‹ Histoire des princes de Condé pendant les 16e et 17e sièclesChapitre 57 sur 131 · Poème de Virey · texte numérisé non relu

Poème de Virey

on savait à Paris que le Roi voulait envoyer en Belgique un grand personnage de sa cour, qui pût à la fois et soutenir avec autorité sa réclamation auprès des archiducs, et traiter directement avec le prince de Gondé. Les amis de ce dernier, et même les parents de la princesse, auraient désiré que cette mission fut donnée au duc de Bouillon, qui possédait la confiance des deux époux ; mais le Roi ne voulut pas entendre parler de ce choix et parut songer au président Jeannin. A ce nom, les amis du prince jetèrent les hauts cris : c'était le président Jeannin qui avait été chercher le maréchal de Biron ! Henri IV n'insista pas et désigna le marquis de Cœuvres % qu'il fit partir aussitôt. C'était un homme d'un caractère énergique et peu scrupuleux, grand favori du Roi, qui aimait surtout en lui le frère de celle qu'il regrettait toujours, la charmante Gabrielle. Cœuvres avait aussi été très lié avec Gondé, qui s'était empressé de lui écrire, comme à un de ses plus sûrs amis, après son retour de Cologne2; mais il semblait avoir complètement oublié ses anciennes relations avec le prince, et, pendant son séjour à Bruxelles, il ne témoigna qu'un dévouement aveugle, absolu,

\ . François-Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, plus tard maréchal de France, né en 1o73 , mort en 1670. 2. Lettres de Malherbe.

aux volontés et à la passion de Henri IV, Tout d'abord, il renouvela la déclaration récemment faite par ce monarque, puis il ajouta, non sans causer aux Flamands une vive surprise et un certain mécontentement, que, si Monsieur le Prince ne voulait se soumettre, le Roi entendait qu'on le fît immédiatement sortir de Flandre, tandis que la princesse serait renvoyée à son père ; c'est sous cette condition, prétendait-il, que Monsieur le Prince avait été rappelé à Bruxelles, ce que l'archiduc niait absolument. Le prince d'Orange voulut intervenir alors pour faire accepter une transaction : après s'être assuré du consentement de son beau-frère, il demanda que le Roi voulut bien désigner, en Italie ou en Allemagne, une ville où Condé devrait se retirer, et où il recevrait les arrérages de sa pension. Cœuvres refusa de transmettre cette proposition au Roi; on la lui fit alors présenter par Pecquius, ambassadeur de Flandre à Paris.

Henri IV donna audience à cet envoyé le 3 fé- Démarches vrier. Il commença par déclarer qu'il n'accorderait et indirectes du

, . . . -, ,.. . Roi

a son neveu ni pension ni pardon, tant qu il serait pour émouvoir et

, n t-< r» • • i , 1 • intimider

hors de r rance. Puis il essaya, a plusieurs reprises, ia cour

cIg Bruxelles

de prouver que l'archiduc avait promis d'expulser le prince fugitif, s'il ne se soumettait pas. Mais Pecquius vit le piège, et toute l'adresse du Roi ne

put « l'attirer dans ses filets, ni l'amener à quelque confession de promesse ». Changeant alors de terrain, le Roi se plaignit amèrement de la conduite du gouvernement et des agents espagnols, qui se permettaient les propos les plus injurieux contre lui, et ne cessaient de donner à Condé, non seulement des encouragements, mais des subsides en argent. Enfin, après quelques allusions à de prétendues manœuvres qui auraient eu pour but de soulever les huguenots, il congédia Pecquius en tâchant de lui faire sentir que les menées de l'Espagne pourraient bien attirer quelque gros orage sur les paisibles archiducs1.

Aucun moyen n'était négligé pour intimider ou émouvoir la petite cour de Bruxelles et son ambassadeur à Paris. Après que le Roi avait parlé, menacé, il envoyait le connétable, qui venait en pleurant conter à Pecquius que Monsieur le Prince maltraitait sa fille et « la rabrouoit de ce qu'elle ne caraissoit pas assez Spinola »; que Rochefort, « entrant dans la chambre de la princesse, où estoit aussy celle d'Orange, avoit tiré en leur présence et à leur grand effroy des coups de pistoletz, dont il va garny en ses poches, disant que c'estoit pour

<l. Pecquius à l'archiduc Albert, 4 février 1(31^. Archives de Belgique. — Pièces et Documents. n° XJX.

quiconque vouloil du mal à son maistre n1. Aux lamentations de Montmorency succédaient celles de Mme d'Angoulême, les exhortations des ministres du Roi, et celles, moins attendues, de son confesseur, car le père Gotton lui-même vint, non sans quelque embarras et sans bien s'expliquer, supplier Pecquius de s'entremettre et d'adoucir les choses pour le bien de la chrétienté 2. Le pape aussi était vivement pressé de hâter le retour en France de Gondé et de sa femme, s'il voulait maintenir la paix du monde 3.

Malgré le nombre et l'activité de ces démar- Mission secrète

du marquis

ches, Henri IV se faisait sans doute peu d'illusions do oeuvres-, n

^ doit enlever la

sur le succès qui les attendait ; il semble même princesse que la mission officielle de Gœuvres n'eut d'autre objet que d'en couvrir une autre, secrète et plus sérieuse, celle d'enlever la princesse de Gondé. On croyait être assuré à Paris que Charlotte de Montmorency ferait peu de résistance ; les intrigues de tout genre, qui avaient pour objet de la détacher de plus en plus de son mari, avaient continue.

1. Pecquius à l'archiduc Albert, \0 février '1610. Archives de Belgique. — Pièces et Documents,, n° XIX.

2. Don Innigo de Cardenas au roi d'Espagne, 27 janvier 1610. Papiers de Simancas.

3. Papiers de Simancas, et aussi Correspondance de Pecquius, passim.

Mm- de Berny, éloignée par la vigilance du prince, ne pouvait plus guère visiter la princesse; mais les deux femmes qui ne l'avaient pas quittée depuis le départ de Muret avaient été gagnées1. Un secrétaire du connétable, nommé Girard, allait et venait sans cesse entre Paris, Chantilly et Bruxelles, portant des lettres, des avis, des instructions. Le Roi était l'âme de ces manœuvres; toute la famille de la princesse en était complice. Celle-ci se fatiguait chaque jour davantage de la triste vie qu'elle menait à Bruxelles, où aucun plaisir, aucune distraction ne venait rompre la monotonie d'une étroite surveillance. Isolée, séparée des siens, de sa tante, Mme d'Angoulème, qui avait été pour elle comme une seconde mère et dont elle reconnaissait les soins par une tendre affection, elle regrettait sa patrie, sa famille, le beau séjour de Chantilly, et cette brillante cour de France, où elle n'avait paru qu'un moment. Elle hésitait encore, retenue par les liens du devoir et de l'honneur, mais déjà ébranlée et assez disposée à se laisser forcer la main. virey découvre Une lettre de Paris vint donner l'éveil aux ser-

les proicts •

de cœuvres, et viteurs de Monsieur le Prince : sur un avis donné par

\ . « Asseures Chasteauvert et Filipote que je ne les abandonne point. » Henri IV à M. dePreaulx (fin de février 1610). Cf. Mémoires de Fontenay-Mareuil ; Bentivoglio, Relazione délia fuga del principe i/i Coude, etc.

de Thou, avec tous les ménagements que lui com- s-entendavec mandaient sa position et son caractère, Harlay de Sdéjoior.PA™rteS Beaumont écrivit à Virey qu'un pèlerinage projeté ^mlTfàtno.aux environs de Bruxelles pour la Chandeleur devait servir d'occasion à l'enlèvement. Le pèlerinage fut contremandé, et Virey redoubla de vigilance. Son cœur cependant était rempli d'inquiétude et de douleur : on lui avait dit que sa femme avait été arrêtée, conduite à la Conciergerie, et confondue avec les filles de mauvaise vie; on ajoutait que son fils, âgé de neuf ans. avait été aussi jeté en prison. On trouvait ainsi moyen d'aggraver encore la conduite déjà fort dure et injuste du Roi : la femme de Virey n'avait pas été menée à la Conciergerie, mais donnée en garde au grand prévôt de l'hôtel, puis envoyée à Chàlons, chez son père, qui dut répondre d'elle ; son fils avait été remis à un de ses amis, Dollé, qui s'était chargé de le garder chez lui. Ces rigueurs ne faisaient que redoubler l'activité de l'honnête et courageux secrétaire : il épiait avec soin les démarches de Girard, et se tenait sans cesse aux aguets. Bientôt un des agents qu'il avait dû recruter pour l'assister dans cette surveillance, un sieur de Vallobre, gentilhomme avignonnais fixé à Bruxelles, ancien page du connétable, véritable coupe-jarret qui avait dû quitter la France pour se soustraire à des poursuites judiciaires,

l'informa que le marquis de Gœuvres venait de le prendre à son service ; les renseignements que le marquis lui avait demandés sur le pays, sur la ville, les instructions qu'il lui avait données ne permettaient pas de douter qu'un coup de main ne se préparât. Spinola seul fut averti par Virey, et, d'après ses conseils, Vallobre s'engagea de plus en plus avec Cœuvres. On apprit qu'un trou devait être percé dans les murailles de la ville, qu'on enrôlait des hommes, qu'on cherchait des chevaux, enfin que des intelligences avaient été pratiquées jusque parmi les gardes des archiducs. Vardes, gouverneur de la Capelle, venait d'arriver à Bruxelles avec un lieutenant de la compagnie du duc de Vendôme : il était appelé, disait-il, par des affaires particulières ; mais on tenait pour certain qu'il avait mission de conduire la princesse dans son gouvernement1. Le péril devenait imminent; il fallut prévenir l'archiduc. Quant à Gondé, pour éviter un éclat, on ne lui fit qu'une demi-révélation : on se borna à lui donner d'assez vagues inquiétudes, afin de l'amener à demander que sa femme vînt habiter le palais archiducal ; ce qui fut facilement accordé, comme on en était convenu.

1. Poème de Virey. — Pecquius à l'archiduc, 18 février 1G10. Archives de Belgique. — Pièces et Documents, n°XIX

Celait déranger toutes les combinaisons de l'ambassadeur de France ; mais il n'avait pas de prétextes pour s'y opposer : il ne put chercher qu'à retarder ce changement de résidence et à gagner du temps pour achever ses préparatifs. Voici l'expédient auquel il eut recours : les femmes de la princesse étaient à sa discrétion ; elles donnèrent à leur maîtresse l'idée de faire à Spinola la demande en apparence la plus naturelle du monde et qu'on ne soupçonnait pas le galant marquis de pouvoir lui refuser: elle pria Spinola de lui donner ce qu'on appelait « les violons », c'est-à-dire un bal dans le lieu même qu'elle habitait. Un délai de quelques jours serait sans doute nécessaire pour organiser cette fête ; il faudrait donc prolonger d'autant le séjour de la princesse à l'hôtel d'Orange ; car les divertissements de cette sorte n'étaient pas permis par l'étiquette du palais archiducal. Spinola vit le piège, et trouva des prétextes pour refuser. Gœuvres se décida alors à brusquer l'entreprise : le 14 février étant le jour fixé pour l'entrée de la princesse au palais, il fit ses dispositions pour l'enlever dans la nuit du 13 au 14. Spinola en fut informé quelques heures auparavant, et, cette fois, il fallut bien tout dire à Condé. Comme on s'y attendait, il ne put maîtriser son émotion : non content de demander une garde à l'archiduc, il

remplit le palais de ses plaintes, et courut la ville hors de lui, implorant l'assistance de tout venant. Le prince d'Orange, non moins exaspéré, convoqua ses amis en armes, et voulait « tout prendre et tout tuer ». La nuit commençait; les gens de guerre s'appelaient à haute voix ; des piquets de cavalerie parcouraient les rues, précédés par des torches ; autour du palais et de l'hôtel d'Orange on plaçait des postes, on allumait des feux; tout Bruxelles était en émoi, et l'on disait déjà que le roi de France était aux portes.

sommation m Le marquis de Cœuvres, assure-t-on, n'eut que

forme adressée à

condé par le temps de se sauver de 1 appartement de la prin-

l'ambassadeur de . , . . , . .

France. cesse, ou il s était déjà introduit. Mais, comme on n'avait pu saisir aucune preuve de la tentative qu'il préparait, il résolut de tout nier, et il était homme à faire bonne contenance. Dès le lendemain, il se présenta chez l'archiduc pour se plaindre de l'affront qui avait été fait la veille au Roi, son maître, et des calomnies qu'on avait répandues contre lui. L'archiduc répondit, avec beaucoup de modération, qu'il n'avait ajouté aucune foi aux bruits que l'on avait propagés, mais qu'il n'avait pu refuser une garde aux sollicitations pressantes de Condé. Du palais, l'ambassadeur se rendit à l'hôtel d'Orange, pour y accomplir l'acte qui devait ter-

miner sa mission. Là, avec beaucoup de solennité, accompagné du sieur de Berny, résident pour le service du Roi près Leurs Altesses de Flandre, du sieur de Preaulx, conseiller au Parlement, et de Manicamp, gouverneur de la Fère, il adressa au prince de Gondé une sommation en forme, le déclarant coupable de lèse-majesté s'il ne se soumettait immédiatement au Roi, et il se retira, lui laissant un procès- verbal de cette sommation. Le prince prit aussitôt la plume pour répondre: il était toujours prêt, disait-il, à se rendre aux ordres du Roi dès qu'on lui donnerait les sûretés dont il avait besoin pour son honneur, ajoutant qu'il était incapable de jamais rien entreprendre contre le service de Sa Majesté. Cette déclaration fut rédigée dans la forme authentique par un notaire, qui alla la porter à l'ambassadeur. Gœuvres, distrait, la reçoit sans rien dire, puis y jette les yeux, court aussitôt après le notaire, et le force à la reprendre, en le menaçant de son épée. Acte fut dressé de ce refus 1 .

A la suite de cette scène, Gondé craignit ou fei- condé

•■',. „ .. , . S2 décide aquilter

gnit de craindre que le séjour de Bruxelles ne lui Bruxelles.

, Il confie sa femme

offrît plus de sécurité et qu il y fut trop expose aux aux archiducs.

, . »'■• r< • part déguisé

conséquences delà colère du Roi; déjà virey et bi- ie -21 févner, et

1 . « Constitué par-devant nous, Michel Xourrisseur, notaire et tabellion, etc. » Copie du temps. Archives de Condé.

arrive à Milan rard en étaient venus aux mains, et le maître d'hôtel

le 31 mars.

du prince, appelé Charbonne, acheté ou effrayé, l'avait quitté pour rentrer en France. D'ailleurs, la situation de Condé à la cour des archiducs devenait presque ridicule, depuis le scandale causé par la tentative d'enlèvement : beaucoup de gens, à tort sans doute, soupçonnaient sa femme d'en avoir été complice. Il se décida à partir, laissant la princesse sous la garde des archiducs, qui lui jurèrent qu'elle ne quitterait pas leur palais sans qu'il y eut consenti. Ce point réglé, il fallait choisir le lieu de sa nouvelle retraite : l'Angleterre et la Hollande lui étaient fermées par leur intime alliance avec Henri IV; l'Allemagne n'offrait pas une protection très sûre ; restaient les États du roi d'Espagne : le séjour de Madrid paraissant trop compromettant, il se décida pour Milan. On ne pouvait attendre que l'autorisation de Philippe III parvînt à Bruxelles ; mais le ton des lettres reçues de Madrid, l'attitude prise à Paris par l'ambassadeur du roi catholique, et à Bruxelles par les ministres espagnols, ne permettaient pas de douter que ce consentement ne fût accordé avec empressement. Il fut résolu que le voyage se ferait avec tout le secret possible: l'archiduc, Spinola et le comte d'Anovar, qui avait été spécialement accrédité auprès de Condé par le roi d'Espagne, furent seuls

mis dans la confidence. La suite du prince devait se composer de trois personnes, Rochefort, Virey et un des officiers de Spinola, nommé Fritima, qui avait beaucoup voyagé, parlait plusieurs langues et devait servir de guide et d'interprète. Gondé eût bien voulu emmener aussi son capitaine des chasses, appelé Toiras, homme intrépide, robuste, infatigable, qu'il connaissait depuis son enfance (il avait été son page), et qui l'avait rejoint avec beaucoup de résolution pendant sa fuite de France; mais, une vive mésintelligence ayant éclaté entre lui et Rochefort, qui ne pouvait être sacrifié après les preuves de dévouement qu'il avait données, Toiras dut être éloigné et fut envoyé en France par le prince, sous un prétexte quelconque. La faveur que lui témoigna Henri IV dans les derniers mois de sa vie a fait supposer qu'il était à Bruxelles l'espion du roi. Mais il est permis de penser qu'il dut les bonnes grâces de ce monarque à ses qualités militaires déjà éprouvées (il avait fait la guerre en Hollande), et qui lui valurent plus tard le bâton de maréchal1, peut-être aussi à sa grande intelligence de la chasse; car Henri IV passait parmi ses contemporains, non seulement pour le plus grand

\. J. du Caylard de Saint-Bonnet, seigneur de Toiras, né en 4585, fut fait maréchal de France en 1630, et mourut en 1636.

roi, mais aussi pour le premier veneur du monde1.

Toutes ces résolutions furent prises assez promptement. Le 21 février, Gondé sortit secrètement du palais, et s'en fut dans une maison particulière, où s'achevèrent les derniers préparatifs du départ. Dans la nuit, il quitta Bruxelles avec ses trois compagnons, habillés comme lui à la wallonne ; une neige abondante, dont les flocons épais couvraient la trace des chevaux, favorisait leur fuite. Le voyage fut long et pénible ; la saison était rude, les journées grandes, les gîtes mauvais ; tout se passa pourtant sans encombre ; l'incognito fut toujours bien gardé. Une seule fois, au milieu des Alpes, le prince fut reconnu par un négociant hollandais que le bouillant Virey voulait jeter au fond d'un précipice. Cet incident n'eut pas d'autre suite,

\ . Sully arrivant en Angleterre comme ambassadeur extraordinaire après la mort d'Elisabeth, Jacques Ier lui envoya aussitôt la moitié d'un cerf, le premier qu'il eût encore pris à courre depuis son avènement au trône, « jugeant bien, écrivait Sully à Henri IV, que Vostre Majesté estoit le roy des veneurs, puisque la seule présence de celuy qui la représentoit en ce royaume lui avoit causé cette heureuse prise » ; et le lendemain , à la première audience, Jacques Ier, revenant sur la prise du cerf, disait, raconte Sully, « qu'il ne l'avoit pas attribuée à moi, M. de Rosny, mauvais chasseur, mais comme à l'ambassadeur du plus grand roy et du plus grand veneur du monde ».

A propos du goût de Henri IV pour la chasse , voici une

et, le 31 mars, Condé entra dans le château de Milan.

11 y reçut un accueil dont la solennité et l'éclat Attitude prise

^ ' par l'Espagne vis-

étaient évidemment calculés. En effet, le gouverne- à-vis de Henri iv

et de CunJé.

ment espagnol, qui d'abord avait paru décidé à garder, vis-à-vis de Henri IV, au moins les apparences de dispositions modérées et conciliantes, avait modifié ses premières résolutions. Le 13 février, le Conseil d'État de Madrid avait longuement délibéré sur les affaires du prince de Condé. Trompé par les rapports passionnés de l'ambassadeur don Innigo de Cardenas, évoquant le souvenir du connétable de Bourbon, espérant contre toute vraisemblance que les huguenots, que Montmorency lui-même, épouseraient la cause du prince fugitif, trouvant à propos de donner des inquiétudes et des embarras au roi de France, qui ne s'était jamais interdit de créer mille difficultés à l'Espagne,

anecdote qui fait bien ressortir les contrastes et les singularités de cette époque. Au plus fort de la guerre civile, au mois d'avril. 4 592 , le Roi, objet de tant de haines, eut l'idée, ses veneurs lui manquant, de s'adresser à un de ses ennemis pour le prier de venir chasser avec lui, et il écrivit à un ligueur, M. de Vitry : « La présente receue, ne fais faulte me venir trouver pour courir le cerf, parce que la plupart de mes gens sont malades. » Cette lettre, ajoute un récit contemporain, fut montrée « à M. de Guise, qui le licencia d'y aller, parce que le Béarnais est bon chasseur », et Vitry s'en fut a Trye avec ses chiens.

le conseil avait insisté pour que l'on fît avorter toute tentative d'accommodement entre Henri IV et son neveu , pour que ce dernier fût retiré de Flandre, conduit à Milan, enfin sérieusement assisté par Sa Majesté catholique. Si le roi de France, ajoutait le conseil , voulait faire la guerre pour une cause aussi injuste, tout le monde, ses sujets même, seraient contre lui, et sa perte serait certaine \ Les ordres furent expédiés partout conformément à ces conclusions. Le comte de Fuentes, gouverneur du Milanais, venait de les recevoir, lorsque Gondé arriva dans son gouvernement.

Les premières nouvelles que ce prince reçut de Flandres lui apprirent que le marquis de Cœuvres était parti de Bruxelles presque en même temps que lui. Henri IV avait témoigné à son complaisant ambassadeur très peu de satisfaction de sa conduite, et l'avait même, assurait-on, « traité de sot » à son retour; nimirum, ajoutait un observateur, peu bienveillant il est vrai 2, quia raptus Helenœ non successit. En effet, la réalité du projet d'enlèvement n'était pas mise en doute; Brûlart de Berny n'en faisait pas mystère, quoiqu'il pré-

\. Papiers de Simancas. — Pièces et Documents, n° XX. 2. Pecquius. Lettre du 1er mars 1610 au secrétaire Praets. Archives de Belgique. — Pièces et Documents, n° XIX.

aux archiducs.

tendît n'y avoir été pour rien *, et l'on avait découvert que, dès la veille, la suivante de la princesse avait porté à l'ambassade de France les habits de sa maîtresse 2. Mais le mauvais succès de cette tentative ne découragea pas Henri IV : à peine avait-elle échoué, qu'il mit d'autres ressorts en œuvre, et que le docile connétable recommença ses instances auprès des archiducs.

D'abord Montmorency se plaignit de la façon Le connétable dont sa fille était traitée dans le palais : on lui avait r c ^sslon retiré les deux femmes qu'elle avait amenées de Répond' France, et on lui avait imposé la sœur de Kermann (le maître d'hôtel du prince d'Orange) , dont les services lui étaient odieux ; enfin elle était forcée de subir les visites de Spinola, « le Génois, comme l'appeloitle connétable par manière de desdaing », ce qui n'était « bienséant » et donnait lieu à mille propos. Les archiducs répondirent que « ny le marquis ny autre quelconque n'auroient ny accès ny hantise auprès de la princesse ». Ils consentirent à éloigner la sœur de Kermann, mais refusèrent de rappeler les deux Françaises : on avait en main la preuve de leur infidélité. Alors M,ne d'An-

1. Pecquius à l'archiduc, 10 mars 1 610. Archives de Belgique. — Pièces et Documents, n° XIX.

2. Les archiducs à Pecquius, 28 février 1610. Ibidem. — Pièces et Documents, n° XIX.

goulême proposa d'envoyer de Paris des demoiselles d'honneur qui pussent tenir compagnie à sa nièce. Nouveau refus : Leurs Altesses de Flandre, se doutant que le Roi aurait quelque part dans les choix de Mme d'Angoulême, trouvèrent dans l'étiquette de leur palais un prétexte pour rejeter aussi cette demande 1. Sur le fond même, sur la prétendue captivité de la princesse, les sollicitations n'étaient pas moins vives : le connétable ne cessait de presser les archiducs et leur ambassadeur de ses réclamations écrites ou verbales. Cependant le. rusé vieillard se comportait dans cette affaire comme jadis dans les guerres civiles, et, tandis qu'il renouvelait ses doléances publiques sur le malheur de sa fille, il disait tout bas à Pecquius qu'il aimait mieux la savoir chez l'Infante que de la voir dans sa propre maison - ; un autre jour, il avouait à don Innigo de Cardeîïas que son honneur était sauf si le roi d'Espagne maintenait la réputation de ses aïeux3. Henri IV, non moins fin que Montmorency, avait vu clair dans son double jeu,

'1 . Lettres de Pecquius du 23 février, des archiducs des 28 février et 9 mars. Archives de Belgique. — Pièces et Docunlents, n° XIX.

2. Pecquius à l'archiduc, 23 février. Ibidem. — Pièces et Documents,, n° XIX.

3. Don înnigo au roi d'Espagne, S avril 1610. Papiers do Simancas. — Pièces ci Documents, n° XX.

et il écrivait que « son compère estoit froid plus que de saison; » mais, ajoutait-il, « mon feu l'a dégelé » l ; en effet, les démarches officielles de la famille suffisaient au Roi, et aucune ne lui était refusée. La plus importante qu'il obtint fut la mission légale confiée à Preaulx.

Charles de l'Aubespine, abbé de Preaulx et conseiller au parlement, était un légiste habile, insinuant et résolu tout à la fois, prêt à employer tous les moyens pour parvenir, et qui devait arriver aux plus hautes dignités2. 11 avait déjà rempli plusieurs missions à Bruxelles ; tout récemment, il y avait accompagné le marquis de Cœuvres, et il passait pour un des principaux organisateurs de la tentative d'enlèvement. Cette fois, il devait agir avec un caractère privé en quelque sorte, comme homme de loi représentant un père qui réclamait sa fille. Muni de pouvoirs en forme du connétable et de Mme d'Angoulème 3, il parut devant les archiducs, rappela les violences notoires, prétendaitil, de Monsieur le Prince envers sa femme, la façon dont il l'avait emmenée de France ; fit valoir

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