s'acheva en négociations qui ne pouvaient aboutir. La cour avait envoyé d'abord le duc de Nevers, qui, sans avoir rien obtenu du roi de Navarre, resta frappé de la sérénité de son esprit et de la modération de son langage1. Le Béarnais le prit de plus haut avec la Reine mère, quand il la rencontra à Saint- Bris ; vainement Catherine déploya-t-elle toutes les finesses de son esprit; vainement s'était-elle fait accompagner de ses plus charmantes filles d'honneur : elle ne put ni séduire Navarre ni le brouiller avec ses lieutenants. Gondé, qui accompagnait son cousin, et que la Reine avait voulu voir à part, comptant bien exploiter les dissentiments de la famille, se montra particulièrement intraitable; comme Catherine le plaisantait de le voir en cuirasse sous son manteau : « C'est encore trop peu, reprit-il, d'une cuirasse et d'un plastron pour se couvrir contre ceux qui ont faussé l'édit du Roi ; d'ailleurs, nos biens ayant été mis à l'encan, il ne nous reste plus que nos armes, et nous les
4. Voyez, dans les Mémoires de Nevers, la relation très piquante et très curieuse de cette entrevue.
avons prises pour défendre nos tètes proscrites. » Formation Tous les expédients auxquels, dans son indé-
dc truis nouvelles . . rT ttt -i t
armées royales, cisioii , Henri 111 avait recours pour gagner du de Henri ni. temps, ne faisaient qu'augmenter les difficultés de sa situation. Après les conférences de Saint-Bris, tout espoir étant perdu de s'entendre avec Navarre, il fallut donner aux ligueurs de nouveaux gages d'une adhésion sincère à leur cause. Le Roi prétendit que les négociations n'avaient eu d'autre but que d'amuser les huguenots, renouvela spontanément, le jour de la cérémonie du Saint-Esprit . le serment de ne reconnaître qu'une seule religion dans ses États, et donna avec ostentation tous les ordres nécessaires pour la formation de trois armées : celle de Champagne, confiée au duc de Guise, était opposée aux troupes que les princes protestants d'Allemagne, échauffés par le vieux Bèze, venaient de mettre sur pied, et que d'un jour à l'autre on s'attendait à voir paraître en Lorraine ; le duc de Joyeuse fut dirigé sur le Poitou avec six mille hommes de pied et deux mille chevaux; enfin le Roi devait se tenir sur la Loire avec un corps de réserve. Ce n'est pas sans arrièrepensée que Henri 111 avait pris ces dispositions : il savait depuis longtemps où visait le duc de Guise, et l'audace chaque jour croissante de la faction de Lorraine ne pouvait lui laisser aucun
doute sur l'imminence du péril qu'il courait de ce côté. Joyeuse n'était guère à craindre; mais il n'y avait pas à compter sur lui : quoiqu'il eût été longtemps un des « mignons » du Roi, et qu'il eût récemment épousé la sœur de la Reine , ce jeune seigneur, rêvant aujourd'hui d'autres succès , et ne trouvant pas dans la faveur de son faible maître une satisfaction suffisante pour son ambition , s'était rapproché des ligueurs. Le Roi le savait, et, autant pour le surveiller que pour guider son inexpérience, il lui adjoignit Lavardin comme maréchal de camp : c'était un brave soldat, sans convictions d'aucun genre , qui avait suivi quelque temps la fortune du Béarnais, et qui n'avait aucune liaison avec les Lorrains; il lui fut recommandé d'éviter tout engagement général et « d'empescher » seulement le roi de Navarre sans l'écraser. Henri III pouvait donc espérer que les deux armées qui allaient se rencontrer en Poitou se paralyseraient réciproquement. Quant au duc de Guise, il semblait fort improbable qu'à lui seul il réunît assez de monde pour en finir avec les dix- huit mille hommes qui se rassemblaient sous Strasbourg. Le Hoi, placé au centre avec les meilleures troupes, se serait trouvé maître de la situation. Détruire ainsi ses ennemis les uns par les autres, c'était le rêve favori de Henri III; on le voyait se
promener à grands pas dans le Louvre, répétant sans cesse : De inimicis mets vindicabo inimicos meos. Mais il avait affaire à de rudes jouteurs, et, pour gagner une semblable partie, il eût fallu laisser là le bilboquet, les petits chiens, et d'autres plaisirs futiles ou honteux qui absorbaient encore le temps et l'attention du Roi. . .. La direction donnée d'abord aux opérations de
Opérations r v ~
de Poitou* e" J°yeuse permet de croire que Lavardin, son lieu- 'lqStSi58™''° tenant et son conseil, avait bien compris le rôle Navarre et condé >jj devait iouer- \ l'approche de l'armée royale,
reprennent la i J 1 L •> '
campagne. jes ^eux Bourbons , qui , depuis le commencement de l'année, avaient obtenu quelques avantages et pris quelques villes en Poitou, s'étaient retirés, Navarre à la Rochelle, et Condé à Saint-Jeand'Angely (juin 1587). Mais Joyeuse, malgré la prépondérance de ses forces, borna ses exploits à enlever quelques détachements et quelques places insignifiantes sur les bords de la Sèvre. Au bout de trois mois, il n'avait remporté aucun succès important, et ne s'était guère signalé que par d'atroces cruautés; son armée, inerte et découragée, était décimée par la maladie; lui-même, laissant le commandement à Lavardin , partait en poste pour Paris, afin de solliciter de nouveaux ordres et d'obtenir des renforts (fin d'août). Les deux princes, au contraire, avaient repris la campagne; les proies-
tants de Poitou et de Saintonge étaient accourus sous leur bannière ; Turenne leur amenait la fleur de la noblesse de la Gascogne et du Périgord. Laissant Lavardin se retrancher à la Haye (sur la Creuse), pour y attendre le retour de son général, le roi de Navarre rassembla tout son monde, et marcha rapidement vers la Loire, afin d'obtenir un résultat qu'il poursuivait depuis longtemps, la réunion auprès de sa personne de presque tousles princes de sa famille.
Depuis la mort de leur père, les fils cadets du Navarre marcha
t . • in i r • • j « î sur la Loire,
dernier prmce de Londe vivaient a la cour ou p0ur
> i 1 11 ti n i", rallier son cousin
près de leur oncle le cardinal, nous lavons déjà ie comte de dit; élevés dans la religion catholique, ils n'avaient LePrir?c™conti
r -, , ■ i /. , A , va chercher
conserve aucune relation avec leur frère aine ; rarmée d-Aiiamais le roi de Navarre, plus habile que son cousin masne et n'étant pas retenu, comme celui-ci, par les préjugés religieux, avait su établir des rapports avec ces jeunes gens. Récemment, le comte de Soissons avait obtenu de lui un passe-port pour aller régler des affaires d'intérêt qui l'appelaient en Guyenne. Navarre le vit dans ce voyage; il lui trouva de l'ambition, de l'intelligence, et une grande lassitude de la vie qu'il menait. Quelques paroles d'encouragement suffirent : le comte de Soissons s'engagea dans ce parti qui semblait être traditionnellement celui de sa famille. De retour à Paris, il lit adopter sa résolution au prince de ii. il
Conti, qui était plus âgé que lui, mais bègue et faible d'esprit. Peu après, Conti se dit malade et s'en fut au Lude (sur le Loir) pour se rétablir; son frère demanda la permission de lui faire visite, et obtint l'agrément de Henri III, qui, dit-on, n'ignorait pas et approuvait leur dessein. Navarre, prévenu, s'approcha de la Loire ; il attachait un grand prix au succès de cette entreprise : avoir dans son armée des princes du sang catholiques, c'était montrer à tous que la cause pour laquelle il combattait n'était pas seulement celle d'une secte religieuse, mais bien celle de la nation royale et en quelque sorte de la monarchie française. Arrivé à Montsoreau, il détacha Turenne avec la cavalerie légère, et peu après Turenne revint, amenant le comte de SoissonSj ainsi qu'un gros de gentilshommes protestants de Normandie et de Beauce, qui s'étaient joints à lui. Quant au prince de Conti. il partit déguisé pour Strasbourg, où il devait se mettre à la tête de l'armée étrangère. Condé avait brigué ce commandemant, le plus important de tous après celui du Poitou; mais le roi de Navarre lui répondit qu'il ne pouvait se passer de son bras droit, soit qu'il se méfiât de ses allures indépendantes, soit qu'il voulût ménager la susceptibilité des généraux allemands en leur donnant un chef nominal ; car le prince de Conti ne pouvait être autre chose.
Le roi de Navarre s'éloignait à peine de la Loire joyeuse.renforoé. que Joyeuse rejoignit ses troupes; il arrivait tout vers^SLe, animé par le grand accueil que lui avaient fait les i-attend Ma, ligueurs de Paris, et rapportait l'ordre de livrer bataille; quelques renforts avaient réparé les pertes que les maladies et la petite guerre des mois précédents avaient fait subir à l'effectif de son armée. Il avait sept canons, quatre régiments de gens de pied, vingt-quatre compagnies de gens d'armes, six de chevau-légers français, et deux d'Albanais, en tout six mille hommes de pied et deux mille chevaux. Un avis qu'il reçut du maréchal de Matignon, commandant en Guyenne, lui montra ce qu'il pouvait entreprendre.
Matignon savait que le roi de Navarre avait donné des rendez-vous en Gascogne, qu'il comptait y acheminer ses troupes, s'y renforcer, et remonter ensuite vers le Berry pour donner la main à l'armée étrangère. Il engageait Joyeuse à descendre vers la Dordogne, offrant de l'attendre sur les bords de cette rivière avec quatre mille hommes d'élite : tous deux réunis barreraient aisément la route au Béarnais. Joyeuse accepta, promit au maréchal d'être à Libourne du 20 au 25 octobre, et se mit en marche pour le joindre par Poitiers, Ruffec et Barbezieux.
Les renseignements fournis par Matignon étaient Après avoir raïué
s.m armée, exacts. Navarre était à la Rochelle, occupé à faire
Navarre marche L
parallèlement équiper les deux pièces qui composaient toute son
et le devance à artillerie, et à tout préparer pour opérer sa jonc-
U9 octobre), tion avec les Allemands. Un moment, pendant son
Résolution de x
donner bataille, récent séjour à Montsoreau, il avait eu le projet de marcher au-devant de ses alliés par la rive droite de la Loire; mais, incertain sur leurs mouvements, frappé des difficultés de tout genre que présentait cette route, il avait abandonné ce projet et adopté celui que Matignon avait pénétré. Les mouvements de Joyeuse le décidèrent à presser l'exécution; dès qu'il connut la marche des royaux, il envoya sa petite artillerie à son armée, postée près de la Charente et que le vicomte de Turenne commandait en son absence; lui-même le rejoignit peu après à Pons, se dirigeant vers Montlieu. Déjà Condé était accouru de Saint-Jean-d'Angely, craignant que Turenne ne cherchât à donner bataille tout seul, « et voulant oster au roi de Navarre ce que le vicomte lui voulait desrober. Mais le troisième fust averti à temps de ce que vouloient les deux premiers » 1, et, quand un peu après il désigna Turenne, sur sa demande, pour exercer la charge de sergent de bataille2, il
\. D'Aubigné.
2. Le sergent de bataille avait une grande partie des attributions d'un chef d'état-major.
ajouta avec intention : « Mais sous mon œil. » Les deux armées se côtoyèrent quelques jours. Joyeuse, tenant à fermer la route de Gascogne et à se rapprocher de Matignon, passa la Dronne près de Chàlais et descendit la rive gauche de cette rivière. Le 19 octobre, tandis que, selon son habitude, il s'arrêtait à la Roche-Châlais pour y faire grande chère, il envoyait en avant Lavardin avec la cavalerie légère, pour saisir la position de Coutras, situé au confluent de l'Isle et de la Dronne.
Or, selon son habitude aussi, le Béarnais était à cheval, tandis que son adversaire festoyait. Il avait prévenu Joyeuse, et, quand Lavardin approcha de Coutras, il trouva la ville occupée par lavant-garde protestante, et n'eut que le temps de se replier sur la Roche-Châlais.
Maître de Coutras, pouvant y passer la Dronne et l'Isle, le roi de Navarre n'avait qu'à continuer sa marche pour traverser la Dordogne au-dessus de Libourne, où était posté Matignon. Mais, étant si près de Joyeuse, il devait s'attendre à être attaqué par ce dernier durant le passage des rivières, et, ainsi ralenti, il se trouvait exposé à être en même temps pris de front par Matignon. Il était donc dans les règles d'en venir aux mains avec Joyeuse, avant que la jonction des deux armées
166 LES PRINCES DE COiNDE.
catholiques fût possible. Cependant la plupart des chefs protestants hésitaient : il leur semblait hardi de se battre, ayant les rivières à dos et sachant Matignon établi à quelques lieues en arrière; d'ailleurs, la fortune, qui leur avait souri plus d'une fois dans les engagements de détail, leur avait toujours été contraire dans les batailles rangées. Le roi de Navarre n'en persista pas moins dans le parti qu'il avait pris; la supériorité de son jugement, la fermeté de son esprit et de son caractère imposèrent sa volonté à tous, et il fut décidé qu'on donnerait la bataille le lendemain, soit que, l'ennemi continuant sa marche, il fallût recevoir l'attaque près de Coutras. soit que, l'ennemi séjournant, il fallut aller le chercher dans ses quartiers. Le Roi poussa immédiatement sa cavalerie légère à une lieue et demie en avant, au village des Pointures, la faisant soutenir par quatre-vingts salades postées à mi-chemin. Dans la nuit, toutes ses troupes entrèrent à Coutras, à l'exception de son artillerie et de trois régiments d'infanterie restés sur la rive droite de la Dronne, et qui devaient passer cette rivière au point du jour.
Dar:S Avec un peu d'activité dans la journée du 19, le
h nuit, Joyeuse
(septmùie duc de Joyeuse eût pu occuper Coutras avant les
hommes) marche
surcontras, protestants. Mais, dès que le retour de Lavardin
lui apprit qu'il avait été prévenu, une impatience L.arméo protes fébrile succéda à son inertie : au lieu de donner (cinq ^e cinq
> « '••114. „-,,»<■,■,. cents hommes)
a ses troupes un repos nécessaire, il voulut partir prend une bon;ie aussitôt, et fit battre aux champs dès onze heures p°sltlu"du soir. La marche fut si mal ordonnée, qu'il mit plusieurs heures à franchir l'espace (trois lieues et demie) qui le séparait des Pointures, et que la grand'garde protestante put repousser d'abord sa tête de colonne, puis se retirer lentement en disputant le terrain.
Longtemps avant le lever du soleil, le roi de Navarre, accompagné de Condé et des principaux de son armée, s'était avancé sur la route de la Roche-Châlais. Bientôt le bruit de la mousqueterie lui apprit que sa grand'garde était attaquée, et les premières clartés du jour la lui firent voir se repliant en bon ordre et assez mollement suivie. Plus loin, on découvrait la longue file de l'armée catholique, qui marchait en une seule colonne vers Goutras.
Déjà les troupes protestantes sortaient du bourg, et le vicomte de Turenne, remplissant son office, les formait en ordre de bataille. Mais le Roi, trouvant que la position choisie était mauvaise, peu appuyée sur les côtés, et coupée par un chemin garni de buissons, en reconnut lui-même une plus rapprochée du bourg; et, comme on lui remontrait que,
pour revenir l'occuper, il faudrait prêter le flanc à l'ennemi, il répondit avec raison qu'il n'y avait pas de charge à craindre d'une armée arrivant sur une seule colonne, par une route étroite et boueuse, après une longue marche de nuit et une assez forte escarmouche. Il ramena donc ses troupes sur cette nouvelle position; le terrain était bien choisi et proportionné au nombre de combattants dont il disposait; l'ordre de bataille ne fut pas moins bien adapté au terrain.
Coutras est adossé, vers le nord, à la rive gauche de la Dronne; les maisons encadrent la route qui de la Roche-Châlais conduit à Libourne et qui suit les sinuosités de la rivière : le bourg forme ainsi comme une rue circulaire, qui vers l'ouest aboutit au confluent de la Dronne avec l'Isle. Au nord-est, coule un ruisseau nommé le Pallard. affluent de la Dronne; un petit bois, qui touchait aux dernières maisons du bourg, bordait ce cours d'eau. Au sudest, s'élevait un beau château, bâti par Lautrec, dont le parc, avançant dans la plaine, se terminait par une garenne et par des taillis clos de haies, récemment coupés et disposés pour la chasse. Entre ce parc et le Pallard, une colline peu élevée décrivait une légère courbe, d'une étendue d'environ six cenls mètres; en avant, s'ouvrait la plaine, couverte de cultures et de broussailles, traversée par des
chemins, mais ne présentant aucun point d'appui. C'est sur cette ondulation de terrain, dont la convexité était opposée à la plaine, que le roi de Navarre déploya son armée, forte d'environ cinq mille cinq cents hommes. Presque toute l'infanterie était à l'extrême droite, dans la garenne et dans les bois qui dépendaient du château. Auprès d'elle était la cavalerie légère de la Trémouille (deux cents chevaux), puis les cavaliers gascons de ïurenne (deux cent vingt à deux cent cinquante). La gendarmerie était répartie en trois escadrons, commandés par les trois Bourbons : celui du Roi. qui était au centre, au sommet de la colline, et celui du prince de Gondé, placé à sa droite, forts chacun de trois cents chevaux, étaient formés sur six rangs; l'escadron du comte de Soissons (deux cents chevaux) était adossé aux dernières maisons du bourg, et couvert sur son flanc gauche par deux cents arquebusiers embusqués dans les broussailles qui bordaient le Pallard. Les deux canons qu'amenaient Glermont d'Amboise et Rosny furent dirigés sur le centre auprès de l'escadron royal. A mesure qu'arrivaient les trois régiments d'infanterie qui avaient gardé l'artillerie pendant la nuit, ils se rangeaient derrière la droite, qui se trouva ainsi portée à trois mille huit cents ou quatre mille hommes de pied. Enfin cent cin-
quante arquebusiers d'élite furent placés, par carrés de vingt-cinq, entre les différentes troupes de cavalerie, ou, comme on disait alors, « aux estriers des escadrons ». Cette dernière combinaison, toute nouvelle, et qu'il ne serait peut-être pas toujours prudent d'imiter, fut d'un très heureux effet dans cette journée.
Dataiiie to Ces diverses positions furent occupées en silence
Coutras , . . , ,, ., . ,
(-20 octobre); et avec précision : le mouvement était termine
canonnade; , . .. ,
«uccès peu impor- avant que 1 armée catholique eut pris son ordre g. rde royale, de combat, ce qu'elle fit avec assez de confusion. La cavalerie légère (quatre cents chevaux), conduite par Lavardin, était entrée en ligne la première, et faisait face à la droite protestante ; elle avait à sa gauche les régiments d'infanterie Picardie et Tiercelin (deux mille huit cents hommes), et à sa droite cinq cents gendarmes commandés par Montigny. La cornette blanche du duc de Joyeuse était suivie de près de douze cents lances : c'était le plus magnifique escadron qui se pût voir; il commençait à se déployer, et faisait place aux troupes de l'arrière- garde (environ deux mille cinq cents hommes) qui devaient se ranger à sa droite, quand l'artillerie protestante ouvrit son feu. Il pouvait être huit heures du matin.
Les canonniers catholiques voulurent répondre ; il semblait que leurs sept pièces dussent bientôt
faire taire les deux canons de leurs adversaires; mais ils s'étaient mal mis en batterie, et, quand enfin leur feu commença, il n'eut d'autre effet que de tuer le cheval d'un page de Condé. Au contraire, les boulets protestants labouraient les rangs de la cavalerie ennemie, et enlevaient des files entières du régiment de Picardie; si bien que Lavardin courut au duc de Joyeuse : « Monsieur, s'écria-t-il, nous percions pour attendre, il faut jouer. — Monsieur le maréchal dit vrai », repartit le duc. Lavardin retourne aussitôt à son poste, et conduit à la charge les deux escadrons de la gauche. La Trémouille d'abord et Turenne sont rompus; la cavalerie légère des catholiques pousse jusqu'à Coutras. Leurs gens de pied étaient moins heureux; Picardie et Tiercelin voulurent enlever la garenne, où était logée l'infanterie protestante; mais, bien que Picardie eût attaqué avec sa valeur habituelle, ces deux régiments furent repoussés avec perte. En même temps, la cavalerie battue par Lavardin, se jetant de côté, venait se rallier derrière l'escadron de Condé. Les chevau-légers catholiques, les Albanais surtout, trouvant dans le bourg les bagages des réformés, s'acharnaient au pillage, et refusaient de retourner au combat.
Ainsi cette première charge des royaux avait ouvert une brèche dans la ligne des protestants,
Harangue de
Navarre .
Il renforce sa
gauche.
mais sans déloger leur droite et sans leur faire essuyer de pertes sensibles, tandis qu'au contraire les escadrons vainqueurs étaient comme perdus pour leur armée. Cependant ce succès, plus apparent que réel, avait semblé le prélude d'une victoire complète. Quelques cavaliers protestants passent la Dronne, et s'en vont porter en Gascogne la nouvelle de leur défaite. De tous les rangs catholiques s'élèvent de joyeuses clameurs. Gondé, voyant renverser l'escadron qui était à sa droite, veut fondre sur ceux qui l'ont rompu; mais un vieux capitaine, appelé des Ageaux, qui était auprès de lui, saisissant les rênes de son cheval : « Ce n'est pas là votre gibier, lui dit-il ; le voici venir ! » et il lui montrait le gros escadron de Joyeuse, qui allait s'ébranler.
A ce moment solennel, le roi de Navarre appelle auprès de lui ses cousins, ses principaux officiers; puis, de sa voix mâle et sonore, il harangue ses gendarmes. « Mes amis, voicy une curée qui se présente bien autre que vos butins passés. C'est un nouveau marié qui a encore l'argent de son mariage en ses coffres; tout l'élite des courtisans est avec luy. Vous laisserez-vous emporter par ce beau danseur et ces mignons de cour?... Mais non ! ils sont à nous, s'écrie-t-il en terminant. J'en juge par l'envie que vous avez de combattre.
Pourtant nous devons tous croire que l'événement est en la main de Dieu : prions-le qu'il nous assiste. Cet acte sera le plus grand que nous ayons faict; la gloire en demeurera à Dieu, le service au Roy nostre souverain seigneur, l'honneur à nous, et le salut à l'Estat. » Henri se découvre ; les ministres Chandieu et Damours entonnent la prière de l'armée, et les gens d'armes répètent en chœur le 12e verset du 1 18" psaume :
« La voicy, l'heureuse journée Que Dieu a faict à plein désir i. »
Comme chacun courait à son poste, le Roi arrête encore ses cousins : « Messieurs, leur crie-t-il, je n'ai qu'une chose à vous dire : souvenez-vous que vous êtes de la maison de Bourbon. Vive Dieu ! je vous ferai voir que je suis votre aîné! — Et nous vous montrerons de bons cadets », répondit Condé.
Le vrai combat va commencer. Avant qu'il s'engage, Navarre parcourt des yeux l'ensemble du champ de bataille : voyant que l 'arrière-garde
<1 . Traduction de Marot. Hœc est dies quant, fecit Dominus : exultemus et lœlemur in ea. (Ps. cxvn, verset 24 de la Bible orthodoxe.)
« C'est ici la journée que l'Éternel a faite : esgayons-nous et nous réjouissons en elle. » (Fs.cxvm, verset 24 de la Bible protestante de Gharenton.)
catholique est entrée en ligne et menace sa gauche, il fait immédiatement renforcer cette aile par trois cents arquebusiers tirés de la droite, et, comme son armée décrivait un arc convexe, ce mouvement s'exécuta derrière sa ligne, rapidement, et à l'insu de l'ennemi.
combat décisif La gendarmerie de Joyeuse formait deux lon-
du centre.
Déroute de rar- gués « hayes ». Il était au centre, suivi de sa
rcée royale.
cornette et entouré d'un groupe de seigneurs; toute cette noblesse était armée de lances et dans le plus brillant équipage. Le duc donne le signal, et, quoique encore loin de l'ennemi, sa troupe part au galop de pied ferme. Quand elle fut à bonne distance des protestants, elle reçut d'abord une salve meurtrière des « arquebusiers de l'estrier », puis presque aussitôt le choc de la cavalerie. Il fut terrible. Au commandement du roi de Navarre, ses trois escadrons s'étaient avancés au pas, puis au trot; enfin, « le signal donné à toute bride », ils arrivèrent sur les catholiques de toute la vitesse de leurs chevaux. Ceux de leurs adversaires, au contraire, hors d'haleine, ralentis parla pente, avaient perdu tout leur élan; aussi les lances ne furentelles presque d'aucun effet. La longueur de la course avait désuni les rangs : le désordre fut bientôt complet. Cependant les gentilshommes catholiques se battirent avec courage; le roi de Na-
varre fut exposé aux plus grands dangers; ses armes, celles de ses deux cousins, furent bientôt toutes martelées de coups. Mais, dans la mêlée, les protestants, formés en troupes compactes, munis de pistolets et d'épées, avaient tout l'avantage sur leurs adversaires, éparpillés, embarrassés par leurs lances et plus encore par les pennons de soie qui pendaient aux hampes; si bien qu'après un court combat, plus de quatre cents gentilshommes de l'armée royale, et, parmi eux, le duc de Joyeuse et son frère, avaient mordu la poussière; les autres étaient en fuite.
A la gauche, le succès des protestants n'était pas moins complet. Le détachement, envoyé si à propos par le roi de Navarre, était arrivé à temps pour prendre l'offensive; l'audace avait suppléé au nombre, et l 'arrière-garde catholique, surprise par une brusque charge, venait d'être rompue. La cavalerie des réformés victorieuse, se répandant ensuite dans la plaine, fit un grand carnage de l'infanterie ennemie; le régiment de Picardie, qui, dans le reste de la campagne, avait été le principal exécuteur des cruautés de Joyeuse, fut presque complètement détruit.
Sur la fin de la journée, pendant la poursuite. Rencontre
1 ' 'de Condé et de
un des plus braves soldats de l'armée royale, d'Es- saint-Luc dinay-Saint-Luc, sentant que son cheval ne pour-
rait le tirer d'alïaire, et ne voulant pas se rendre sans s'être signalé par quelque action, aperçoit le prince de Gondé isolé au milieu de la plaine, fond sur lui la lance en arrêt, et le charge si rudement, que le prince est renversé avec son cheval. Aussitôt Saint-Luc saute à terre, le relève, et, lui présentant son gantelet : « Monseigneur, lui dit-il, Saint-Luc se rend à vous, ne le refusez pas. » Gondé, tout meurtri, l'embrasse et lui pardonne : c'était d'autant plus généreux que Saint-Luc, ancien mignon de Henri III, mais devenu depuis peu fougueux ligueur, et commandant dans Brouage, avait fait au prince, durant l'année précédente, une rude guerre en Saintonge.
On rapporta Gondé au logis royal. Là se passait une scène semblable à celle qui avait suivi la bataille de Jarnac : le corps de Joyeuse était étendu sur une table, dans la salle même où avait été préparé le souper de son vainqueur; mais Navarre, bien différent du duc d'Anjou, donna l'ordre de sortir à tous ceux qui étaient dans la chambre, fit porter son couvert ailleurs, et rendit avec respect les restes du vaincu au vicomte de Turenne, son proche parent. Henri jouissait simplement et modestement de son éclatant triomphe : depuis vingtcinq ans que la guerre civile avait commencé, il était le premier général protestant qui. eût gagné
une bataille rangée ; il n'avait à regretter que vingt-cinq hommes tués; l'ennemi en avait perdu plus de trois mille, et lui avait abandonné son canon avec vingt-neuf drapeaux ou enseignes. La victoire était d'autant plus glorieuse qu'elle était remportée sur une armée supérieure en nombre et presque égale en qualité. Elle était due à la valeur du Roi, à sa décision, à sa vigilance, à son coup d'œil, à son intelligente tactique, à cet instinct créateur qu'il appliquait à la politique comme à la guerre, et qui devait l'inspirer si heureusement dans les beaux combats défensifs d'Arqués, à la journée d'Ivry et dans tant d'autres occasions. Les rares qualités militaires de Henri IV sont trop peu connues : le côté brillant, aimable, de cette imposante figure a toujours été mis en lumière ; le double génie qui l'animait est souvent resté dans l'ombre. Tout le monde connaît le prince galant, spirituel, le vaillant soldat, le hardi partisan; mais c'est l'habile capitaine, l'administrateur fécond, c'est le grand roi qui mérite la reconnaissance de la patrie et l'admiration de la postérité.
Les opérations qui suivirent la bataille de Cou- ' rarmée.
h, -i • . . , ,,. , , Proiets de Coit'i'.
•as ne repondirent pourtant pas a 1 importance du n se retire
\ • i, ua, , . i x i i , malade à Saint-
succes qui venait d être obtenu. Apres la destruc- jean-d'Angeiy. tion complète de l'armée de Joyeuse, le vainqueur p ma™ Tra»).
ne devait rien négliger pour joindre les troupes étrangères ou agir de concert avec elles. Mais, dans l'ivresse de leur joie, les volontaires protestants brûlaient d'aller recevoir les félicitations de leurs familles et de porter chez eux leur part du butin ; d'ailleurs, presque tout le bagage avait été perdu ; quatre cents chevaux avaient été tués : il était indispensable de refaire les équipages, et chefs et soldats demandaient à grands cris que l'armée se séparât. Navarre se rendit à leur désir; l'empressement avec lequel il alla présenter lui-même à la belle Gorisande les drapeaux pris à Coutras a fait penser, avec quelque vraisemblance, qu'un motif futile ne fut pas étranger à cette résolution.
Gondé avait vainement insisté pour faire continuer les opérations ; toujours sous l'empire de ses préoccupations personnelles, excité par la Trémouille , visant à consolider son établissement dans l'Ouest et à s'y rendre presque indépendant, il voulait qu'on marchât sur Saumur, ce qui n'eût été d'aucun secours pour les reîtres. Après la séparation de l'armée, chargé d'emmener les contingents de Poitou et de Saintonge, il essaya de reprendre ce projet pour son compte ; mais sa troupe se débandait. Lui-même, d'ailleurs, était malade : depuis le coup de lance qu'il avait reçu de Saint-Luc, il se plaignait de fréquentes douleurs
dans le côté ; son état s'aggravait. A Saintes , la fièvre le prit ; il fut obligé de s'y arrêter quelque temps. Enfin, dans les premiers jours de 1588, il put gagner Saint-Jean-d'Angely, sa résidence habituelle, ou l'attendait la princesse sa femme. Bientôt il eut une rechute compliquée de maux d'estomac. Imprudent, et passionné pour les exercices du corps, il n'eut pas plus tôt senti quelque amélioration dans sa santé, qu'il voulut se remettre en selle. Le 3 mars, il courut longtemps la bague sur un cheval difficile et qui se cabra plusieurs fois. Mais laissons parler Henri IV1 : «. Jeudy, ayant couru la bague, il soupa, se portant bien. A minuict, luy print un vomissement très violent, qui luy dura jusques au matin. Tout le vendredy, il demeura au lict. Le soir, il soupa, et, ayant bien dormi, il se leva le samedy matin, dîna debout, et puis joua aux eschecs. Il se leva de sa chaise, se mit à promener par sa chambre , devisant avec l'un et avec l'autre. Tout d'un coup, il dit : « Baillés-moi ma chaize, je sens une grande foi- « blesse ». Il n'y fut assis qu'il perdit la parole, et soudain après il rendit l'âme (5 mars 1588). Les marques de poison sortirent soudain ».
Cette lettre est du 10 mars. Le lendemain, le souPSons d-em?