Lettre à M. de Scorbiac, du 11 mars
2. La princesse douairière de Condé écrivit aussi, le 9 avril, une lettre fort dure à sa belle-fille. M. Halphen l'a publiée
Des commissaires furent nommés pour instruire le procès des accusés; Belcastel fut exécuté en effigie; Brillaud fut aussi déclaré coupable, convaincu de plusieurs autres forfaits antérieurs, et subit le dernier supplice. La princesse fut arrêtée, et, quoique le parlement de Paris eût évoqué l'affaire comme représentant la cour des pairs, le roi de Navarre avait ordonné de passer outre, et faisait apporter dans cette affaire d'autant plus de rigueur que la calomnie ne l'avait pas épargné1 : ses ennemis avaient laissé entendre qu'il n'était pas étranger à la mort de son cousin. Aussi les commissaires continuaient -ils leurs poursuites,
dans l'introduction du Véritable discours de Fiefbrun (Paris, Aubry, '1861).
1. « ...A cela je suis contrainct d'adiouster, cognoissant à quoy vous pourroyt amener quelque sinistre conseil et votre clémence et bonté naturelle, que vos ennemis ayant osé, par une impudence et meschanceté du tout désespérée, semer le bruict que cest acte si détestable (la mort du prince de Condé) estoit procédé de vous, vous ne pouuez, ny ne debvez nullement fleschir en ce faict, sans faire une brèche irréparable à vostre réputation, mais au contraire enpoursuyvre le iugement et l'exécution, qui ferme la bouche à ces détestables calomniateurs devant Dieu et devant les hommes... » (Bèze au roi de Navarre, s. d., minute originale; Bibliothèque de Genève). Voyez Pièces et Documents, n° XII. Nous publions aus.-i la lettre autographe par laquelle le roi de Navarre informa Bèze de la mort de son cousin. Cette pièce, qui a échappé aux savantes recherches de M. Berger de Xivrey, est conservée dans la bibliothèque de Gotha (Vol. ms. 405, p. 502).
lorsque la grossesse de la princesse , déclarée peu après, les fit suspendre. Cependant elle resta sept ans étroitement détenue. Nous verrons plus loin comment et dans quelles circonstances fut rendu l'arrêt du parlement de Paris qui la déclara innocente. Nous ajouterons seulement ici que, si un ensemble de circonstances mystérieuses avait dû la faire soupçonner, il n'y eut jamais contre elle d'autre preuve que les dépositions de Brillaud, obtenues par la torture.
On a prétendu que, grosse des œuvres du page Belcastel, et ne pouvant plus dissimuler son état, elle avait empoisonné son mari pour échapper à une juste vengeance; mais aucun fait, aucune déclaration ne vint à l'appui de cette allégation. La mort de Condé pourrait bien être attribuée à un crime de quelque agent du parti ligueur, et les mœurs du temps ne rendent pas cette supposition improbable. Cependant il faut dire encore que le prince était notoirement malade depuis plusieurs mois, et que les hommes de l'art ne furent pas unanimes à constater l'empoisonnement : plusieurs soutinrent que les taches remarquées dans l'estomac pouvaient provenir d'une autre cause; la faculté de Montpellier fut de cet avis, sentiments Quelle que fût en réalité la « façon de cette
de Henri IV pour
son cousin, mort », elle fit sur le roi de Navarre une profonde
impression. Dans ce môme temps, plusieurs ten- jugement sur
prince.
tatives étaient dirigées contre sa vie ; il se voyait seul en butte aux perfidies de ses ennemis, et, dans les nombreuses lettres où il parle de cette obscure affaire, il règne un ton de tristesse qui ne lui était pas habituel. Publiquement il témoigna une extrême douleur, et ne tarit pas en éloges sur l'ami qu'il avait perdu, et qu'il appelait « le second œil des Eglises de France » 1. A la jeune fille que Condé avait eue de Marie de Glèves % il promit de « servir de père », pour remplacer celui qu'il « tenoyt et aymoit comme son propre frère » 3. Mais dans l'intimité, avec Corisande, ses regrets sont moins vifs : on voit qu'il a gardé le souvenir de ses relations , toujours si difficiles , avec son cousin. « Je le plains comme ce qu'il me devoit estre, non comme ce qu'il m'estoit4. » En effet, il avait plus souvent trouvé dans Condé un embarras qu'un appui, et, si ce prince eût vécu, nul doute que son goût pour l'isolement, ses allures indé-
4 . Summo scelere carissimum nobis fralrem, illustrissimum principem Conclœum, allerum veluti ocidum Gallicarum ecclesiarum , iiuper e medio sustulerunt. (Le roi de Navarre à Christian, duc de Saxe, 22 mars 1588.)
2. Catherine de Bourbon, marquise d'Isles. Elle mourut le 30 septembre 1 595, sans avoir été mariée.