‹ Histoire des princes de Condé pendant les 16e et 17e sièclesChapitre 45 sur 131 · Le M mars I397. — L'Estoile. — Recueil N · texte numérisé non relu

Le M mars I397. — L'Estoile. — Recueil N

néanmoins assaisonné d'une admirable douceur. » Enfin, deux ans plus tard, une édition de Martianus Capella paraissait à Leyde1, dédiée avec force éloges au royal enfant, par un enfant à peu près de son âge; ce commentateur précoce n'était autre que l'illustre Hugues Grote, plus connu sous le nom de Grotius. Dès le début de ses études, Grotius avait étonné ses maîtres par sa facilité. Étant venu en France en 1598 avec les ambassadeurs des Provinces-Unies, il avait été présenté à la cour comme un petit prodige, comme « le miracle de la Hollande ». Henri IV lui avait fait don d'une chaîne d'or, avec le titre honorifique de secrétaire du prince de Condé, auprès duquel il avait été admis plusieurs fois. En reconnaissance de ce gracieux

I . Marliani Capellœ satyricon libri, omnes et emendali et notis sive februis Hug. Grotii illustrati. 1599. — Les exemplaires en sont rares, et contiennent deux jolis portraits du prince et de Grotius gravés par Gheyn. Celui de Condé est bien authentique, et avait été fourni par Texeira. Les panégyristes du petit prince n'étaient pas heureux dans le choix de leurs comparaisons. Nous venons de voir Dollé transformant Pisani en phénix. Voici un des distiques que Grotius adressait à Lelèvre avec son Capella; il envoyait sa muse en France, à Saint- Maur, à la cour du prince de Condé :

Huic Faber hoc praestat quod Chiron priscus Achilli Traestitit, aut Magno magnus Aristoteles.

Lefèvre comparé à Aristote, c'est déjà un peu fort, mais au centaure Chiron !

246 LES PRINCES DE COiNDE.

accueil, Grotius, de retour en Hollande, mit en tête de son Capella une préface toute remplie des éloges qu'il avait entendu donner au jeune prince par ses gouverneurs et précepteurs : Et nosmet ipsi vidimus ingenium supra œlatem et erudUionem supra fidern.

Doutes Nous n'insisterons pas sur ces dithyrambes offi-

PiarSnaiasnsïnceL ciels et sur ces louanges de dédicace, dont la ba- Étet'de^opiMon; îialité est proverbiale. On ne saurait y chercher ni une indication sûre ni un reflet de la véritable opinion des contemporains. Il est certain que, lorsque le jeune prince paraissait en public, il y était accueilli avec plus de curiosité que de sympathie. L'acquittement solennel de la princesse n'avait pas convaincu tout le monde de son innocence; le récit de sa liaison avec le page Belcastel, le bruit de l'empoisonnement du feu prince, continuaient de circuler et trouvaient encore du crédit; d'autres prétendaient que son fils était né treize mois après la mort de son mari, ce qui détruisait la fable du page; mais la calomnie ne discerne pas. Certains symptômes trahissaient la disposition malveillante des esprits. Un distillateur grec qui fréquentait la maison de Pisani s'était adressé à des barbiers pour se procurer du sang humain. Aussitôt le bruit se répandit dans Paris que, le petit prince étant fort malade, on faisait tuer des jeunes enfants afin

de le baigner dans leur sang encore tiède et de le guérir par cet atroce remède. C'était un vieux conte dont on s'était déjà servi quand on voulait animer le peuple contre François II ; mais cette rumeur prit assez de consistance pour motiver deux lettres de Henri IV, une à Sully, et une à Biron (6 et 10 juin 1599).

Le Roi donnait des ordres très sévères pour Divorce et

second mariage

mettre un terme à ces menées ; car on peut donner de Henri iv.

, Changement

ce nom à des bruits périodiquement renouvelés et dans ia situation

. i-i du jeune prince.

systématiquement propages, luais, maigre la protection et les honneurs dont il entourait son neveu, peut-être n'était-il pas encore définitivement fixé sur le sort qu'il assurerait à cet enfant. Il venait de recueillir le fruit de cette politique conciliante qu'il savait si bien associer à l'énergie dans l'action; il avait achevé la première partie de son œuvre. Dans une même année (1598), il avait terminé la guerre civile comme la guerre étrangère, et il avait détruit le germe des troubles en établissant, en réglant la liberté de conscience : au printemps, il avait reçu la soumission de Mercœur et signé l'édit de Nantes; au mois de juin, il concluait la paix de Vervins avec l'Espagne et la Savoie. Il lui restait à consolider l'édifice, à relever les finances, à fermer les plaies ouvertes par la guerre, plus tard à rendre à la France le rang qu'elle devait occuper

dans le monde. Or. en recommençant en quelque sorte cette nouvelle carrière, une certaine inquiétude devait le saisir, lorsqu'il songeait que sa mort pouvait tout perdre, que la succession pouvait être contestée, et que, malgré des actes publics, des déclarations solennelles, tous les doutes qui planaient sur la naissance de son héritier naturel n'avaient pas été dissipés. D'ailleurs, il n'avait guère d'affection pour cet enfant : la reconnaissance de ses droits avait été surtout pour lui un expédient politique, sur lequel il lui aurait peu coûté de revenir. On a raconté qu'au commencement de 1599, lorsqu'il envoya Sillery comme ambassadeur extraordinaire à Rome pour conclure la négociation relative à son divorce, il l'autorisa par des instructions secrètes à déclarer au pape que le petit prince était bâtard, et que nul de son sang ne le reconnaîtrait jamais pour roi. Aucune trace certaine de ces instructions n'est venue jusqu'à nous ; mais la pensée intime du Roi perce peut-être dans une lettre fort courte où il annonçait à Sillery la mission qu'il lui confiait : 11 importait, disait-il, « qu'il pût avoir des héritiers et donner à ses peuples des princes sous lesquels ils pussent vivre en quelque repos ». Quel que fût à cet égard le sentiment véritable de Henri IV, cette longue et importante négociation s'acheva sans qu'il fût question deCondé, au moins

publiquement. La mort de Gabrielle (d 0 avril \ 599) avait fait disparaître le dernier obstacle qui entravait le divorce ; la reine Marguerite y donna son consentement, et le contrat de mariage du Roi avec Marie de Médicis fut signé très peu après.

Bien que cet événement dût changer les des- Mort de pisani tinées du jeune prince, il conservait cependant n es°t remplaça jusqu'à la naissance d'un Dauphin le rang et les a honneurs qui lui avaient été accordés. Pisani continuait de remplir ses fonctions auprès de lui avec la même vigilance, lorsque la mort le frappa (octobre 1599). Une épidémie violente venait d'éclater à Paris. On avait en toute hâte conduit le jeune prince à Saint-Maur-des-Fossés, ancienne abbaye sécularisée, en 1533, par l'évêque de Paris, du Bellay, puis vendue par lui en 4 563 à Catherine de Médicis. et tout récemment acquise par la princesse douairière1. Situé sur les bords de la Marne, dans une contrée riante, un peu au delà du bois de Yincennes, le château de Saint-Maur, rebâti dans les dernières années par Philibert Delorme, devait rester une des résidences favorites

I . En 1612, cette princesse céda ce domaine à son fils avec quelques autres terres, sous la condition d'acquitter ses dettes, et avec quelques autres réserves. — Comptes et titres divers, dossier de Saint-Maur. Archives de Condë. — Gallia Christiana. — Debtes et créances de Catherine de Médicis, publiées par l'abbé Chevalier; Paris, Techener, 1862.

des Condé, et fut fort agrandi plus tard. Mais déjà ce séjour était renommé pour la pureté de l'air qu'on y respirait, et semblait devoir être exempt de la contagion, qui cependant vint chercher Pisani dans cette retraite. Le Roi était à Fontainebleau ; informé de ce funeste accident par une lettre de Madame la Princesse, il s'empressa de mander le connétable, afin qu'il l'aidât à trouver un nouveau gouverneur pour leur commun neveu. « charge, ajoutait-il, que je ne tiens pas pour une des moins considérables de mon royaume1. » Mais le ehoix qui fut fait ne répondit pas à ce que l'on devait attendre d'un pareil langage : l'emploi fut donné au comte de Belin-.

C'était un ancien ligueur. En 1591, les chefs de l'Union lui avaient confié le poste important de gouverneur de Paris. Il y était commode à Mayenne, qui le traitait sans façon, mais qui croyait pouvoir compter sur lui, lorsque, après la conversion du Roi, Belin prit une autre attitude. On l'entendait faire l'éloge du Béarnais, et se louer des bontés qu'il avait reçues de lui, étant son prisonnier, lors de la bataille d'Arqués. Ces propos furent rapportés aux chefs ligueurs, et, au commencement de janvier 1594, le bruit se

4. Le roi au connétable. Fontainebleau, 10 octobre 1599. 2. Jean-François de Faudoas, comte de Belin par alliance.

répandit que le duc de Féria exigeait l'expulsion de Belin : ce dernier était persécuté, disait-on, pour avoir déclaré qu'il ne se ferait jamais Espagnol et resterait toujours Français. Le parlement s'émut de cette rumeur, et fit auprès de Mayenne plusieurs démarches fort honorables pour Belin, mais sans rien obtenir que de vagues déclarations. Enfin le comte fut chassé de Paris, et en sortit le 17 janvier 159/i, fort relevé dans l'opinion par cette disgrâce et par le motif qu'on lui attribuait. Depuis, il avait rendu des services au Roi pour la reddition de Paris, et ce fut sans doute pour l'en récompenser, qu'à la mort de Pisani le choix de Henri IV tomba sur lui. Néanmoins cette nomination causa un vif étonnement : Belin n'avait jamais passé ni pour brave ni pour loyal, et tout récemment (1596) il avait capitulé dans Ardres avec une promptitude qui avait été sévèrement jugée. Quelques personnes en firent l'observation au Roi, qui répondit : « Quand j'ai voulu faire un roi de mon neveu, je lui ai donné Pisani ; quand j'ai voulu en faire un sujet, je lui ai donné Belin. » Il était impossible de faire un plus bel éloge de Pisani ; mais la comparaison n'avait rien de flatteur pour Belin, et la pensée n'était guère bienveillante pour Condé.

Le nouveau gouverneur se montra plus facile

que son austère et inflexible prédécesseur; il s'entendit surtout fort bien avec la princesse, qui put désormais tout régenter à son gré dans la maison. L'accord se fit aux dépens du sousgouverneur d'Haucourt, qui cessa d'être écouté et soutenu, comme il l'avait été jusqu'alors. Habitué à recevoir de la princesse un traitement si distingué qu'on avait cru à un mariage secret, ce dernier se plaignit un peu d'un refroidissement si soudain1. Pourtant le joug de Belin était léger : d'Haucourt se soumit et garda sa place. En somme, la paix régna dans cet intérieur; mais ce qui convenait à la mère fut très nuisible au fils : la rudesse de Pisani avait moins d'inconvénients que la complaisance de son successeur; le caractère et les habitudes de l'élève se ressentirent toujours de ce funeste changement. L'éducation cependant s'acheva sans autre incident, mais ne put recevoir ce complément, indispensable alors et toujours utile, qu'on appelle les premières armes. La France jouissait d'une paix profonde, et nulle occasion ne se présentait où Gondé pût être initié au métier de la guerre. Quand il fut sorti de l'adolescence, le Roi le retint habituellement

1. La princesse de Condé à M. d'Haucourt; deux lettres sans date, mais postérieures à la nomination de Belin. Bibliothèque del'Arsenal. — Voyez Pièces et Documents, n° XVI.

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auprès de sa personne, moins par amitié que pour le soustraire à d'autres influences : Henri IV mettait une application constante à enlever aux ambitieux tout moyen de reformer des partis clans l'État. La princesse douairière, bien que d'humeur assez accommodante, assurait-on, pour les caprices amoureux du Roi, continuait d'être fort mal en cour. Brouillée avec madame de Verneuil, elle avait espéré relever sa fortune par le crédit naissant d'une autre favorite, sa cousine, Jacqueline de Bueil, qu'elle-même avait élevée, et qui avait supplanté un moment l'orgueilleuse marquise; mais la nouvelle comtesse de Moret n'accorda pas à son ancienne protectrice l'appui que celle-ci avait assez humblement sollicité : une hostilité éclatante succéda aux relations de dépendance ou d'amitié, et Henri IV, toujours faible avec ses maîtresses, toujours rempli d'ailleurs des mêmes préventions, saisit cette occasion pour défendre à la princesse de paraître devant lui ou devant la Reine. Gondé reçut la pénible mission de signifier à sa mère cette espèce d'exil1.

Il passa ainsi les premières années de sa jeunesse inoccupé, essuyant de fréquents dégoûts, sans amis, sans parents affectueux. La monotonie

1 . La princesse de Condé à la comtesse de Moret et à son fds. Bibl. de l'Arsenal. — Voyez Pièces et Documents, n° XVII.

de son existence n'était interrompue que par les cérémonies où son rang l'appelait et par les fêtes de la cour : il figura souvent dans les ballets, fort à la mode alors, qui se dansaient devant le Roi. C'était un jeune homme de moyenne taille, fortement constitué, et d'une figure régulière, quoique un peu maussade. Grâce à l'assiduité et à la persévérance de Lefèvre, il avait acquis un fonds d'instruction assez solide : il savait assez bien la langue latine, la géographie, un peu de mathématiques; il écrivait correctement le français, et le parlait avec facilité quand il pouvait surmonter un certain embarras naturel; mais il n'avait rien de ce qui pouvait le faire briller dans une cour où la galanterie était arrivée aux dernières limites de la licence. Il n'était pas riche, il était timide, gauche et nullement galant. Cependant on remarqua un trait qui indiquait de la fierté et du courage. Il n'avait pas dix-neuf ans, que, blessé de quelques paroles échappées au duc de Nevers, il le fit appeler. Nevers alla au rendez vous, et peu s'en fallut qu'ils n'en vinssent aux prises, lorsque le Roi informé les envoya séparer et les « accorda » après leur avoir adressé une verte réprimande (k février 1607) i.

1 .L'Estoile. L'année suivante, le Roi dut « Tagcorder » aussi avec le prince de Joinville. (Henri IV à Sully, 25 octobre 1608.)

Vers le même temps parut à la cour une jeune Présentation femme dont la beauté précoce fut admirée de ïontmorency6 tous et particulièrement remarquée par Henri IV. ^CS P" C'était la dernière fille du connétable, Charlotte- ^Zil^ Marguerite de Montmorency; elle avait alors quinze pe\Ta^mp?erree ans1. Comme elle avait perdu sa mère, elle était conduite par sa tante, Madame d'Angoulême. Elle fut aussitôt entourée d'hommages, et, dans cette foule d'adorateurs, elle distingua, assure-t-on, le hardi et brillant Bassompierre. Du moins leur mariage semblait-il arrêté : le Roi y avait consenti, et voulait même donner au marié, comme cadeau de noce, la charge de premier gentilhomme de sa chambre. Mais le duc de Bouillon, titulaire de cette charge, trouva fort mauvais que le Roi voulût en disposer sans son agrément; irrité d'avoir appris par la voix publique le mariage de sa nièce Mademoiselle de Montmorency, il cachait mal son dépit : « J'y brûlerai mes livres, disait-il, mais Bassompierre n'aura ni ma charge ni ma nièce. » Feignant d'ignorer tout ce qui se projetait, il se mit à parler au Roi de Monsieur le Prince, auquel l'unissaient les liens delà parenté, lui fit remarquer qu'il était en âge d'être établi, que pour bien des raisons on ne pouvait songer à lui donner la

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