Lettre à Corisande
pendantes n'eussent créé à Henri IV des difficultés plus sérieuses encore; car, après l'abjuration du Roi, dont il n'eût probablement pas suivi l'exemple, il aurait exercé bien plus d'empire sur les protestants, dont il avait déjà toutes les sympathies, toutes les préférences. Peut-être même fut-il plus sincèrement regretté des réformés que ne l'avait été son père, bien qu'il n'eût pas rendu à leur cause d'aussi éclatants services. Mais il avait épousé avec ardeur leurs passions et leurs préjugés, et c'est bien souvent ce dont les partis savent le plus de gré à ceux qui les suivent ou qui les dirigent. D'ailleurs, il méritait leur respect par la sincérité de ses convictions religieuses. Il était austère dans ses mœurs, ferme dans ses principes. De Thou, dînant un jour chez lui en Languedoc, l'entendit gourmander ses officiers qui louaient la coutume des duels, et blâmer cet usage invétéré avec une chaleur assez surprenante pour l'époque, et que la valeur bien connue du prince ne permettait pas de mal interpréter. Il était brave, décidé, opiniâtre et « imploiable partisan 1 » . Mais le discernement lui manquait en politique comme à la guerre : il avait l'esprit étroit, médiocrement juste, et ne possédait pas « cette rare partie du roy de Navarre d'estre
^. D'Aubiçné.
présent à tout1 ». Il ne réussit à presque aucune de ses entreprises; sa vie privée et sa vie publique furent également malheureuses, et cependant « il avoit un cœur royal2 », il était « libéral, gracieux, éloquent 3 », comme son père, mais avec un peu de timidité que lui donnait « le défaut de l'oreille » 4. Peut-être, dans une autre situation, les qualités dont il était doué se fussent développées; mais sa naissance, comme son mérite, le reléguait au second rang. Henri IV tient une telle place dans l'histoire, que ceux qui y figurent à côté de lui sont singulièrement effacés.
\ . D'Aubigné.