CHAPITRE 1VEUVIÈ3IE
Ce ne sont pas aujourd'hui les mœurs des j^iands hommes de l'ëpoque qui serviront de type pour peindre les mœurs du temps; dans cette nouvelle pe'riode, bien qu'elle contienne aussi trois siècles , de grandes figures pareilles à celles deCharlemagne et d'Alfred ne viendront pas donner au crayon des centres autour desquels les mœurs populaires pourront plus aisément se grouper. Il faut les prendre au contraire dans toutes les classes de cette turbulente société du moyen âge, il faut les chercher dans la commune nouvellement foniiée, chez ces bourgeois émancipés, revêtus de la cotte de maille et brandissant la forte lance que nous avons vue si habilement maniée par les preux chevaliers des siècles précédents; il faut les chercher dans les châteaux forts et les cloîtres répandus sur toute la surface de l'Europe. Le château, l'Eglise et la commune , voilà en effet les trois grands centres IV. 16
— %k% — d'activité intellectuelle, inorale ou physique du douzième au quatorzième siècle.
La liberté' commençait à se faire jour dans la plus grande partie de l'Europe. Pendant qu'elle donnait à l'Italie et à la Flandre l'industrie et les arts, elle inspirait à l'Angleterre, à l'Ecosse, à l'Espagne , à la France surtout la vertu militaire et l'héroïsme de l'indépendance.
Les souffrances et les longues luttes des bourgeois avaient, nous l'avons vu, aguerri leurs habitudes et fortifié leur caractère. Mais si ces luttes armées leur avaient appris à manier la lance et l'épée, elles ne leur avaient pas donné ce qucTexpérience seule peut apprendre. Leurs premières élections leur avaient démontré Timportance du choix et les diflicultés qui naissaient du vote universel, aussi avaient-ils essayé de parera ces diflicultés par toutes sortes de combinaisons; notre pays nous fournit un des plus curieux exemples de ces combinaisons. Dans la commune de Sommièrcs, en Languedoc, l'élection des niai;istrats municipaux était soumise aux épreu\essui\antes: la ville était divisée en quatre quartiers, suivant les corps de métiers; elle avait quatre magi>trals supérieurs et seize conseillers municipaux: leurs fonctions duiaient un an; au bout d'un an , ces (juatrc magistrats supérieurs et leurs seize conseil-
lerssereanissaient, et ils choisissaient eux-mêmes, dans les quatre quartiers de la ville, douze notables. Ces douze notables ainsi choisis par les magistrats de Fanne'e précédente, on faisait entrer douze enfants dans la salle : il y avait dans une urne douze boules de cire; on faisait tirer une boule de cire par chacun des douze enfants ; puis on faisait ouvrir ces boules de cire, dans quatre desquelles e'tait renfernie'e la letti'e E, ce qui voulait dire electus^ élu. L'enfant qui avait tiré la boule oiî cette lettre était contenue désignait de l'autre main un notable qui se trouvait ainsi élu l'un des magistrats supérieurs de la commune.
Au milieu du quatorzième siècle, alors que l'affranchissement des communes était chose convenue à peu près partout, il y avait encore deux sortes de bourgeois, les bourgeois du roi et les hou7'geois des seigneurs ; ces derniers bien qu'émancipés vivaient au milieu de leurs amis , de leurs parents encore serfs ; les autres, fiers de leur titre, disaient avec orgueil: Je ne crains rien, je suis bourgeois du roi ; et en effet leur sort était meilleur \
L administration municipale encore dans l'en • fance, est curieuse à étudier. Elle s'exerçait dans des cités dont la plupart des rues étaient fermées par des barrières de fer et qui étaient elles-mêmes
entourées d'une double et triple ceinture de muis épais, élevés, en regard des couvents et des châteaux fortilie's aussi, et parfois au centre même de la ville qu'ils dominaient; à Blois par exemple.
D'abord ce lurent des entraves sans fin, de nombreux statuts qui liaient les gens de métier, de nombreux règlements qui empêchaient de vendre et acheter qu'après la pcse'e de roflicier de la ville; de souper, de couvrir son feu, de dormir même qu'après le sij^nal donné par la
cloclie.
Dans certaines villes, les nmnicipalitès exerçaient exclusivement les fonelious de notaire, passaient les actes, les obligations, les contrats entre les particuliers -. Dans d'autres, s'il faut en croire imo chronique bordelaise, les bourgeois depuis leur émancipation avaient sur leur famille et leurs serviteurs un droit exhorbitant: le père pouvait vendre ou tuer son fils, .son valet, et châtier ime populace insolente ^.
Si l'ancien seigneur avait qut'lquc velléité dentrer dans la ville cédée par lui , les bourgeois lui faisaient signer la confirmation de la charte, et il n'entrait qu'après celte formalité, que l'aspect intérieur de la ville lui eut d'ailleurs enlevé le désir de \ ioler.
IVuMout mélianec i\v. raiiciemu» autorité , désir
- 2:^5 jaloux de conserver les nouvelles prérogatives , partout enfance , tâtonnements dans l'administra^ ijon , partout cependant éducation et progrès.
Que fait-on, pendant ce temps, dans le château dépouillé de ses prérogatives et de son prestige ? Les murs sont encore remplis d'écuyers , de piqueurs et de pages ; les damoiseaux assaillent ou défendent, pendant des heures entières, la lance RU poing, un petit carré de fumier , une butte de terre, aux applaudissements des dames qui garnissent les croisées '*,
Après le diner^ les barres , les quilles , le palet , les papegais et les singes, les fous et les nains, le conte de l'aumônier , les récits des anciens jours , les concerts de trompes , de trompettes , de chalumels, de tambours, de harpes, de luths, de cimbales , de sonnettes et de rebecs ^
Parfois encore, mais ces cas déjà rares au treizième siècle le sont plus encore au quatorzième, au moment où l'on s'y attend le moins , pendant le repas, au milieu du sommeil , le guet sonne la cloche, on crie ; aussitôt tout est en mouvement ; les ponts sont levés , les herses tombent , les portes se ferment : tout le monde quitte précipitamment la tabte , le lit , court aux créneaux, aux machecoulis , aux meurtrières, aux barbacanes... On
— r-iG — ne se couche plus , on se bat , et la tourmente passée , on reprend gaîment les jeux et les veille'es paisibles autour de 1 âtre immense du fover. I,es journées qui ne sont pas consacrées à l'activité se passent presque en entier dans la vaste salle à manger :« Toujours, dit le frère Jehan, en parlant du château de Montbason^, toujours on y voit le dressoir tout chargé d'aiguières, de hanaps d'argent et de coupes d'or.
Les longues tables couvertes de cent brocs de vin, de Iburnées de plus de c nt pains , d'omelettes de plusieurs centaines d'œufs, mais où tout se distribue ])ar pesée, par mesure , par portions et à des heures réglées , n'offrent que l'idée des grandes quantités. C'est ici quL; règne l'abondance sans discontinuer; les caves, les celliers, les huches , les laiteries, les fruiteries s'emplissent et se désemplissent 5 y prend qui veut , quand il veut , et tant qu'il veut. Les provisions de tout genre y sont amoncelées avec une profusion qui annonce la magniiicence en même temps que la richesse. Pour les consouuner, ce grand nombre de nobles, d'écuyers, de meneurs , de fauconniers, de pages, de gens de l'oflice, de la sommellerie, delà boulangerie , ce grand nombre de serviteurs, de valets, d'ouvriers, de jardiniers, de fourriers, de concierges , de portiers , de soudoyers, de gardes ne
suflisent pas. De tous côtés accourent des parens , des alliés, des voisins, desamis^ des pe'lerins, des voyageurs, qui tous séjournent plus ou moins, qui tous s'en reviennent rassasiés comme au lendemain d'une noce ou d'une fête patronale.
Dans les cuisines, les cheminées n'ont pas moins de douze pieds de large. Ni vous, ni moi ne serions assez forts pour bien manier les pincettes ou tenailles , les pelles ou treyefeu ; les chenets ou contre-hâtiers ne pèsent pas moins de cent livres , les trépieds moins de quarante livres, les pots de cuivre de trente livres y sont des pots ordinaires 5 il en est de même des broches de onze , douze livres. J'y ai vu rôtir à la fois , outre le gibier, la venaison et la volaille, un, deux trois veaux , trois , quatre moutons ; le bouillonnement des marmites , la fumée des graisses rendent l'atmosphère tellement grasse , tellement épaisse, qu'il suffit d'y respirer pour se nourrir^.» Outre ces châteaux forts , propriétés des anciens seigneurs , il y avait des forteresses isolées appartenant , soit au roi , soit aux communes , soit même aux puissants seigneurs qui ne s'en servaient qu'en temps de guerre. Elles avaient à 1 extérieur de fortes palissades , des échaugaites et des chafels pour les rondes extérieures, puis des fossés et des arrière-fossés , puis des herses^ ,
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des ponts-levis et des barrières grille'es ; puis des murs garnis de cioneaux , de mâcliecoulis et de meurtrières pour tirer à couvert , des poternes pour sortir à rimproviste dans les fosses, des donjons ])àli,s en retraite que les assaillants sont obligés de prendre e'tage par e'tage.
Ces forteresses ont diverses salles , les unes pleines de femmes , occupe'es à empenner des viretons , des carreaux d'arbalète , à préparer des traits , des lances , des flèches à feu ; les autres remplies d'ouvriers polissant des piques dente'es , des fauchons, des haches d'armes, des massues , des maillets , des boulons , des épe'es de toutes les longueurs , des lances de frêne , de pin ou de tremble , à banderoUes , à poignée , des arbalètes de bois ou d(î corne , qu'on tend avec un seul pied , ou avec les deux pieds; des casques à visière , à mentonnière , hausse-cols , des cuirasses oucorcelets , des cuissarls , des genouillères, des grèves ou jambières , des chaussures ou souliers; des boucliers, des écus , des targes, des parrois , des rondelles ; enliu , toute sorte d'armes, d'armures de fer, de cuivre, de corne ou de cuir t.
Que Ion se figure après cela , h' choc de deux troiij)es ennemies : ce sont deux umrailles d airain qui se heurtent ; à peine aux prises, les coups
de lance , d'c'pe'e , de hache, de marteaux tombent à plomb sur les casques et les cuirasses ; que l'on y ajoute les cris d'armes génc'raux et particuliers à chaque bannière , et les cris des blesses, et l'on croira sans peine que l'effet d'une bataille devait être plus terrible encore que de nos jours. Le bruit est plus fort si l'on veut ; mais celui du canon absorbe tous les autres. Le fracas et la fume'e de l'artillerie et la mousqueterie enlèvent tout le dramatique à ces grands spectacles , aussi ne s'en amuse-t-on plus et n'est-ce plus un passetemps comme aux douzième et treizième siècles. Le quatorzième commençait déjà à voiries effets de cette importante découverte sur laquelle nous reviendrons plus tard.
Quand les guerres se faisaient trop attendre , les chasses en tenaient lieu ; les rois en donnaient l'exemple : Philippe-Auguste fit clore de murs le bois de Vincennes , dans le dessein de le peupler de bétes fauves. Henri , roi d'Angleterre , pour donner au monarque français une preuve de son attachement, ordonna de rassembler, dans ses états de Normandie et d'Aquitaine , les jeunes cerfs , les daims et les chevreuils. Quand ils furent en assez grand nombre, il les fit tous embarquer sur un grand bateau , avec les provisions nécessaires pour leur nourriture , et les envoya par la
Seine au roi de France son suzerain. On en jxnipla le bois de Viucennes , et des gardes perpétuels furent préposés pour veiller à leur conservation.
Nous avons vu , dès les premiers temps de la monarchie , la passion de la chasse se naturaliser en France : parmi les plus goulécs était la l'auconnerie inconnue aux Gaulois et qui est venue des peuples du nord. Ce divertissement était réservé à la noblesse , et les dames le partageaient avec les gentilshommes. Chacun s'empressait de témoigner combien il était jaloux de plaire à sa darne, par les soins et les attentions qu'il avait pour son oiseau ; il fallait savoir le lâcher à propos, il fallait le suivre à toutes jambes, ne le jamais perdre de vue, l'animer de la voix, aller promptcmcnt détacher de ses serres la proie dont il sétait saisi, le présenter, le faire revenir au leurre, le rapporter triomphant , renchaperonner , et enfin le replacer avec dextérité surle poing de sa maîtresse.
Les croisades amenèrent plus tard la chasse aux lions, (jue Louis IX alTectionnait particulièrement. Cette chasse terrible exposait aux plus grands dangers ; il fallait, de toute nécessité, terrasser l'animal ou périr. On attacjuait le lion, à cheval, en lui tirant un coup de flèche ou en lui lançant nn javelot. Laniniil, blessé, se retournait avec fureur contre celui de <pii il avait reçu
le coup ; mais le cavalier l'e'cartait en lui jetant quelque pièce d e'tofFe sur laquelle l'animal furieux se précipitait. Un autre cavalier survenait, frappait le lion^ et, pour lui e'chapper, usait du même stratagème. Les attaques et cette manœuvre se re'pe'taient pendant quelques temps; alors les chasseurs, après avoir essayé leurs forces et leur adresse contre le lion, se réunissaient tous pour l'accabler s.
Les chasseurs sont aussi redevables à saint Louis d'une découverte fort utile h leurs goûts : c'est une race de chiens qui subsista long-temps et qui renforça considérablement les meutes de nos rois, lesquelles n'avaient été jusqu'alors composées que de chiens noirs et blancs. Gciit un fait que le roi Charles IX nous apprend dans son discours sur la chasse 5 nous ne pouvons mieux faire que d'employer ses propres expressions :
« Le roi saint Louis étant allé, dit-il, à la conquête delà Terre-Sainte, fut fait prisonnier; et comme, entre autres bonnes choses, il aimait le plaisir de la chasse , étant sur le point de sa liberté, ayant su qu'il y avait une race de chiens en Tartarie qui étaient fort excellents pour la chasse du cerf, il fit tant qu'à son retour il en amena une meute en France. Cette race de chiens sont ceux qu'on appelle gris ; la vieille et ancienne
race de cette couronne , est , dit-on , que la rago ne les accueille jamais ^. »
Les rois et les grands seigneurs n'e'taient pas les seuls à jouir du plaisir des grandes chasses. Le clergé? de cette e'poque, ainsi que nous l'avons vu dans presque tous les conciles tenus en Europe, s'en donnait l'agre'ment, et ce n'était pas les évéques qui y mettaient le moins d'éclat et de magnificence; véritables seigneurs féodaux, ils savaient allier les plaisirs du château aux fondions sacerdotales. Un archevêque d'Yorck , si l'on en croit l'historien Whitaker lo^ menait avec lui , en 132^., une suite de deux cents personnes, entretenues à la charge des abbayes qui se trouvaient sur son passage, et allait de paroisse en paroisse, chassant avec une meute de chiens. Le troisième concile de Latran , tenu en 1180, avait interdit cet amusement pendant les visites de diocèse, et limité, comme nous l'avons vu, la suite des évéques à quarante ou cinquante chevaux...
Quoique le plaisir et le besoin de mouvement fussent les principaux buis de la chasse au moyen âge, ils n'étaient cependant pas les seuls : ce passc-tenqis de la noblesse oflVait encore une ressource de laquelle dépendait l'abondance ainsi que le luxe de la table. Avant qu'on eut anu'lioré les pâturages naturels et découvert de nouveaux
fourrages pour les bestiaux, il idtait impossible de conserver le fonds de bétail de IVtë pendant la froide saison; aussi était-il d'usage d'en tuer et d'en saler une partie pour l'hiver. Nous pouvons présumer qu'à défaut d'autre alternative que celle de ces viandes salées , on devait savourer avec délice la moindre pièce de venaison. Ainsi, la sévérité avec laquelle les seigneurs des forets et des manoirs conservaient le gibier, est, sous un certain rapport, plus excusable que s'il eût été considéré comme un simple objet d'agrément. Dans tous les pays, les lois relatives à la conservation du gibier étaient d'une rigueur excessive ; elles forment en Angleterre cet odieux système de lois forestières {Jbvest-laws)^ qui signala la tyrannie de nos rois normands. La peine capitale, pour le meurtre d'un cerf ou d'un sanglier, fut fréquemment infligée et peut-être autorisée par la loi, jusqu'à l'époque de la charte de Jean. Le code de France était moins sévère; mais Henri V lui-même porta la peine de mort contre quiconque serait pris deux fois chassant le daim dans les forets royales. Le privilège de la chasse fut réservé à la noblesse, jusqu'au règne de Louis IX, qui rétendit aux personnes de la classe inférieure. Ce goût désordonné de la chasse produisit les maux qui en sont le résultat ordinaire : une paresse
active qui dédaigna toutps les occupalious utiles, et l'esprit d'oppression à l'e'gard du paysan. Les ravages commis sous prétexte de détruire des bétes sauvages , qu'on avait protégées dans toute leurs déprédations, ont fixé l'attention de quelques auteurs graves et fait le sujet de plusieurs ballades populaires. On conçoitfacilemeutquel dut être l'effet de ces abus sur l'agriculture. Abattre les forets, désécher les marais et détruire les animaux malfaisants qui les habitent , tels sont les premiers objets qui réclament les travaux de Thomme , lorsqu'il veut soumettre la terre à ses besoins ; et tous ces travaux étaient interdits par une aristocratie territoriale qui comprimait à son gré les progrès de la culture, et qui n'avait pas encore appris à sacrifier ses plaisirs à son avarice ".
Tel était l'état de la commune et du château, du bourgeois et du noble comme les avait laissés la féodalité, comme les avait faits la croisade et l'allrancliissement. Si quelque chose mancjue encore à ce tableau , bien imparfait sans doute, nous le retrouverons dans la peinture de l'état matériel des peuples, dans l'étude des costumes, des lois somptuaires et de l'industrie ouroju'eune. Oecupons-nous maintenant des mœurs générales, des usages divers de l'époque et de la législation sur la sorcellerie, sur les .luifs et les lépreux, yéri-
tables parias dans l'Europe du quatorzième siècle. Aucun ordre, aucune mélliode n'est possible dans l'analyse du tableau qui nous reste maintenant à dérouler. Il faut jeter péle-mele les documents à mesure qu'ils se présentent : il n'y avait aucune unité dans les mœurs de cette époque, pleine cependant d'intérêt et de vie; nous ne devons pas cbercher à en mettre dans le récit. Contentons-nous de la voir de plus haut dans le mouvement général qui entraînait la société européenne vers un perfectionnement éloigné.
Pendant que la moitié de l'Europe entreprenait,
sans peine, le voyage de l'Asie, l'autre moitié,
plus faible et abandonnée aux brigandages des
dévaliseurs de grandes routes, n'osait hasarder
une course d'un monastère à l'autre. Occupés à
défendre leurs droits et fortifiés dans leurs cités ,
ce qui restait de bourgeois actifs laissaient le
monde aller comme il pouvait : l'univers, pour
eux, c'était la commune; et pendant ce temps
des gentilshommes ruinés, ne conservant plus
que leur lance, s'embusquaient sur les chemins
et pillaient les honnêtes marchands qu ils ne
pouvaient plus opprimer. — Des moines errants,
cheminant à pied, prêchaient contre les scandales
et vivaient de l'aumône des fidèles; ils se faisaient
brûler vifs par les papes auxquels ils reprochaient
leurs désordres, et noyer par les princes dont ils attaquaient la tyrannie. — Des troubadours, des ménestrels se présentaient à la porte des chîlteaux, et, en retour d'une hospitalité' dédaigneuse, louaient la beauté des nobles dames et les prouesses des hardis chevaliers. Les cours d'amour les retenaient plus long-temps; ils y rivalisaient de poésie, de chant et surtout de science amoureuse. L'amour, dans cette heureuse époque, était plus qu'un sentiment, c'était une science 5 il fallait pour le bien comprendre un cours de droit complet , car il avait une jurisprudence complète. Les cours d'amour avaient, comme les cours judiciaires, leurs présidents, leurs conseillers, leurs rapporteurs, leur maître des requêtes, leur secrétaire et leur grelîier, leurs procureursgénéraux et leurs substituts. Tous les cas d'amour s'y décidaient par le code, par le Digeste. Martial d'Auvergne en a recueilli les arrêts , et Benoît de Cour les commente, les annote, l'ne dame se plaint que son amant lui a offert plusieurs dons et bagues qu'elle n'a voulu prendre pour doute de simonie en amour, qui est iléi'endue. Le commentateur répond qu'elle a agi légalement , attendu que la loi III, Digeste, de Douatione inter vinan ci uxoivin, porle que le mariage est quelque chose de divin; que dès lors l'amour est
une chose sainte qu'on ne peut obtenir avec pre'sent qu'en commettant la simonie. Un e'cuyer accuse une dame de l'avoir blessé en le baisant trop rudement ; la cour d'amour condamne la dame à laver chaque jour avec ses lèvres de rose la blessure qu'elle a faite. « Ce qui est bien juge', répond le jurisconsulte, suivant le titre des Décre'tales, de 7'eliquiis ac venei^atione sanctorum. » Un amant se plaint qu'il y a usure dans ses conventions avec sa dame , car il est oblige' de lui faire plusieurs dons, honneurs et services, le tout pour un baiser 5 l'arrêt de'clare que le contrat n'est point usuraire. Mais Benoît de Cour s'indigne d'une telle de'cision, et il invoque le Digeste qui définit l'usure, et les conciles qui la défendent ^2... En général, les hommes de loi de l'époque, portaient partout une manie d'érudition poussée à l'excès, mais cette manie elle-même, bien que ridicule, donna une plus haute importance au droit public, aux coutumes judiciaires, à un système de lois et de politique. Jusqu'alors peu de coutumes avaient été écrites ; elles étaient conservées dans la mémoire des vieillards, et lorsque le bailli tenait des assises, il lui était facile de substituer ses propres passions et ses intérêts à la vieille législation locale. Quelques cités du midi, quelques-unes de ces républiques maritimes avaient IV. 1T
(les statuts ëcrils , des consulats , des lois de la mer^ qui réglaient tous les cas maritimes, le jet, la contribution, les droits d'entrée, l'élection municipale des magistrats et des prud'hommes. Dans d'aulres cités, les lois romaines, les codes Tliéodosicn et Juslinien décidaient toutes les contestations sur le mariage, la dot, le testament, la succession ; mais dans les provinces du nord et du centre de la France, c'était par enquête de bons hommes et de vieux chevaliers que se réglaient les différends. Dans le quatorzième siècle les coutumes furent écrites. J^e roi Charles \II ordonna une en(|uéte générale sur tous les cas de législation, et voulut que k's coutumes fussent déposées dans les bailliages. Celle ordonnance se liait à une pensée d'uniformité législative pour laquelle les populations de la France n'('taient pas mûres encore; car la première condition d'uniformité, c'est que les peuples composent un corps de nation, ce qui alors n'existait point. Une fois les coutumes écrites, la volonté du juge devint moins arbitraire; il y avait sans doute bien des abus dans ces eoutuniiers; iri le droit tout féodal do l'aînesse, le capel de losc pour (ouïe dol de la fille; \h le vol dcchajioi), le retrait lignager, la servilude, les redevaures du lief; mais par cela seul que les coulumes élaicnt écriles, les abus en
étaient réglés, l'action du temps et des lumières devait successivement les effacer des codes provinciaux ^^
Des universités, des monastères, nous n'en parlons pas ; les premières trouveront leur place dans l'histoire de la littérature, et quant aux autres ils sont tellement hors de ce monde, qu'ils sortent de notre domaine comme de celui des vivants: «Voyezvous cette cellule murée où le jour descend à travers une grille ? C'est un tombeau . Dans ce tombeau il y a un homme. Passez vile et parlez bas; l'homme qui est là s'entoure d'ombre et d'oubli , son lit est une bière, sa lampe brûle, pâle et livide comme celle des sépulcres. Jamais squelette ayant vingt pieds de terre sur la poitrine ne resta plus ignoré, plus silencieux, plus enseveli ; jamais monument où l'on a écrit ci-gitne fut plus fidèle à retenir sa proie. C'est la science qui a la clé de ce tombeau; c'est elle qui , courbant sur un livre le chef ridé et les cheveux blancs de cet homme, lui crie: Travaille.' — Pourtant le ciel est bleuj pourtant les fleurs renaissent au soleil de mai ; pourtant les quais serpentent couronnés de verdure. — Travaille! travaille!... Le monde bouillonne à l'entour; ses flots montent quelquefois jusqu'à la lucarne du savant, puis ils retombent effrayés. Le vieillard est déplorable à voir, tant il a les
mains osseuses, les tempes nues et caves. Un jour il se fait plus de silence encore au fond de sa cellule, et la foule, qui ne juge que sur les apparences , qui ne sait pas que l'homme est souvent cadavre avant d'être froid, voyant des yeux fixes, des lèvres l)lcues, des membres raides et glaces, dit : Il est mort.. J' »
Plusieurs caractères parliculiers, dit avec raison un des lii.storiens delà France, dislijiguent la civilisation du (juatorzicme siècle: c'est chose ji remarquer, à mesure qu'on s'éloigne de l'époque centrale du moyen âge, (jue l'esprit singulier de la période intermédiaire avant d'arriver à notre grande clvilisalion. Tout s'améliore, principes, droit public, h'glslation, science; et pourtant, au milieu de cette brûlante activité de rintelligence, une plus vive empreinte de superstition se répand dans les idées, une espèce de démonologie sombre, avec son système, ses pratiques, domine ces deux générations: laconfiancedanslessaints, les patrons, les évé(jues et les clercs s'éteint i;radiu'llement; l'adoration de la Vierge n'a j)lus les nu-mes j)resliges.... Alors commence le règne de Jielzi'liulli, d'Astaroth, des esprits cubes et incubes-, ces sabbats oi'i, au clair de la lune ensanglantée, arrive la vieille sorcière, à la main desséclu-e, au teint
blafard, au nez crochu; on cherche l'avenir dans les astres, dans les lignes courbes et droites, dans les mystères de la génération, dans le grand œuvre. Cet esprit bizarre et mystique , s'explique pourtant. Ce fut une époque de recherches et de grands résultats. Des savants isolés, obtenant, par la mécanique , par l'analyse des métaux , des résultats prodigieux, passaient facilement aux yeux d'une génération ignorante, pour deséties supérieurs en rapport avec les démons; et eux-niénies, vivant dans l'isolement, à travers de longues veilles de la nuit, contractaient les superslitions delà solitude; ils éprouvaient ces émotions vives et puissantes capables d'ébranler même les âmes fortement trempées en présence des mystères de la nature i5.
Cette tendance , jointe à la passion de la jurisprudence que nous avons déjà signalée, amena à faire contre les animaux, des procès qui rivalisent de superstition et d'absurdité. Parmi les exemples qui se présentent en foule à noire plume, nous ne citerons que les trois suivants, qui appartiennent aux treizième et quatorzième siècles.
1266. Par sentence des officiers de la justice des moines de Sainte-Geneviève, à Paris : pourceau brûlé pour avoir mangé un enfant, ayant été reconnu que son auge était i)ien garnie de nourriture.
139/i. Sentence du bailliage de Mortagne, qui condamne une truie à être pendue pour le même fait que ci-dessus. — La truie fut exécutée sur la pîacc de la ville, en habit d'iioumie; l'exécution coûta 28 fr. (valeur actuelle), plus une paire de gants neufs donnée à Texëcuteur.
Bœuf exe'cute' pour ses dcme'rites. Jugement dubailliagedeGisors,qui sur enquête, informations, après avocat entendu, condamne à la potence un bœuf, pour avoir par furiosité, occis un jeune gars de l'âge de quinze ans^**.
La perse'culion contre la sorcellerie n'était pas moins active ; les accusations de maléfice se nudtipliaient, et elles étaient toutes accueillies par les tribunaux. La foi dons les sortilèges était alfermie par ces condamnations mêmes, et ceux qui I ersécutaient les magiciens^ essayaient souvent «•nsuite d'avoir recours h la magie, quand ils éprouvaient quelque embarras ou que quelque passion leur faisait désirer une aide surnaliiielb'. Des cris qu'on avait entendus sou^lerie à Clifiteau-Landon, y firent découvrir un cliiit noir, qu'on y avait enterré dans une cassette. La France entirre en fut alarmée; \\x\ grand nond)re de malheureux fiuiMif incarcérés, et traduits (l«;v;tnt les in([uisiteurs à Paris, ])Our donner quel([ue explication sur ce chat; on découvrit eidin qu'un id>l)(' de Citeaux
et quelques-uns de ses chanoines, l'avaient enferme' clans cette cassette, avec des vivres pour trois jours ; qu'ils devaient l'en tirer ensuite pour l'employer dans une ope'ration magique, par laquelle ils comptaient découvrir des effets qui leur avaient e'te' vole's. Les angoisses du chat noir furent cruellement venge'es: deux religieux furent brûle's vifs; d'autres furent dégrade's et condamne's à une prison perpe'tuelle. Dans la même anne'e, d'autres accusations de sorcellerie furent portées au tribunal de rinquisilion à Paris, contre un moine de Morignj^ près d'Etampes, et contre le sire de Parthenay, puissant gentilhomme du Poitou, que Charles IV fit arrêter, en saisissant tous ses biens, mais qui e'cliappa au supplice.
Jean XXîï , loin de prote'ger les eccle'siastiques soupçonne's de se livrer à la magie , les poursuivit avec une rigueur excessive. Il publia, en 1322, une bulle dans laquelle il disait : « quelques fils de perdition, nourrissons d'iniquité, s'appliquant damnablement aux opérations coupables de leurs détestables maléfices , ont fabriqué quelques images de plomb , ou même de pierre , sous la figure ou le type royal, pour exercer sur elles par des arts magiques, leurs horribles maléfices, leurs enchantements, leurs évocations des démons, et leurs autres œuvres exécrables et prohibées. » ï\
ajoutait que, comme parmi les prévenus de ces crimes se trouvaient des ecclésiastiques qui avaient décliné la juridiction des tribunaux français , il chargeait trois cardinaux de les examiner, pour les dégrader et les renvoyer ensuite aux juges séculiers. Dans une seconde bulle de la même année, il s'étonnait des progrès que faisaient les sciences occultes : •< Nous nous apercevons avec douleur, disait-il, et nous en sommes troublés jusque dans nos entrailles , que plusieurs qui ne sont chrétiens que de nom, ont laissé la lumière de la vérité, et qu'ils sont tellement couverts des nuages de l'erreur, qu'ils ont fait une alliance avec la mort, et un pacte avec l'enfer; car ils inimolcnt aux dénions, ils les adorent, ils fabriquent ou font fabriquer des images, des anneaux, des miroirs, des fioles ou loni autre o])jet auquel ils puissent lier magiquement les démons. Ils leur demandent des réponses et en reçoivent d'eux; ils implorent leur secours pour accomplir leurs désirs dépravés , et en retour de la plus lionleusc assistance , ils ofi'rent une honteuse servitude. O douleur! cette maladie pestilentielle se répandant plus que de coutume dans le monde, infecte toujours plus gravement le Iroiqieau du Christ.... '' »
Les Juifs et les h-preux j>artageaient , les malheureux! h's sup])lices infligés à l;i siipersti-
tion, et leur e'tat n'était pas meilleur dans un royaume que dans l'autre. En Espagne , en France, en Angleterre, on les massacrait, on les torturait sans pitié' ; voyons-les d'abord dans ce dernier pays. Au quatorzième siècle, il n'existait pas sur la terre dans les airs ou sous les eaux une race qui fût, comme les Juifs à cette e'poque, l'objet d'une persécution si générale , si constante et si cruelle. Sous les prétextes les plus légers et les plus déraisonnables, aussi bien que sur les accusations les plus absurdes et les plus mal fondées, leurs personnes et leurs biens (étaient exposés à tous les caprices de la fureur populaire ; car Normands, Saxons, Danois et Bretons, quoique ennemis les uns des autres , rivalisaient dans leur acharnement contre un peuple que leur fanatisme leur ordonnait de haïr, d'outrager, de mépriser, de piller et de persécuter. Les rois de la race normande, les nobles indépendants qui les imitaient dans tous leurs actes de tyrannie , exerçaient contre le peuple réprouvé une persécution plus régulière dont le motif secret était une insatiable cupidité. Nous citerons à ce sujet un trait bien connu de la vie du roi Jean. Il tenait enfermé dans un de ses châteaux un Juif opulent, et chaque jour il lui faisait arracher une dent; le malheureux Israélite, voyant sa mâchoire entièrement dégarnie , cor|-
sentit enfin à payer au roi une somme immense, précisément celle que le tyran avait eu intention de lui extorquer. Le peu d'argent monnaye' qui se trouvait dans le pays était presque entièrement entre les mains de ce peuple persécute, et la noblesse n'he'sitait pas à suivre l'exemple du souverain en le lui an'achant par toute espèce d'oppressions et même au moyen de tortures corporelles. Cependant une sorte de courage passif inspire par ]'amourdu gain portait les Juifs à braver tous les maux auquels Us étaient exposés pour obtenir les profits immenses qu'ils pouvaient faire dans un pays naturellement riche comme l'Angleterre.
Leur état n'était pas plus tolérable en France: poursuivis par les pastoureaux partout où ces derniers purent les atteindre, ils les livrèrent à des supplices effroyables. Les Juifs du diocèse de Toulouse s'étant, en lîiiiO, réfugiés au nombre de cinq cents, dans le château royal de Verdun siula Garonne. Ils y furent bientôt assiégés , et connne les olliciers royaux ne pouvaient engager aucun chrétien à prendre leur di'fense, les pastoureaux les poursuivant dans la haute tour (|ui leur avait été assignée pour retraite , et mettant le feu aux otages inférieurs, les réduisirent , avant de s'c'gorger tous, les uns les autres, à jeter leurs eulant>
aux assaillants , dans l'espoir, bientôt trompé, qu'ils prendraient pitié de leur innocence.
Les Juifs furent tous massacre's , et leurs biens furent pille's par les pastoureaux , à Auch , Gimont , Castel - Sarrazin , Toulouse , Rabastens | Gaillac, et dans plusieurs autres villes du Languedoc,
Les officiers du roi avaient vengé les Juifs sur les pastoureaux, mais il n'avaient pas su ou pas voulu les défendre ; et Jean XXII , dans le moment même ou les Juifs étaient poursuivis par la fureur populaire , lança contre eux de nouvelles bulles qui semblaient destinées h enflammer toujours plus ce zèle fanatique. Le 22 août 1320 , il appela tous les évéques du midi à tarir la source des détestables blasphèmes et de la perfidie des Juifs^ en leur enlevant et faisant brûler tous les exemplaires du Talmud ^^.
Si les Juifs eussent été traités en Europe d'une manière constamment barbare, il est à croire qu'ils se seraient réfugiés en Asie , ou dans le monde nouvellement découvert, plutôt que de souffrir sans compensation les horribles traitements dont on les accablait ; mais les princes obérés les flattaient parfois pour obtenir d'eux l'or qu'ils ne pouvaient avoir par la force ; dans quelques époques leurs usures ont été tolérées, d'autrefois un
clergé plus humain détournait les fureurs populaires : sous le règne de Louis-le-Jeune des rassemblements de croisés veulent les exterminer j saint Bernard les arrache de leurs mains et les sauve. Philippe-Auguste les fait sortir du royaume, et ensuite il leur permet d'y rentrer. Louis VIII leur défend de prêter à intérêt, leur ôte leur sceau. Le conseil de saint Louis les chasse , et bientôt après les rappelle. Philippe-le-Bel a d'abord pour eux une espèce de prédilection ; ensuite il les bannit. Louis-le-Lulin révoque cet ordre : ils reviennent en France, mais le peuple à plusieurs reprises s'élève contre eux A Tours , CD les brûle; à Chinon, une grande fosse est creusée et remplie de combustibles ; on y met ensemble cent soixante Juifs et des charbons ardents... Leur existence a été plus tranquille pendant de longs intervalles, mais elle n'a jamais été douce, ni tranquille, ni honorable.
Dans les campagnes, il y en avail un grand nombre de serfs , et dans les villes (quand les bourgeois voulaient l)ien consentir ({u'ils y demeurassent), ils étaient obligés (Thabiter des quartiers séparc's et de porter sur leurs li;il)its deux roues de feutre ou d'étoffe jaune , une pardevant, l'autre par-derrière.
Ils ne |)()Uv:ii(Mil fîtii'e allaiter leurs enr;Mits par
des nourrices chre'tiennes ; il suffisait de l'autorité du plus petit moine pour les faire mettre en prison. Bien qu'ils fussent tous marchands ou courtiers, ils e'taient obligés de se battre en duel. S'ils étaient condamnés à mort , on les pendait entre deux chiens; et c'est à cette espèce d'animaux que sont comparées les femmes juives , lorsque la loi punit du feu les chrétiens qui se sont aliandonnés à elles. Mais voici qui pour eux était encore plus terrible ; l'intérêt de leurs prêts de la semaine avait été réduit à deux deniers pour livre ; et ce qui annonce leur coupable avarice , il leur était défendu de recevoir en gage des vases ou des ornements d'église , des socs de charrue et des Ivàhits mouillés ou ensanglantés. Enfin, on confisquait souvent leurs biens après leur mort, souvent même pendant leur vie.
Les lois, celles mêmes qui les rappelaient, leur parlaient avec un mépris auquel ils se sont montrés insensibles : Les dictes douze années passées^ dit l'ordonnance de Louis-le-Hutin , nous les pourrons chassier arrière hors de notre royaume ^^.
Les lépreux, plus malheureux et moins coupables , moins méprisables que les Juifs , étaient plus maltraités encore par l'ignorante superstition du temps. Les croisés avaient rapporté du levant cette aftVeuse maladie : la saleté et la pauvreté
I avaient rendue c'pide'mique. Tous ceux qui en étaient atteints étaient relègues dans des maîadreries ou lazarets , bâtis aux portes de presque toutes les villes. Il ne fallait rien moins que l'état de déraison et de terreur dans lequel les autorités civiles et religieuses avaient entretenu l'esprit du peuple , pour que le vulgaire lui-même pût croire que des malheureux qui sentaient à toute heure leur dépendance et leur faiblesse , songeraient à conspirer contre la partie saine et vigoureuse du genre humain. Il était absurde de supposer que leur souffrance commune leur donnât un esprit de corps, qu'ils eussent des assemblées; que , comme on le racontait , ils eussent tenu quatre conciles généraux , où toutes les maladreries de la chrétienté , à la réserve de deux situées en Angleterre, avaient envoyé des députés. Mais le chef de l'état était lui-même aussi ignorant que Ses sujets : il était accessible à toutes les superstitions , à toutes les terreurs, à toutes les fureurs de la populace ; il crut fermement à la conjuration des lépreux , et il donna l'ordre aux magistrats de poursuivre. Ceux-ci , rivalisant de zèle avec les juges qui avaient servi Phili])pe-lc-Bel, n'hésitèrent point ^ trouver dignes de mille morts ceux qui causaiirni la teireur du nionanjue. Bientôt, «'exaltant, s'eniMaut p;ir la vue des supplices ,
ils s'acharnèrent à obtenir parla torture la preuve légale des plus grandes absurdités , et ils mirent ainsi leur conscience en repos.
On arracha aux lépreux la confession qu'ils avaient été' séduits par les Juifs pour empoisonner les fontaines et les rivières 5 qu'ils composaient leur poison avec du sang humain , de l'urine et trois sortes d'herbes qu'ils ne savaient point nommer ; qu'ils y joignaient ensuite une hostie consacrée ; qu'après avoir séché ces ingrédients et les avoir réduits en poudre, ils en faisaient des sachets , qu'ils attachaient à une pierre , pour les jeter au fond des rivières. Une autre fois, on ramassa un sachet qu'on assura qu'une femme lépreuse avait jeté , quand elle vit qu'on la poursuivait; l'on y trouva « la tête d'une couleuvre, les pieds d'un crapaud, et des cheveux de femme imprégnés d'une liqueur noire et fétide , qui faisait horreur à voir et à sentir. » On n'essaya point l'effet que ces substances pourraient produire sur des animaux, mais on les jeta sur un brasier ardent; et comme elles ne flambèrent point, on en conclut que c'était un poison très violent. Au reste , loin de tenter s'il était possible d'empoisonner une fontaine ou une rivière , on ne constata pas même le fait qu'il y eût eu un seul homme empoisonné, qu'il y eût eu une seule
rivière ou une seule fontaine dont les eaux eussent causé un seul malai.se.
Les juges seigneuriaux, les juges royaux, les juges ecclésiastique ;s , et le roi, qui s'étaient retirés précipitamment à Paris, procédèrent à l'envi l'un de l'autre , comme si une démence universelle les avait frappés contre ces malheureux, auparavant l'objet de la compassion publique. Un premier coiile absurde fut appuyé par d'autres cont(;s non moins absurdes : Le roi de Grenade fut dénoncé comme premier auteur du complot. Pour détruire la chrétienté, il avait gagné les Juifs ; et ceux-ci n'osant exécuter eux-mêmes la commission qu'il leur avait donnée, s'étaient adressés aux lépreux, leur avaient donné de l'argent , et eu avaient promis davantage encore. Sur ces promesses les lépreux s'étaient partagés entre eux les royaumes , his contrées et tous les Liens temporels, en sorte qu'on en brûla un à Tours, pendant les fêtes de saint Jean-Baptiste, qui prenait le titre d'abbé de Mont-Mayeur.
De tous les cotés on arrêtait les lépreux; tous ceux (jui avaient quelques signes de maladie de la peau étaient, par cela seul, regardés comme conjurés. Leurs souffrances habituelles semblaient un molif sulUsant pour leur en infliger de plus aiguës ] tous les juges s'arrogeaient le ihoit de
leur faire éprouver d'horribles tortures et de les
livrer ensuite aux flammes ^. . .
Mais laissons ces horribles scènes pour reporter
nos yeux sur des objets plus riants; parlons de
quelques usages singuliers du temps.
On lit dans la Topographie historique dû Trojes, que pendant le carême treize femmes doivent venir tous les jours verser un flacon d'eau rose sur les mains des clianoines. — Dans le Journal de Paris, sous Charles \I et Charles VU, que les chartes de Bourgogne enjoignent aux chanoines de Dijon d'embrasser une fois l'an , sur l'une et l'autre joue , la souveraine du pays. — Dans V Histoire ecclésiastique de la Cour, qu'au milieu des mets les plus déHcats, le roi, le jour où il délivre des prisonniers pour dettes , ne mange qu'un potage aux herbes. — Dans le Cartulaire de Notre-Dame de Conde\ que les moutons viennent bêler dans les temples : tous les ans, pendant une fête solennelle, les portes de Notre-Dame s'ouvrent et l'on voit entrer un mouton, cornu, lainu et dentu de quatre dents ^ que les laboureurs des neuf he'ritages doivent présenter au chœur de l'église. — Dans V Histoire de t Eglise d Orléans, que le seigneur est tenu de faire hommage au chapitre, tous les ans au jour de l'Ascension ^ d'un bélier portant, pendue IV. 18
— ar^t — à ses cornes dorées, une bourse qui renferme 5 sols. On y lit de plus que l'évéque d'Orle'ans , lorsqu'il est intronisé , va coucher à l'abbaye de Saint-Euverte, où il soupe avec un œuf, un petit pain et une chopinc de vin. Le lendemain il se rend à la collégiale de Saint-Agnan ; deux chanoines se présentent , lui attaciient les mains et lo conduisent à la porte de la cathédrale , où il jure de maintenir les privilèges de l'Eglise et déclare aux chanoines qu'il n'a aucun pouvoir sur eux. Alors on le délie. — Dans la Chronique de ChajJipagiie j que les évéques se font traîner, à leur entrée, par les barons comme par leurs chevaux; que l'évéque de ïroyes, lorsqu'il fait son entrée, va d<'sccndre à la Grande-Abbaye. L'abbesse prend son cheval par la bride et l'amène ; il lui appartient. En revanche , l'évéque a droit de gîte, et le lendemain il emporte le lit dans lequel il a couché... Cela se fait ordinairement la veille du saint jour de Pâques; le jour même, après Noue , l'évéque joue solennellemcnl avec les chanomes à la toujîie cl puis à la jiaume. — i'inliii , dans \ Histoire de l Eglise de lîoiieii, que les clercs, aux jours solennels, lâchent, pendant le Gloria in excelsis , des oiseaux, aux pattes desquels sont allachées des pàlisserios légères...
Il faut, pour croire à de pareils usages , comme à de si sanglantes cruautés > les voir les uns et les autres consignés le plus sérieusement du monde dans les chroniques les plus dignes de foi et revues par les chapitres ou les évéques. C'était rusage!... Il n'y a plus un seul mot à dire à cela. Dans trois ou quatre siècles , peut-être la plupart de nos cérémonies mondaines et religieuses (celles du moins qui tiennent à la forme) seront-elles trouvées singulières ou ridicules par nos arrièreneveux 21.
Un des traits caractéristiques de cette époque guerroyante et dissolue 2-2, mais pleine de foi , c'est la fin de presque tous les grands personnages : les rois, les seigneurs et les riches de la terre, après avoir passé dans la guerre ou les plaisirs, la jeunesse et l'âge mûr , finissaient leur vieillesse dans un cloître. Né sous le casque, on mourait sous le froc. Les époux n'attendaient pas la grande séparation du trépas 3 vivants ils se disaient adieu pour toujours ; ils se séparaient de leurs enfants , et les liens de la famille se rompaient au nom du ciel qui les avait formés 25. Ne serait -il pas téméraire, après ces citations, devenir dire que les progrès, quoique peu apparents , ont été réels? Nous le dirons cependant, mais nos preuves trouveraient mal leur place ici; nous le dirons après avoir
parle de la philosophie, des lettres, des arts, des sciences, de l'agriculture, du commerce, de Findustrie et de l'ëlat moral et matériel des peuples européens.
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CHAPIXIIE DIXIEME.
Le moyen âge , ont dit quelques auteurs , est l'enfant de l'universitë. Fondée par Cliarlemagne et Alcuin , reconstituée par saint Louis , elle a été détruite par Luther, entre le neuvième et le seizième siècle. Nous avons vu ses premiers pas, nous la verrons aujourd'hui dans sa gloire , nous assisterons plus tard à sa décadence et à sa chute.
Plusieurs érudits ont soutenu cependant que l'université ne datait que du règne de Louis IX ; mais c'est qu'il n'ont pas vu que bien qu'il n'y eût pas avant le saint roi une reconnaissance légale , il y avait des faits existants depuis des siècles et qui étaient enfin devenus si dominants que l'université ne lui dût réellement qu'une formeplus régulière. La corporation des écoles avait , comme celle des marchands, ses privilèges et sesimmupités. Le recteur et ses écoliers étaient exempts
d'impôls et avaient leur justice particulière; tout cela existait en fait depuis long-temps ; mais l'incertitude du droit produisait les plus graves désordres. Il se livrait des combats sanglants entre les bourgeois et les e'coliers. Lorsque les corporations furent constitue'es elles se respectèrent davantage et la socie'té y gagna de l'ordre et du travail. Il est hors de doute que l'université, a^'ant moins à s'occuper de ses procès et de ses disputes avec tous les ordres de l'Etat, se livra avec plus de suite et de succès à la propagation des études et à leur amélioration.
A dater de celte époque l'université entreprit de plus grands travaux, elle réunit en faisceau les diverses parties de la science et s';ippliqua i\ les coordonner dans le but de la consolidation et de la défense de l'état social du moyen âge'. Ce n'est donc réellement ([u'au douzième siècle que les universités ont joué en Europe un rôle important : elles ont rehaussé, amélioré son état intellectuel. Il n'y avait pas alors cette masse de livres (jiii remplissent et éclairent aujourd'hui celle partie du monde. L'enseignement oral élait presque le seul mo3''en de Iransmetlre et d'acquérir des connaissances; aussi, dans les universités du moyen 5ge, les écoliers étudiaient beaucoup plus longtemps que dans les nôtres et c'élaienl trouvent des
hommes mêmes que leurs rangs et leurs emplois rendaient considérables.
Les principales e'tudes étaient le droit romain, la théologie et la scolastique : le premier n'avait subsisLé jusqu'à cette époque que comme législation positive des vaincus et n'avait été un des éléments de la civilisation du moyen âge que pour la pratique des affaires et de la vie civile ; mais au douzième siècle il eut des écoles et partagea avec laplîilosophiethéologique le domaine de lascience.
La législation d'un peuple détruit devint pour l'Europe entière une science politique et sociale , dont la théorie sera aussi nécessaire et aussi floiissante que la pratique. C'est surtout la France qui, depuis le moyen âge jusqu'à la fm du dernier siècle, n'a pu échapper à l'esprit romain, et qui, malgré l'originalité du génie national, en porte l'empreinte dans sa littérature et dans ses lois.
Le droit romain , avons-nous dit , subsistait en Europe, on l'y pratiquait, on l'y étudiait; mais la pratique et la théorie étaient sans force et sans éclat , quand tout-à-coup , au douzième siècle , il se réveille de cette langueur, et jette un vif rayon de lumière. Il se forme à Bologne une brillante école dont la renommée passe les Alpes; de l'Europe , les légistes retournent répandre dans leur patrie les belles connaissances qu'ils viennent d'ac-
quérir, elles propagent de mille façons, parles décisions qu'ils rendent , par des écrits , et bientôt par des écoles h l'imitation de celle de Bologne. D'où sortit cette merveilleuse révolution? est-ce d'une volonté du pouvoir? Non , mais d'une nécessité intime et profonde. Les villes lombardes étaient riches et peuplées. L'activité de leur commerce et la variété des transactions qu'il amenait demandaient un droit civil perfectionné. Les lois germaniques n'étaient plus en harmonie avec celte prospérité, non plus que les connaissances médiocres que l'on avait sur le droit romain 5 mais on avait les sources de ce droit si riche , et la science pouvait à elle seule, avec ses travaux, mettre la Lombardie en possession d'une législation qui répondît à tous les besoins.
Bologne n'était cependant pas la seule université : après elle florissaient celles" de Padoue cl de Pisc ; celle de Verceil , qui exerça peu d'influence; celles d'Arezzo , de Ferrare et de Rome; celle de Naples, qui se distingua de toutes les autres par sa conslilution cl fut fondée par Frédéric 11, enfin celles de Plaisance, de ]\]odène,de Beggio^ de Pavie et de Turin.
En France on distinguait celle de Montpellier, fondée en l'289, celh s d'Orléans, de Toulouse, de Valence el <le Bourges. En Espagne, celles de
Salamanque et d'Alcala , qui n'acquirent que fort tard leur importance. L'Angleterre seule parmi les grandes nations civilisées n'en avait point
encore ^.
La tlie'ologie jeta le même éclat à Paris que la jurisprudence à Bologne , et son e'cole eut la même puissance. Les plus anciens témoignages qui attestent son institution sont deux de'crétales d'Alexandre III, de la fin du onzième siècle. Vint ensuite le privile'ge octroyé par Philippe- Auguste , en 1200, qu'on a eu le tort de prendre pour une fondation d'université. Ce qui caractérise cette école, c'est son influence politique, le sentiment exagéré qu'elle avait de son importance , et l'immense clientelle qu'elle sut se faire dans le peuple. Elle fit ses statuts au fur et à mesure, donna toute autorité aux professeurs, intervint, avec une prépondérance hautaine, dans tous les débals théologiques, défendit longtemps les droits de sa juridiction contre le parlement , et se vantait enfin d'être la fille aînée des rois 3.
Théologie , philosophie , scolastique , sont trois mots qu'on ne peut guère séparer aux douzième et treizième siècles : la philosophie , en effet, n'est autre clic se que la scolastique, et Tune et l'autre sont iiitimoment lices à la théo-
logie. Les grnndes querelles des réalistes et des nominaux, dos universaux, etc., se lient également à ces trois sciences.
La scolastique a trois périodes bien distinctes; elle jette ses fondemenls dans la première que nous avons exauiinée dans le volume précédent. La seconde est son époque brillante ; elle s'éclipse dans la troisième, vers le quinzième siècle. C'est donc seulement cette seconde période que nous avons à voir aujourd'hui.
Roscelin, chanoine de Compiègnc, avait surtout étudié la logique du portiqr.e; il s'était pîissionné pour Zenon , contre la réalité des Jormes aristotéliques, et il enseigna, au grand scandale des nouveaux platoniciens, que les universaux n'avaient pas d'existence réelle ; prétendant , avec les stoïciens , qne les notions générales de Tintelligence, les idées de genre, d'espèco, de différence, de propriété, etc., étaient de pures abstractions.
Cette doctrine fut combattue par Cuillaume de Champeaux et le célèbre Abélard. Ce dernier reprochait à Roscelin d'avoir prétendu qu'aucune chose n'a de partie, et (pie les mots seuls par lesquels on désigne les choses sont divisibles. Abélard ne fut cependant ])as un réaliste % car il soutint contre son maitre, Guillaume de Chani-
peaux, que la realité objective ne pouvait appartenir aux ide'es générales et qu'elle n'existait que dans les individus. Mais il refusait d'admettre avec Roscelin que les universaux ne fussent que des mots , sans relation à aucune idée; et cet égal éloignement du réalisme et du nominalisme pur le conduisit à une doctrine intermédiaire, dont les sectateurs furent ensuite désignés sous le nom de conceptualistes .
Cet habile dialecticien compta parmi ses disciples quelques hommes remarquables , tels que Gilbert de la Porrée , Pierre Lombard, et Jean de Salisburj, le plus célèbre de tous et le plus hardi, car il osa signaler les vices de la scolastique ; il demandait qu'elle fût cultivée avec plus de savoir véritable et plus de connaissance des anciens. On ne peut qu'être de son avis en jetant un coup d'oeil sur le tableau des questions qu'il proscrit et et qui faisaient alors la matière de toutes les luttes savantes. « 11 est des questions, dit-il, qu'un homme sage peut s'abstenir de résoudre , telles sont celles de la substance , de La quantité y des forces , des effets et de V origine de l'âmej celles du destin, du hasard, du libre arbitre ; celles de la matière et dumouveme7it ; celles du temps ^ de l'espace et des nombres ^ celle du même et du différent ^ celle du divisible et de V indivisible ;
celle de la substance et de la forme de la voix , celle de Vctnt des unwcrsaux ; celle de l'usage^ du but et de r origine des vices et des vertus ,• celle de savoir si on possède toutes les vertus <, quand on en possède une seule; celle de savoir si tous les péchés sont égaux et punis de la même manière; celle du premier commencement des choses ; celle sur les corps des anges et de Dieu....
C'est de la subtilité qu'il faut pour résoudre de pareilles questions ; de la subtilité et quelque peu d'érudition : le jugement et le bon sens ne peuvent y être pour rien.
Une grande partie du clergé se prononça contre cette philosopliie si vaine, si creuse, qui nV'tait bonne qu à alimenter le bavardage des écoles. Etienne, éveque de Tournay, écrivait au pape Géleslin III : u 11 y a maintenant presque autant de scandales que d'écrits; autant de l)laspbèmes que de places pu])liques où les lionimes discourent. Il semble que dans la confusion des écoles on ne songe quV» proposer des queslions extraordinaires et surprenantes, au liasard de ne pouvoir les résoudre. »
Gauthier, prieur de Saint-Victor s'exprime ainsi contre les plus céirbres scolasliques: «Suivez-les dans ces longues disputes où ils passent les jour^ cl les nuits, vous ven-c/ qu'ils tour-
nent la même chose de tant de manières différentes , qu'on ne sait plus s'il faut l'admettre ou la rejeter. Ils se jouent du vrai et du faux avec tant d'adresse , qu'on ne peut ni les saisir ni les reconnaître. — Prctez-ieur une oreille attentive, vous ignorerez bientôt s'il y a un Dieu, ou s'il n'y en a point; si Jesus-GIirist s'est fait homme , ou s'il n'a pris qu'un corps fantastique 5 s'il y a quelque chose de re'el dans le monde , ou si tout n'est qu'illusion, que tromperie. »
La plupart des docteurs du treizième siècle suivirent les principes logiques et métaphysiques d'A.ristote. La secte des réalistes fut plus nombreuse et plus florissante que celle des nominaux, à cause du crédit et de l'éclat que lui donnèrent Albert et saint Thomas d'Aquin. Albert fut le premier par qui fut déterminé le grand mouvement vers la philosohie péripatéticienne ; par ses travaux , la logique et la métaphysique gagnèrent en étendue plus qu'elles ne firent de véritables progrès. Avec lui commencèrent les discussions subtiles sur la matière et \r Joigne, V essence et l'être. Saint Thomas succéda à Albert-ie-Grand dont il avait été le disciple, et il éclipsa son maître dans la carrière de la théologie philosophique j il puisa sa science dans l'école d'Alexandrie. Mais enfermé dans le cercle delà scolastique, il n'ap-
porta pas plus de clartd que ses devanciers dans ces matières ardues. Son principal mériLî ii eut les historiens de la philosophie du mojen âge est d avoir propagé la philosophie d'Aristote.
J. Duns Scot, le plus redoutable adversaire de saint Thomas, fut plus obscur encore que ses préde'cesseurs ; aussi mérita-t-il le surnom de siibtilis ^ comme Pierre Lombard avait eu celui de maître des sentences^ et Thomas d'Aquin celui d'ange de l'école. Henri de Gand lut appelé' le docteur solennel \ Henri de Suze^ la splendeur du droit j Alain de Lille , le docteur wdversel; Bo-
jiaventure, le docteur sérapldque Chaque
scolastique avait son titre plus ou moins glorieux, mais aucun ne porta aussi loin que Scot le SubtU l'art d'embrouiller un sujet par une foule de définitions, de termes barbares, d'argumentations et de vaines hypothèses. Il est souvent dillicile d'attacher un sens aux mois qu'il emploie, mais, comme il y a dans tous les siècles des hommes qui n'admirent rien tant que ce qu'ils ne comprennent pus , il eut une foule considérable de disciples qui furent appelés scotistes , connue ceux de saint Thomas avaient éle appelés tJiomistes.
L'art des subi ilil es avait plongé la philosophie dans d'épaisses ténèbres \ de leur obscurité sortit Une nouvelle secte qui , rejetant le réalisme dog-
matique, reproduisit la doctrine des nominaux. Elle eut pour fondateur Occani , qui combattit dans tous les sens le système des réalistes ou sectateurs de Scot, lesquels soutenaient que les ide'es ge'ne'rales sont des choses réelles, qu'elles ont une existence de'terminée , une force à laquelle rien ne s'oppose, rien ne re'siste. Occam et ses sectateurs prétendaient au contraire que les idées générales ne sauraient avoir aucune réalité objective hors de l'intelligence, parce que ni le jugement ni la science n'ont un besoin absolu de cette hypothèse , et qu'elle conduit à des conséquences extravagantes; que ces idées générales n'ont d'existence objective que dans l'âme ; qu'elles sont un produit de l'abstraction ou des images qu'elle se crée à elle-même , ou des qualités subjectives propres à l'âme , et qui sont de nature à devenir les signes des objets extérieurs.
Les débats furent violents ; les esprits s'échauffèrent jusqu'à l'excès j chacun s'attacha fortement à son parti, résolu de ne point changer d'opinion. Les thèses étaient remplies d'aigreur ; chaque mot y était presque une injure. Malgré de fréquentes persécutions que le nominalisme éprouva, malgré les défenses d'enseigner et d'écrire faites à ses partisans, cette secte parvint à se maintenir et à voir grossir de jour en jour ses adhérents j et les
derniers résultats de cette lutte opiniâtre furent de faire baisser insensiblement le crédit de la scolastique s.
Maintenant que nous en avons fini avec les systèmes, voyons les hommes; en suivant les plus célèbres des philosophes et des théologiens dans leur vie privée , nous pénétrerons jusqu'au cœur de cette époque pleine d'intérêt.
Alcuin fut le représentant de la philosophie de l'université et des cloîtres dans la période dont Gharlemagne avait été le législateur; dans celle que nous parcourons Abélard est à Alcuin ce que saint Louis est à Gharlemagne. Doué d'un génie plus actif, plus entreprenant, mais moins organisateur, il fit peut-être plus de mal que de bien à son siècle et h la postérité. Représentant le plus illustre de l'université et de la scolastique du douzième siècle , non moins célèbre par ses amoui-s et ses malheurs que par sa science et sa controverse, Abélard mérite une mention toute particulière, et on nous pardonnera d'autant mieux de retracer une partie de sa vie que nous y retrouverons de nouvelles et nombreuses occasions d'apprécier la philosophie et les mœurs de l'époque c.
Pierre Abélard naquit en 1079, sur les confins
de la Bretagne. Bëranger, son père, guerroyeur comme tous les nobles du moyen âge , avait cependant quelques idées des lettres ; il favorisa la passion qu'Abélard montra pour elles dès sa jeunesse et lui laissa quitter la Bretagne , théâtre trop étroit pour ses études et son génie. L'université , déjà célèbre, attirait alors à Paris les lettrés des provinces et de l'étranger. Guillaume de Cliampeaux en était le professeur le plus renommé. Abélard vint s'asseoir parmi ses disciples et ne tarda pas à y occuper le premier rang. « Il m'aima d'abord , dit-il ; je lui fus cher ; mais bientôt il me trouva incommode quand je cherchai à réfuter plusieurs de ses propositions et qu'il m'arriva plus d'une fois de lui paraître supérieur dans la dispute : c'est ce que lui-même et ce que mes condisciples, qui vénéraient son âge et son savoir, ne purent supporter sans indignation ; et là remonte la source de mes malheurs ; là se rattache la haine de mes ennemis qui me poursuivent encore. » Ces ennemis prétendaient , et ce n'était pas tout-à-fait sans raison . qu'Abélard ne cherchait à disputer avec Champeaux que pour l'embarrasser, l'humilier, et faire passer le sceptre scolastique des mains de son maître dans les siennes.
La réputation d' Abélard s'éleva rapidement et IV. 19
l'envie, dit-U, grandit avec elle. A peine âgé de vingt-deux ans, présumant beaucoup des forces de son âge et de son gcnie , il voulut lui-même ouvrir une école, et se retira dans ce dessein à Melun. Car la liberté de l'enseignement existait dans le douzième siècle. Alors il n'était pas besoin de diplôme, et tout Français était maître d'établir une chaire, d'y monter et d'appeler des auditeurs. On laissait les écoliers seuls juges du mérite de ceux qui entreprenaient de les instruire. Les écoles n'étaient florissantes que par le concours volontaire des disciples , elles n'étaient fermées que par leur désertion.
L'école dialecticienne de Melun devint bientôt florissante et la réputation de Gbampeaux pùlit devant celle d'A-bélard qui , pour se rapprocher, vint s'établir à Corbeil. Mais cette ardeur immodérée pour l'étude avait altéré sa santé. L'air natal lui devint indispensable et il s'éclipsa deux ans. A son retour à Paris il \ it avec orgueil que, loin d'être oublié , sa gloire avait grandi par son absence. L'archidiacre Ghampeaux a\ ait essayé de ressaisir le sceptre. Le terrible Abélard revint s'asseoir parmi ses disciples : il voulait encore poursuivre le vieillard et le vaincre; il engagea donc (le si \ ives disputes , qu'après avoir détruit tous ses arguments , il le força d'abandonner sa
doctrine des universaux : en sorte que le maître, confus , cessa d'enseigner que la même chose était essentiellement ensemble et tout entière dans ses parties , qu'il n'y avait pas diversité dans leur essence , mais seulement variété , résultat de la multitude des accidents ; et qu'il se mit à soutenir qu'une même chose n'était pas dans ses parties essentiellement entière , mais qu'elle s'y trouvait individuellement...
Suivant Abélard toute la renommée de l'archidiacre tomba par le changement de sa doctrine sur la communion des universaux : car c'est là qu'é' tait sa faconde, son triomphe et sa gloire. L'école du maître fut abandonnée , et le disciple superbe lui enleva ses auditeurs. « Ceux qui avaient été , dit-il , mes plus ardents détracteurs, s'empressèrent pour m'entendre. J'assis alors le camp de mes écoles sur la montagne Sainte-Geneviève. A peine Ghampeaux en fut-il averti qu'il revint avec son conventicule de frères, qui était comme sa milice, rétablir sa chaire à Saint -Victor. » Mais, trompé dans son attente, il vit les écoliers abandonner Saint -Victor pour Sainte-Geneviève, et dans son désespoir il se fit moine. A cette époque, Abélard fut une seconde fois rappelé dans la Bretagne. Béranger , son père, vieux guerrier, venait d'embrasser la vie monastique j et sa mère
allait aussi zq consacrer dans un cloître au service des autels. Ainsi finissaient alors toutes les gloires , toutes les infortunes et toutes les joies de la terre.
Pendant cette seconde absence Champeaux s'était assis sur le sie'ge e'piscopal de Ghalons et avait favorise' de toute sa puissance la gloire d'Anselme, archidiacre de Laon, qu'il écoulait comme un humble disciple et qu'il croyait destiné à faire souffrir à Abélard ce qu'il avait souffert lui-même de l'ambitieux breton. Le premier désir d'Aljélard, en retournant à Paris, fut de connaître son nouveau rival ; « Sa réputation, dit-il, le recommandait plus que son génie. Si quelqu'un, venant le consulter, arrivait incertain sur une question, il s'en retournait plus incertain encore. Son aspect était imposant; mais il fallait le voir et non l'interroger. Il avait un merveilleux usage de la parole ; mais ses discours étaient vides de sens et de raison. Lorsqu'il allumait le feu, il remplissait sa maison de fumée et non de lumière : c'était un arbre qui de loin présentait un beau feuillage , mais qui , lorsqu'on approchait, ne montrait aucun fruit. « Aussi Abélard délnissa-t-il bientôt Técole d'Anselme. Irrité de cet affront et poussé par ses disciples , ce dernier imagina une vengeance qui peint admirablement l'époque. Il délia Abélard
dans un genre abstrus et difficile qu'il croyait n'avoir jamais occupé sa pense'e ni ses veilles : l'interpre'tation des livres saints ; et ils choisirent les passages les moins intelligibles du prophète le plus obscur dans son élévation , Ezéchiel. Abélard accepta le défisses ennemis triomphaient d'avance: ils lui demandaient combien de jours, combien de semaines il prendrait pour se préparer : « Ce n'est pas , répondit-il , ma coutume de me faire attendre ; donnez-moi le volume du prophète et venez ici demain , ma glose sera prête. * Le lendemain et les jours suivants, il glosa avec un tel succès que l'envie se trouva confondue. Le vieil Anselme ne pouvant vaincre par le raisonnement, eut recours au grand moyen de la faiblesse, la clôture... Abélard fut donc empêché de poursuivre ; mais tous ses auditeurs s'élevèrent contre une tyrannie qui attestait l'impuissance , et le triomphe interrompu n'en parut que plus éclatant.
He retour à Paris , Abélard rouvrit son école , reprit et acheva sur Ezéchiel les gloses qu'Anselme avait arrêtées à Laon : le succès fut prodigieux. « Vous ne pouvez ignorer, écrivait-il à son ami , combien alors le nombre toujoux's croissant de mes élèves me rapporte d'argent et de gloire '. Mais la prospérité enfle les insensés; une tranquillité mondaine énerve la vigueur de l'cS"
prit et porte facilement aux tentations de la chair. »
Ici , la vie d'Iléloïse commence à se mêler à la sienne pour ne plus s'en séparer. « Il y avait dans la cité, dit-il lui-même, une jeune fille appele'e Héloïse , nièce d'un chanoine nommé Fulbert, qui l'aimait beaucoup et l'avait fait instruire , autant qu'il le pouvait , dans les sciences et dans les lettres. Elle n'e'tait pas au dernier rang par sa beauté , mais elle n'avait pas d'égale pour le savoir ; et , comme les femmes lettrées sont rares, la réputation d'Héloïse s'était répandue dans la France. Tout ce (jui peut séduire les amants vint s'offrir à mon imaginalion; Héloïse devint rol)jet de mon amour, et je crus qu'il me serait facile d'être heureux ; car j'étais alors si haut en renommée, et ma jeunesse et ma beauté brillaient de tant d'éclat, que je ne pouvais craindre trélre repoussé par aucune des fennnes que j'aurais jugées dignes de mon choix. Et je pensai qu'il me serait d'autant plus facile de gagner le. cœur d'Héloïse que plus elle avançait dans les sciences, plus elle les aimait; que iléjà un commerce de lettres existait entre nous, et que je lui écrivais avec plus de liberté (pie je n'eusse d'abord osé parler. Je me laissai tout entier enflanmicr -, je cherchai lotis les
moyens d'ëtablir entre nous des relations et des entretiens de chaque jour. J'emplojai auprès de son oncle le ministère de quelques amis pour qu'il consentît à me recevoir dans sa maison, qui d'ailleurs était voisine de mon e'cole. J'avais charge' ces amis complaisants d'exposer à Fulhert que mes études ne me permettant pas de soigner mes affaires domestiques, je le laissais libre de fixer lui-même le prix de ma pension et de mon logement. Or, Fulbert était avare et il attachait une grande importance à ce que sa nièce continuât à faire des progrès dans les lettres : ces deux motifs lui firent donner à ma demande un facile consentement. J'obtins tout ce que je désirais du chanoine, entièrement préoccupé de l'amour de l'argent et de l'idée que sa nièce retirerait un grand profit de mon enseignement. Il me pressa donc instamment, et bien au-delà de mes espérances, de donner les leçons de mon art à Héloïse ; et , servant ainsi lui-même mon amour , il la livra tout entière à mon autorité magistrale. Il me conjura , lorsque je serais libre de mon école , de donner tous mes soins à sa nièce pendant le jour et même pendant la nuit; et, si je la trouvais rebelle à mes leçons , de la corriger de mes mains fortement,.. Que dirai-je de plus? Héloïse et moi nous fûmes unis d'abord par le
même domicile et ensuite par le même sentiment. Sous prétexte de IV-tucle, nous vaquions sans cesse à l'amour ; et la solitude , que l'amour désire, l'e'tude nous la donnait. Ses livres e'iaient ouverts devant nous , mais nous parlions plus d'amour que de philosophie... Il est difiicile d'imaginer quelle fut la tristesse , quels turent les pleurs et les gémissements de mes élèves quand ils connurent cette grande préoccupation et ce trouble de mon esprit. Plusieurs mois s'écoulèrent encore ainsi ; mais enfin , quelle que fût la confiance du chanoine Fulbert , il ouvrit les yeux sur une passion qu'il n'était plus en notre pouvoir de maîtriser. Oh! quelle fut sa fureur!... et quel désespoir la pudeur m'obligea de comprimer ! Mais plus le ressentiment de Fulbert nous éloigna , plus l'amour nous unissait encore. Enfin , une nuit, pendant l'absence du chanoine, je vins, j'enlevai furtivement Héloïse et la fis passer dans ma patrie , oii elle resta près de ma sœur. Ce départ avait jeté Fulbert dans une fureur qui tenait de la démence; et ce qui rendait son état plus terrible, c'est que le besoin de cacher les motifs de sa rage en comprimait la dévorante activité. Il imaginait ce qu'il jiourrait oser contre moi et quels pièges il pourrait me tendre... Il craignait , en se vengeant par le meurtre ou par
tout autre moyen qui me laisserait une vie misérable, que sa nièce, qu'il chérissait toujours, n'eût à souffrir dans ma famille les représailles de la vengeance. Il ne lui était d'ailleurs pas facile de me surprendre : mes précautions étaient prises , et il ne m'aurait pas trouvé sans défense. Enfin j'eus compassion de son trouble et de sa perplexité; et, m'accusant moi-même du mal qu'avait fait l'amour, comme d'une trahison que j'aurais commise , j'allai , dans l'attitude d'un suppliant, trouver Fulbert et me soumettre à la satisfaction qu'il voudrait exiger. J'offris d'épouser Héloïse, pourvu que cet hymen restât secret, afin que ma réputation n'en reçût aucune atteinte. Fulbert donna son consentement, et je reçus le baiser de paix de celui qui voulait, par cette feinte démonstration, me perdre plus aisément.
« Je me rendis aussitôt en Bretagne pour aller chercher mon amante , la ramener à Paris et en faire ma femme.
a Mais Héloïse ne négligea rien pour me détourner de ce dessein *, elle alléguait et les dangers que je courais et le soin de ma renommée. Elle aflirmait, par serment , que son oncle ne laisserait désarmer sa vengeance par aucune satisfaction ; qu'il chercherait d'abord à ruiner ma gloire, Sfichant bien quelle him-ièrc cet hymen enlève'
rait au monde et combien de larmes aurait à re'paudre la philosophie. »
On voit quelle haute opinion ALélard avait de son mérite ; combien grande était sa renommée , et quel rare dévouement portait Héloïse à immoler son honneur et tout l'avenir de sa vie à la gloire de son amant î Abélard croyait céder beaucoup en consentant à un hjmen secret; Héloïse, en repoussant l'hymen, se sacrifiait tout entière dans un dévouement sublime. Abélard rapporte, en longs détails , les arguments sur lesquels Héloïse fondait sa résistance : elle citait l'apôtre saint Paul et Cicéron, saint Jérôme et Sénc(|ae, saint Augustin et Pythagore , comme les autorités qui devaient détourner son amant du mariage, en sa double qualité de clerc et de philosophe.
« Si, disait-elle, les philosophes païens vécurent dans le célibat , quoiqu'ils ne fussent engagés dans aucune profession religieuse, que dois-tu faire, toi qui es clerc et chanoine? Dois-tu préférer aux choses divines les voluptés de la terre? Que si la prérogative cléricale te touche peu , défends au moins la dignité j)hilosophique! Que l'amour seul me conserve à tui cl (ju'aucun lien nuptial ne vienne nous unii-; le bouheur île nous voir, après notre séparation, sera tl autant plus grand qu'il deviendra plus rare. »
Ce fut au milieu de ce combat de l'amour et du devoir, combat dans lequel Abe'lard alors ne se laissa pas vaincre, qu'Hëloïse devint mère. Abëlard confia l'enfant à sa sœur et ramena secrètement à Paris son amante. « Peu de jours s'étaient e'coule's , lorsque, après avoir passé dans une église, avec quelques témoins, la nuit en prières (c'est ce qu'on appelait alors les vigiles des noces), nous reçûmes, au point du jour, la bénédiction nuptiale, en présence de l'oncle d'Héloïse et de quelquesuns de mes amis et des siens. Ensuite nous nous retirâmes sans bruit chacun de notre côté.
« Dès lors nous ne nous montrâmes plus, Héloïse et moi , que rarement ensemble , et notre hymen secret était soigneusement dissimulé par nous. Mais Fulbert, et ses domestiques, empressés d'apporter quelques consolations au déplaisir de leur maître, commencèrent à divulguer le mariage et à violer la promesse que l'oncle et ses gens avaient faite de le tenir caché. Cependant Héloïse protestait et allait même jusqu'à jurer qu'elle n'était pas ma femme ; que le fait était faux. L'oncle , furieux de ses dénégations , Taccablait d'injures et d'outrages.
« Dès que j'en fus informé, je lis passer Héloïse dans le couvent d'Argenteuil , où elle avait été élevée j je voulus qu'elle prît l'habit religieux,
mais non encore lo voile, et moi-même je la revêtis de la rolie du Seigneur.
« A celte nouvelle, i'oncle et ses parents et ses amis pensèrent que j'avais trompe' Heloïse; que j'avais voidu facilement me de'barrasser d'elle en la vouant au culte des autels. Leur indignation s'alluma; ils jurèrent de se venger; et, une nuit, tandis qu'un sommeil profond s'était emparé de mes sens, ils corrompirent avec de Ter l'homme qui me servait. Des émissaires furent introduits dans mon appartement et m'infligèrent l'infâme et cruelle punition qui a rempli le monde dun long élonnement...
a Les coupables prirent soudain la fuite : deux fm'ent arrêtés et subirent la loi du talion !
« Le lendemain, mon aventure fut répandue dans toute la cité. Les habitants, plongés dans la stupeur d'un tel événement, accoururent en foule pour me voir. Il me serait diilicilc et même impossible d'exprimer la véhémence de leurs lamentations, les clameurs dont ils me tourmentèrent, et le trouble que m'apportaient les cris de leur douleur; mais surtout les clercs, et principalement mes écoliers, me faisaient un mal horrible par leurs plaintes infolc-rables , par leurs sanglots et leurs gémissements. Je souftVais beauronp plus de leur compassion que de ma blessure,
et beaucoup plus de nia honte que de mes douleurs physiques; je me rappelais de combien de gloire je brillais encore la veille , et par quel rapide revers cette gloire se trouvait affaiblie et même presque éteinte. Je voyais par quel juste jugement de Dieu j'étais puni par où j'avais péché; par quelles justes représailles l'homme que j'avais trahi venait de me trahir à son tom\ Il me semblait entendre les éloges que mes adversaires donneraient à cette justice distributive; je pensais à ce qu'allait être l'affliction de mes parents , celle de mes amis , et au bruit dont mon infâme aventure devait remplir le monde. Je connus que si désormais j'osais paraître en public je serais montré du doigt et partout regardé comme un spectacle monstrueux. J'étais encore confondu par la pensée que, suivant le Deutéronome, l'abomination des eunuques est si grande devant Dieu, qu'ils étaient réputés immondes, et que les temples se fermaient devant eux ; que, selon le Lévétique, il était défendu d'offrir au Seigneur aucun animal mutilé :
« Enfin, le sentiment de mon état vint me couvrir de tant de confusion que , je l'avoue , ce fut plutôt la honte qu'un désir de conversion qui me précipita dans les solitudes du cloître. Je voulus cependant, avant de me ravir au monde,
lui enlever HéloVse; et, déférant volontiers à mon ordre , elle prit le voile et prononça les vœux e'ternels. Ainsi , tous les deux , nous embrassâmes en même temps la vie monastique : elle dans l'abbaje d'Argenteuil , et moi dans celle do Saint-Denis.
« Touchées de sa jeunesse, les compagnes d'Héloïse voulurent en vain la détourner du sacrifice qu'elle allait consommer ; elle répondit en pleurant par ces vers que Lucain met dans la bouche de Gornélie :
« O mon illustre époux ! toi dont je n'étais pas « digne; de partager la couche ! Le sort (|ui me t< poursuit a donc eu le choit de t'opprimer toi- « même ! Pourquoi formai-je les nœuds impics qui « devaient te rendre misérable! Maintenant reçois « ma mort que je t'offre volontairement en ex- « piation de mon crime. »
« Elle dit, et soudain se précipite vers Taulel; elle saisit le voile que l'évcque a béni et se consacre à toujours, devant le peuple, à Dieu qui reçoit ses serments s. »
Abélard raconte ensuite que tous les moines de Saint-Denis le sollicitèrent vivement de reprendre renseignement et de faire pour l'amour de Dieu ce qu'il avait fait jusqu'alors pour l'amour de la gloire et de l'argent. Il remarque lui-même