L'Estoile
vier 1596, il alla à la messe pour la première fois. Gomme Pisani ne pouvait pas toujours demeurer avec lui, on lui donna un sous-gouverneur, Nicolas d'Aumale, sieur d'Haucourt ; c'était un gentilhomme huguenot, qui peut-être était déjà attaché à sa personne ou à sa famille ; il est probable que le Roi n'avait pas voulu rompre entièrement le lien qui unissait cet enfant aux anciens amis de ses père et grand-père. Mais, quel que fût le motif de de ce choix, la fermeté bien connue des opinions religieuses du marquis, auquel d'Haucourt était subordonné, semblait une garantie suffisante de la direction catholique qui serait donnée à l'éducation du jeune prince. Restait à lui trouver un précepteur; car le soin de l'instruire n'était dans les attributions ni du gouverneur ni du sous-gouverneur, et ils en eussent été sans doute fort peu capables; Pisani surtout, malgré les emplois qu'il avait remplis, et quoiqu'il dût donner le jour à la reine des beaux esprits, à la « divine Arthénice » l, était d'une remarquable ignorance, au dire de son ami de Thou. Ce fut encore ce dernier qui, dans son zèle affectueux, se chargea de combler cette lacune. Il pensa d'abord à l'érudit le plus célèbre
I . La célèbre marquise de Rambouillet. La femme de Pisani était une Fiesque, Julia Savelli, que Catherine de Médicis lui avait fait épouser.
et le plus fécond de l'époque, à Scaliger1, qui venait récemment de se fixer à Leyde pour occuper a l'Université la chaire de Juste Lipse. La princesse douairière écrivit à Scaliger une lettre pressante, le priant avec vives instances d'accepter les fonctions qu'on lui destinait auprès de son fils; elle s'adressa aussi à Maurice de Nassau pour le supplier de faciliter le retour du grand homme que la Hollande venait d'enlever à la France2. Mais, soit que Scaliger ait répondu par un refus, soit que le Roi ait vu quelque inconvénient à confier cet emploi à un protestant, ces démarches n'eurent pas de suite. De Thou chercha alors le précepteur de Condé dans un petit cercle de magistrats lettrés qui l'entouraient, et désigna Nicolas Lefèvre, conseiller des eaux et forêts.
Fils d'un bourgeois de Montlhéry, Lefèvre avait fait ses classes au collège de la Marche, et s'y était crevé un œil en taillant une plume, puis avait appris le droit dans les célèbres universités d'Italie, d'où il avait rapporté un goût très vif pour l'antiquité. L'étude, mais l'étude la plus variée, car il menait de front la théologie, la jurisprudence, la philo-
1. Joseph-Juste Scaliger, fils de J.-C. Scaliger, ne à Agen en 1540, mort en 1609.
2. Lettres de la princesse de Condé à Scaliger, au comte Maurice. Mss. Conrart.
sophie, les sciences, les lettres et les langues, l'étude, disons-nous, était sa seule joie, sa seule passion; il n'avait jamais voulu se marier, et vivait du modique produit de sa charge, qui lui laissait assez de loisirs pour continuer ses travaux favoris. Tout le temps qu'avait duré la domination des Seize et des Lorrains, il l'avait passé dans une docte et prudente retraite, complètement étranger au monde, et renfermé dans la maison de Pierre Pithou, auquel l'unissaient une parfaite communauté de sentiments et d'habitudes et une fraternelle affection. C'était, pour tout dire, un homme d'un immense savoir, très honnête, très timide, catholique exact et même fervent, quoiqu'il eut toujours détesté la Ligue, et très sincèrement royaliste, quoique incapable de résister aux ennemis du Roi. Quand on lui annonça à quelles nouvelles fonctions il était appelé, il se récria vivement: il fallait quitter son vieil ami , rompre toute l'économie de cette vie si régulièrement et si paisiblement occupée. Cependant, par esprit de soumission, autant que par déférence pour les conseils de de Thou et du premier président de Harlay, il accepta1.
1 . Nie. Fabri vita, par François le Bègue, avocat du Roy en la cour des monnayes. Cette notice précède les opuscules latins de Lefèvre, publiés après sa mort par ce même le Bègue. — Lefèvre fut plus tard précepteur de Louis Xliï, et mourut en I6I2, âgé d'environ soixante-neuf ans.
Tous ces choix étaient fort bons, et malgré les Acquittement
. . , . . -,. , , et abjuration do
origines, les opinions diverses de toutes ces per- ia princesse de
. , . . . 0 Condé (1596).
sonnes qui devaient concourir a une même lin, Son caractère;sa l'éducation du jeune prince suivit d'abord une avecVsani.
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marche assez régulière. Le modeste Letevre se irifluence sur renfermait scrupuleusement dans les attributions du jeUe%r,nce, de son office et s'appliquait à le remplir avec un rare dévouement. M. d'Haucourt était un galant homme, très simple et très réservé, qui se conformait volontiers aux directions de Pisani. Mais la princesse douairière, qui, dans les premiers temps, s'était éloignée de son fils, revint auprès de lui vers la fin de 1596, après son acquittement solennel1 et son abjuration2; aussitôt la lutte commença entre elle et le gouverneur. Invoquant, mais exagérant peut-être les justes droits d'une mère, elle voulait tout régler ellemême, et changeait constamment les ordres qui avaient été donnés par le marquis. Celui-ci était bizarre, impérieux, et défendait avec emportement les prérogatives d'une charge qui lui avait été confiée, non par la princesse, mais par le Roi. Il se plaignait amèrement du peu d'affection que la princesse témoignait pour Henri IV : « Elle ne