‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècle (volume 2)Chapitre 10 sur 44 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Les hérésies de cette époque sont nombreuses et \ivaces, et leur histoire est pleine d'inte'rèt.

Le manichéisme dégénéré avait produit, à la fin du onzième siècle, une fouie de sectes qui n'avaient de commun que leur but , la réformation de la religion catholique^ mais qui difl'éraient toutes dans les moyens. Les deux plus imporlantes du douzième siècle furent celles des Albigeois et des Vaudois, qui elles-mêmes sont multiples et subdivisées; tant il est vrai que lorsqu'on s'écarte de l'unité, de la vérité, l'esprit s'égare dans d'innombrables routes qui toutes conduisent à un précipice. Si la vérité est une, l'erreur est iulinie , et c'est li\ une des meilleures explications des iimondirablcs nln-rrations de l'esprit humain (ju'oiil fait uailre l'amour de la nouveauté, l'orgufil cl pi'ut-èlre aussi les raul(\s des serviteurs de Dieu.

Que disent, en effet, les écrivains eccle'siastiques de cette e'poque? Que malgré les efforts des conciles et des pontifes pour rétablir la discipline et les études sérieuses, l'ignorance et le désordre des mœurs étaient extrêmes , en France surtout; que les fonctions sacerdotales étaient exercées sans science et sans moralité; que l'usure était commune; que dans beaucoup d'églises tout était vénal, sacrements et bénéfices; que les clercs, les prêtres, les chanoines, se mariaient publiquement, etc. ^

Les néomanichéens, qui conservaient contre le clergé une haine implacable et un désir ardent dese venger desrigueurs qu'on avait exercées contre eux , profitèrent des dispositions de l'opinion publique pour attaquer les sacrements, les cérémonies de l'Eglise, les prérogatives du clergé, et se livrer à des violences coupables qui justifiaient en quelque sorte les rigueurs dont ils se plaignaient. Le peuple du Languedoc, ardent autant qu'ignorant et enthousiaste, prêta facilement Toreille aux insinuations des sectaires et passa du mépris des hommes chargés du saint ministère au mépris des choses divines ^

Les souverains pontifes envoyèrent des légats dans le midi de la France pour arrêter le progrès de cette erreur. Saint Bernard y alla aussi; il fit IV. 10

beaucoup de conversions, mais il ne communiqua point au clergé du Languedoc ses lumières, son zèle conciliant, et après son de'part l'hére'sie reprit de nouvelles forces.

Un synode réuni à Lombers, prèsd'Albj, condamna les dissidents en 1165 j dix ans plus lard, les rois de France et d'Angleterre, qui se partageaient à cette époque la terre de France, s'entendirent sur le moyen de les extirper : de nouvelles rigueurs firent de nouveaux sectaires, comme cela arrive toujours. La plus grande partie se trouvait sur le territoire d'Alby, et dès lors le nom général d'Albigeois leur fut donné. On réfuta leurs opinions dans plusieurs ouvrages de controverse; ils furent condamnés au concile de Latran; l'abbé de Clairvaux dirigea contre eux une croisade, rien ne put les détruire. Nous avons vu ailleurs les combats qu'ils eurent à soutenir', recherchons en quelques mots quelle était leur foi. Il paraît, à en croire Cliassanion, l'un des historiens des Albigeois, que cette foi se basait sur le principe qu'il faut se borner à croire ce qui est enseigné dans les saintes Ecritures, qu'il faut fuir les cérémonies d'un culte pompeux, se séparer de Bahylone corrompiu^ et des loups qui la gouvernent. D'après Bossuel, les Albigeois sont de vrais manichéens; d'après Pluquel, d'Aigentré, le père

Lîinglois et quelques autres , leur manichéisme au contraire n'était pas celui de Manès; il supposait que Dieu avait produit Lucifer avec les anges, que Lucifer s'était révolté contre Dieu , qu'il avait été chassé du ciel et qu'il était venu régner sur le monde visible. Dieu , pour rétablir l'ordre , avait produit un second fils qui était Jésus-Christ... Au milieu de tout cela point de corps de doctrine, point de science, de système arrêté; aussi la durée de cette hérésie n'est-elle due qu'à la persécution; si elle fût née dans un siècle où il fût possible de la mépriser, sa vie eût été d'un jour.

Les Vaudois au contraire formèrent une communauté nombreuse et puissante qui se maintint, sans valoir mieux cependant , quand les autres croulaient autour d'elle , et précisément parce qu'elle formait corps et avait vie et unité.

Pierre de Vaud (Petrus Yaldus) attaqua avec énergie les abus de l'Eglise vers 1170. C'était un commerçant de Lyon qui , exalté parla mort inopinée d'un de ses amis qui vint tomber à ses pieds comme frappé par la foudre , se concentra en luimême et médita sur les voies inconcevables de la Providence. Ses réflexions le portèrent insensiblement plus loin. Il s'appliqua à méditer la Bible, s'entoura d'un petit nombre d'auditeurs, leur en

— l.'iS -

expliqua le texte et en interpréta le sens. Sa ré- ])utation s'agrandit ; le zMc de ses disciples s'échauffa, et plusieurs d'entre eux allèrent au loin enseigner la nouvelle doctrine. Voici quels en étaient les principaux points : les décisions de l'Eglise , en matière de foi , ne sont d'aucune autorité; la Bible seule peut décider. Le sacrifice de la raesse^ ladoration des saints, le trafic des indulgences, ne peuvent être tolérés. Le clirélien doit être pauvre , caries biens de ce monde l'éloignent de l'amour de son Dieu. Les cérémonies sont inutiles , ne font qu'embrouiller le culte, et les prêtres ne sauraient avoir le privilège d'administrer les sacrements.

Chassés du territoire de Lyon , qu'ils troublaient par leurs prédications, les Vaudois se retirèrent dans la Picardie ainsi qu'en Lorraine , en Alsace et en Languedoc. Louis YII envoya des missionnaires qui prêchèrent sans succès contre des erreurs déjà enracinées. Philippe-Auguste fit raser les maisons où ils s'assemblaient; ils opposèrent la force à la force , mais ils furent vaincus et sept mille d'entre eux furent j)assés au iil de répée. D'autres , et c'est le plus grand nombre , l

furent atteints par ces terribles croisades dirigées contre les Albigeois j ces persécutions, loin de les détruire , augmentaient le nombie des héréli-

ques , ils se répandirent en Bohême, en Suisse, en Savoie , dans toute l'Allemagne et furent jusqu'en Italie braver la puissance papale.

Cette puissance eût peut-être mieux fait, non de tole'rer, mais d'emplojer tous ses efforts à absorber ces communaute's dissidentes , presque toutes empreintes d'un esprit de mysticisme entraîné hors des voies de la vérité par l'exaltation ; de renouveler dans toute la chrétienté celte charité, cette simplicité, cet amour de Dieu , cette pureté de moeurs et cette foi naïve qui avaient

fait la gloire des premiers temps de l'Eglise

Elle préféra les rigueurs et créa l'inquisition.

Quelques historiens font remonter l'inquisition au concile de Vérone en 118^ '*, d'autres en 120Û, d'autres au concile de Latran en 1215, et à celui de Toulouse en 1229. Ce qui est certain, c'est qu'en 1233 Grégoire IX nomma en Languedoc deux dominicains inquisiteurs. Avant cette époque , en 1208 , la France et l'Espagne en virent les premiers germes pendant le règne de Philippe II , qui employait à les activer toute la force de son esprit violent et haineux. Nous verrons bientôt cette institution anti-chrétienne franchir les Alpes et les Pyrénées , exercer partout une autorité sans bornes et faire trembler les peuples et les rois.

TjCS fanatiques Albigeois ont c'té l'objet d'une pitié générale qu'ils eussent été loin d'inspirer sans ces odieuses persécutions. Gomment en effet ne pas être ému de pitié en lisant dans les histoires du temps , que des milliers de sectaires égarés furent condamnés à mourir dans les flammes pour le triomphe d'une religion à hiquelle son divin fondateur avait surtout imprimé un caractère de douceur, d'amour et de miséricorde !

Sous le pontificat de Grégoire IX, au milieu du treizième siècle, l'inquisition, jusque là sans règles fixes, fut ('rigée en tribunal. Les moines dominicains et franciscains furent choisis de préférence comme juges et familiers. Pendant que les inquisiteurs poursuivaient les hérésies en France et en Italie , les légats des papes assemblaient des conciles h Toulouse et à Béziers dans lesquels on prenait ou l'on renouvelait les mesures décrétées à Vérone et ailleurs, en y ajoutant de nouveaux moyens de rigueur. Ces nouvelles mesures portaient en substance :

<x Que tous les habitants, depuis l'âge de quatorz<? ans j^our les hommes et celui de dou/e pour les fe»nmes, promettraient avec serment de poursuivi'e les héix^tiques ; et que, s'ils s'y refusaient, ils seraient traités eux-mêmes comme suspects d'hérésie ;

« Que ceux qui ne se pre'senteraient pas régulièrement trois fois par an au tribunal de la pe'nitence , seraient également traite's comme suspects d'he're'sie ;

« Que toute ville où il serait trouvé des hérétiques paierait un marc d'argent pour chacun , à celui qui les aurait dénoncés et fait arrêter ;

« Que toutes les maisons qui auraient servi d'asile aux hérétiques seraient rasées 5

« Que toutes les propriétés des hérétiques et de leurs complices seraient saisies , sans que leurs enfants pussent avoir le di'oit d'en réclamer la moindre partie ;

« Que les hérétiques convertis volontairement ne pourraient continuer d habiter le même pays j

« Qu'ils seraient tenus de porter sur leurs habits deux croix jaunes , une sur la poitrine et l'autre sur le dos , afin qu'on put toujours les distinguer des autres catholiques ;

« Enfin qu'aucun laïque ne pouiTait lire l'Ecriture sainte en langue vulgaire. »

Non content d'avoir fait décréter toutes ces mesures rigoureuses par les conciles, Grégoire IX lança , en 1231 , une bulle fulminante contre les hérétiques, par laquelle il les excommuniait tous , et ordonnait qu'ils fussent livrés au bras séculier pour recevoir le châtiment dû à leur crime.

L'ignorance et le fanatisme qui ont toujours caracte'rise' l'Espagne semblaient devoir faire de ces belles contrées le siège principal de l'inquisition. Elle franchit en effet les Pyréne'es et s'y établit pour quelques siècles avec ses plus terribles rigueurs.

Elles furent exercées non seulement contre les lie'retiques , mais contre ceux qui s'adressaient au de'mon pour parvenir à la connaissance des événements futurs, ou pour en obtenir des faveurs: ce genre de crime était commun au moyen âge ; contre ceux qui restaient plus d'un an exconmiuniés sans solliciter l'absolution; contre les scliismatiques qui admettent tous les articles de foi , sauf le devoir d'obéissance à l'évéque de Rome ; contre les receleurs et adhérents des hérétiques ; contre ceux qui empêchaient les inquisiteurs d'exercer leur ministère; contre les seigneurs qui négligeaient de cliasser les hérétiques de leurs domaine , ou refusaient de le promettre par serment; contre ceux qui auraient donné la si'pultun; aux héi éli(|ues , etc.. Enlln , il y avait trois classes dans l'hérésie, trois sorles de suspects: les iK'rétifjues aNOués, ceux qui en élaient gravement soupçonnés (i'chciw^ntî) et ceux qui ne l'étaient que légènîment (levi).

Ces règles généndes s'applicjuaieiil à tou.s b .>

la'iques sans distinction , et l'inquisition avait action même sur les souverains; mais le pape, ses le'gats et le haut clergé échappaient à sa juridiction.

Lorsqu'un inquisiteur était arrivé dans la ville oii il devait entrer en fonctions , il en informait officiellement le magistrat , et l'invitait à se rendre auprès de lui aux jour et heure qu'il lui indiquait. Le commandant de la ville se présentait chez l'inquisiteur, et prétait serment entre ses mains de faire exécuter toutes les lois contre les hérétiques , et de fournir tous les moyens pour les découvrir et les arrêter. L'inquisiteur avait le droit d'excommunier et de suspendre de ses fonctions tout officier du prince qui aurait osé lui désobéir; il pouvait même jeter l'interdit sur la ville entière.

Si, dans l'intervalle d'un mois, des dénonciations avaient lieu , elles étaient enregistrées; mais elles n'avaient aucun effet jusqu'à ce que l'on eût vu si les dénoncés se présentaient de leur propre volonté.

Après l'expiration du terme accordé, le dénonciateur était mandé.

L'interrogatoire des témoins était fait par l'inquisiteur, assisté du greffier et de deux prêtres. Lorsque le crime ou le soupçon d'hérésie était

— •lûli —

prouve dans rinstruction préparatoire , les inquisiteurs de'cernaient la prise de corps contre l'accusé. Dès cet instant, il n'j avait plus ni privilège ni asile pour lui , quel que fût son rang : on l'arrêtait au milieu de sa famille , de ses amis , sans que personne osut opposer la moindre résistance. Du moment qu'il était entre les mains de l'inquisition, il n'était plus permis à personne de communiquer avec lui; il se trouvait tout-àcoup abandonné de tout le monde et privé de toute espèce de consolation. 3Ialheur à l'anie sensible qui aurait osé avoir quelque compassion pour les victimes du Saint-Oflice ! . . . Ou plongeait l'accusé dans un alfreiix cachot jusqu'à ce qu'il plut aux inquisiteurs de l'interroger.

En attendant, les officiers de l'inquisition se transportaient au douiicile de l'accusé, y dressaient un inventaire de tout ce qui s'y trouvait , et procédaient à la saisie de ses biens. Ses créanciers perdaient leurs créances ; son épouse , ses enfants restaient dans l'abandon.

Lorsque les charges qui s'élevaient contre l'accusé étaient graves, et qu'il niait le crime qu'on lui iuipulail , on le regardait aussitôt conmie hérétique obstiné; en conséquence, ou le ramenait en prison, et ce n'était qu'après l'avoir traîné pendant plusieurs années de la prison à l'audience

et de l'audience à la prison qu'on lui remettait une copie du procès , dans laquelle on omettait les noms du délateur et des témoins, ainsi que toutes les circonstances qui auraient pu les lui faire découvrir. En même temps on lui donnait un avocat ; mais ce conseil était totalement illusoire , puisqu'il ne pouvait voir l'accusé qu'en présence des inquisiteurs et qu'il ne lui était permis de parler que pour le presser d'avouer son crime.

Dès que l'accusé avait produit tous les moyens de défense qui étaient en son pouvoir, et qu'il avait répondu à tous les interrogatoires, si ses réponses ne satisfaisaient pas les inquisiteurs , ou si le crime n'était pas suffisamment prouvé , les inquisiteurs ordonnaient la question, comme un mojen presque toujours sûr d'obtenir des aveux vrais ou considérés comme vrais; et ces aveux, arrachés par les plus cruelles tortures, suffisaient aux juges de l'inquisition pour rassurer leur conscience \

C'était à peu près ainsi que se passaient les choses vers la fin du treizième siècle. Mais l'inquisition moderne rédigea un code plus barbare, et le quinzième vit d'horribles auto-da-fé qui couvrirent une partie de la chrétienté de flammes, d^ sang et de larmes.

La rigueur (le ces procédures n'arrêtait cepen dant pas le cours des hérésies , elles se multipliaient au contraire avec les persécutions : après les Albigeois et les Vaudois , l'Europe vit surgir de tous les points de son vaste territoire les Stédinguiens, les Flagellans, les Wiclefites, lesHussites et d'autres encore qui rivalisaient d'absurdité, de superstition, de fanatisme, et qui semljlaient prendre à tâche de justifier la cruauté des inquisiteurs.

Les hérésies n'étaient pas seulement une affaire de religion , mais quelquefois aussi d'iulérét. Lorsque les peuples virent que le clergé partageait avec les seigneurs les biens , les rentes , les dîmes , les privilèges et les honneurs, les chasses et les faucons , ces peuples affranchis par le combat et les résultats des croisades, s'attaquèrent aux iuléréts tenq)orels comme aux intérêts spirituels de leurs prêtres. Sur les rives du \\ éser , par exemple , un petit paj's se prit de querelle avec un archevêque au suj(;t de la (h'me. Le peuple, vaincu d'abord , paja; plus lard, il secoua le joug et ravagea avec une joie féroce les domaines de ses maîtres. L'empereur d'Allemagne et le pape s'unirent dans l'intérêt de rarchevêque. La révolte devient alors universelle ; ils nomment parmi eux des comtes , des évêques , des empereurs , un pape

même , et clouent aux murs des églises les ecclésiastiques assez malheureux pour tomber entre leurs mains. Une croisade est prêchée contre eux, de nouveaux ravages en résultent et l'on s'égorge encore... Enfin, vers 1257, l'histoire cesse de s'occuper des sanglantes querelles de Stédinguiens et du clergé °, mais pour retrouver les Flagellants pénitents fanatiques qui se fouettaient impitoyablement et qui attribuaient à la flagellation plus de vertu qu'aux sacrements pour effacer les péchés.

« L'Italie était plongée dans toutes sortes de crimes, dit un moine de Sainte-Justine de Padoue, lorsque tout d'un coup une superstition inouïe se répandit dans tout le royaume.

« La crainte du jugement dernier avait tellement saisi les Italiens, que nobles et roturiers de tout état se mettaient tout nus et marchaient par les rues en procession : chacun avait son fouet à la main et se fustigeait les épaules jusqu'à ce que le sang en sortît. Ils poussaient des plaintes et des soupirs et versaient des torrents de larmes'. »

La longue folie des Flagellans a été présentée comme l'un des faits les plus extraordinaires et les plus affligeants dans les annales de l'humanité, et l'on a été surpris que le christianisme, cette religion du cœur, ce spiritualisme si pur et si

grave, ait donuë lieu à des al)eiTalion.s qu'à poliie on rencontre au meuie dogre dans les pratiques les plus superstitieuses des païens. L'amour du progrès est tellement inhérent à la nature humaine, qu'il n'est guère de génération qui ne s'imagine qu'elle perfectionne. La flagellation fut, aux yeux de ses partisans, un retour aux bonnes mœurs et aux pratiques apostoliques : elle avait été dans les premiers temps une simple expiation , elle devint nécessaire^ indispensable^ et le plus sûr mojen de sanctification. On en avait trouvé des traces dans saint Paul ; Comme il est de l'essence de notre nature de tout détruire en l'exagérant , on l'exagéra à tel point que le pape la défendit. Le fanatisme alors s'en mêla. En 12C0 un ermite de Pérouze somme ses contemporains de faire pénitence s'ils veulent sauver leurs jours, et toute une population parcourt la ville flagellant, en procession, sa chair nue et sanglante , mêlant les larmes de la douleur à celles du repentir et appelant le peuple à s'amender. La plupart des villes d'Italie, d'Allemagne, de Pologne et de Bohême furent couvertes de Flagellants. Cette furieuse manie tendait cependani à décroître, lorsqu'en lo/i8 une peste affreuse , (pii ravagea la moitié du globe, fit éclater de uouveau renlhousiasme des Flagellants', partis des bords

dii Rhin, ils parcoururent la France, la Suisse, la Hollande et jusqu'à l'Angleterre , organisant de nombreuses associations. En 1369, enfin, des femmes vinrent promener leur pénitence épidémique de Hongrie en Allemagne; sur ces entrefaites aniva la dernière année du siècle et avec elle la crainte générale de la fin du monde ; c'était , ou jamais, le moment de l'expiation... On vit alors des troupes de cent mille individus parcourant, comme des insensés, les villes et les campagnes, sans que les souverains temporels et spirituels et l'inquisition elle-même pussent les arrêter. Mais nous nous sommes laissés entraîner jusqu'au seizième siècle... Quittons les Flagellans pour les Wiclefites. Nous n'en avons pas fini avec les aberrations de l'esprit humain ; chaque époque a eu les siennes, et celle-ci n'est pas la moins féconde.

La forme avait été prise pour le fond et les hommes pour les principes par les ignorants ou malveillants philosophes réformateurs du douzième siècle : les prêtres se conduisaient mal , il y avait des abus dans les choses de la religion , donc la religion catholique était mauvaise et il fallait la réformer 1 . . . . Des membres du clergé même partageaient cette opinion erronée et tendaient à la séparation.

Des professeurs enseignèrent et propnt;èrent ces idées Je bouleversement, et parmi eux se trouva Wiclef d'Oxfort. Encourage' par ses premiers succès, il attaqua d abord les ordres mendiants d'Angleterre; les concessions qu'il obtint l'engagèrent à exiger une re'formegéne'rale. Le schisme qui s'éleva entre Urbain et Gle'ment lui fournit de nouvelles armes ; il e'crivit « que ces deux papes étaient deux anté-Christqui ne voulaient pas accorder à tous les hommes indulgence plénière, à condition qu'ils vivraient en paix et en charité, pendant qu'ils la leur accordent pour se battre et pour se détruire ^. » Après avoir attaqué la constitution de l'Eglise, il attaqua les dogmes, après les dogmes il combattit le culte et considéra la [)lupart des cérémonies comme inutiles, absurdes ou dangereuses.

Il exposa sa propre doctrine dans plusieurs traités sur la pauvreté , la mendicil«' , l'oisiveté, etc. Cette doctrine, censurée par l'Université d'Oxfort, est dénuée de plan , et l'on n'y voit guère qu'un but : celui de rendre l'Eglise romaine et le clergé odieux, d'exciter contre eux l'indignation publi((ue et par là d'aMéanlir leur autorité. L'anarchie et le fanatisme des anabaptistes paraissent les conséquences les plus naturelles de la doctrine de Wiclef '^ Ce théologien

avait en de nombreux partisans , et avec leur secours il lutta énergiqueraent contre le Saint- Sie'ge. Deux fois, dans le quatorzième siècle, il fut cité à comparaître devant les e'vêques et deux fois il refusa. Deux cent mille fanatiques se portèrent aux plus affreux excès pour sa de'fense, et lorsque , en 13812 , plusieurs jugements et un concile l'eurent enfin de'claré hérétique et condamné comme tel , il quitta l'université dOxfort et s'en vint mourir dans une chétive cure. On étouffa son parti, et ses continuateurs, les lolliards , furent chassés d'Angleterre. Trois synodes firent brûler sa bible et ses ossements ; mais l'hérésie n'était pas morte. L'astre de Wiclef s'éteignait à peine à Lutterworth que celui de Jean Huss apparaissait à Prague ; mais ce nouvel hérésiarque appartient au quinzième siècle où nous le retrouverons lui et les siens ^o.

11 est encore deux sortes d'hérésiarques dont nous n'avons pas parlé : les premiers , tels qu'Abélard , Arnaud et Gilbert , trouveront plus naturellement leur place dans le chapitre consacré à la philosophie scolastique; les autres, tels que Pierre de Bruys, Henri Tauchefin, Eon de TEstoile, ne méritent pas, non plus que les Catharres , les Paterins , etc., l'honneur d'une mention spéciale. Nous terminerons cependant IV. 11

Page 1