‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècle (volume 2)Chapitre 19 sur 44 · Z'AO · texte numérisé non relu

Z'AO

ont pris leur source ; là le mouvement social a commencé ; les gouvernements ont pris un caractère nouveau , comme la poe'sie ; mais la croisade a été une merveille au-dessus de l'imagination des hommes qui en ont été les auteurs et les témoins. Tous l'ont vue , aucun ne l'a comprise dans son ensemble. Elle n'a été chantée que dans ses détails. C'est qu'au milieu de ces guerriers aussi enthousiastes que vaillants, aucun grand génie ne vint planer.

Les troubadours chantèrent la croisade avant le départ , pendant le combat et au retour. Ils contribuèrent à animer l'ardeur belli(|ueuse des nobles et des vassaux qui , assujettis jusque là à deux jougs bien différents entre eux , qui les entraînaient souvent dans des voies diverses, s'étaient réunis pour préconiser ce noble pèlerinage et y pousser tous les cœurs généreux : ces deux puissances du moyen âge c'étaient le clergé et les troubadours , les prédications et la poésie , ou pour mieux dire la chanson , mais telle que Tyrtée l'avait faite pour les Grecs et que notre époque l'a vue reparaître; dans les inspirations patriotiques de Rouget de Lille, Delavigne et Déranger, dans Déranger surtout qui , seul des trois , a allié le mordant des sirvenles provençales au rliylhmc patriotic^ue tles chiitisons de gestes *.

— zn\ — Malheureusement pour les troubadours , aux croisades d'Orient succédèrent les croisades de France : les premières avaient accru leur gloire , les autres ruinèrent leur poésie , leur existence. La cour de Provence fut déserte et les troubadours malheureux , persécutés , ne firent plus entendre que des chants de douleur et de vengeance. C'est surtout à Rome qu'ils en voulaient, à Rome dont le zèle apostolique s'irritait des libertés de leurs canzoni comme des hérésies des Albigeois. Aussi la plupart de leurs sirventes sontelles dirigées contre elle.

« Rome , lui disaient-ils , je ne m'étonne point si le monde est dans l'erreur , puisque tu as mis le siècle en travail et en guerre , car racrite et mise'ricorde par toi meurent et s'ensevelissent...

« Tu règnes me'chamment, Rome j que Dieu t'abatte en ruines, car tu es trop Iravaille'e de la fougue de tes prédications contre Toulouse , tu ronges laidement les mains , à la manière des serpens enragés , aux petits et aux grands. . .

« Que le Saint-Esprit qui prit chair humaine écoute mes vœux et te brise le bec , Rome I car tu es fourbe et méchante envers nous, etc. »

« Le sain Esperitz Que receup carn humana Entenda mos precs , E fragna tos becs , Roma j n'o ra'entrccs

Com'c falsa c trafana • Vas nos, etc. »

Le désespoir, on le voit, troublait la télé de ces pauvres poètes. Traque's comme les Albigeois par le farouche Simon de Monfort , ils ne voyaient pas que le pontii'e Innocent pleurait aussi des cruaute's des siens et anathe'matisait ce Monfort qui ne s'inquie'tait pas plus de ses anatliêmes que du de'scspoir de la gaie science. Ils étaient persécutés , anéantis et ils s'en prenaient à la pensée première de ces guerres affreuses qui avaient couvert le midi de sang et de ruines.

Nous terminerons cet aperçu sur la littérature de la langue d'oc aux douzième et treizième siècles par le récit d'un des plus terribles épisodes de la croisade des Albigeois (|ui viendra à l'appui de ce que nous venons de dire , tout en montrant ce qu'était la prose de cette époque et de ce pays.

Le 22 juillet 1209, Béziers fut pris d'assaut, la ville , après un massacre général , fut rcn^luite en cendres. L'Iiisloiien contemporain raconte ainsi cet événement :

« Dins la villa de Cczicis son inlrals, ou fouc fait lo plus grand raurtrcdc gens que jauias fossa fait on tout le monde; car a qui non crasparniat vieil ni jove; non pas los oolan que popayan; los toavan et nuirlrisian , la quclla causa vcscn por los dits de la ville, se rctirogucn los que poudian dins la grant

— s'ts — gleysa de san Nazary , tant homes que femes. La ont los capelas de aquella se reliringuen , fasen tiras las campanas , quand toutlo monde fossa mort. Mais non y aguet son ni campana , ni capela revestit , ni clerc , que tout non passis per lo trincliet de l'cspaia , que ung tant solament non scapet , que non fossen morts et tuats , que fouc la plus grand pietat que jamay des pey se sie ausida et fâcha ; et la villa piliada , raeteguen lo foc per tota la villa, talamen que touta es piliada et arsa , ainsin que encaras de presan, et que non y demoret causa viventa al mondo.. ^ »

On voit que cette prose , toute languedocienne, est bien plus facile à comprendre que les vers des troubadours. Nous crojons cependant encore devoir en donner la traduction pour en faire mieux saisir l'esprit.

a Dans la ville de Be'ziers sont entre's , où fut fait le plus grand meurtre de gens que jamais fut fait en tout le monde j car là ne fut épargne' vieux ni jeune, non pas même les enfants à la mamelle j ils les tuaient et meurtrissaient : laquelle chose vue par lesdits de la ville , se retirèrent ceux qui le purent dans la grande église de Saint-Nazaire, tant hommes que femmes. Les chapelains d'icelle , quand ils s'y retirèrent , firent sonner les cloches jusqu'à ce que tout le mocde fût mort. Mais il n'y eut ni son de cloches . ni chapelains en habits pontificaux , ni clercs , qui pussent empêcher que tous ne passassent par le tranchant de l'e'pe'e. Un tant seulement s'e'chappa , qu'ils ne fussent tous morts et tue's. Ce fut la plus grande pitié qui jamais depuis se soit ouïe ou faite; et la ville pillée , ils y mirent le feu partout, tellement qxie tout enticie elle lut pillée et brûlée avec tout ce qui

se trouvait dedans comme elle demeure jusqu'à ce jour. Il n'y demeura chose vivante au monde. »

La langue d'oc était prête à se fixer , lorsque cette longue catastrophe , ces massacres et l'asservissement de la Provence et du Languedoc de'truisirent le caractère national. Alors la litte'rature italienne , qui empruntait à celle de Provence ce que celle-ci avait pris des Arabes, resta seule; toute rivalité s'éteignit avec les troubadours , qui emportèrent avec eux la gloire passagère de leur idiome, malgré les efforts que la reine Jeanne et le bon roi René firent plus tard pour les sortir de l'oubli.

C'est donc en Italie que nous sommes naturellement transportés ; l'Homère du moyen âge nous y attend^. Génie vaste, esprit pénétrant, imagination ardente , connaissances étendues , rien ne manquait au Dante ; aussi , laissant de côté la tourbe des poètes imitateurs ou rivaux des troubadours, abandonnant la lmgiiaco7'tigiannenfa\e\}r dans sa patrie , et le latin qu'il avait quelque temps préféré , il s'éleva et par la pensée et par le style à une hauteur telle que ses émules, désespérant de le suivre, se contentèrent de battre des mains à son vol audacieux. Il s'était , en cftet , élevé si vite, et si haut que l'envie même ne put l'atteindre '.

Aucun poète encore n'avail fortcnient remué

les âmes , aucun philosophe n'avait remue la pensée , lorsque Dante , profitant de ces mate'riaux informes, de cette langue à moitié faite que lui livrait le siècle en travail , construisit cet édifice imposant comme l'univers dont il était l'image. Au lieu de chants d'amour éternels , de lais plaintifs et de monotones sonnets , au lieu d'allégories froides ou forcées , seuls modèles qu'il eût à suivre , il conçut tout un monde invisible et le dévoila aux yeux de ses contemporains étonnés . Le choix de son sujet était déjà une conception de génie, car ce sujet diflicile, épineux^ inabordable était alors le plus populaire , le plus religieux , le plus étroitement lié aux souvenirs de patrie , de gloire , de parti , puisque tous les morts illustres devaient à leur tour paraître sur ce nouveau théâtre. La dmna Commedia , que nous n'entreprendrons pas d'analyser, a pour héros Dante lui-même et Virgile ; Virgile , objet de son admiration constante , est là pour lui expliquer les mystères de cet enfer qu'il doit connaître puisqu'il Ta décrit , car Dante adopte toutes les fables païennes qu'il fait servir ou comme symboles ou comme poésie à son œuvre gigantesque. Il mêle sans cesse aux vérités de la Bible les mensonges du paganisme , sa poésie enlace toutes les poésies, et puis la grande om,bre de sa

Béatrix, qui le fait délirer si souvent, plane sur tout cela ^.

Pendant la semaine de Pâques de l'an 1300, le poète égaré dans un désert près de Jérusalem arrive aux portes de l'enfer , Virgile devient son guide , et pendant celte interminable promenade se déroulent tous les trésors de poésie qu'on connaît et qui ne peuvent pas être mieux nommés que de ce nom dhina Commedia.

Tout , dans ce singidier livre , ne doit pas être donné au génie inspirateur, Dante avait été bien infortuné , il avait une âme de feu , mais une âme implacable. Guelfe, proscrit par les Guelfes, il s'était fait Gibelin , et ce fut ainsi , passant d'un parti à l'autre , et d'une souffrance à l'autre , qu'il composa son sublime ouvrage. « Ce travail, dit un éloquent écrivain , n'était pas seulement une préoccupation poétique , c'était sa vengeance, c'était son arme. Maître de l'enfer , du purgatoire et du paradis , les possédant par droit de génie ; il pouvait, là, donner des places h ses ennemis elà ses auu's. Cet exilé, ce banni que vous aviez cliassé de Florence , dont vous aviez rédigé la sentence de mort, il avait à peine un asile, il était obligé , comme il le dit , de monter et de redescendre l'escalier d'aulrui , et de sentir combien esl amer le pain de l'étranger. Cependant il

— 5^7 — était bien plus puissant que vous. Du milieu de sa fuite . de son exil , il y pensait , il écrivait , il punissait ses ennemis. Il y avait trois hommes qui s'étaient montrés ses persécuteurs ; il ne les tuait pas, il les laissait à Florence 5 mais il disait dans ses vers que ces trois hommes étaient morts , qu'il les avait vus dans l'enfer , que leurs corps n'avaient plus qu'une apparence de vie animée par des démons. Ces récits terribles faisaient fuir les Florentins à l'approche des trois damnés vivants qui , eux-mêmes peut-être , n'étaient pas sûrs d'être en vie , et ne savaient s'ils n'étaient pas en eifet des démons , et si le poète n'avait pas raison.

Voila la véritable puissance que le génie de cet homme exerçait sur ses contemporains. Voilà ce qui vous expliquera sans peine pourquoi ses chants étaient répétés partout, pourquoi il avait mille occasions de s'impatienter , en rencontrant un forgeron ou un ânier qui estropiait quelquesuns de ses vers. Cette gloire populaire était mêlée de je ne sais quelle terreur mystique qui s'attachait au nom, à la présence du poète.

Vous savez cette joie de Démosthènes,, le jour oii il entendit une femme du peuple , disant : « Vois-tu cet homme , c'est Démosthènes. » Le Dante recueillait souvent ces témoignages naïfs

— 7l>kS —

d'admiration populaire. A \ e'rone , passant près d'une porte où plusieurs femmes e'taient assises, il entendit nue dalles dire à voix basse : « \ oyezvous cet homme , c'est lui qui va en enfer , quand il veut , et qui en revient , et qui rapporte des nouvelles de ceux qui sont là-bas ; » et une autre répondre : « Ce que tu dis doit être vrai , ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue et le teint noirci? C'est le feu et la fumée de l'enfer. » Il sourit en continuant son chemin , et ne fut pas fâché de cette crédule terreur qui donnait plus de foi à ses vers.

Ainsi votre pensée se figure cet homme de génie mêlé à ses contemporains ^°.

Pourquoi sommes-nous forcés de l'abandonner sitôt? il nous eut été doux de le suivre dans sa course poétique malgré l'effrayante inscription qui domine hi porte de son enfer :

Per rae si va ntlla città dolente Per me si va ncU'eterno dolorc Per me si va tra la pcrduta gcntc

Lasciate ogni spcranza voi cb'cntratc.

Et maintenant d'où vient que ce poème en cent chants que l'on a eoutume de placer sur le mémerangqueriHiixle eslaujotnirhui phi><adnjiré

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sur la foi des savants que lu ? c'est que les longs de'tails, les interminables discussions théologiques, les expositions de doctrines , qui y jettent pour nous tant de dilficuite's et de langueur , e'taient pour les hommes du quatorzième siècle une source ine'puisable d'instruction. Que , dans une fiction éblouissante de poésie , le poète retrace un char ailé , traîné par un griflfon merveilleux , précédé de vingt' quatre vieillards, de candélabres d'or et de toutes les pompes décrites par Ezéchiel ; que ce char s'arrête , au milieu du cantique des anges , à l'apparition de Béatrix ; qu'un aigle se précipite sur le char , et y laisse une partie de ses plumes ; qu^'un renard s'y glisse ; qu'un dragon s'y attache; qu'une prOvStituée s'y vienne asseoir , qu'un géant la saisisse , et que le char entraîné disparaisse avec elle dans la foret , tandis que Béatrix demeure au pied de l'arbre de la science : l'imagination des contemporains aimait à travailler sur ces allégories. Ce char était l'Eglise 5 ce gTÎffon , Jésus-Christ , et sa double nature 5 ce renard , l'hérésie trompeuse ; cette prostituée , les mauvais papes ; ce géant , Philippele-Bel.

Gela était compréhensible alors et plein d'intérêt , ce n'est maintenant ni l'un ni l'autre.

La théologie , la politique et l'amour , les trois

grandes puissances de ce siècle , semblaient ne pouvoir marcher qu^unies el tle concert : nous avons vu Béatrix sans cesse mèlee à la longue division des Guelfes et Gibelins et à la peintm'e de l'enfer et du paradis , Heioïse prendre place à côté d'Abélard , dans les écoles et dans les discussions théologiques -, nous allons voir Laure se mêler au triomphe scientifique de Pélrar([ue et monter avec lui au capitole.... C'était plus qu'un sentiment , c'était un besoin de l'époque. De ces trois fenunes célèbres , en effet , Héloïse est la seule qui ait été réellement unie à Abélard ; Laure et Béatrix sont des iantômes sublimes qui suivaient les poètes dans toutes les phases de leur vie et se liaient dans leur imagination à toutes les vicissitudes de la gloire et de l'infortune.

Pétrarque, lils d'un Florentin , exilé comme le Dante, naquit à Arrezzo, en 130^, mourut à Arqua , en iolU , et dans ce long espace , il imprima à la littérature italieime un mouvement vers les sciences que l'ilalie et la France ont oublié pour ne s'occuper que de ses canzoni

Pétrarque, l'ami des princes de Panne, de Milan et de Pailoue , plus admiré , plus vénéré que tous ces petits potentats dans l'Ilidie et le midi de la France, Pétrarque, régulateur delà science etdes lettres en Italie , n'est plus pour nous que f amant

de Laure. C'est que sa tête seule s'occupait de la reclierclie des manuscrits latins , et que son cœur tout entier était à Vaucluse. Vaucluse , pour la gloire de Pe'trarque , est plus que le Capitule : c'est là qu'il apprit de la religion chrétienne cette pureté de pensées , cette chasteté de tendresse , charme divin de Pétrarque , poésie toute nouvelle, inconnue à l'Italie moderne comme à l'antique Italie '1 .

Energique, concise , mais âpre et saccadée dans le Dante , la langue devient avec Pétrarque souple et harmonieuse. Les expressions s'adoucissent et s'épurent comme les sentiments. Précurseur de l'Arioste et du Tasse , il achève de façonner pour eux cet instrument souple et brillant que Dante venait de créer.

Nous ne reproduirons qu'une seule poésie de Pétrarque , la Fontaine de J^aucluse , qui aura pour nous un double charme

Chiare , frescLe e dolci acque Ovc le belle membra Pose colei che sola a me par Donna ^ Gentil ramo , ove piacque ( Gon sospir mi rimembi-a ) A lei di fare al bel fianco colonoa ; Erba e fior che la gonna Leggiadra ricoVerse

■— 352 — Con raprrelico scno j Aer sacro sereno

Ov'amor co'bcgli occhi il cor m'apersc ; Date udienza insieme Aile dolenli mie parole estrcrae.

S'egli è pur mio destine , E'I ciclo in ci6 s'adopra , Ch'amor quest'occhi lagrimando chiuda ; Qualch grazia il meschino Corpo 1. voi ricopra j E torni l'aima al proprio albcrgo igauda. La morte fia men cruda , Se questa speme porto A quel dubbioso passo : Che lo spirito lasso Non poria mai'n più riposalo porto, Ne'n più tranquilla fossa Fuggir la carne travagliata c Tossa.

Tempo verra ancor forse Che all'usato soggiorno Torni la fera bella e niansuela ; E là 'v'ella mi scorsc Nel benedetto giorno Volga la vista dcsiosa et lieta Cercandomi : Ed , oli Pictà !

Già terra infra le piètre Vcdcndo , Amor l'inspiri

Inguisa cbc sospiri

Si dolccmcntc , cbc mercc m'impctrc ,

E faccià forza al cielo Asciugandosi gli occhi col bel vclo.

Da' be' rami scendea , Doice nella raemoria , Una pîoggia di fior sovra '1 suo grcmbo ; Ed ella si sedea Umile in tanta gloria , Goverta già dell' amoroso ncmbo :

Oual fior cadea siil lembo , Quai sulle treccic bionde j

Ch' oro forbito e perle

Eran quel di a vederlo :

Quai si posava in terra , et quai su l'onde :

Quai con un vago errore

Girandoparea dir : qui régna Araore.

Quantevolte, diss'io Allor pien di spavento : Costci per fcrmo nacquc in paradiso :

Cosi carco d'oblio Il divin portaraenlo E'I volto , e le parole, e'I dolce riso M'aveano j e si diviso Dair imagine vera ^ Ch'i* dicea sospirando :

Quï come venn'io , o quando ?

Credendo esser in ciel , non là dov'era. Da indi in qua mi piace Quest'erba si , ch'altrove non ho paco.

- 35U - Se tu avessi ornamcnti quant'hai voglia , Potresti arditamente Uscir del bosco, e gire infra la gente ^*.

Voici la traduction. Quelque fidèle qu'elle puisse être , elle ne reproduit pas complètement l'original : Pe'trarque , comme tous les grands poètes est intraduisible.

« Claires , fraîches et douces ondes , où celle qui me paraît la seule femme qui soit sur la terre , a plonge' ses membres délicats 5 heureux rameau (je me le rappelle en soupirant), dont il lui plut de se faire un appui j herbes et fleurs que sa robe élégante renferma dans son sein pur comme celui des anges , air serein et sacre', où planait l'amour quand il ouvrit mon cœur d'un trait de ses beaux yeux , c'coutez tous ensemble mes plaintifs et derniers accents.

« S'il est de ma destine'e , si c'est un ordre du ciel que l'amour ferme mes yeux et les e'tcigne dans les larmes , que du moins mon corps malheureux soit enseveli parmi vous , et que mon âme^ libre de sa dépouille, retourne à sa première demeure. La mort me sera moins cruelle, si j'emporte , à ce passage douteux, une si douce espérance. Mon âme fatiguée ne pourrait déposer dans un port plus sûr ni dans un plus paisible asilc^ cette chair et ces os e'prouvés par de si longs tourments.

« Un temps viendra pcut-cire où cette beauté douce et cruelle reviendra visiter ce séjour'. Elle reverra ce lieu où , dans un jour heureux à jamais^ cUe jeta sur moi les yeux. S^ regards curieux s'y porteront avec joie. Mais , ô douleur ! elle ne verra plus (}u'un peu de terre entre les rochers. Alors, inspirée par

- S55 — Tamour , elle soupirera si doucement , qu'elle obtiendra mon pardon , et qu'essuyant ses yeux avec son beau voile , elle fera violence au ciel même.

« De ces rameaux (j'en garde le délicieux souvenir ) tombait une pluie de fleurs qui descendait sur son sein. EUe était assise, humble au milieu de tant de gloire , et couverte de cet amoureux nuage. Des fleurs volaient sur les pans de sa robe , d'autres sur ses tresses blondes , qui ressemblaient alors à de l'or poli , garni de perles. Les unes jonchaient la terre, et les autres flottaient sur le& ondes j d'autres , en voltigeant légèrement dans les airs , semblaient dire : Ici règne l'amour.

« Combien de fois alors, frappé d'ëtonnement , ne répétai-je pas : Sans doute elle est née dans les cieux I Son port divin , son visage , ses paroles et son doux sourire m'avaient fait oublier tout ce qui n'est pas elle : ils m'avaient tellement séparé de moimême , que je disais en soupirant : Comment suis-je ici , et quand y suis-je venu ? Je croyais être au ciel , et non où j'étais en effet. Depuis ce jour , je me plais tant sur cette herbe fleurie que partout ailleurs je ne puis rester en paix. — Et maintenant , mes vers, si votre beauté égale vos désirs , vous pourrez sortir du bois et paicourir le monde ^^ »

Après la poésie , la prose. Nous avons vu la première s'élever tout-à-coup au-dessus des poésies des autres nations européennes , au-dessus du latin dégénéré. La prose, avec Boccace , va suivre cet élan , et fixer la langue encore incertaine de l'Italie.

Boccace vivait dans la cour corrompue de Jeanne de Naples *, il avait suivi la vie de cette

reine qui , perdant l'époux qu'elle s'était donud par un crime , en choisit un troisième , puis un quatrième , et përit étranglée ; belle et puissante et voluptueuse encore. Les mœurs de cette cour avaient influé sur le génie de Boccace. Si l'on en juge par sa Griselidis , il aurait pu se faire admirer dans un autre genre où le cœur et la vertu eussent eu plus de part. Naples et son temps en ordonnèrent autrement. C'est ainsi qu'il faut expliquer ce contraste bizarre et pénible entre le prologue du DécameroTi , son chef-d'œuvre, et le Décaméron lui-même. Comment à côté de cette horrible contagion , décrite avec tant de vigueur et de talent , a-t-il pu placer des contes grivois , et des récits d'amour plus sales encore que voluptueux. «Je reconnais, dit M. \illemain, dontle goût est si pur , je reconnais dans le Déccuiiémn la vie de Naples : Boccace est insouciant comme les maîtres qu'il avait servis. Il avait vu cette courde Jeanne où les crimes se mêlaient aux fêtes, ces spectacles de sang et de supplices qui n'interrompaient pas les danses du palais ; il avait vu cette reine, intrépidement frivole, à l'approche d'une invasion de barbares , abandonnant ses étals à leur vengeance , et ramenant bientôt sa cour brillante dans Naples saccagée , fuyant et revenant encore. Celte persévérance dans les

plaisirs, au milieu des pe'rils et des malheurs d'un peuple , lui servit de modèle : c'est l'inspiration qui a dictéle singulier plan du Décaméroii. »

On voit , on sent , en lisant Boccace , qu'il est nourri à l'e'cole de l'antiquité' ; et cela est si vrai, que de cet amas d'ordures dont le fond est puisé, soit dans les vieux fabliaux , soit dans les anecdotes du palais de Jeanne, sort une langue faite , fixe'e , admirable , et d'une pureté parfaite. C'est que Boccace n'avait pas étudié en vain Cicéron et tous les grands écrivains du siècle d'Auguste.

Parlerons-nous des autres écrivains de l'Italie du treizième et quatorzième siècles? A quoi bon , puisque Dante , Pétrarque et Boccace les résument et les surpassent tous dans trois genres bien divers ^■*? Aussi bien n'avons- nous pas la prétention de faire un cours de littérature , et notre excursion , déjà si longue dans ce domaine , est loin d^étre terminée. Après la Provence , le Languedoc et l'Italie , l'Espagne nous attend encore , et puis le Nord qui va réclamer une place tous les jours plus grande et plus importante.

Nous avons déjà parlé du Cid et nous y reviendrons encore , car ce poème est pendant plusieurs siècles , le plus beau , et presque le seul aliment de la littérature espagnole.

Lo héros des Espn^çncs , qui contribua tant \\

fonder, à ('tendre et à consolider la monarchie, se trouve lie à tous les souvenirs de gloire , d'amour et de chevalerie de la nation. Le poème qui retrace ses actions est e'crit sans prétention, sans art, mais admirable de naïveté et de force, il caractérise parfaitement les hommes de ce temps, il nous fait vivre avec eux et nous séduit d'autant plus que telle n'est pas son ambition.

Sous le rapport du style , le poème du Cid mérite moins d'éloges: comme l'œuvre de Dante il était en harmonie avec les mœurs de sa nation, mais il ne contribua pas le moins du monde à former la langue qui avait fait, un siècle après, de remarquables progrès. Il n'est guère possible d'en juger par quelques vers; néanmoins nous en citerons, ne fût-ce que pour donner un spécimen de la poésie decha(|ue nation. Nous trouverons, dans Gonzalo de lierceo , une peinture du jugement dernier , dans laquelle il nonmie Dieu Yalcade justicier, et il dépeint une bataille rangée des pierres qui s'entre -briseront comme du sel et sous lesquelles ]M'rira le genre humain. . . Mais quelle que soit la niagnillceuce de cette singulière poésie, fort renommée en Espagne, nous préférons citer un morceau de Juan d'Astorga qui écrivait vers 1250 , et qui a laissé un poème en l'honneur du héros, du conquérant h('ritier de la renommée du

Cid, car il faut absolument à l'Espagne un héros à célébrer, et faute d'autre, on était remonté jusqu'au conquérant de l'Asie, jusqu'à Alexandre, le plus grand des chevaliers errants.

Dans ce poème brillent éparses, au milieu des plus risibles anachronismes , quelques beautés vraiment épiques. lie début est pompeux :

« Quiero leer un libro de un noble rey pagano, Que fue de grand esforcio , de corazon lozano j Conquisto tod'el mundo , metiorso su mano... »

On remarque surtout la description des armes de Darius , qui , à moins d'être une heureuse rencontre avec Homère et Virgile , semble indiquer dans l'auteur la connaissance de ces maîtres du genre ; la description de Babylone , décrite avec une certaine magnificence; celle de la tente d'Alexandre, autour de laquelle étaient peints les douze mois de l'année ; enfin des sentences morales jetées au milieu du récit. Je citerai de préférence , à cause de leur brièveté , les premières strophes de la peinture des mois :

... « Estabo don Janero a todas partes catando , Cercado de ceniza sus cepos acarreando , Tenie gruesas gallinas , estabalas asando ; Estaba de la percha longanizas tirando.

— 3GU — a Estaba don Febrero sos raaaos calentando , Oras facic sol , oras sarraccando Verano e invierno ibalos dcstremando , Porque era mas chico seiesc querellando.

a Marcio habie grant pricsa de sus vinnas labrar, Piicsa de podadoics , c pricsa de cavar ; Los di.is e' las noches facicles icruar : Facie avcs (i bestias en zelo entrar.

« Abril sacaba hucslcs para in gucrrcai- , Ca habie alcaze'rcs grandes ya por scgar • Facic mctcr las vinnas pora vino levar, Crecer mieses c ycrvas, los dias alongar.

« Sedic el mes de Mayo coronado de flores , Afcytando los cainpos de diversas colores , Organeando las Mayas e cantando de amorcs^ Espigando las mieses que sembran labradorcs. »

A l'époque de Lorenzo, la prose, qui a toujours eu la poésie pour aine'e chez toutes les nations de la terre , sans doute parce que chez les hommes l'imagination devance la raison, marchait déjà sa rivale. Pendant la formation des nouveaux idiomes, le hitin elait toujours reste' la langue écrite , la langue politique et judiciaire, et \\\ langue des sciences, CV'tail eu latin qu étaient rédigés les traités, los lois, los chertés, les privi- \%^^'i lOwS jugements, les nrlos do toute espèce }

— 3Gi —

c'était en latin que le moine de Silas avait ëcrit sa vieille chronique; que Lucas, évêque de Tuy, l'avait continue'e jusqu'à la mort de Be'rengère, femme d'Alphonse IX; que le célèbre Rodrigo Ximenez de Kada, archevêque et général, avait écrit, dans ses quartiers d'hiver, l'histoire des Gotlîs , celle des Alains , des Suèves et des Vandales , celle des Romains et celle des Arabes; que Pedro Juan, savant médecin portugais, qui devint archevêque de Braga et pape, sous le nom de Jean XXI, avait écrit son Thésaurus pauperum, et d'autres ouvrages d'hygiène et de philosophie médicale. Ce fut saint Ferdinand qui permit le premier l'usage du Twnartce, ou langue vulgaire , dans les actes publics et privés , à peu près dans le même temps que Philippe-Auguste permettait , en France , l'usage du Français ^^

De la loi, la prose passa aussitôt dans les lettres; le roi Alphonse X , qui s'occupait à la fois et avec bonheur, d'administration, de sciences et de littérature, la popularisa encore vers la lin du treizième siècle, mais la littérature, la vraie littéra-^ lure, fut morte jusqu'au quinzième siècle. Il semble que pour naître et se développer, soa génie utlcudil lu ducouvertu d'un monde. Jus- {}ue ifi, lions rH.voiis (iii , k Gid orcupe toul:, Il

y a des dironiques du Gid; plus tard le poème du Cid; plus lard, enfin, les romances du Gid. Toujours lui, toujours celte noble et grande figure faite à l'image de l'Espagne du douzième siècle, et sur laquelle a voulu se modeler l'Espagne des siècles suivants.

Avant d'en finir avec le midi, un mot encore sur la litte'rature du Bas-Empire. L'histoire, les traités religieux et la critique savante, sont les seuls éléments des lettres grecques de cette époque. Pendant que l'empire s'écroulait de vétusté, Zonare compilait ses Annales depuis les temps les plus reculés jusqu'à Alexis Comnène ; Nicéphore écrivit une Histoire des affaires de Bysance ^ l'évéque de Thessalo nique, Eustathe, donnait un Gommentaire sur Homère, et d'autres auteurs, plus obscurs, suivaient leurs traces. Le quatorzième siècle, qui précéda de peu la ruine de Conslantinople , donna aux lettres Jean Gantacusène et Nicéphore Grégoras , qui ont laissé des ouvrages historiques, bibliques, dogmatiques et philologiques , oubliés comme tant d'autres laborieuses conceptions du moyen âge 'c.

Avant d'entreprendre l'étude des littératures du nord, il est bon de se fixer sur la langue. Nous avons déjà donné des fragments de quelques

morceaux historiques ou litle'raires desneuvièine , dixième et onzième siècles, nous continuons cette revue; et d'abord nous trouvons la vie de sainte Batlîilde , reine de France , traduite du latin en romans , vers la fin du douzième siècle. En voici le début :

a Beneois soit nosties sires qui voulroit que cascuns hom fust saus et que cascuns veni à la connissanche de se vérité. Sons nons doit être glorefîe's en totcs coses : car il fait des petits grans , et des fous saiges et des pourcs riches : Si corne nos vcons qu'il est acmpli en ceste glorieuse Royne , me Dame saincte Balthalt de la oui yic nos volons un peu parler a lonnor et a la gloire nostrc Seigneur.

a Chcste Dame fut ne'e de Sessoigne et estraite de royal lignie et fu en sa joncce ravie des mescreans »

Nous donnerons pour le treizième siècle, une formule de convocation de l'arrière-ban, faite en 12^1 , au nom du prince Alphonse, frère de saint Louis.

a Nostrc arae et féal en nom do Dieu a vos me recommande tant ({ue fair se puet , ci nos faizons saucr que noyze soit mue enlrc nostrc cosein de la marche e nos , e auons talent de ly mouer guerre e débat efondre o leidc de notre scigno le rey: preccu uos mandons que a vostre poer ueignez a nos o to harneis que a cheualer aparteint ; et a ceu ne faiglcz , e nos vos a scauros grc's et de tôt nostre poer e cheuance no lo cognoistrons tant c si fort que seré contant de nos. Donné a Poetcrs , le jor dauant la Tiphaine, m. ccxli, signé Alphons. »

— ÔG'4 —

Et, enfin^ pour le quatorzième siècle, nous cilerons l'extrait d'une ordonnance de Tévéque de Metz, Adiieniar, du 10 septembre 1332, qui est un appendice aux conciles de cette époque dont elle fait connaître les mœurs.

D'après cette ordonnance il est défendu aux moines :

« 1 o De porter des solers destranchics com chcualiers , des chausses de colour, des robes des pous prcciouses cL sintes de sinturcs d'argent aucc las ou nowcs de soie si estroits com damoisellcs^ et des flos tant qu'ils puissent couurir leurs espaules.

« 2° De cheuaucer à grans espc'es com ung conte les ïambes descouvertes.

a 3° D'aller de neu et de ior en place coraraunc , en nosscs, en danses et en aultre leus que ne sont raie a dire.

o A'* De inenjuer en iardin aucc femmes séculières et nonains a graot foison de mcnestrics »

Quelques progrès se font sentir dans ces trois fragments, mais ils sont peu de chose avant le seizième siècle. Voici un fragment d'un autre genre, il est assez curieux pour être rapporté. Ce sont des vers chantés et récités en l'honneur de la Vierge. Le latin est noté en plain-chant :

« De chanter m'est pris envie

De Regina cœlonuu c^>ui poita le IVuii Jo vie (/ilMn-i Justorum

Panis laus angelorura Qui surtouz a seignorie In aula beatorum.

Seinte Vierge nete et pure

Sine viri macula Flor de toute créature

Populorura gloria

Domini pucrpera Porta le Dieu de nature

Absque violencia.

C'est le roi de majesté

Splendor etenim Patris Qui couvrit sa déité

In nube claritatis

In utero virginis Vesti notre humanité'

Ut esset passibilis.

Cil qui por nous vost morir

Caritate nimia De ses cieux vint nous servir

Dnlcia servitia ,

De patris sentenlia Vost son service accomplir

In obediencia.

Bêle et bonne, preuz et sage.

Decorata virtutum.

Sanz pechie d'orne et sans tacke

Concepisti Filium

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