Lettre du 8 mars L
Lorraine ; en vain avait-on persécuté les magistrats, renforcé la garnison étrangère, enflammé l'imagination du peuple par la prédication la plus passionnée : rien n'arrêtait les progrès des serviteurs du Roi, ni la dissolution du parti ligueur. Brissac fit son traité sans y mettre beaucoup de mystère; plusieurs milliers d'individus étaient dans le secret; des indices certains éclairaient le légat, le duc de Féria et les autres meneurs sur ce qui se passait ; mais il est des événements devenus nécessaires que tout le monde prévoit, dont l'heure est en quelque sorte marquée d'avance, et dont rien n'empêche l'accomplissement. Il faut lire dans l'Estoilele récit de cette nuit décisive du 23 mars 1 o9h . On suit avec anxiété cette ronde d'officiers espagnols qu'une différence de quelques minutes, une dislance de quelques pas, pouvaient rendre fatale. On partage les émotions de ces honnêtes bourgeois sortis de leurs maisons pleins de courage, mais dont la résolution s'évanouit à la moindre alerte : on les voit se rencontrer en silence, s'effrayer de leur propre audace quand ils distinguent sur la poitrine de leur voisin l'écharpe blanche qu'ils portent euxmêmes, cacher ces couleurs proscrites avec une comique terreur, et se réjouir, en grelottant, du froid brouillard qui les protège. Enfin le cri de » Vive le Roi ! » poussé aux barrières, rassure les
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politiques inquiets et réveille les ligueurs. A quatre heures du matin, Henri IV était entré dans Paris par la Porte-Neuve, qui avait vu fuir le dernier des Valois. Brissac l'y attendait avec le prévôt des marchands, Luillier. Quand ce dernier s'avança pour remettre au Roi les clefs de la ville, Brissac lui dit en raillant : « Allons, Monsieur le prévôt, il faut rendre à César ce qui appartient à César. — Le lui rendre, Monsieur, répliqua froidement le prévôt, mais non pas le lui vendre. » Les rieurs ne furent pas du côté de Brissac. Luillier avait raison : les seigneurs, les hommes haut placés se vendaient au Roi; les simples gentilshommes, les bourgeois se donnaient à lui sans faire de marché. Henri cependant fit semblant de ne pas entendre, et, passant son écharpe au cou de Brissac, le salua maréchal de France. Les étrangers surpris ne combattirent pas; un seul corps de garde de lansquenets, ayant refusé de poser les armes, fut taillé en pièces ; le Roi le regretta : il eût voulu que pas une goutte de sang ne fût versée en ce beau jour. Les troupes royales occupèrent la ville sans désordre, sans pillage; on ne fit même pas d'arrestations; seulement une centaine d'individus reçurent l'ordre de quitter Paris. Le Roi ne s'attachait qu'à effacer le souvenir d'une aussi longue lutte; et le sentiment du peuple répondait au sien; car, le soir
même de son entrée, lorsqu'il sortit de Notre- Dame, la foule qui couvrait le parvis et les quais l'accueillit par d'immenses acclamations : il semblait que tout le monde eût oublié ce qui existait la veille et ce qui s'était passé depuis vingt ans.
La soumission de Lyon avait précédé la révolu- soumission de
. . -, -r. . 11 1 r> • *i. • » Lyon et de Rouen.
tion de Pans; celle de Rouen suivit presque imme- Guerre
-, . , i i • < a. , i t» • i -i i . sur les frontières.
diatement; bientôt le Roi eut reconquis la plupart combat
. -, ... i i x n i • de Fontaine-
des grandes villes, la plupart des nommes impor- Française tants de son royaume. Le duc de Lorraine avait AD.jon, îeVon'né-
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fait la paix, Guise sa soumission. Quelques villes R0iunpiacet du Midi tenaient encore pour la Ligue; mais on de ia prmcTsL do peut dire que la guerre civile avait cessé ; c'est la guerre étrangère seule qui continuait en Bretagne et sur les frontières : Mayenne et Mercœur n'étaient plus que les lieutenants de Philippe II. Battu devant Laon, Mayenne gagna la Franche-Comté, où le connétable de Castille venait d'amener une partie de l'armée d'Italie ; les Espagnols de ce côté furent maîtres de la campagne; les efforts de deux braves gentilshommes lorrains, Tremblecourt et d'Haussonville, que Henri IV avait pris à sa solde, ne purent arrêter leurs progrès, et la petite armée de Bourgogne, commandée par Biron, était sérieusement menacée, lorsque survint le Roi. Il se rendait à Lyon, où il promettait depuis plusieurs mois sa visite et où il avait donné rendez-vous à
Montmorency, récemment élevé à la dignité de connétable. Apprenant ce qui se passe à la frontière, il y court, se trouve bientôt en présence des ennemis à Fontaine-Française, les r.ttaque, « à peine armé », avec la plus audacieuse valeur, et « par ce coup hasardeux, les reschasse en leur Comté »' (5 juin 1595). Peu de jours après, le connétable arrivait à Dijon, et, après avoir prêté entre les mains du Roi le serment de son office, il lui remit un placet en faveur de sa nièce, veuve du dernier prince de Gondé2.
Le moment était bien choisi pour recommander cette princesse à la justice et à la bonté de Henri IV ; il est probable que la démarche de Montmorency, homme particulièrement prudent et égoïste, avait été concertée avec le Roi et approuvée par lui.
Naissance du Xous avons raconté la mort mystérieuse du
troisième prince ... , .-, , , , . ,
de condé, second prince de Conde ; nous avons dit quels
Henri II de , , , ,
Bourbon, soupçons s étaient élevés contre Charlotte de la 1588, Trémouille, sa veuve, quel fut à cet égard le sen-
à Saint- Jean- . i tt • ttt 0 , ■
d-Angeiy. timent de Henri 1\ , enfin comment les poursuites
Longue détention . .
de sa mère, intentées à la princesse turent interrompues sur la
Animosité de sa -,-,...
famiiie. déclaration de sa grossesse. Environ six mois après
'1. Henri IV au connétable; seconde lettre du 8 juin 1595. 2. La mère de cette princesse, Jeanne de Montmorency, étai une sœur du connétable.
la mort de son mari, le 1er septembre 1588, elle avait donné le jour à un fils qui reçut le nom de son père et du glorieux chef de sa maison. Malgré les phénomènes d'heureux augure qui, au dire d'un grand historien1, accompagnèrent la naissance de Henri de Bourbon, troisième prince de Gondé, il n'eut d'abord d'autre demeure que la prison où sa mère était détenue, à Saint-Jeand'Angely, sous la garde de Saint-Memme. L'instruction commencée n'avait pas été reprise; les commissaires chargés de la diriger avaient été dispersés par les incidents de la guerre civile, et le parlement de Tours, arrêté par des ordres royaux, n'osait évoquer la cause. L'affaire resta ainsi oubliée pendant plusieurs années : la princesse demeurait captive, ne pouvant obtenir ni un jugement ni sa mise en liberté, assez rudement traitée par tout le monde, et s'adressant en vain à sa famille, aux seigneurs ses voisins, à tous les individus de quelque importance que le hasard amenait de loin en loin dans cette petite ville. Son frère, le duc de Thouars, n'avait pu lui refuser une visite et une promesse d'appui; mais, bien qu'elle le fit stimuler par sa mère, il avait borné l'emploi
I . On remarqua que le tonnerre avait grondé sans que la sérénité du ciel en fût troublée, et coruscaliones lœti ominis visœ. (Thuanus, xc, 6.)
de son autorité à un petit coup d'Etat ecclésiastique: la princesse avait été outrageusement exclue de la cène par les ministres ; Claude de la Trémouille l'y fit admettre, ce qui donna lieu à une vive protestation. Elle put aussi voir au passage son cousin, le duc de Bouillon, un jour qu'il se rendait dans le Midi ; mais elle eut beau lui rappeler cette entrevue, -elle ne reçut que de vagues assurances de secours. Les lettres fort humbles qu'elle écrivait à son oncle Montmorency, au duc d'Épernon, qui résidait tout près d'elle, étaient restées sans résultat1. Parents et grands seigneurs, tous réservaient leur influence pour quelque objet qui les touchât plus directement. Ce fut un étranger, un magistrat, personnage éminent d'ailleurs et homme de bien par excellence, le président J.- A. de Thou2, qui seul s'intéressa à cette cause abandonnée.
En 1589, de Thou se rendait en Allemagne avec Schomberg, chargé d'une mission par le Roi; la position des armées ennemies le força de faire un détour qui le conduisit à Saint-Jean. La princesse captive, ne pouvant ni donner ni de-
'I. Lettres de la princesse à sa mère (Archives du château de Serrent), aux- ducs de Bouillon, d'Épernon et de Montmorency (ms. Conrart). Voyez Pièces et Documents, n°Xïïl. — Protestation du ministre Damours {Véritable discoxirs, publié par M. Halphen, Paris, '1861).