‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècle (volume 2)Chapitre 9 sur 44 · ISI · texte numérisé non relu

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passions ; quelques lueurs de vérité' semblent e'clairer le berceau des peuples; mais à mesure qu'ils grandissent et marchent dans toutes les voies de la civilisation , ils reculent , comme par une loi fatale, dans la recherche des questions religieuses. L'Egypte e'tait plus grossièrement idolâtre aux temps d'Alexandre que sous les plus anciens de ses Pharaons; les habitants de la Perse et de la haute Asie avaient perdu le peu de notions saines et e'ieve'es qui se trouvaient dans la religion de Zoroastre; les Grecs qui vivaient au siècle de Përiclès ou au siècle de Plutarque avaient des doctrines religieuses beaucoup moins pures que celles d'Orphe'e et de ses contemporains; la Rome d'He'liogabale professait un polythe'isme plus extravagant que la Rome de Numa Pompilius. Même observation pour les mœurs : l'espèce humaine était incomparablement plus corrompue sous les empereurs que dans les premiers siècles historiques.

Cette marche re'trograde de l'Iimnanitè, en matière de religion et de morale, est une des preuves qui montrent le mieux combien la re've'lation chrétienne était nécessaire ^

Mettons-nous, pour un instant, sur le terrain de la théologie que nous avons évité jusqu'ici, mais qu'il eût été peut-élic mieux d'aborder fran-

cliement , et voyons les livres saints en regarrl des failF, Que nous disent-ils? Que riuimanitë déchue par le péchr* du pieniier liomnie ne sera réconciliée avec son Dieu et réliabililée que par la venue du Christ sur la terre et la mort qu'il a souffcrlepour nous; que la loi du progrès s'accomplira dans toute son étendue depuis cette ère de régénération... Dieu n'en a limité ni la durée, ni l'unifoimité, car c'eût été détruire la liberté de l'homme, base première de la vraie religion; dominant seulement les grandes phases de la vie de cette humanité régénérée, il a permis à chaque génération de venir poser sa pierre h l'édifice de la civilisation'chrétienne, et une marche complètemenl rétrograde est désormais impossible en fait, comme elle est impossible en la considérant sous le point de vue théologique. Ainsi , malgré les passions humaines, le monde n'en marche pas moins d'un pas continu, mais lent et presque inappréciable, h sa destinée finale 2.

Maintenant rentrons dans nos études spéciales et voyons la marche de l'Eglise et la part qu'elle a prise, dans les douzième, treizième et quatorzième siècles, au grand œnvre de la régénération religieuse et sociale.

Lorsfpie les barbares, vainqueurs dans l'Orient, «Mirent envahi l'Europe, l'Eglise essaya de renouer

avec leurs chefs les relations qu'elle avait eues avec les derniers empereurs romains et d'exercer sur eux la même influence qu'elle avait exerce'e sur The'odose. C'est là le travail politique des cinquième et sixième siècles 5 mais par cet essai elle s'immisça tellement dans leurs mœurs qu'elle devint elle-même barbare, et il e'iait difficile qu'il en fût autrement , car d'une parties barbares entraient dans les ordres, et de l'autre les prêtres jirenaicnt la cotte de mailles et la masse d'armes. A cette époque, cependant j le principe de séparation des pouvoirs spirituels et temporels se faisait apercevoir; l'Eglise, qui avait redoute' cette séparation, la vit arriver sans peine pour se soustraire aux violences de ces notiveaitx alliés qu'elle ne pouvait complètement i'égir.

Gliarlemagne avait relevé la puissance de l'Eglise qui servait ses desseins gigantesques, mais à sa mort l'empire croula et la papauté survécut; elle avait aidé a la puissance du grand empereur; cette puissance fut son héritage, car cet héritage elle seule pouvait le prendre. Bientôt après grandit la féodalité avec laquelle tout devient local et partiel malgré les efforts du clergé pour rendre à la société cette unité qui lui donnait un pouvoir réel ; la discipline même en souffrit , le désordre des prêtres était si gi-and que le peuple le vit et

Je condamna, li ne voyait pas son propre état, sa propre immoralité, celle de ses prêtres le blessait... Grégoire YII parvint le premier à reconstruire l'Eglise et à refaire son pouvoir; il travailla à une œuvre immense et son génie fit beaucoup pour le monde en rétablissant la théocratie et l'unité. Mais un autre élément se faisait sentir alors dans la société européenne, éclairée par les lointains pèlerinages des peuples et les travaux monastiques ; des idées de liberté germaient partout et la raison individuelle réclamait, par l'organe d'Erigène , de Roscelin et d'Abélard, précurseurs de Luther et de Calvin. C'est là le vrai caractère des époques dont nous avons déjà parcouru l'histoire et de celle que nous allons parcourir. La lutte du pouvoir spirituel contre le pouvoir temporel, contre la féodalité mourante et la science qui renaît, la science raisonneuse qui a le sentiment de ses forces et veut les essayer; tel est le fond de l'histoire ecclésiastique du onzième au quatorzième siècle , et partout se découvre ce fait. Le pouvoir de l'Eglise eût été seulement bienfaisant sans les passions humaines; la puissance papale , considérée comme unité dans des siècles de désordre, d ignorance cl d'individualité dissolvante, cul constamiMcnt été le meilleur guide, le plus fort soutien de la société européenne, si

un esprit de domination despotique et souvent mesquine et tracassière n'e'tait parfois venu détruire ses bons effets, si la nature humaine n'e'tait venue se mêler à ce qu'apportait d'excellent et de sublime sa divine mission. Ainsi, dans le tableau qui va se de'rouler^ nous resterons dans le vrai si nous donnons le bon grain au vicaire du Christ et à l'homme l'ivraie; à l'homme le despotisme, le fanatique entêtement, les haines anti-chre'tiennes; au successeur des apôtres, l'unité, l'amour, la charité', le pouvoir paternel , la science, la civilisation... Après cet aperçu des temps écoule's, nous devrions parcourir les incidents les plus remarquables de l'histoire eccle'siastique du douzième au quinzième siècle , mais les grands événements de l'Eglise , les collisions funestes de la tiare et du pouvoir impérial nous ayant déjà occupés dans l'histoire partielle des divers états européens ', nous nous contenterons de peindre l'esprit de cette époque dont nos lecteurs retrouveront avec plaisir les particularités pleines d'intérêt dans Fleury, Beraut-Bercastel et les écrivains contemporains.

La longue querelle des investitures avait été à peu près terminée par Grégoire YII S ou du moins était oubliée , avec tant d'autres , poiir la grande idée des croisades qui absorbait tout.

Nous avons vp l'Europe clirclienne se lover en masse pour porler en Afrique et en Asie une guerre que, dans la période précédente, le mahométisme avait portée en Europe. A la suile de cette lutte animée, chevaleresque, dramatique, qui se prolonge pendant plusieurs siècles , le christianisme, triomphant, se propage dans le Sud et l'Orient du monde; à 1 Occident même il expulse les Maures et règne presque exclusivement en Europe. Mais ces destinées extérieures, et en quelque sorte miiiérielles , sont peu de chose coiiq>arées aux destinées intérieures qui formeul TJiistoire religieuse de ces trois siècles.

Grégoire Yil avait ouvert la voie à hi suprématie pontificale et rendu plub facile le gou\ ernement de rEgiise. Ses successeurs, aidés par cette œuvre d'un homme de génie et plus encore peut-être par les croisades, conservèrent et accrurent la puissance temporelle et spirituelle; ils firent rentrer sous leur suprématie les patriarcats de Jérusalem et d'AntiocIie, et resserrèrent les liens de la hiérarchie. Les croisades leur donnèrent des prétextes pour éloigner les eniperems et faire diversion aux entreprises de ces princes contre le pou\oir temporel du Saint-Siège. Directeurs suprêmes des expéthtions d'oulre-mer, les souverains pontifes se lrLU\èrent |)lac('s à la

— ^27 — télé de la confédération chre'tienne , et les guerres religieuses créèrent des principautés nouvelles dont ils devinrent les suzerains. Les désordres étaient grands et universels : la querelle des peuples contre leurs seigneurs et leurs rois , pendant l'absence desquels ils s étaient iiabitués à vivre et à respirer plus librement, était européenne, hes papes s'opposaient à ces désordres, ils calmaient l'irritation générale et furent souvent forcés de s'attribuer la puissance temporelle pour parvenir à ce but ; ce qu'on reproche souvent à leur ambition n'est que le résultat forcé de leur position et de la mission conciliatrice qu'ils avaient à cœur d'accomplir. Leur puissance, élevée à ce degré, devint l'objet de l'envie, de la calomnie et de l'intrigue; aussi vit-on fréquemment dans le douzième siècle des antipapes, protégés par des souverains qu'ils protégeaient plus tard , causer des schismes, lancer les foudres de l'Eglise sur les fidèles et faire de tout ce qu'il y a de saint et de sacré un marche-pied à leur ambition sacrilège. Il fallait, pour dominer et réduire au silence tant de basses passions, tant d'éléments de trouble , un génie puissant comme l'avait été celui de Grégoire VU. Innocent III montait alors sur le siège pontifical, et ce que l'Eglise avait rêvé fut accompli. Gomme cette grande

— -12.S — figure (li)iniii(' {ont \c si'V-li* qu'il a\;iil iiiaiii;nr(', on nous pardonnera f|uel(|U(is-uns c!e ces détails dont nous sommes d'ordinaire et forcément si avares... Gracieux et bienveillant dans ses manières, doué d'une beauté physique peu commune, plein de confiance et de tendresse dans ses amitiés, généreux à l'excès dans ses aumônes et ses fondations , orateur éloquent et fécond, écrivain ascétique et savant, poète même, comme le démontre cette belle prose : P^efii sancte Spiritus^ et cette sublime élégie : Stahat Mater ^ dont il fut Fauteur *, grand et profond jurisconsulte, comme il convenait de l'être au juge en dernier ressort de toute la chrétienté; protecteur zélé des sciences et des études religieuses, veillant avec sévérité au maintien des lois de l'Eglise et de sa discipline; il avait ainsi toutes les qualités qui eussent pu illustrer sa mémoire, s'il avait été chargé du gouvernement de l'Eglise dans une époqu(ï paisible et facile, ou si le gouvernement s'était alors borné au soin des choses spirituelles. Mais une autre mission lui ('tait réservée; avant de mouler sur le trône sacerdotal, il avail compris et même publié dans ses œuvres le but et la destiiu'e du pontificat suprême , non pas seulement ])Our \(\ salut tles àines et la eonser\alion de la vérité catholique, mais pour le bon gouNcr-

nement de la société chrétienne. Toutefois, plein de défiance en lui-même , à peine est-il élu qu'il demande avec instance, à tous les prêtres de l'univers catholique, des prières spéciales pour que Dieu l'éclairé et le fortifie , et Dieu exauce cette prière universelle en lui donnant la force de poursuivre et d'accomplir la gi^ande œuvre de Grégoire VII. Jeune encore, et pendant qu'il étudiait à l'Université de Paris , il avait été en pèlerinage à Gantorbéry et avait puisé auprès des reliques de l'archevèque-martyr un vif désir de voir l'Eglise libre. Mais en défendant cette liberté suprême, la constitution de l'Europe, à cette époque, lui conférait la glorieuse fonction de veiller en même temps à tous les intérêts des peuples, au maintien de tous leurs droits, à l'accomplissement de tous leurs devoirs. Il fut , pendant son règne de dix -huit années, à la hauteur de cette colossale mission; quoique sans cesse menacé et attaqué par ses propres sujets, les turbulents habitants de Rome , il planait sur l'Eglise et le monde chrétien avec une sollicitude permanente et minutieuse, portant partout un ]cgard de père et de juge. De l'Irlande à la Sicile, du Portugal jusqu'en Arménie, pas une loi de l'Eglise n'est transgressée qu'il ne la relève, pas une injure n'est infligée au faible qu'il n'en IV. 9

demande réparation , pas une garantie légitime n'est attaque'e qu'il ne la protège. Pour lui, la chrétienté tout entière n'était qu'une majestueuse unité , qu'un seul royaume sans frontières intérieures, sans distinction de races, dont il était le défenseur au dehors et le juge inébranlable au dedans.

11 ramène à celte unité catholique , par la seule force de la persuasion et l'autorité de son grand caractère, les royaumes les plus éloignés, comme l'Arménie et la Bulgarie, qui, victorieuses des armées latines , n'hésitent pas à s'incliner devant la seule parole d'Innocent. A un zèle exalté, infatigable pour la vérité, il savait joindre la plus haute tolérance pour les personnes ; il protégeait les Juifs contre les exactions de leurs princes et les aveugles fureurs de leurs concitoyens, comme les vivants témoins de la vérité chrétienne. Il correspondait même avec les princes musidmans, dans l'intérêt de la paix et de leur salut; tout en luttant avec constance contre les innombrables hérésies qui éclataient dès lors et menaçaient les fondements de tout l'ordre social et moral de l'univers, il ne cessait de prêcher aux catholiques vainqueurs et irrités, aux évêques même, la modération et la clémence. Il chercha longtemps à réunir l'Eglise séparée d'Orient à celle

d'Occident par des voies de douceur et de conciliation ; et lorsque le succès inespe'ré de la quatrième croisade , en renversant l'empire de Bjzance^ eut soumis de force à son autorite' cette moitié égare'e du monde chrétien , et doublé ainsi sa puissance , il recommande la douceur envers l'Eglise vaincue, et loin d'exprimer un seul sentiment de joie ou d'orgueil en apprenant cette conquête, il refuse de s'associer à la gloire et au triomphe des vainqueurs ; il repousse toutes leurs excuses, tous leurs prétextes religieux, parce qu'ils avaient méconnu dans leur entreprise les lois de la justice et oublié le tombeau du Christ! C'est que pour lui la religion et la justice étaient tout; qu'aucune acception de personnes, aucun obstacle, aucun échec ne pouvait en diminuer ni en arrêter le cours. Doux et miséricordieux envers les faibles et les vaincus, inflexible pour les puissants et les orgueilleux, il défend la sainteté du lien conjugal contre Philippe-Auguste et protège les orphelins royaux; il offre un asile au pied de son trône au vieux Raymond, comte de Toulouse, l'ancien et opiniâtre ennemi du catholicisme; il plaide sa cause contre les Croisés victorieux et assigne à son fils deux grandes provinces, pour que le fils innocent du coupable dépouillé ne soit pas sans patrimoine. Gomment

s'c'tonner si, à une époque où la loi était regardée comme la base de tous les trônes , et lorsque la justice, ainsi personnifiée, était assise sur la chaise de Pierre, les rois cherchaient à s'y rattacher par les liens les plus forts ; si le vaillant Pierre d'Aragon ne croit pas pouvoir mieux garantir la jeune indépendance de sa couronne qu'en traversant les mers pour la déposer aux pieds d'Innocent et la recevoir comme vassal de sa main; si Jean d'Angleterre, poursuivi par la juste indignation de son peuple, se proclama, lui aussi, vassal de cette Eglise qu'il avait si cruellement persécutée , sûr d'y trouver un refuge et un pardon que les hommes lui refusaient; si, outre ces deux royaumes, ceux de Navarre, de Portugal, d'Ecosse, de Hongrie et de Dancmarck, s'honoraient d'appartenir en quelque sorte au Saint-Siège par un lien de protection tout spécial, tous savaient qu'Innocent respectait autant les droits des rois à l'égard de l'Eglise, que ceux de l'Eglise elle-même contre les rois. Comme ses illustres prédécesseurs , une haute et prévoyante politique se mêlait à son culte pour l'équité; comme eux, en s'opposant à l'hérédité de l'empire dans la maison de Souabe, en soutenant la liberté des élections en Allemagne, il a sauvé celte noble contrée de la centralisation uio-

narclîîque qui aurait altéré sa nature et étouffé tous les germes de cette prodigieuse fécondité intellectuelle dont elle s'enorgueillit à juste titre; comme eux , en rétablissant et en défendant avec une inébranlable constance l'autorité temporelle du Saint-Siège ;, il a garanti l'indépendance de l'Italie non moins que celle de l'Eglise. Il forme, par son exemple et ses préceptes , toute une génération de pontifes également dévoués à cette indépendance et dignes d'être ses auxiliaires, comme le furent Etienne Langton en Angleterre , Henri de Guesne en Pologne,, Roderic de Tolède en Espagne et Foulques de Toulouse au milieu des hérétiques. Cette vie si pleine se termine par le célèbre concile de Latran , qu'il convoqua et présida, où les jugements de Dieu y dégénérés en abus de la force , furent définitivement abolis; où la communion pascale fut prescrite; où fut établie cette procédure criminelle qui a servi de modèle à celle de tous les tribunaux séculiers.

Les successeurs de ce grand pape ne dérogèrent pas, ils offrirent le beau spectacle d'une lutte soutenue avec les seules forces de la foi contre toutes les ressources de la puissance humaine. Honorius III , après ce long comljat soutenu contre Frédéric II, fit à lui seul les frais d'une croisade et confirma solennellement trois grands or-

— \ùk — dres chrétiens: les Dominicains, les Franciscains et les Carmes. Grégoire IX continua la lutte d'Honorius contre Frédéric. Octogénaire au moment où il ceignit la tiare, il montra pendant quinze ans de règne la plus indomptable énergie , conmie s'il avait rajeuni en devenant dépositaire de cette puissance déléguée par l'Eternel. Ami de la vraie science, il fonda l'université de Toulouse et aida saint Louis h rétablir celle de Paris. Presque centenaire, vaincu et abandonné des siens, assiégé dans Rome par Frédéric ligué contre lui avec les Romains eux-mêmes , il retrouva dans ce moment terrible et au sein de la faiblesse humaine, cette force qui n'appartient qu'aux clioses divines : il fait tirer les reliques des saintes apôtres, les promène en procession à travers la ville, et demande aux Romains s'ils veulent voir périr ce sacré dépôt qu'il ne peut plus défendre sans eux : aussitôt ils jurent de mourir pour lui ; l'enijurcur est repoussé et l'Eglise délivrée.

Après lui, Innocent IV, jusqu'à son élection ami et partisan de Frédéric , ;t peine élu sacrifie ses liaisons antérieures à l'auguste mission qui lui est confiée et à cette admirable 'inité de vues qui avait pénétré tous ses prédécesseurs depuis deux siècles. Poursuivi et nuMiacé, enfermé entre les serres impériales qui, du nord

et du midi , et d'Allemagne et de Sicile , font pour lui de Rome une prison , il faut bien qu'il s'échappe: où trouvera-t'il un asile? Tous les rois, même saint Louis, le lui refusent; mais heureusement Ljon est libre et n'appartient qu'à un ai'chevéque indépendant. Innocent y rassemble autour de lui en concile général tous les évêques qui peuvent échapper au tyran, et ses frères les cardinaux 5 il donne à ceux-ci le chapeau rouge pour leur montrer qu'ils doivent toujours être prêts à verser leur sang pour l'Eglise ; et puis, du sein de ce tribunal suprême que Frédéric avait lui-même invoqué et reconnu , et devant lequel ses avocats vinrent plaider solennellement sa cause , le pontife fugitif fulmine , contre le plus puissant souverain du monde , la sentence de déposition , comme oppresseur de la liberté religieuse , spoliateur de l'Eglise , hérétique et tyran.

La même lulte se continue entre les héritiers de Frédéric et Alexandre IV. Elle se continue encore sous Urbain IV, ce fils de cordonnier, qui , loin de rougir de son origine , fit peindre sur les vitraux de Troyes son père exerçant son métier, et qui , inébranlable au milieu des plus grands dangers , meurt sans savoir où reposer sa tête , mais en léguant à l'église la protection du frère

de saint Louis et une royauté française dans la Sicile.

Il ne faut pas oublier que pendant que ces grands pontifes livraient cette guerre à outrance, loin d'être absorbés par elle , ils donnaient à lorganisation intérieure de l'Eglise et de la société tous les soins qu'auraient pu comporter un état de paix profonde. Ils continuaient l'un après l'autre avec une invincible persévérance l'œuvre gigantesque dont ils étaient chargés depuis la chute de l'empire romain , l'œuvre de mouler et de pétrir tous les divers éléments de ces races germaniques et septentrionales qui avaient conquis vl ravivé l'Europe , d'y distinguer tout ce qui était bon, pur et salutaire pour le sanctifier et le civiliser, et de rejeter tout ce qui était vraiment barbare. En même temps et avec la même constance , ils propageaient la science et les étutles ; ils les mettaient à la portée de tous ; ils consacraient l'égalité actuelle de la race humaine, en appelant aux j)lus hautes dignités de l'Eglise des honnnes nés dans les dernières classes, pour peu qu'ils eussent la vertu et le savoir; ils éhiboraieut et pronudguaient le magnifiqu(? enseml)le de la l('gislaliou ecclésiastique, et enracinaient cette juridiclion cléricale tlouî. les bienfaits ('îlaieu d'autant mieux sentis, que seule

alors elle ne connaissait ni la torture, ni aucune peine cruelle, et que seule elle ne faisait aucune acception de personnes parmi les Chrétiens.

Assure'ment, dans le sein de l'Eglise qui avait de pareils chefs, bien des misères humaines se trouvaient méle'es à tant de grandeur et de sainteté : il en sera toujours ainsi tant que les choses divines seront déposées entre les mains des hommes j mais on peut , ce nous semble , douter si à aucune autre époque il y en eût moins , et si jamais les droits de Dieu et ceux de l'humanité furent défendus avec un plus noble courage et par de plus illustres champions s.

La fin du treizième siècle ne fut pas aussi glorieuse pour Rome et le Saint-Siège : Boniface YIII avait bien hérité du despotisme hardi de Grégoire VII et d'Innocent IH , mais outre que les dispositions des souverains et des peuples lui étaient moins favorables ; il ne possédait pas comme ses illustres devanciers une réputation sans tache. Il était soupçonné d'avoir obtenu par la fraude l'abdication de son prédécesseur Gélestin V, et la dureté avec laquelle il traita par la suite ce digne pontife semble justifier ce reproche. Boniface YIII avait institué le jubilé, et le le*" janvier 1300 il y parut faisant porter devant lui

deux epées, emblèmes de sa domination spirituelle et temporelle ^.

Nous avons vu ailleurs le re'cit de la longue et scandaleuse querelle de ce pontife avec Pliilippele-Bel , nous n'y reviendrons pas ; le quatorzième siècle apjjclle notre attention d'une manière plus pressante. Ce siècle vit en effet des événements et des intérêts nouveaux, une politique nouvelle. Les noms de Guelfe et de Gibelin remplissent les longues pages de ses annales. La translation du siège pontifical à Avignon et le grand schisme d'Occident ne donnèrent pas moins d'intérêt à cette période de l'histoire de l'Eglise. Nous avons déjà raconté les sanglantes divisions entre les partisans des papes et les partisans non moins fanatiques des empereurs , nous parlerons briè\ ement de deux autres événements pour ne pas prolonger outre mesure un simple résumé.

Après la mort violente et déplorable de Boniface VIII et l'apostolat de son successeur Benoît XI, le plus doux des hommes , l'habileté du parti français fixa l'indécision du conclave. L'archcvéque de Bordeaux fut élu sous le nom de Clément V; mais ce pontife avait promis de résider en France , et les cardinaux durent l'y suivre. Après avoir essayé successivement des résidences "cW Poitou et de la Gascogne, Clé-

ment V s'établit à Avignon , qui a ete près de quatre-vingts ans la métropole de la chrétienté. Avignon est située dans la plus belle plaine de France, la seule peut-être qui puisse rivaliser l'Italie; le pape et les cardinaux y bâtirent des palais et les trésors de l'Eglise y attirèrent bientôt les arts du luxe. A l'ombre de la monarchie française, et au milieu d'un peuple obéissant, les papes trouvèrent une existence tranquille et digne; mais 1 Italie déplorait leur absence, et Rome, solitaire et pauvre, se repentit bientôt de cet indomptable esprit de liberté qui avait chassé du Vatican le successeur de saint Pierre. Les Romains ne nomment cet abandon que la captivité deBabjlone, l'opprobre du siège apostolique et le scandale du monde chrétien'...

Lorsque le sacré Collège eut perdu ses vieux membres, il se remplit de cardinaux français qui perpétuèrent une suite de papes pris dans la nation et attachés à leur patrie par des liens indissolubles®.

Pendant ce temps des légats apostoliques, résidant àPérouse, gouvernaient les Etats de l'Eglise, mais n'exerçaient sur la capitale du monde chrétien qii'une autorité indirecte. Rome avait conservé quelques institutions républicaines, et des magistrats élus par les citoyens, tels qu'un séna-

teur annuel, des capitaines du peuple el le conseil municipal des CaponoJii ; elle flottait entre l'oligarchie et la démocratie , entre les Gibelins et les Guelfes. Du milieu de cette anarchie et des derniers rangs du peuple sortit un tribun audacieux qui prétendit faire revivre l'ancienne république et rendre aux Romains l'empire du monde chrétien.

Nicolas de Rienzi s'empare du gouvernement de Rome et annonce le rétablissement de la république , sous le nom de Bon Ltat ; il en fait jurer l'observation aux nobles romains et en propose l'adoption aux villes d'Italie et aux princes de la chrétienté. Il ose citer à son tribunal le pape Clément VI, l'empereur Charles IV, la reine Jeanne de Naples, etc., et s'érige en médiateur des rois. Mais , arrivé au comble du pouvoir, le tribun se rend odieux à tous les partis; aux grands, par son inilexiblo rigueur; au peuple, par une vanité puérile. Au moment d-.i danger il s'évade (hi CajVilole et se réfugie en Hongrie, puis à la cour de l'empereur. Charles IV le livre au j)iipe, qui le fait enfermer dans les prisons d'Avignon.

Après la fuite de Rienzi, les Romains s'étaient laissés séduire par d'autres démagogues; le pape Innocent VI entreprend de les ramener par Tin-

— -mi — fluence du proscrit qui avait été leur idole, et renvoie Rienzi en Italie avec le légat Albornoz. Le peuple reçoit avec enthousiasme le tribun du Bon Etat et le massacre bientôt après, à l'instigation des Colonnes. Albornoz , habile général et grand politique, comprime les factions, réduit les vassaux et les villes rebelles de la Romagne, et, parle rétablissement de la puissance pontificale, aplanit la voie au retour des papes, qui eut lieu en 1377 K

Pétrarque ne fut pas étranger à cette nouvelle translation : le grand poète, après avoir rêvé long-temps en vain le rétablissement de la liberté et celui de l'empire, entreprit de réconcilier le pasteur et le troupeau et de ramener l'évéque de Rome dans sa primitive église. Son zèle sur ce point ne se ralentit jamais ; on le vit dans son âge mûr, comme dans la ferveur de la jeunesse, adresser successivement ses exhortations à cinq papes , et son éloquence fat toujours animée du sentiment d'une noble liberté ^'^. De ces cinq pontifes , les trois premiers , Jean XXII , Benoît XII et Clément VI , ne virent dans cette hardiesse qu'une importunité , un rêve de poète ; mais enfin Urbain V tenta ce changement qu'acheva Grégoire XI. Ils rencontrèrent des obstacles puissants; le roi de France ne voulait point

aflrancliir les papes de lu dépendance où les tenait leur séjour dans le centre de ses états. La plupart des cardinaux étaient Français, l'Italie leur paraissait une terre ennemie et ils s'embarquèrent à Marseille avec autant de réj^ugnance que s'ils eussent été bannis en terre infidèle.

Après la mort de Grégoire XI, douze cardinaux français, formant les deux tiers du suffrage, se trouvaient maîtres de l'élection 5 mais les Romains , naturellement porte's à la licence et à la sédition, craignant une seconde émigration, se réunirent au nombre de trente mille, environnèrent le conclave et rintimidèrent par leurs cris. Les cloches du Capitole et de Saint-Pierre sonnèrent le tocsin; hi mort ou un pape italien était le cri uni<^ersel...

De cette collision funeste sortit un scliisme qui divisa l'Europe chrétienne : deux papes furent élus. La France, la Savoie, la Sicile,, l ile de Chypre, l'Aragon, la Castille, la Navarre et l'Ecosse se rangèrent du parti de Clément VII, et après sa mort de celui de Benoit XIII. Rome et l'Italie, l'Allemagne, le Portugal, l'Angleterre, les Pays-Bas et les royaumes du Nord adhérèrent il l'élection d'Urbain \I, qui eut pour successeurs Boniface IX, Innocent \ II et Grégoire XII. Des bords du Tibre et des rives du Biiune les deux

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papes se combattirent avec la plume et l'e'pée; l'ordre de la société fut troublé et les Romains souffrirent une bonne partie de ces maux. Les affaires du schisme, les armes étrangères et des émeutes populaires remplirent la seconde moitié du quatorzième siècle, qui ne les vit pas finir ^K

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