TRADUCTION
« Je ne me cache point le mal que m'ont fait vos flatteurs en vous parlant de moi^ mais pour merci , je vous en prie , faites qu'on ne puisse aliéner de moi , en vous contant des mensonges , votre cœur si franc , si loyal , si vcridique , si plein de douceur et de bonté. Qu'au premier jet je perde mon e'pervier, qu'un faucon me le vienne ravir sur le poing, que je le lui voie plumer sous mes yeux , si votre langage seul n'est pas plus doux pour moi , que l'accomplissement de tous mes désirs , que tous les
dons de l'amour auprès d'une autre Que l'écu suspendu
au col , je chevauche au fort de la tempête } que mon casque m'embarrasse la vue, que des rênes trop courtes, des e'triers trop longs , un cheval du trot le plus dur , me tourmentent ; qu'à mon arrivée le palefrenier soit ivre de fureur^ s'il n'a pas menti celui qui vous a fait ce conte. Si je m'approche de la table du jeu pour jouer, que je ne puisse changer un denier, que la table soit retenue et que je n'y puisse entrer , que tous les dés me soient défavorables , si j'aime aucune autre femme , si je me soucie d'aucune que de vous seule , que je désire et que je chéris. Que, prisonnier d'un seigneur de château, je sois mis , moi quatrième , dans le fond d'une tour , que nous ne puissions pas nous souffrir les uns les autres , ou plutôt que je sois en butte à tout le monde, maîtres , serviteurs , hôtes et jusqu'au portier , si j'ai seulement un cœur pour aimer une autre femme. Que je laisse aimer ma dame par un autre cavalier , et que je ne sache pas la résolution qu'il faut prendre; que le vent
— 33G — me manque sui' la mci\, que jusqu'au portier de la cour du roi ose me battre; que, dans une rencontre, je sois le premier à m'enfuir, s'il n'a pas menti celui qui osa m'accuscr -. »
Il est un sbveTite célèbre attribué au roi Richard, et qu'il aurait composé pendant qu'il était dans les prisons d'Henri VI. Vers la fin de douzième siècle , ce sir\>ente en langue d'oil a été traduit en provençal du temps , et ensuite par M. de Sismondi ; mais ce dernier n'a eu d'autre prétention que de le rendre compréhensible pour nous en le dégageant des mots trop vieillis et inintelligibles. Nous donnons les trois versions. Voici celle du roi Richard ^ :
La ! nus lioms pris ne dira sa raison Adroitement, se dolantcment non, Mais por effort puet-il faire clianron ; Moût ai amis , mais pourc s "t li don , Honte i auront se por ma rcançon Sui ca dos y vers pris.
Ce sevent bien mi home et mi baron , Ynglois, Normans , Poitevin et Gascon, Que je n'ai nul si pauvre compaignon Que por avoir je lessaisse en prison.
Je vous di mie por nulc retra^-on j Car encore sui pris.
Or sai-jc bien de voir cdtainemcut Que je n'ai pu ne ami ne parent ,
Quand on me faut por or ou por argent ; Moût m'est de moi , mais plus m'est de ma gent Qu'après lor mort aurai reprochement Si longuement sui pris.
N'est pas mervoilh , se j'ai le cuer dolent Quand mes sire mcst ma terre en torment, Si li membrast de notre sacrement Que nos feismes à Deus communément , Je sai de voir que ja Uop longuement Ne seirie capris.
Que sevent bien Angevin et Lorain , Al Bacheler , qui or sont riche et sain , Qu'encombres suis loing d'eux en autre main , Fort moût m'aidessent , mais n'en vient grain De belles armes sont ore ne yuit et plain , Force que je suis pris.
Mes compagnons que j'armoie et que j'ara , Ces de Chacu , et ces de Percheram , Di lor chançon qu'il ne sunt pas certam , Conques vers eux ne vi faus cuer ne dam , S'ib me guerroient il feront que vilam , Tant com je serai pris.
Contesse suer votre pris soverain , Vos saut et guart , al acunement claim ,
Et porce suis-je pris.
Je ne di raie à celé de cbartain^ La mère Loeys, IV. 32
Voici deux couplets de la version provençale.
Jà nul hom près non dira sa razon Adreitamen , se comc hom doulen non -, Mas per conort pot d faire canson.
Prou ha d'amicz , ma pauvre son li don ! Honta y auran se por ma reLezon Souy fach dos hivers prez.
Or sacham ben miei hom e miei baron , Angle's , Norman , Pey tavin et Gascon , Qu'y eu non hai ja si paîire compagnon Que per ave , lou laissesse en prezon j Faire reproch , certas yeu voli non , Mas souy dos hivers prez
Voici maintenant la traduction de M. Sismondi.
Si prisonnier ne dit point sa raison Sans un grand trouble et douloureux soupçon , Pour son confort qu'il fasse une chanson ; J'ai prou d'amis , mais bien pauvre est Itui" don ^ Honte ils auront , si , Haute de rançon , Je suis deux hivers pris.
Qu'ils sachent bien , mes hommes , mes barons , Anglais, Normands, Poitevins et Gascons , Que je n'ai point si pauvres compagnons Que pour argent n'ouvrissent leurs prisons^ Point ne les veux taxer de trahison , Mais suis deux hivers pris.
Pour un captif, plus d'ami , de parent j Plus que ses jours ils épargnent l'argent : Las I que je sens me douloir ce tourment ! Et si je meurs dans mon confinement , Qui sauvera le renom de ma gent ?
Car suis deux hivers pris.
Point au chagrin ne voudrais succomber î Le roi fi'ançais peut mes terres brûler , Fausser la paix qu'il j ura de garder j Pourtant mon cœur je sens se rassurer ; Si je l'en crois , mes fers vont se briser , Mais suis deux hivers pris.
Fiers ennemis , dont le cœur est si vain , Pour guerroyer attendez donc la fin De mes ennuis j me trouverez enfin.
Dites-le leur , Chaïl et Pcnsavin , Chers troubadours , qui me plaignez en vain , Car suis deux hivers pris.
Nous sommes maintenant bien fixe's sur le caractère de la poésie du douzième siècle et sur les progrès qu'a faits la langue d'oc j nous j avons Yu aussi un nouveau reflet des mœurs du temps ; il serait facile , si nous ne craignions de multiplier outre mesure les citations , de trouver d'autres pièces fort belles qui peignent les accidents de la croisade , cet âge he'roïque des nations europe'ennes. Là , en effet , les plus beaux souvenirs