‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècle (volume 2)Chapitre 16 sur 44 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

qu'après sa funeste aventure les passions tumultueuses des sens ne pouvaient plus le détourner de l'étude des lettres.

Tous les vices avaient à cette époque pénétré dans l'abbaye de Saint-Denis; l'abbé lui-même menait une vie désordonnée , et l'infamie de ses mœurs était publique... On vit alors un spectacle singulier, le séducteur d'Héloïse préchant la morale la plus austère et reprenant souvent les moines en particulier et même publiquement, avec tant d'instance et d'énergie, qu'il leur devint bientôt à tous importun , à charge et odieux. Les moines et l'abbé se soulevèrent contre lui, et il se retira dans un autre monastère dépendant de l'abbaye. Il y ouvrit une école et vit accourir une si grande multitude de disciples que les bâtiments ne pouvaient les recevoir , ni la terre suffire pour les nourrir. Il enseignait à la fois la philosophie et la théologie ; la réputation des autres écoles s'évanouit devant la sienne. Doué d'une grande flexibilité de talent, d'une rare ardeur d'âme et d'une éloquence brillante, il attirait la jeunesse de toutes les parties de l'Europe à ses leçons , et ses auditeurs professaient pour lui un enthousiasme sans bornes. Ces nouveaux succès valurent au célèbre professeur des aniniosités nouvelles : Ghampeaux et Anselme étaient morts a, d'autres

— soft — leur succédèrent, et des haiucs plus nombreuses, plus diverses, plus puissantes, suscitèrent à Abëlard des tourments plus cruels encore que ceux qu'il avait soufferts , car ils le frappaient dans sa gloire, dans son amour-propre de philosophe , de dialecticien, dans ses convictions religieuses. Il avait composé un Traité de la Trinité^ qui d'abord obtint un succès prodigieux. « Il paraissait, dit son auteur, résoudre les questions les plus difficiles ; et plus la matière était grave, plus, dans les solutions, se montrait gi-ande la subtilité. » Ce dernier mot fait connaître le siècle : il fallait plus que du talent et du génie, il fallait de la subtilité; c'était le grand mot de la scolastique... « Mais, ajoute-t-il, on avait pris soin de diffamer avec tant de malveillance l'auteur et l'ouvrage que, mandé avec injonction d'apporter mon livre au concile de Soissons , le peuple voulut, à mon arrivée , me lapider comme ayant prêcluî trois Dieuœ. J'allai d'abord trouver le légat; je lui rerais mon Traité pour l'examiner, offrant de me rétracter si j'avais écrit quelque chose contre la foi catholique. Mais le légat m'ordonna de porter mon livre à rarchevéquc de Reims et de le déférer à mes adversaires, afin que s'accomplit contre moi ce passage de l'Ecriture : Et nos ennemis sont nos Juges.

« Le livre fut compulsé, feuilleté, et l'envie n'y trouvait rien à condamner. Pendant cet examen , je dissertais publiquement sur ma doctrine; le peuple et le clergé applaudissaient, disant : « Le voilà qui parle devant tout le monde et « personne ne vient le contredire; est-ce donc « lui ou plutôt ne sont-ce pas ses juges qui se « trompent? » Blés ennemis reconnaissant enfin qu'ils ne pouvaient plus se taire sans se couvrir de confusion et sans préparer eux-mêmes mon triomphe, le chef des écoles de Reims, Albéric, parut, le livre de la Trinité à la main, et soutint qu'on y trouvait bien que Dieu avait engendré Dieu; mais que néanmoins l'auteur niait que Dieu se fût engendré lui-même. — Tournez le feuillet, lui dis-je, vous verrez que j'ai pour moi l'autorité de saint Augustin , et que je cité ce qu'il dit dans son premier chapitre sur la Trinité : « Qui- « conque croit qu'il est de la puissance de Dieu « de s'être engendré lui-même, erre d'autant plus « que non seulement il n'en est pas ainsi de « Dieu, mais même d'aucune créature spirituelle « ou corporelle; car ce n'est absolument aucune « chose qu'une chose qui s'engendre elle-même. » Albéric resta confondu et ses disciples rougissaient. Alors j'offris de prouver sur-le-champ que mon accusateur était tombé dans cette hérésie qui IV. 20

fait que le père est le fils de lui-même. Mais soudain , emporté par la fureur, Albéric cria que mes ai'guments et mes autorités n'étaient d'aucune valeur dans cette affaire, et il se retira en me prodiguant la menace et l'injure.

« Le concile, qui avait été convoqué pour me condamner, allait terminer sa session sans avoir rien statué; le dernier jour de sa durée était arrivé. Il fallait condamner le livre, et le livre fut condamné... On me força de jeter moi-même mon livre de la Trinité dans les flammes... Et maintenant, s'écrie rarchevéque de Reims, il sera bon que le frère expose sa foi devant nous , afin qu'il soit approuvé, ou improuvé, ou corrigé s'il le faut. »

« Et comme je me levais pour exposer ma doctrine , mes ennemis crièrent : « 11 sullit qu'il c< récite le symbole d'Atlianase ; nous n'avons pas « besoia ici d'autres discours. » Or, c'est ce que tout enfant eût pu faire comme moi ; et on me présenta à lire le symbole, comme s'il ne devait pas éUc dans ma mémoire. Je Iclus, au milieu de mes soupirs^ de mes sanglots, de mes larmes; et aussitôt je fus livré , comme coupable et convaincu , à 1 abbé de Saint-31édard qui était présent, et entraîné pour être enfermé dans son monastère conmie dans une prison...

« Et , sur-le-champ , le concile se se'para ^°. » Abélard avait à peine quarante ans et il se voyait , à l'apoge'e de sa gloire , perdu dans l'esprit de l'université et de l'Eglise, quand il ne lui restait plus que cette porte de salut. Peu de courages eussent résisté à de telles infortunes... Abélard en fut attéré. « Oh! s'écrie-t-il avec une douleur profonde, de quel fiel mon âme était alors remplie 1 Dieu bon^, où étais-tu? Jesu bone, ubi eîYis? De quelle honte je me sentais confondu ; je comparais avec ce que souffrait mon âme ce que mon corps avait souffert, et je me regardais, parmi les hommes, comme étant de tous le plus misérable... Et cependant c'était par un sincère attachement à la foi chrétienne que j'avais écrit mon livre , et une si grande violence était cependant exercée contre moi ! »

Errant depuis lors de monastère en monastère censurant, avec amertume, les mœurs qu'il y trouvait, il devint odieux à tous et fut deux fois obligé de fuir pendant la nuit pour sauver sa vie menacée. Il s'arrêta enfin dans un désert près de Provins ; il j construisit , avec du chaume et des roseaux , un oratoire qu'il appela V Oratoire de la Trinité'^ cette humble cellule fut le premier fondement de la grande abbaje du Parade t, si célèbre depuis lors.

La soliludo ramenant la paix dans le cœur ulcëré d'Abolard y lamciia aussi le souvenir d'Héloïse; mais ce souvenir et cet attachement, si profond chez son amante , devaient céder encore en son âme orgueilleuse devant de nouvelles fumées de gloire : Dieu et l'amour, le souvenir, la reconnaissance et la prière eussent rempli son cœur d'une douce joie, d'une joie sans mélange. L'ambition ne lui permit pas de jouir de ce bonheur.

« Lorsque mes disciples, écrit-il lui-même, eurent découvert ma retraite, on les vit de toutes parts accourir, quittant les villes et les châteaux pour se construire d'humbles cellules dans mon désert. On les vit abandonner des couches de duvet pour des lits de feuillage , les tables où ils étaient assis pour des tertres de gazon , et des mets délicats pour de grossiers herbages... Mais pkis le nombre de mes écoliers allait croissant, j)lu.s l'en vie, acharnée à ma gloire, me poursuis ait. « Que nous a servi de le persécuter, disaient mes « adversaires? Nous n'avons fait que rendre son « nom plus éclatant. Ses disciples, renonçant à « toutes les aisances de la vie pour se rendre a volontairement niiscTables, accourent on fouie « et peuplent son désert! Et le \o\\h «pii entraine « le monde a])r(''S lui ! »

« Bientôt les cellules devinrent insuffisantes pour les loger, et ils commencèrent: à élever re'gulièrement, en pierre et en charpente, un grand monastère. Et comme dans mes malheurs et dans mon désespoir j'avais trouvé au milieu du désert cet asile et du repos, avec un peu d'allégeance à ma misère, je changeai le nom de Trinité^ que j'avais donné à mon oratoire , en celui de Paraclet, mot quisignilie Esprit consolateur.

« Mes ennemis cherchèrent jusque dans celte invocation un prétexte à leurs calomnies : ils criaient, avec violence, qu'il n'était pas permis de dédier spécialement une église au Saint-Esprit, à l'exclusion de Dieu le Père. Ils suscitèrent contre moi deux apôtres nouveaux, dont l'un se vantait d'avoir fait revivre la règle des chanoines réguliers, dont l'autre se glorifiait d'avoir réformé la vie monastique.

« Ces deux hommes étalent saint Norbert et saint Bernard.

« Ils m'attaquèrent si impudemment dans leurs prédications , qu'ils réussirent enfin à me rendre méprisable aux yeux de certains évéques et de plusieurs seigneurs. Ils répandirent tant de sinistres blâmes sur ma doctrine et sur ma vie, que mes principaux amis s'éloignèrent de moi.... Frappé de cette foudre soudaine, stupéfait, je

m'attendais à être entraîné dans les conciles comme hérétique ; et s'il est permis de comparer la puce au lion , et l'éléphant à la fourmi , je me voyais poursuivi par mes ennemis a\ ec la même fureur que les évéques ariens poursuivirent saint Athanase.

« Tandis que j'étais sans relâche affligé de ce trouble de mon esprit, l'abbaye de Saint-Gildas de Rhuys , dans le diocèse de Vannes j perdit son chef, et je fus élu son successeur d'une voix unanime.

« J'allais habiter un pays barbare dont la langue m'était inconnue. La vie des moines était affreuse et indomptable. Les portes du monastère n'étaient ornées que de pieds de biches, d'ours et de sangliers. Lesmoines n'avaient d'autre signal pour se réveiller que le bruit des cors et des chiens de meute aboyants. Les habitants étaient cruels et sans frein. Je ressemblais à celui qui pour éviter le glaive, se jette dans un précipice, et qui, pour échapper un moment à la mort^ (^ourt vers une autre mort. Je n avais phis pour horizoji (pie l'Océan: la terre ne présentait plus d'espace à ma fuite. Aussi, n'pétais-je souvent, dans mes prières, ces paroles du j)salmiste : « Dans les angoisses de a mon cœur, j'ai crié vers toi des conlins de la « terre ! «

0 J'étais alors irrité contre moi d'avoir quitté le Paraclet consolateur. Mais cevéritableParaclet ne tarda pas à porter, au milieu de mes peines , une grande consolation. Il arriva que l'abbé de Saint-Denis (c'était alors le célèbre ministre Suger) , faisant valoir quelque antique droit de son abbaye sur le monastère d'Argenteuil , où notre sœur en J.-G. plutôt que notre épouse, avait pris le voile, fit l'acquisition de ce monastère d'une manière ou d'autre , et chassa violemment toutes les religieuses dont notre compagne était prieure, et qui se dispersèrent en divers lieux. « A cette nouvelle , j'accourus du fond de la Bretagne : j'invitai Héloïse et celles de ses compagnes qui voudraient la suivre à se retirer au Paraclet. Je leur fis don de ce monastère et de toutes ses dépendances. L'évéque donna son consentement , et bientôt le pape Innocent II confirma cette donation et y ajouta des privilèges. La vie de ces religieuses fut d'abord pauvre et difficile, mais dans une année les biens du monastère reçurent plus d'accroissement que je n'eusse pu leur en procurer si j'y étais resté un siècle tout entier. Dieu le sait, plus les femmes sont faibles, plus leurs besoins trouvent des cœurs compatissants ; et leur vertu n'est pas moins agréable aux hommes qu'elle ne l'est à Dieu.

« Or, noire sœur, qui l'eiiiporlait sur toutes ses compagnes , avait reçu du ciel le don de plaire aux yeux de tous. Les eveques rappelaient leur fille; les abbe's, leur sœur; les laïques, leur mère. Tous admiraient .^a piété, sa p udentc sagesse, sa patience qu'accompagnait une (iOuceur incomparable. Elle se montrait rarement aux regards des bomuies ; et plus elle aimait à se livrer dans sa cellule à la prière et à la mcditalion, plus au debors on demandait sa présence , plus on désirait de la voir et de l'entendre... »

« Mais ma vie devait être traversée par toutes les infortunes : accusé d'abord de ne pas secourir le monastère que j'avais fondé, je le fus, plus tard, d'autres crimes. Les actes d'une cbarité sincère et de la plus pure amitié furent regardés connue d'anciens penchants à une vie dépravée, on disait que, quoique religieux, je n'avais jamais pu supporter l'absence de celle que j'avais aimée. Je me disais alors , avec saint Jérôme : « Il faut que je trouve le cliemm du ciel par la bonne et la mauvaise renommée... v Mais qu'aurait dit renvie, si elle avait vu le Christ et les apôtres et les prophètes et les saints pères vivre , converser avec des femmes et les associer à leur mission, (rétaient Marie-Magdeleiue , Jeaime, femme de Chusa, Suzanne et beaucoup d'autres qui les as-

sislaient de leurs biens... Et saint Jérôme ne rapporte-t-il pas que le moine Malchiis vivait chastement avec sa femme dans la même cellule?., et l'abbaje de Fonte vrault , fondée par le bienheureux Robert-dWrbrissel, n'était-elle pas dirigée par une abbesse qui avait sous sa dépendance suprême non seulement les chapelains , les confesseurs , mais aussi plusieurs monastères d'hommes. . . 0 Mais toujours traversé par Satan, je ne pouvais trouver ni où me reposer, ni même où vivre. J'étais errant et futitif, comme CaïnmaudiideDieu. J'avais plus à souffrir de mes enfants (c'est ainsi qu'il appelle les moines brigands de son abbaye) que du lyran qui nous 0})primait tous. Lorsque, revenant du Paraclet, j'approchais de Saint-Gildas, j'avais tout à redouter de l'ennemi extérieur et de sa violence; et lorsque j'étais entré , d'autres ennemis plus terribles étaient en ma présence, et j'avais à soutenir incessamment leurs embûches et leurs machinations. Oh ! combien de fois ils ont tenté de se défaire de moi par le poison !

« Je devais veiller sans cesse à mes aliments, à ma boisson. Ils cherchèrent à m'emp oison ner jusque sur l'autel^ et le calice fut par eux rempli d'uji affreux breuvaee.

« Je voulus enfui me soustraire à tant de dangers : Je me retirai avec quelques-uns de mes

frères , dans des cellules qui n'étaient pas assez distantes de l'abbaye. Les moines payèrent des voleurs pour nJaUcndre sur les routes et pour m'assassiner.

« Enfin, je fus réduit à recourir à l'excommunication et à la force contre la révolte indomptable des moines. Je fis chasser les plus féroces, mais je trouvai ceux qui étaient restés pires encore. Ce ne fut plus par le poison , mais par le glaive qu'ils m'attaquèrent. J'eus beaucoup de peine à me sauver , protégé par un seigneur du voisinage qui vint me soustraire au fer levé des assassins , et me conduisit à son manoir ". »

Une copie de ces mémoires tomba entre les mains d'IL'loïse ; l'infortunée n'avait jamais séparé l'idée d'Abéiard de celle de Dieu, et cetle lecture rendit à son attachement si profond et si vrai toute son exaltation. Elle écrivit à Abélard. Nous reproduirons quelques parties de ces lettres qui sont un monument littéraire du douzième siècle : un seul exemple saillant suffit souvent pour faire connaître le caractère de la littérature d'une époque; aussi laissant de côté tous les romans qu'on a bâtis sur les deux illustres amants, 3^ compris même l'épître de Pope, traduite par Colardeau, et <|u'il

a si maladroitement embellie en accommodant le style d'Héloïse a celui de la cour de Louis XV, nous prendrons la traduction la plus litte'rale du texte latin : car, bien que la langue française commençât à se former, c'est en latin qu'écrivaient ge'nëralement les érudits du douzième siècle. La lettre porte la suscription suivante :

« A son seigneur et son pcre , sa servante , sa femme et sa sœur; à Abélard , Heloise.

« J'ai lu, lui dit-elle, la relation de vos malheurs. Je l'ai lue avec d'dutant plus d'ardeur que celui qui l'a écrite et que j'embrasse m'est plus clier^ et aGn de me dédommager en quelque sorte de la realite que j'ai perdue de lui , par dts paroles qui en sont comme une image.

« Elle a renouvelé' mes profondes douleurs; elle les a augmentées par l'horrible tableau de vos dangers; ils sont tels , que mes compagnes et moi nous sommes forcées de désespérer de votre vie. Chaque jour nos cœurs palpitcn* dans l'effroi des rumeurs sinistres du meurtre qui annonceront votre mort. Ah ! nous vous conjurons, au nom du Seigneur, qui vous a cependant protégé , en quelque sorte , dans le cours de vos misères , de nous écrire souvent pour nous fiire connaître que, dans cette horrible tempête de votre vie , vous n'avez pas fait naufrage ; et afîa que du moins vous r.oi.s ayez pour associées à vos peines ou à votre joie , nous qui sommes seules restées fidèles à votre malheur. Celui qui souffre reçoit ordinairement , quand il est plaint, quelque consolation , et la peine qui se partage devient plus légère.

« Mais s'il peut naître quelque calme dans la tempête qui vous

— r.ic — agite, ccrIvi7.-moi encore plus souvent, mr vos lettres m'apporteront plus de juie ; et sur queh|ue sujet que vous m'écriviez, je recevrai du moins celte consolation que vous vous souvenez toujours d'Iieloïse. Sen'que fait voir comliien sont douces Ie« lettres d'un arai absent, quand il mande à Lucile : « Je te re- « mercic de ce que tu m'écris souvent , car tu viens de te mon- « trcr à moi de la seule manière qui te soit permise. Je ne reçois « jamais une de tes lettres qu'aussitôt nous ne soyons ensemble. »

« Si le portrait de celui qui nous est cher, en nous rappelant son image , trompe par un faux et vain soulagement les ennuis de l'absence , combien ont plus de puissance les lettres d'un ami éloigné , qui nous transmettent sa pensée et ses sentiments ! Je rends grâces à Dieu de ce que du moins aucun ennemi , aucun obstacle ne s'oppose à ce que tes lettres ne viennent ainsi te rendre pr^-sent ti IlJIoïse. Oh! je t'en conjure, écris, e'cris-lui souvent. Tu as voulu consoler un ami par le long récit de tes adversités, et quan.l tu songeais ainsi à soulager ses peines, combien tu ajoutais à ma de.Nolatinn ! Tu cherchais à guérir les blessures de cet ami , et tu en faisais de nouvelles à mon cœur et tu agrandissais celles qu'il avait déjà reçues 1 Guéris, je t'en supplie , le mal que tu as fait , Un qui es si soigneux de la guerison des autres.

« Tu connais dans l'cKcericnce de ton savoir, mieux que je ne le puis faire dans ma faiblesse, combien d'excellents traites de doctrine les Saints Pères ont composes pour les vierges ou les femmes consacrées au vSeigneur. Tu sais par combien d'exhortations ils les ont fortifiées ; combien de consolations on les vit leur apporter 1 et je reste toujours dans un long élonnernent que tu aic> oublié lléloïso , di puis que , si jeune encore , elle renomma pour toi au monde î Que ni la crainte de Dieu , ni ton amour, ni rcxeniple <les S lints Pères m t'aient porté à me soutenir dans

mes perplexités , dans la douleur où s'achevaient mes jours , sans que , ni présent , par tes discours , ni absent , par Us lettres, tu sois venu me soutenir et me consoler I

« Et cependant , tu devais te sentir d'autant plus oblige envers moi , que j'étais plus étroitement unie à ta destinée par le sacrement du mariage; et tu étais d'autant plus coupable que toujours , et qui peut l'igconu- ? toujours je t'ai aimé d'un amour sans mesure I Tous nos aniis saveat , clier Abélard , ce que je perdis en te perdant; par quel misérable destin la trahison dont tu fus victime m'entraîna dans ta ruine ; et combien , dans ta funeste aventure , je sentis plus vivement Ion malheur que le mien !

« Mais plus est grande ma douleur, plus aussi est grand le besoin de consolation. Ce n'est pas de tout autre, c'est de toimême , de toi seul que je peux la recevoir. Seul tu causes ma peine , et seul tu vaux pour la consoler : car il n'est que toi qui aies le pouvoir de m'affliger et de me réjouir ; il n'est que toi qui puisses charmer les ennuis de ma vie. Mais toi seul, aussi tu es obligé envers moi : car, après avoir accompli, autaut qu'il était en ma puissance, tout ce que tu m'as ordonné, soumise toujours à t-i volonté suprême , je n'hésiterais pas à me perdre si tu l'ordonnais encore. Je dirai plus , 6 prodige ! mon amour est entré dans un tel état d'exaltation , que ce qui fut l'objet de tous ses désirs , il s'en priverait lui-même sans espoir de le retrouver.

« Jamais , Dieu le sait, je n'ai cherché en toi , que toi , toi seulement et non ta fortune; je n'ai désiré ni mariage , ni dot. Je n'ai cherché ni mes volontés, ni mes voluptés: je n'ai cherché que les tiennes. Tu ne l'ignores pas , lu l'a vu ; et si le nom d'épouse est plus saint et plus puissant , celui d'amante m'a toujours semblé plus doux , même (et ne l'en indigne pas) celui

de concubine et de prostituée. Car, en m'humiliant davantage, ta gloire se conservait plus grande.

« Je prends Dieu à témoin que si Auguste , maître du monde, m'eût offert , dans les honneurs de l'hymenee , ce monde à gouverner, il m'eût paru plus doux et plus honorable d'être appelée ton amante, que l'impératrice du monde j car on n'est pas meilleur pour être riche et puissant. On tient la richesse et le pouvoir de la fortune, mais on n'excelle que par la vertu. Celle qui épouse plus volontiers un homme riche qu'un homme pauvre de'sire dans son mari ses biens plutôt que lui-même.

« J'avais cru mériter beaucoup de toi par mon sacrifice; car, ce n'est pas l'amour de Dieu , c'est ton ordre , c'est ta volonté , qui m'a jetée si jeune encore , dans les rigueurs du cloître : c'est toi que j'ai suivi , que j'ai même préce'de' dans la vie monastique; car c'est toi qui m'as revêtue de l'habit religieux avant de le prendre toi-même.

« Et , je l'avoue , j'ai beaucoup souffert , j'ai rougi de voir en toi cette défiance de mon amour ! Mais , Dieu le sait , si le bûcher t'attendait , et que tu m'ordonnasses de t'y précéder ou de t'y suivre, je n'hésiterais pas un moment; car, mon âme n'est pas avec moi , mais avec toi; et si elle n'est pas avec toi , elle n'est nulle part ! Mais mon âme ne peut être séparée de toi! Fais seulement, je t'en conjure , qu'elle soit bien avec toi : elle y sera si tu me rends quelques douces paroles pour beaucoup d'amour. Ce que je demande est peu de chose , et il t'est facile de l'accorder.

« Oh! si tu étais moins confiant dans mon amour, tu serais plus inquiet.. . Mais je t'ai donné trop de sécurité, et tu m'as négligée ! et je suis abandonnée !

« Souviens-toi , je te prie, de tout ce que j'ai fait pour toi , et considère combien tu m'es redevable ! Quand les voluptés de

la terre nous unissaient , on pouvait être incertain si j'étais soumise à l'amour , où entraînée par le désordre des sens. Et maintenant on voit combien sur mon cœur l'amour eût de puissance, et la fin fait connaître ce que fut le commencement. J'ai tout sacrifié pour toi^ je ne me suis rien réservée , si ce n'est d'être à toi comme je le suis maintenant. Quelle serait donc ton iniquité, si lorsque je mérite plus , tu me donnais moins ! Ah! je t'en conjure par le Dieu auquel tu t'es donné , je te conjure d'apporter à mon amour quelque consolation par ta présence ou par tes lettres, afin que je puisse , ainsi réjouie par toi, vaquer avec plus de zèle au service divin... »

Cette lettre si souvent traduite et arrangée n'est-elle pas assez belle ainsi , et ne peint-elle pas mieux He'loïse et son siècle ? Tout ce que l'amour a de plus pur et de plus suave s'j trouve , et si l'on y sent en même temps un certain parfum de dialectique , de scolastique , il ne messied pas , car il est en harmonie avec tout ce que présente cette époque.

Abélard, froissé par tant d'épreuves et mort à un monde qui l'avait si cruellement accueilli, répondit à cette lettre si pleine de tendresse et de dévoement par un volume de sentences tirées des Lm^es Saints : il recommande son cadavre à ses soins s'il vient à succomber sous les coups de ses ennemis, et son âme à ses prières. Il termine enfin par ces deux beaux vers les seuls qui

nous soient restes d'un homme auquel aucune gloire ne pouvait être e'trangère :

Vive, valc, vivantquc tuae, valeantquc sororcs : Vivite, scd Cbristo; quaeso , meî mcmorcs,

Héloïse e'crivit encore ; mais , glacée par la r('ponse cl'Abelard, elle ne retrouve plus cet aceeal passionné qu'elle avait sorti de son cœur ; la douleur seule se fait jour dans ce cœur ulcère :

« Tu veux, dit-cllc , que je prie sur ta tombe; eh I comment le pcurrai-je lorsque ma raison sera égarée , mon désespoir snns repos , ma langue glare'c I lorsque , dans mon délire , irritée contre Dieu même, je serai plus tentée de l'accuser que de l'invoquer; et qu'il me sera plus facile de te suivre dans la mort que de t'ensevelirl car je peidrai ma vie dans la tienne; et puissc-je te précéder et non pas te suivre! Pardonne, ah! pardonne ! Mais tes paroles ont traversé mon âme comme le glaive du trépas... Cet moi qui ai tort, n;oi qui l'ai perdu comme Eve perdit Adam et Dalila Samson. Ta sagesse a clc entraînée par la tendresse d'une femme comme la sagesse de David et de Salomon le furent par l'amour des femmes. Mais c'est que je suis une bien faible Icmmc. Lorsque je veux prier, l'image d'Abclard vient sans cesse se placer entre mon cœur et l'image de mon Dieu ; lorsque je devrais gémir de mes anciennes joies, je ge'mis en songeant que je les ai perdues! leur souvenir me poursuit le jour, la nuit il occupe mes veilles et troidjle mon sommeil. Ab! je crains bien moins d'ofknser Dieu que mon amant, et je clienbe jdus à te plaire qu'à lui ube'ir. »

La suite de celte correspondance est de plus en plus tournée vers la piëtëj Abe'lard demande à Héloïse moins de passion et des consolations plus vërilables et termine quelques-unes de ses lettres par cette prière : « Dieu fasse qu'après avoir été se'pare's sur la terre nous soyons re'unis dans le ciel. Adieu dans le Christ, épouse du Christ I Porte-toi bien dans le Christ, et vis pour le Christ. Amen ! »

Toujours aimante , mais dévouée et soumise à son époux, la résignation d'Héloïse est entière : elle semble enfin avoir tout oublié , et ne plus écrire, ne plus vivre que comme Abéiard l'a exigé.

Elle le prie de tracer, pour elle et pour ses compagnes du Paraclet, l'origine et l'histoire de la vie monastique ; et de rédiger, ce qui n'avait pas été fait encore, une règle qui ne fût pas, comme celle de saint Benoît , commune aux religieux des deux sexes , mais qui fût applicable aux femmes seulement.

Cette lettre est la dernière que nous ayons d'Héloïse ^-.

Il semblerait, d'après les dernières lettres d' Abéiard, qu il avait enfin conquis un repos acheté assez cher , mais ses épreuves ne devaient pas encore se terminer là. Dix-huit ans après sa con- IV. 21

damnation au concile de Soissons, il écrivait et enseignait encore ; car c'était là sa vie, une nourriture morale aussi ne'cessaire pour lui que la nourriture physique. L'abbe' de Saint-Thierry manda au célèbre abbédeClairvaux : « Cet lionmie M recommence à enseigner des nou\ eaulés. Ses « livres passent les mers et traversent les Alpes. On « public, on défend sa nouvelle doctrine : elle a «même, dit-on, des partisans à Rome. Votre « silence est dangereux pour vous et pour l'Eglise. «Je vous envoie la théologie d'xVbélard : il vous « craint^et, si vous vous taisez, il ne craindra per- « sonne....

« Il définit la foi , l'estimation des choses qu'on « ne voit pas.

«Il dit que Dieu, le Père, est la pleine puis- « sance ; le Fils , une certaine puissance ; et que M le Saint-Esprit n'est aucune puissance, mais « qu'il est l'auie du monde j

« Que l'homme peut vouloir ]e bien , et le faire

« par Iclibre arbitre , saiisle secours de la grâce ;

« Que Jésus-Christ , en tant que Dieu et homme,

« n'est pas une des trois personnes de la Trinité;

« Qu'il ne s'est pas fait homme pour nous déli-

0 vrer de la puissance du démon;

« Que le démon ne lente l'homme (jue par des a moyens physiques ;

« Qu'il n'y a de péché que dans le consentement « au péché. »

Saint Bernard, avant de s'engager dans une lutte avec Abélard, alla le voir; mais ces deux illustres rivaux étaient trop fixés sur leurs doctrines, trop entiers dans leurs opinions pour pouvoir s'entendre. La lutte eût lieu, elle fut longue et terrible et se termina par la condamnation d'Abélard. Sans en entreprendre le récit, qui nous mènerait trop loin , nous citerons comme monuments littéraires quelques fragments des lettres de saint Bernard au pape Innocent II. La suivante est signée par les évéques d' Arras , de Ghâlons , de Soissons et par l'archevêque de Reims :

« Nous faisons à vos oreilles, occupe'es de beaucoup d'affaires, le récit d'autant plus abrégé de celle qui nous a long«temps occupés nous-même , que les détails en sont plus amplement contenus dans les dépêches de l'arclievcque de Sens.

tt Pierre Abélard s'efforce de renverser le mérite de la fochrétienne et se vante de pouvoir comprendre , par la raison humaine , tout ce qui est en Dieu. Il monte jusqu'au ciel et descend dans les abîmes de la terre. Il n'est rien qu'il pense lui être cache dans les profondeurs de l'enfer, et dans les hauteui's du firmament. C'est un homme grand devant ses yeux , disputant de la foi , contre la foi ; qui est ambulant dans les grandes choses et dans les merveilles qui sont au-dessus de lui j c'est un scrutateur de la majesté divine , un fabiicateur d'hérésies.

« Il avait déjà composé un livre de ja Trinité {librum de

— o2M — sud Trinilate); mais devant un légal de l'Église romaine, ce li^Te a e'tc' examine pm" le feu {igné examinatns est) , parce qu'on y a reconnu l'iniquité. Maudit soit celui qui relèvera les ruines de Jéricho I Ce livre est ressuscite des morts ] avec lui se sont re'veille'es beaucoup d'he'rësics qui s'c'taient endormies , et grand nombre de lldMes ont chancelé en voyant leur nouvelle apparition. Déjà ce livre ctendses rameaux jusqu'à la mer et ses racines jusqu'à Rome...

a Les mauvais livres sont partout lus et répandus ; ils volent jusque dans les carrcfouis. Les teucbrcs viennent remplacer la lumière dans les villes et dans les châteaux. Ce n'est plus du micl, c'est du poison; ou plutôt c'est du poison dans le miel qui est offert à tout le monde. On prêche un nouvel évangile aux peuples j on propose aux nations une foi nouvelle. On dispute des vertus et des vices , non moralement ', des sacrements de l'Église, non fidèlement; du mystère de la Sainte-Trinitc , non simplement et avec reserve. Tout est perverti.

« Goliath ( c'est Abèlard ) , fort de sa taille et de son armure , s'avance précède de son c'cuyer (c'est Arnaud, de Brescc, son disciple, que saint Bernard avait déjà combattu); ils joignent leurs armes et les croient impénétrables. La mouche ou l'abeille qui était en France (c'est encore Abclard) a si file , et la mouche ou l'abeille d'Italie (c'est encore Arnaud de Bresce) a repondu à ce sifflement. Elles sont venues ensemble contre le Seigneur et son Christ. »

« Mais afin que je vous parle plus librement avec mon Dieu , conside'rez , ô mon père bicn-aime, ce que vous devez à vousmême , et voyez la grâce qui est en vous. N'est-ce pas lorsque vous étiez petit à vos yeux, que le Seigneur vous a établi sur les nations et sur les royaumes? Et pourquoi le Seigneur vous a-l-il ainsi clevd , si ce n'est pour arracher, et pour dc'truiro , et

pour édifier^ et pour planter?... Dieu a suscite, dans votre temps, la fureur des schismatiqucs, alin que par A'otrc puissance, les scliismatiquc-s fussent ccrjscs. « J'ai vu l'impie élevé au- <i dessus des ccdrcs du Lil).in : je suis passe' , et déjà il n'était o plus. » C'est dans le scliismc que Dieu a voulu vous éprouver et vous connaître. Mais afin que rien ne manque à la gloire de votre couronne , voilà les hérésies qui sont ressuscitées. .. Voyez, ô mon père bien-aimé ! voyez les renards qui arrachent la vigne du Seigneur I Si vous les laissez croître et multiplier, ce que vous n'aurez point exterminé fera le désespoir impuissant de vos successeurs... Et ces renards ne sont ni petits , ni peu nombreux, mais ils sont déjà grands , en force et en nombre j et ils ne seront exterminés que par une forte main , ou par nous-mêmes. »

On peut maintenant juger du style des trois auteurs les plus ce'lèbres de l'e'poque. Saint Bernard nous offre un modèle de l'orateur du douzième siècle. Sa parole est puissante, parce qu'il ne vise pas à se faire applaudir, mais à persuader, et que sa vie est irre'prochable. Ce n'est pas cependant que cette éloquence soit sans défauts*, elle a tous ceux de son siècle. Saint Bernard imite plutôt Sénèque que Gice'ron, et cite plus volontiers Ovide et Perse que Virgile ou Horace; mais son de'faut capital , nous l'avons vu , c'est l'aîjus de l'esprit, l'abondance des images, c'est l'antitlièse des pense'es avec la similitude des mots. Cette lettre, que nous avons citée entre cent autres du même genre, complète le tableau que nous avons

voulu présenter de la philosophie scolastique des mœurs et de la litte'rature sérieuse et savante de l'époque. Quelques mots cependant encore sur la fin des deux illustres amants que nous ne pouvons abandonner ainsi , après les avoir suivis dans toutes les périodes de leur vie.

Abélard condamné s'humilie devant la sentence du Saint-Siège et se réconcilie avec saint Bernard ^' ; retiré à Gluny il y écrit sa confession de foi, se justifie sur toutes les propositions qu'on lui a imputées par malice, dit-il, ou par ignorance et qu'il nie se trouver dans ses ouvrages. « 11 avait vécu quelque temps à Ciiiny, modèle de simplicité et d'humilité, dit Pierre-le-Vénérable, lorsque, voyant que ses inlirmilésaiigmcntaient , je l'envo^ ai respirer un air plus salubre dans la plus agréable situation de la Bourgogne , au prieuré de Saint-Marcel, près de Ghâlons-sur- Saône. 11 y continuait ses lectures et ses exercices pieux, lorsqu'il fut attaqué d'une maladie qui ne laissa bientôt aucune espérance de le conserver. Tous les religieux de ce monastère ont été témoins avec quelle grande piété il a fait sa confession de foi, j>uis celle de ses faulcs , avec quelle sainle aspir;<.tion vers le ciel il a reç^u le viati(|ue des mourants. C'est ainsi que le docteur Pierre a lini ses jours. »

L'abbé de Gluny joignit, à cette lettre, une e'pitaphe qu'il avait faite pour Abe'lard, et qui marque sa mort au 21 avril ïih'2.

Dans cette épitaphe , qui est en vers , Pierrele- Vénérable appelle celui qui fut l'amant d'Héloïse , le Socratedes Gaules, le grand Platon de l'Occident, notre Aristote ; il le dit égal, ou supérieur, aux logiciens de tous les temps; et il ajoute : connu dans l'univers comme le prince des écoles ; génie varié, subtil et pénétrant ; qui pouvait tout surmonter par la force du raisonnement et par l'art de la parole : tel était Abélard ^'*!

Les écrivains contemporains ne nous font pas connaître quelle fut la douleur d'Héloïse à cette nouvelle, mais on peut juger de la disposition de son esprit par les demandes qu'elle adressa à Pierre-le- Vénérable , le plus constant protecteur de son Abélard. Elle réclame de lui le corps de son ami et son absolution écrite, en voici la traduction littérale:

« Moi, Pierre, abbé de Gluny, qui ai reçu « Pierre Abélard pour moine de Gluny, et qui ai « accordé à l'abbesse Héloïse , et aux religieuses 0 du Paraclet , son corps , que je leur ai envoyé « clandestinement , je l'absous selon mon devoir, « par l'autorité de Dieu et de tous les saints , de a tous ses péchés. »

Ilc'loïse vécut long-temps encore après cette époque; elle fui en correspondance avec deux papes et plusieurs éveques, s'entrelenant de sujets théologiques et rappelant souvent la méiuoire de son illustre ami : elle fit une constitution pour le Paraclet; nous y avons remarqué les statuts suivants qui peignent les mœurs monacales du temps :

« Nos vêtements sont humbles et simples, faits de peaux d'agneaux , de laine et de lin.

« Notre nourriture consiste en légumes, sans viande. Nous mangeons plus rarement du lait, des oeufs , du fromage , et du poisson quand on nous en donne. Notre dîner se compose de deux potages; le repas du soir, (rherbes, de fruits, ou de quelque chose de semblable, si on peut se le procurer; et quand ces aliments nous manquent, nous en supportons la privation sans murmure.

« Après none, nous prions pour les morts; nous entrons au réfectoire, et nous bu^ons de l'eau.

« Si une sœur converse est trouvée causant avec une laïque, elle ne pourra plus devenir religieuse professe , et restera dans son premier état.

« Si une sojur est surprise dans les faiblesses de la chair, elle doit être aussitôt chassée du monastère. Et si elle obtient miséricorde et rentre

dans le cloître, elle ne peut jamais reprendre le voile j mais, revêtue d'habits grossiers^ elle sert comme servante. S'il y a de sa part rechute , son exclusion sera irrévocable.

« Si une sœur sort de l'enclos du monastère , elle sera mise au pain et à l'eau, le sixième jour de chaque semaine, pendant toute une année... »

Enfin la nouvelle Magdelaine mourut après quarante ans de pénitence au même âge qu'Abélard dont elle avait pleuré vingt ans l'absence et vingt ans la mort^^. ... Et il n'est plus resté des deux amants que cette épitaphe qu'on lit encore dans un vieux calendrier du Paraclet :

HÉLOÏSE , MÈRE ET PREMIERE ADRESSE DE CEANS , DE DOCTRINE ET DE RELIGION TRES RESPLENDISSANTE, TRESPASSA liE 17 MAY MIL CENT SOIXANTE-QUATRE , AAGÉe de LXni ANS.

Maistre Pierre x\bélard, fondateur de ce lieu,

ET instituteur DE SAINTE RELIGION, TRESPASSA LE 21 AVRIL MIL CENT QUARANTE-DEUX , AAGJÉ DE LXIII ANS.

On trouve dans de \'ieilles chroniques « qu'Héloïse, sentant sa fin approcher, ordonna que son corps fût enseveli avec celui de son époux; que le cercueil d'Abélnrd fut ouvert, et que le mort

élevant les bras , reçut la morte , l'embrassa et la

serra sur son sein ^''. . . »

Ce prodige est rapporté par le trapiste dom Gervaise. En 1050, après plus de quatre cents ans, les os des deux époux furent trouvés entiers. « Il semble, ajoute la chronique du trapiste, que l'Eternel eût gravé fortement dans le cœur reconnaissant des abbesses du Paraclet ces paroles de son évangile : Que les hommes ne soient pas SI hardis que de séparer ce que Dieu a uni "... »

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