‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècle (volume 2)Chapitre 25 sur 44 · US · texte numérisé non relu

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Mai que nous avons des historiens que n ont pas eu les siècles antérieurs, que nous nous rendons compte de tout, grâces à Adam Smith, Quesnay, Filangieri , Garnier, Say , Hufeland , Godwin, Ganilh , Sismondi, Kraus, Graig, Mill, Malthus, Blanqui , Pages ^ Bargemont, etc. , mais c'est là la seule différence.

Jetons donc un rapide coup-d'œil en arrière , voyons les tâtonnements , les pas de chaque peuple avant d'arriver à ce dix-huitième siècle auquel seul on accorde la gloire d'avoir découvert le secret de la science sociale.

Oui certes , Athènes , Sparte et Rome ont eu leur économie^ comme la France et l'Angleterre, et cela se voit assez aux efforts qu'elles ont faits pour se débarrasser du paupérisme, de 1 usure, des tarifs ^ et des impôts exagérés, vieilles plaies qui ont affligé les anciennes sociétés comme les nouvelles.

Leurs gouvernements ne veillaient-ils pas comme les nôtres sur les relalio.ns internationales , sur le régime de la navigation , les encouragements à donner à l'agriculture, et les impôts à lever sur le commerce et l'industrie? Ne Irouve-l-on pas dans Plalon une analyse de la division du travail; dans Xéu«>phou des aperçus éconon)i(|ues clairs et judicieux ; dans Arislote une excellente déli-

nition de la monnaie? Mais tous ces efforts partiels e'taient autant d'e'tin celles se'pare'es qui ne pouvaient encore constituer un foyer.

Athènes avait ses ilotes , le moyen âge ses serfs, comme nos colonies ont leurs esclaves, ce qui ne veut pas dire que nous n'ayons pas avancé ; carl'esclavage, qui était la pierre angulaire de l'économie politique des Grecs, est la plaie honteuse de la nôtre ; plaie qui tend à disparaître et qui disparaîtra certainement.

Athènes avait ses ilotes , et sa science se bornait à savoir en user. Elle les accaparait lorsqu'ils étaient en baisse , les livrait lorsque la matière était rare , et gardait toujours les plus vigoureux qu'elle marquait au front et louait à tant la journée pour les travaux les plus durs : on les voyait par troupes aller boire à la rivière avec les chevaux.... 18. Un esclave se cassait-il une jambe,

c'était un accident évalué à tant comme on

évaluait à Londres le brisement d'une machine à vapeur, et c'était certainement un malheur bien moindre.

Mais, à part ce défaut d'humanité, cet-avilissement de l'homme , on ne peut s'empêcher de reconnaître de l'habileté dans leurs rouasjes administratifs.

Partout où le peuple connut sa force, il paya.

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mais il voulut être nourri et amuse aux frais du trésor public; il y eut des festins publics, des fêtes ruineuses dont les ordonnateurs cherchaient la popularité aux dépens de la prospérité réelle du pays.

Outre cette exigence le peuple républicain d'Athènes en avait une autre : il avait pour principe qu'aucun citoyen ne devait être dans le besoin, et il fallait accorder des secours à ceux que leurs infirmités corporelles rendaient incapables de pourvoira leur subsistance. Cette libéralité, étendue outre mesure, tarissant au bout d'un certain temps la source de l'impôt, la misère se montra dans toute son horreur. Alors l'esprit public se réveilla et lutta avec énergie contre la détresse du trésor.

Les produits de leurs mines étaient la ressource à laquelle ils attachaient le plus d'importance et d'avenir; cependant elles s'épuisèrent , et d'autant plus vite qu'elles étaient imparfaitement exploitées. Alors le désespoir fut affreux , car ils se virent réduits, les malheureux! à chercher dans le travail un refuge contre la misère. Alors na([uit aussi l'impôt sur les importations, l'octroi et avec l'octroi la fraude.

L'importance exagérée que les économistes athéniens attachaient à h\ monnaie d'or et dur-

- ;i2! — gent donna naissance a plusieurs institutions financières assez remarquables , mais dont nous ne pouvons parler ici.

La profession de banquier devint fort lucrative , à en juger par le taux de l'inte'rét qui était de dix à trente-six pour cent. L'usure prit cette e'pouvantable extension en raison des profits qu*on pouvait tirer des capitaux à l'aide des esclaves , et surtout à cause du peu de se'curité des préteurs.

Passons d'Athènes à Lacéde'mone : bien autre était l'e'conomie publique chez les Spartiates; elle suivait les mœurs, qu'elle n'avait pas la pre'tention de changer, malgré les beaux écrits de Platon, d'Aristote et de Xénophon; mais ces mœurs sont elles-mêmes filles des lois de Lycurgue qui a , autant que possible , réalisé l'irréalisable utopie du partage égal des terres. Ces lois renfermaient à la fois un système économique , un catéchisme religieux et un manuel industriel ; elles réglaient l'ordre de succession au trône, et celui des mets dans les repas.

Là , il n y avait ni impôt , ni trésor public , et cependant , à en croire Aristote , ce peuple , unique au monde , trouvait encore le moyen de prêter de l'argent. Les députés de Samos ayant fait un appel à sa libéralité , l'assemblée générale ordonna un jeûne universel de vingt-quatre

— mz — heures , hommes et animaux compris , pour obtenir une petite économie et en gratifier les allies... Là , tous les enfants appartenaient à l'état, on les élevait en commun, etpresquesur la placepublique; le fouet est décrété l'institution par excellence; les cheveux et les souliers sont déclarés hors la loi comme recelant des saletés ; ils couchent en toute saison sur des roseaux , ils sont obligés à voler des fruits pour leurs repas, et le fouet punit le voleur maladroit. Adolescents ils font entre eux l'apprentissage de la guerre et le sang ruisselle ù ces innocents exercices.

Là , les femmes n'ont point la prétention d'être les compagnes de l'homme ; on ne les estime qu'en raison de la vigueur de leur tempérament , elles courent presque nues dans l'arène et y lancent le

javelot

Là enfin, les meubles ne sont travaillés qu'à la scie, et les planches à la cognée ; les poutres sont des troncs d'arbres , et le potage du brouet noir. La science pour les Spartiates est synonyme de vice; lesarts leurs sont inconiuis, et les boxeurs sont préférés aux poètes. Honorant surtout la nature inculte et brutale, ils prétendaient, et eu cela Platon est de leur avis '', qu'elle n'a fait ni cordonniers, ni forgerons; que de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent, >ils

mercenaires, misérables sans nom, qui sont exclus par leur e'tatméme des droits politiques. Le citoyen qui sera, disent les lois, avili parle commerce de boutique, sera poursuivi pour ce délit , et condamné à un an de prison.

Les arts manuels, dit ailleurs Xénophon , sont infâmes et indignes d'un citoyen, ils déforment le corps et obligent l'homme dégénéré de s'asseoir à Tombre ou près du feu ; ils ne laissent du temps ni pour la république ni pour les amis...

C'est là dira-t-on une singulière économie politique ! Soit, elle est singulière , mais enfin c'en est une. On est forcé d'y reconnaître ce principe que la richesse n'a de prix que autant qu'elle contribue au bien général ; le principe est bon^ l'application seule est fausse et exagérée.

Les Grecs s'occupent exclusivement des masses et négligent l'individu; leur grande plaie c'est l'esclavage qui s'étendait jusqu'aux possessions utiles, et qui était la base de tout régime économique.

Entre les Spartiates et les Athéniens, la différence n'est que dans les mœurs, le principe est le même: les uns excellent à conduire un char, à ergoter sur le style , à chanter , à danser voluptueusement. Les autres boxent, volent, se couchent au soleil, et vivent à la façon des brutes; lesétran-

gers Lraiiquent, les esclaves travaillent. . . C'est le premier principe e'conomique -".

A Rome, jusqu'à l'avènement d' Auguste, les conque'rants, absorbe's par la guerre, ne surent guère que broyer du grain et des hommes, et comme en Grèce, les étrangers trafiquaient, les peuples vaincus travaillaient pour ces maîtres superbes : les nations commerçantes, disaient- ils, doivent travailler pour nous, notre me'tier est de les vaincre et de les rançonner.

L'esclavage apparaît toujouis comme élément social dans la constitution do l'état, mais avec des modifications nécessairement apportées par l'immense étendue de l'empire. Il fallait que le peuple et l'armée elle-même missent la main à l'œuvre. L'absence de la science sociale contribua à la ruine du colosse romain : habitué à consommer sans produire, il voulut continuer toujours ainsi, et cette erreur fondamentale amena l'exportation de tout le numéraire pillé chez les nations étrangères; de ])lus, aucun moyen de secourir le pauvre n'existait. Les Romains étaient donc, sur plusieurs points de la science sociale, en arrière des Grecs; et ils n'avaient guère fait de progrès que dans l'art de lever des taxes 21, lorsque le christianisme \iut modifier les idées industriollcs et conunerciales , comme les idées religieuses. « On a beau n'être

pas un chrétien bien austère, dit un e'conomiste peu orthodoxe, la majesté de ce bel édifice étonne et commande le respect. On ne peut voir sans une vive admiration cette organisation vigoureuse et luxuriante se former et se répandre sur le monde , partout semblable à elle-même comme le flot paisible sur la surface de la grève '^. » Qu'est-ce en effet que la liberté civile, religieuse et commerciale d'aujourd'hui, si ce n'est le développement de la pensée fondamentale chrétienne? Sans le principe nouveau de l'égalité devant Dieu, l'esclave grec et romain infesterait encore le monde, la faiblesse serait toujours à la merci de la force, et la richesse serait encore produite par les uns pour être consommée par les autres, sans dédommagement 23. Le pauvre périrait malheureux et sans secours, car on ne connaîtrait ni hôpitaux, ni aumônes, ni la divine charité elle-même, fille du Christ et mère de tout progrès social.

Avec l'élément chrétien arrivent les barbares^ élément nouveau qui produit encore de nouvelles modifications que régularise le génie de Charlemagne. On voit dans les Capitulaires peu de traces d'anciens systèmes d'impôt, mais le revenu des amendes y suppléait. C'est au règne de Gharlemagne qu'il faut attribuer le germe des progrès qui eurent lieu depuis lors dans la science écono-

mique. Les Gapilulaires renferment nnc foule de dispositions plus libérales et mieux entendues que celles des empereurs romains. Quant à l'esclavage, s'il ne put le dchaciner complètement, an moins il le modifia : les esclaves ne sont plus traités en bétes de somme, ils peuvent se marier, avoir une famille, et, suivant la maxime de l'Evangile: Quod Deus conjunxit liomo non separet^ on ne peut plus séparer le mari de sa moitié.

Le grand défaut de Gharlemagne en économie, c'est qu'il crut n'avoir dans son vaste empire que des prêtres et des guerriers. La classe bourgeoise n'existait pas encore, et son génie ne la découvrit pas dans la nation. La féodalité ne l'y vit pas mieux, mais plus grande et plus forte au douzième siècle, elle sortit de ses langes, et se fit émanciper de force. Nous sommes arrivés à l'époque que nous explorons dans ce volume.

L'influence des croisades fut immense sur le commerce et l'industrie de rEaroj>e, comme sur son économie. 11 semblait que tous les navigateurs se fussent donné rendez-vous dans les mers d'Orient. Des flottes immenses étaient nécessaires pour transporter les armées qui s'y rendaient, et qui payaient leur passage à un très haut j)rix; les communications avec l'Asie devinrent IVéqueutes, une énmlalion née de r.ipj)àl du gain naquil cuire les villes

maritimes d'Italie, que Venise dominait, mais sans parvenir toutefois à les e'carter du partage: Gènes, et Pise surtout lui faisaient une concurrence redoutable. Marseille paraît être la seule ville de France qui eût assez de moyens pour rivaliser avec ces grandes cités italiennes, et tirer parti des croisades. Avant ces expe'ditions guerrières, les ne'gociants européens ne se hasardaient qu'avec réserve ; un siècle après ils avaient sur ces plages lointaines des établissements fixes, des communautés formées de leurs concitoyens, les mêmes lois, les mêmes mœurs, et presque une seconde patrie ^*. L'architecture navale modifia, agrandit la forme des vaisseaux pour la facilité du transport des pèlerins, et peu de temps après la troisième croisade , on vit sortir des grands ports de l'Europe , des flottes redoutables telles que la Méditerranée n'en avait jamais porté. Des lois maritimes furent faites, et des navigateurs de Barcelonne publièrent le premier recueil de ce genre qui ait fait autorité. La piraterie fut réprimée, et le commerce put se faire avec quelque sécurité ^^

L'industrie ne profitait pas moins que le commerce de l'impulsion donnée aux idées par les nombreuses expéditions en Terre-Sainte. Les découvertes se multipliaient et se mettaient à profit.

Nos grossiers aïeux voyaient sans cesse leurs désirs excites par des objots nouveaux. Le gont des arts et des commodités de la vie se répandit parmi eux ; ils attirèrent les étrangers , et profitèrent de leurs lumières. Dans la foule des pèlerins, il s'en était trouvé qui, plus instruits ou plus curieux que leurs compagnons, avaient remarqué des machines ingénieuses, des produitsmeilleurs ou plus l)eaux que ceux qu'ils avaient l'habitude devoir, et ils s'en étaient emparés. Celui qui rapporta le dessin des moulins à vent est bien digne de notre reconnaissance, l'histoire cependant n'en parle pas.

La canne à sucre a été cultivée en Arabie , en Nubie, en Egypte, avant d'être connue de la Sicile, qui la transmit plus tard au Portugal , d'où elle sortit pour faire rapidement le tour du globe.... *^.

Les Croisés enrôlaient de préférence les hommes qui avaient un métier ou qui exerçaient une profession mécanique ; ces industrieux pèlerins ne faisaient pas toujours un voyage inutile pour leur pays, et tandis que leurs compagnons marchaient à la conquête des lieux saints , l'industrie avait aussi sa croisade et dérobait aux Sarrazins et aux Grecs des secrets et des procédés plus précieux que des victoires a'.

En somme, les croisades ont relevé la puis-

— '.m — sance des princes , et apporté de graves modifications au re'gime fe'odal. Les nobles devenus sujets, les bourgeois devenus commerçants , les villes devenues riches ont assuré aux revenus publics de nouvelles sources fécondes et régulières, qui ont consolidé le pouvoir des souverains. Dès ce moment le tiers-état put être opposé à la noblesse et devint peu à peu, sous les auspices de la royauté , une classe puissante et respectée. Ces résultats ne se sont point développés au même point et de la même manière dans toutes les contrées de l'Europe ; mais ils n'ont pas eu de causes plus influentes que les croisades. Les rois de Jérusalem, qui avaient besoin de ces hardis commerçants, leur accordèrent de nouveaux privilèges et même des possessions territoriales. Ainsi naquit l'esprit colonial en Europe, et avec lui les rivahtés sanglantes, les entreprises industrielles et les combinaisons financières, dans lesquelles les Juifs , ces économistes rusés du moyen âge , ont joué un rôle important. Ce serait en effet un spectacle curieux , mais que nous ne pouvons développer ici , que l'accroissement rapide de la richesse au milieu des troubles de l'Europe dû en partie ù l'imagination féconde d'une caste qui semblait n'avoir de vie que pour subir les persécutions et les plus cruelles avanies -« , et qui au milieu de

ces persécutions, n'ayant ni territoire, ni fort, ni amie'e, a fini par accaparer toutes les richesses... Le secret principal des Juifs était de cacher, sous des apparences niise'rables , leur opulence réelle et le secret de leurs transactions. A force d'errer de contrée en contrée, ils avaient acquis une connaissance exacte des besoins de toutes les places: ils savaient où l'on devait acheter, et où l'on pouvait vendre : quelques échantillons et un carnet leur suffisait pour les opérations les plus importantes. Ils correspondaient entre eux sous la foi des engagements que leur intérêt les obligeait de respecter , en présence des ennemis de toute espèce dont ils étaient entourés. Le commerce a perdu la trace des inventions ingénieuses qui furent le résultat de leurs efforts; mais c'est a leur influence qu'il doit les progrès rapides dont l'histoire nous a signalé le phénomène au milieu des horreurs de la nuit féodale.

L'apparition des marchands de la Lombardie , de la Toscane et du reste de rilalie acheva de perlectionner l'œuvre des Juifs d'où , pour le dire en passant, naquit l'invention des lettres de change , et donna au commerce du niojen ùge une impulsion énergique.

Pendant ce temps , et comme pour aider ces efforts, et arriver au même résultat, plusieurs

— ffôl — villes maritimes de l'Allemagne s'unirent : leurs commencements furent faibles, mais leurs progrès rapides, leurs succès étonnants, et plus tard leur opulence pesa d'un grand poids dans la balance de l'Europe.

Les premiers traite's que firent entre elles les villes anséatiques eurent pour but la répression de la piraterie ; les croisades offrirent bientôt un aliment plus actif à leur esprit d'entreprise : elles en valurent la Méditerranée. A Londres on leur avait accordé la faveur de s'organiser en corporations , elles en usèrent avec une telle habileté , qu en moins de quinze années ^ le commerce anglais était tombé entre leurs mains. En Suède , en Danemarck, en Norwège , en Livonie , leur prééminence ne connaissait plus de bornes, et jusque dans Novogorod-la-Grande les magistrats de Lubeck exerçaient, sur les comptoirs anséatiques une influence respectée. A la fin du treizième siècle on voit déjà sept villes maritimes de la Baltique s'unir pour défendre des privilèges que le roi de Norwège voulait leur disputer dans ses ports; elles arment une flotte pour se les faire rendre et triomphent de la résistance des princes. Dans le siècle suivant , leur prépondérance est si grande , que la plupart des villes de l'intérieur de l'Allemagne décident de s'y rattacher , avec des

provinces entières. Tout le monde veut être de cette association où il y a tant de profits à faire , et si peu de risques à courir. Les petites villes y sont admises à titre de clientes , à condition de supporter leur part des charges géne'rales , comme rançon de leur inde'pendance nouvelle. On croit que ce fut à cette occasion qu'on dressa le premier acte de conféde'ration générale dans une assemblée tenue à Cologne , en 1364 , où la ligue prit le nom d'anséatique ou de hanse ^m signifiait, dans le vieux langage du pays , corporation. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'à partir de cette époque, on n'entend plus parler ni des marchands de f empire f ni des navigateurs de l'Allemagne , mais des comptoirs et des factoreries des villes anséatiques.

Malheureusement , cette ligue portait dans son sein des germes de désorganisation qui devaient amener sa décadence et sa ruine. Elle manquait d'une puissance executive pourvue de moyens suffisants pour forcer tous les associés à se soumettre aux résolutions adoptées par la majorité; elle n'avait pas de chef institué pour diriger toutes les forces vers le bien général : « c'était un corps à cent bras , sans tétc -^. »

Nous disons lualhcurciLScmcnt^ car avec cette ligue était né le droit des gens pour la marine,

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et la civilisation avait succédé sur les mers à la barbarie. Partout où flotta l'étendard des villes anséatiques, on vit succéder le respect des traités à l'abus de la force. Des agents commerciaux, des entrepôts, des comptoirs, des magasins s'établissaient sur tous les points où les écbanges pouvaient avoir quelque importance. Elles ont merveilleusement servi ce mouvement favorable à la liberté et à la civilisation en rapprochant les peuples par les liens puissants des intérêts et des industries; elles ont accoutumé la barbarie féodale au respect du travail, et aidé à la complète émancipation des communes de France et d'Angleterre, en faisant voir de quel côté serait la force, du jour où les communes voudraient s'entendre et s'associer.

Cette émancipation elle-même, amenée par l'exemple des villes anséatiques et des républiques italiennes, par le travail des bourgeois et la richesse qui en fut la suite, par la force des choses enfin , qui veut que là où sont les lumières, l'activité, le travail etl'industrie soientla liberté et le pouvoir; cette émancipation, disons-nous, fut la source de nouveaux progrès pour le commerce et la science économique. Les relations ne furent plus de donjon à donjon , mais de commune à commune et de peuple à peuple. Elles n'eurent IV. 23

— ^o^ — plus pour but la déprédation et le pillage, mais l'échange, la production et le bien-être de tous. Ainsi nous voyons les communes surgir, s'élever, s'entendre, non seuleluent en France mais en Angleterre , en Italie , en Allemagne et jusque dans l'Espagne elle-même. Gènes, Florence et Yenise; Brème, Lubeck^ Hambourg, et Bruges; Paris, Lyon et Marseille ; Londres et Bristol ; Barcelonne enfin semblent animées d'un même esprit, régies par les mêmes lois: la richesse mobilière s'y établit à côté de la propriété foncière, la terre perd de son prestige, et l'industriel se place à côté du propriétaire, la manufacture à côté du château fort ^^.

Les communes émancipées, la législation s'humanisa, et ceux qui y gagnèrent le plus furent les juifs; ces misérables parias cousus d'or eurent enfin la liberté de trafiquer sans risquer à chaque instant leur vie et leur liberté. Les vilains aussi furent protégés ; on fit plus, on les attira dans les foires et sur les marchés, on leur accorda des tribunaux composés de leurs pairs, et ils furent exemptés des innombrables avanies dont on les accablait auparavant. Alors s'organisent hiérarchi(|uement les travailleurs : au feudataire , au serf, au vassal, succèdent le maître et l'apprenti , à la glèbe l'atelier. C'est à Louis IX qu'appar-

tient cette pense'e de soumettre une telle armée au joug de la discipline, et de donner par elle à l'industrie un essor qui ne doit plus s'arrêter. Etienne Boyleau, garde de la prévôté' de Paris, fut chargé de mettre à exécution cette pensée féconde qui avait pour but principal de mettre un terme aux fraudes nombreuses qui se commettaient au détriment des acheteurs, et de rédiger pour chaque métier des règlements particuliers ^^ Le livre des métiers contient plus de cent cinquante professions diverses, dont le nombre et la variété suffiraient pour démontrer l'importance que l'industrie avait acquise dans les villes. La plupart de ces règlements, qui seraient insupportables de nos jours, ont produit une véritable révolution dans les arts , qu'ils avaient pour but de surveiller ou de perfectionner.

Ces confréries prirent plus tard une extension qu'on n'avait pas cru leur donner en les fondant : elles se mirent sous la protection des saints, adoptèrent des bannières sacrées, étendards de leur indépendance, et vengèrent avec persévérance la moindre offense faite à l'un de leurs membres. Elles eurent leurs syndics, leurs chambres de discipline, leurs conseils, leurs défenseurs; elles s'élevèrent enfin au rang d'une véritable puissance dont les successeurs de Louis IX eurent

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souvent à souffrir '-. La civilisation avança; elles restèrent au statu quo, et l'harmonie n'existant plus, ce qui e'tait bon devint mauvais, comme cela arrive toujours. Nous suivrons plus tard ces funestes conséquences ; revenons pour aujourd'hui à l'industrie et à l'état mate'riel des trois siècles qui nous occupent.

Toutes les découvertes ne sont pas dues aux excursions lointaines des pèlerins; les Belges et les Liégeois se disputent celle de la houille. A peine connue, elle remplaça le bois dans les arts et les usages domestiques. Elle a sur lui le double avantage de donner à poids égal une plus grande chaleur et d'être plus salubre "'"'. L'exploitation en était déjà si considérable en 13^7, que les Jiouîlleurs composaient une très grande partie de l'armée liégeoise.

Les ponts ne sont assurément pas une invention du douzième siècle; les Romaiiis en ont fait de fort beaux; mais de})uis l'invasion des barbares jusqu'au règne de Louis-le-Gros , on n'en a pas construit en France qui vaillent la peine d'être cités. C'est donc au douzième siècle que remonte la construction des ponts importants de la France (jui ])résentent le plus d'ancienneté: ceux (jin' K's avaient précédés avaient été détruits par les bar-

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bares ; on ne traversait les rivières qu'avec des bateaux. Une association, connue sous le nom de frères du pont^ chercha à remédier à cet e'tat de choses. Le premier pont qu'elle construisit fut établi sur la Durance, au-dessous de la chartreuse de Bon Pas ; ses fondations se voient encore ; le second est le pont d'Avignon, commencé en 1177. Le pont du Saint-Esprit et celui de la Guillotière à Lyon ont une semblable origine.

Antérieurement au quinzième siècle , Paris n'avait que des ponts de bois, fréquemment emportés par les inondations et les débâcles. Ce fut en 1412 que l'on y éleva le premier pont en pierre sur l'emplacement du pont Notre-Dame. Soixante ans après, on entreprit la construction du Pont-Neuf 5 et successivement on éleva le pont Saint-31ichel, le pont de l'Hôtel-Dieu, le pont au Change, le pont Marie, le pont de la Tournelle, et enfin celui des Tuileries.

Le quatorzième siècle est le siècle des grandes découvertes: la boussole, le papier et la poudre à canon ont singulièrement accéléré le mouvement d'une civilisation que nous verrons désormais marcher avec une vitesse toujours croissante. La plus importante des trois, la boussole, contribua plus que tous les efforts de l'industrie des siècles précédents à perfectionner et à étendre la navi-

— «38 — »ation. On observa ]a mnrveilleiiso propriel(' qu'a l'aimant tic communiquer à une l('gère aiçiiillc, la vertu de se diriger constamment vers les pôles de la terre ; on ne larda pas à sentir l'usage qu'on pouvait en faire pour régler la navigation, et l'on construisit cet instrument si utile et devenu si commun. Cette invention donnant aux navigateurs un moyen aussi sûr que facile de reconnaître dans toutes les saisons et dans tous les lieux le nord et le sud, ils ne furent plus réduits à se guider par la lumière des étoiles, ou par 1 observation des côtes. Ils abandonnèrent la méthode lente et timide de côtoyer le rivage; ils se lancèrent hardiment en pleine mer, et, sur la foi de leur nouveau guide, naviguèrent au milieu de la nuit la plus sombre, et dans le temps le plus nébuleux, avec une sécurité et une précision dont on n'avait pas encore eu Tidée.

Flavio-Gioja , bourgeois d'Amalfi , ville de coîuii;erce du royaume deNaples, fil cette grande découverte en 1300. L'ignorance des écrivains contemporains a privé Gioja de la célébrité à laquelle il avait de si justes droits. Ils ne nous ont laissé aucune lumière sur sa profession, sur son caractère, sur le temps précis où il ftt cette découveilo, cl sur le hasard ou les observations qui l'y ont conduit.

Plusieurs causes concoururent à empêcher cette invention utile d'avoir d'abord tout son cfTet. Les hommes n'abandonnent que lentement et avec re'pugnance les anciennes habitudes ; ils craignent les nouvelles tentatives, et ne s'y livrent qu'avec timidité'. D'ailleurs les marins, accoutume's à ne jamais perdre de vue la terre , n'osèrent pas tout d'un coup s'abandonner à des mers inconnues, et ce ne fut que cinquante ans après la décou ver le de Gioja que les navigateurs se hasardèrent à entrer dans des mers qu'ils n'avaient pas encore fréquentées.

De tout temps on a fait honneur à deux moines de l'invention de la poudre à canon. Il est de fait que leurs découvertes y ont conduit, mais en cela, comme dans toutes les découvertes, il est bien difficile de trouver la véritable origine. Qui le premier inventa un bateau? qui imagina de plier une branche de frêne, de Tassujétir avec une corde faite de l'intestin d'un animal? Qui inventa la navette, les fours et les moulins?.,. De cette multitude d'arts qui secourent notre vie ou qui la détruisent, il y en a bien peu dont l'inventeur soit connu; c'est que personne n'inventa l'art entier.

On a prétendu que Roger Bacon, était le véritable inventeur de la poudre. Voici ce que l'on

trouve dans les œuvres de ce savant : « Nous avons une preuve des explosions subites dans ce jeu d'enfant qu'on fait par tout le monde. On enfonce du salpêtre dans une balle de la grosseur d'un pouce , et on la fait éclater avec un bruit si violent qu'il surpasse le rugissement du tonnerre, et il en sort une plus grande exhalaison de feu que celle de la foudre. . . » Il y a bien loin sans doute de cette petite boule de simple salpêtre à notre artillerie , mais elle a pu mettre sur la voie.

Cette invention meurtrière, et qui semblait devoir faire reculer la civilisation, fut au contraire favorable à l'humanité , en changeant l'art de la guerre. L'artillerie a établi entre les puissances une égalité qui rend les guerres moins funestes.

Ce fut vers le milieu du quatorzième siècle que le médecin Arnaud soumit le marc de raisin à l'action d'un feu ardent qui en sépara l'eau pour n'en retenir que la partie spiritueuse. On l'accusa presque de sorcellerie à Montpellier , où il avait fait cette première expérienee, et il n'échappa au châtimentqucpar la fuite. Nommée d'abord eau de feu, puis eau de mort , l'eau-de-vie a survécu à ses persécuteurs , comme la découverte de Galilée , qui, ainsi que lui , souffrit pour la science dans un siècle plus éclairé.

L'invention des lunettes est due , disent les uns , à un Florentin nommé Salvino ; selon d'autres, nous les devons à un Pisan nommé Spina. Quoi qu'il en soit, on s'en servait au quatorzième siècle, et ce fut certainement une des plus utiles inventions.

Les chandelles de suif furent, dans leur principe, un objet de luxe , comme l'est de nos jours la bougie diaphane. Avant 1300 , on ne s'éclairait qu'avec des éclats de bois dans les chaumières: on avait l'huile pour les salons.

Le règne de Charles VI nous a donné les chapeaux ; avant ce prince on portait des bonnets , des mortiers , des chaperons. Le roi , les princes , les chevaliers avaient seuls le droit de se servir du mortier , qui n'était autre chose qu'un bonnet de velours galonné. Le simple bonnet , qui était de laine , servait de coiffure au clergé , aux gradués et au peuple. Le chaperon , espèce de capuchon qui avait un bourrelet sur le haut et une queue pendante, se mettait sur le bonnet ou le mortier. Du temps de Charles VI on commença à porter le chapeau à la campagne ; on le porta en temps de pluie sous Charles VII , et en tout temps sous Louis XI. Louis XII reprit le mortier j mais François i^"" le quitta , et porta toujours un un chapeau.

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On dit que l'origine des chapeaux \ient d'Espagne , et qu'on doit cet usage à Tristan Salazar, qui était de Biscaye , et qui fut archevêque à Sens.

On a long-temps re'pe'té que les cartes avaient été inventées pour distraire le malheureux Charles YI. 11 est vrai que ce motif leur fit prendre faveur^ et que la chambre des comptes de ce prince vota une somme considérable pour le jeu de cartes apporté en France après sa démence ; mais elles dataient déjà de quelques centaines d'années.

Sous le règne suivant un peintre nommé Jacquemin Gringonneur en inventa de particulières à la France, yirgine , nom de la dame de trèfle, est l'anagramme de Rci^ina : celait la reine Marie d'Anjou, femme de Cliarles YII 5 Racliel ^ la dame de carreau , était Agnès Sorel 5 la dame de pique, sous le nom de P allas ^ désignait Jeanne d'Arc, etc. Les quatre valets ont des noms historiques. Par le cœur on entendait la bravoure ; par le pique et le carreau, les armes; par le trèfle , le fourrage indispensable au cavalii'r; l'as est le symbole des linances, au moins aussi nécessaires**.

Si les bornes de cet ouvrage n'étaient tracées à l'avance par un cadre infranchissable , nous aurions donné ici la nomenclatui-e délailléc des divers arls et métiers connus aux treizième et

quatorzième siècles ; mais nous y suppléerons en renvoyant nos lecteurs à l'ouvrage plein d'intérêt et d'érudition qu'a publié, en 1828, M.MonteiP*.

Il nous reste, pour terminer cet aperçu sur le'tat de l'Europe , à donner une idée de la vie matérielle des princes , des grands , des bourgeois et du peuple , chez les diverses nations. Voyons d'abord le palais des rois de France.

On y faisait cinq repas , le déjeûner ou non jeûner , les jours autres que ceux de jeûne, le repas de dix heures decim-heure ou dîner , le de'ci^ 77zer ou deuxième dîner , le souper et dans la nuit enfin , la collation.

Les jours ordinaires , on servait, à dîner, un potage au riz , aux poireaux ou aux choux , une pièce de bœuf, une autre de porc salé , un entremets de six poules ou de douze poulets partagés en deux, une pièce de porc rôti , du fromage et des fruits ; à souper , une pièce de bœuf rôti , un entremets de cervelle , des pieds de bœuf au vinaigre , du fromage et des fruits. Les autres jours , c'étaient d'autres mets dont l'espèce et la quantité étaient de même fixées. Les barons de la cour avaient toujours la moitié de la portion du dauphin 5 les chevaliers le quart; lesécuyers, les chapelains le demi-quart; les distributions de

pain , de vin t'taient faites dans les mêmes proportions.

Dans les châteaux des hauts barons, les repas s'annonçaient au son du cor ; cela s'appelait corner reau,^iAVQCC[u' on se lavait les mainsavant dese mettre à table. On dînait à neufhcures du matin , et l'on soupait à cinq heures du soir. On était assis sur des banques ou bancs , tantôt éleve's , tantôt assez bas, et la table montait et descendait à proportion. Du banc est venu le mot banquet. Il y avait des tables d'or et d'argent ciselées , les tables de bois étaient couvertes de nappes doubles appelée doubliei'S : on les plissait comme rivière ondoyante qu un petit lient frais fait doucement soulever. 1 -es serviettes sont plus modernes-, les fourchettes, que ne connaissaient point les Romains, furent aussi inconnues des Français Jusque vers la lin du quatorzième siècle; on ne les trouve que sous Ghanes V. On servait des pâtisseries de formes obscènes, qu'un appelait de leurs propres noms. Les ecclésiastiques, les fenunes et les jeunes fdles rendaient ces grossièretés innocentes par une pudique ingénuité : la langue était alors toute

nue...

On usait en abondance de bière , de cidre et de vin de toutes les sortes. Il est fait mention du cidre sous la seconde race ; le clairet était du \\n

— ms — clarifie, mêlé à des épiceries 5 l'hypocras, du vin adouci avec du miel. Un festin , donné par un abbé, en loiO , réunit six mille convives devant trois mille plats.

Les repas royaux étaient mêlés d'intermèdes. Au banquet de Charles IV , s'avança un vaisseau mû par des ressorts cachés : Godefroj de Bouillon se tenait sur le pont entouré de ses chevaliers. Au vaisseau succéda la cité de Jérusalem avec ses tours chargées de Sarrazins; les chrétiens débarquèrent , plantèrent les échelles aux murailles , et la ville sainte fut emportée d assaut. ^'

Froissard va nous faire encore mieux assister au repas d'un baron de son siècle :

« En cet état que je vous dis le comte de Foix vivait. Et quand , dans sa chambre , à minuit venait pour souper , en la salle , devant lui avait douze torches allumées que douze varlets portaient, et icelles douze torches étaient tenues devant sa table qui donnaient grand'clarté en la salle laquelle salleétaitpleine de chevaliers etd'écujers; et toujours étaient à foison tables dressées pour souper qui souper voulait. Nul ne parlait à lui à sa table s'il ne l'appelait. Il mangeait par coutume foison de volailles , et en spécial les ailes et les cuisses tant seulement , et guère aussi ne buvait: il prenait en toute ménestrandie (musique) grand

— mG — ëbattement, car bien s'y connaissait. Il faisait devant lui ses clercs volontiers clianlcr chansons, rondeaux et virelais. Il se'ait à table environ deux heures , et aussi il ve'ait volontiers e'tranges entremets , et iceux vus , tantôt les faisait envoyer par les tables des chevaliers et des écuyers.

« Brièvement et ce tout considéré et avisé, avant que je vinsse dans sa cour , je avais été en moult de cours des rois, de ducs, de princes, de comtes et de hautes dames ; mais je n'en fus oncques en nulle qui mieux me plut, ni qui fut sur le fait d'armes plus réjouie comme celle du comte de Foix était : on véait en la salle et es chambres et en la cour chevaliers et écuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et d'amour les oyoit-on parler. Toute honneur était là dedans trouvée ; nouvelles de quel royaume ni de quel pays que ce fût là-dedans on y apprenait; car de tous pays , pour la vaillance du seigneur, elles y apleuvaient et venaient. »

Ce comte, si célèbre par sa courtoisie, n'en avait pas moins tué de sa propre main son lils uni({uc : « . . . . Le comte s'enfelouna (s'irrita), et, sans mot dire, il se partit de sa chambre et s'envint vers la prison oii son fils élail ; et Icuait à la maie heure un petit long coulcl il dont il appareillait ses ongles et nettoyait. Il lit ouvrir

— Hm — riiuis de la prison et vint à son fiîs, et tenait l'alemelle (lame) de son coutel par la pointe, que il n'y en avait pas hors de ses doigts la longueur de l'épaisseur d'un gros tournois. Par mautalent (malheur), en boutant ce tant de pointe dans la gorge de son fils , il l'asse'na ne sçais en quelle veine et lui dit : « Ha traitour (traître) ! pourquoi ne manges- tu point? » Et tantôt s'en partit le comte sans plus rien dire ni faire , et rentra en sa chambre. L'enfès (enfant) fut sang mué et effrayé de la venue de son père , avecques ce qu'il était faibles de jeûnes , et qu'il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha à la gorge, comme petit fut en une veine il se tourna d'autre part , et là mourut. *

Froissard se démène longuement pour excuser le crime de son hôte et ne réussit qu'à faire un tableau pathétique que les romanciers de notre siècle ont souvent reproduit.

On avait été obligé de frapper la table de lois somptuaires : ces lois n'accordaient aux riches que deux services et deux sortes de viandes , à l'exception des prélats et des barons qui mangeaient de tout en toute liberté ; elles ne permettaient la viande aux négociants et aux artisans qu'à un seul repas ; pour les autres repas a ils se doivent sustenter de beurre et de légumes. »

— ms — Le carême n'empêchait pas les reunions clandestines : 0 Tlne femme, ditJirantùrae, avait assisté nu-pieds à une procession , et faisait ]a marmiteuse plus que dix. Au sortir de là, l'iiypocrite alla dîner avec son amant , d'un quartier d'agneau et d'un jambon. La senteur en vint jusqu à la rue. On monta en haut. Elle fut prise, et condamnée à se promener par la ville avec son quartier à la broche , sur l'épaule , et le jambon pendu au col ! » Tout était plus modeste dans la maison des bourgeois : elle avait d'ordinaire trois étages , une seule pièce à chaque étage ; la pièce du rezde-chaussée servait de salle basse , la famille y mangeait : le premier étage était très élevé, comme moyen de sûreté; c'est la circonstance la plus remarquable de la construction. A cet étage, une pièce dans laquelle le bourgeois , le maître de la maison habitait avec sa femme. La maison était presque toujours flanquée d'une tour à l'angle , carrée le plus souvent; encore un symptôme de guerre, un moyen de défense. Au second étage, une pièce dont 1 emploi est incertain, mais qui servait probablement pour les enfants et le reste delà famille. Au-dessus, une petite plate-forme destinée évidcnnncnt à siTvir (robscrvaloire. Toute la construction de la maison rappelle la guerre.

Les repas y sont simples et modestes, ce qu'il faut pour se soutenir, pas trop pour ne pouvoir vaquer aux aiïaires, et à la défense, s'il y a lieu. La table n'est pas là comme chez les princes et les hauts barons la principale occupation 5 on n'y vit pas pour manger, mais on y mange pour vivre... Les femmes cependant, s'occupant moins de négoce, de guerres et d'affaires sérieuses, tendaient au luxe et s'entendaient déjà à dépenser les bénéfices du comptoir.

Nous reproduirons avec plaisir à ce sujet un fragment d'une épître du frère Jehan qui donne de curieux détails j elle a pour objet les tribulations d'un jeune mari du quatorzième siècle.

«... Rose , dit ce dernier , voulut une robe de toile de Perse qui me coûta 57 sous. Elle voulut avoir une robe-linge dont la façon me coûta 4- deniers. Elle voulut que j'en eusse une dont la façon coûta 8 deniers. Elle voulut des chemises de lin dont la toile coûta 10 sous et la façon 22 deniers. Elle voulut avoir de petites chausses qui coûtèrent 4 sous. Elle voulut avoir une ceinture à clous d'argent qui coûta 5 livres. Elle voulut que j'eusse une raaie-cotte ouatée qui coûta 8 livres. Elle voulut avoir des plumes , elle le voulut très vivement : je ne le voulus pas aussi vivement qu'elle j mais on me dit qu'il fallait des plumes aux jeunes femmes^ et que, lorsque leurs maris ne les achetaient pas , elles les achetaient. . . Je fus effrave'; Rose était si jolie! J'allai chercher promptement les plus belles plumes. Je fus obligé de les payer à raisqn de 6 livres la douzaine à un IV. 59

ces persécutions, n'ayant ni territoire, ni fort, ni arme'e, a fini par accaparer toutes les richesses... Le secret principal des Juifs était de cacher , sous des apparences misérables , leur opulence réelle et le secret de leurs transactions. A force d'errer de contrée en contrée, ils avaient acquis une connaissance exacte des besoins de toutes les places : ils savaient où l'on devait acheter , et où l'on pouvait vendre : quelques échantillons et un carnet leur suffisait pour les opérations les plus importantes. Ils correspondaient entre eux sous la foi des engagements que leur intérêt les obligeait de respecter , en présence des ennemis de toute espèce dont ils étaient entourés. Le commerce a perdu la trace des inventions ingénieuses qui furent le résultat de leurs efforts; mais c'est à leur influence qu'il doit les progrès ra[)ides dont l'histoire nous a signalé le phénomène au milieu des horreurs de la nuit féodale.

L'apparition des marchands de la Lombardie , de la Toscane et du reste de l'Italie acheva de perfectionner l'œuvre des Juifs d'où , pour le dire eu passant, naquit Tinventiou des lettres de change, et donna au commerce du moyen âge une impulsion énergique.

Pendant ce temps , et comme pour aider ces efforts, et arriver au même résultat, plusieurs

villes maritimes de l'Allemagne s'unirent : leurs commencements furent faibles, mais leurs progrès rapides, leurs succès étonnants, et plus tard leur opulence pesa d'un grand poids dans la balance de l'Europe.

Les premiers traite's que firent entre elles les villes anséatiques eurent pour but la répression de la piraterie 5 les croisades offrirent bientôt un aliment plus actif à leur esprit d'entreprise : elles en valurent la Méditerranée. A Londres on leur avait accordé la faveur de s'organiser en corporations , elles en usèrent avec une telle habileté , qu en moins de quinze années^ le commerce anglais était tombé entre leurs mains. En Suède, en Danemarck, en Norwège , en Livonie , leur prééminence ne connaissait plus de bornes, et jusque dans Novogorod-la-Grande les magistrats de Lubeck exerçaient, sur les comptoirs anséatiques une influence respectée. A la fin du treizième siècle on voit déjà sept villes maritimes de la Baltique s'unir pour défendre des privilèges que le roi de Norwège voulait leur disputer dans ses ports; elles arment une flotte pour se les faire rendre et triomphent de la résistance des princes. Dans Je siècle suivant , leur prépondérance est si grande , que la plupart des villes de l'intérieur de l'Allemagne décident de s'y rattacher , avec des

provinces entières. Tout le monde veut être de cette association où il y a tant de profits à faire , et si peu de risques à courir. Les petites villes y sont admises à titre de clientes , à condition de supporter leur part des charges géne'rales , comme rançon de leur inde'pendance nouvelle. On croit que ce fut à cette occasion qu'on dressa le premier acte de confédération générale dans une assemblée tenue à Cologne , en 13GZ|. , où la ligue prit le nom d'anséatique ou de hanse qui signifiait , dans le vieux langage du pays , corporation. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'à partir de cette époque, on n'entend plus parler ni des marchands de l'empire , ni des navigateurs de V Allemagne , mais des comptoirs et des factoreries des villes anséatiques.

Malheureusement, cette ligue portait dans son sein des germes de désorganisation qui devaient amener sa décadence et sa ruine. Elle manquait d'une puissance executive pourvue de moyens suffisants pour forcer tous les associés à se soumettre aux résolutions adoptées par la majorité; elle n'avait pas de chef institué pour diriger toutes les forces vers le bien général : « c'était un corps à cent bras , sans léte -^. »

Nous disons malheureusement^ car avec cette ligue était né le droit des gens pour la marine,

et 1» civilisation avait succédé sur les mers à la barbarie. Partout où flotta l'étendard des villes anséatiques, on vit succéder le respect des traités à l'abus de la force. Des agents commerciaux, des entrepôts, des comptoirs, des magasins s'établissaient sur tous les points où les écbanges pouvaient avoir quelque importance. Elles ont merveilleusement servi ce mouvement favorable à la liberté et à la civilisation en rapprochant les peuples par les liens puissants des intérêts et des industries; elles ont accoutumé la barbarie féodale au respect du travail, et aidé à la complète émancipation des communes de France et d'x\.ngleterre, en faisant voir de quel côté serait la force, du jour où les communes voudraient s'entendre et s'associer.

Cette émancipation elle-même, amenée par l'exemple des villes anséatiques et des républiques italiennes, par le travail des bourgeois et la richesse qui en fut la suite, par la force des choses enfin , qui veut que là où sont les lumières, l'activité, le travail etl'industrie soient la liberté et le pouvoir; cette émancipation, disons-nous, fut la source de nouveaux progrès pour le commerce et la science économique. Les relations ne furent plus de donjon à donjon , mais de commune à commune et de peuple à peuple. Elles n'eurent IV. 23

(le bois fnflamme. Les vêtements des liommes e'taient en peau, et non doubles; il entrait rarement de l'or ou de l'argent dans riiabillemenl. Le commun du peuple ne mangeait de la viandre que trois fois par semaine. Beaucoup de personnes ne buvaient pas de vin en e'té. Une petite provision de ble paraissait une richesse. La dot des femmes était peu considérable; leur habillement, même après le mariage, était simple. Les hommes mettaient leur orgueil à être bien montés en armes et en chevaux; la noblesse, à posséder de hautes tours; aussi les villes d'Italie en étaientelles pleines. Mais aujourd'hui le luxe a reniplacc la frugalité; pour rhabillemcnt, on recherche tout ce qui est rare; l'or, l'argent, les perles, les étoffes de soie et les riches fourrures. On veut des vins étrangers, des mets délicats. De là l'usure, la rapine, la fraude, la tyrannie. — Ce passage est conllrmé par d'autres témoignages presque contemporains. La conquête deNaples, par Charles d'Anjou, en 12G0, paraît avoir été l'époque des progrès du luxe dans toute I Italie. Les chevaliers provençaux , avec leurs casques panachés et leurs chaînes d or , et le char de la reine couvert de velours bleu et parsemé de lis d'or, étonnèrent les habitants de Naplcs, La Provence avait joui ilune longue lran(|uilht(' .

source naturelle de la magnificence et du luxe ", et rilalie, de'Iivrée alors du joug de l'empire, plus heureuse et plus paisible qu'elle ne l'avait e'té depuis plusieurs siècles , recueillit bientôt les mêmes fruits de sa nouvelle existence. Le Dante s'exprime à peu près comme Fauteur que nous venons de citer, en parlant du changement des mœurs à Florence, où^, suivant lui, le luxe et la dissolution avaient remplace' la simplicité' et la vertu ^^.

L'Angleterre, dit Hallam, vit, pendant tout le quatorzième siècle, le progrès rapide et continu de ce que nous pouvons appeler e'ie'gance, civilisation ou luxe, et l'Ecosse même se ressentit de cette tendance générale.

Il n'est pas jusqu'à la Suisse qui, dans la sauvage simplicité de ses mœurs , ne tendît à une amélioration matérielle; au quatorzième siècle ses habitants ne se couvraient pas la tête, et les flots de leur longue chevelure venaient se mêler à une barbe majestueuse. Sur une veste courte ils jetaient une grande robe a manches. Celte robe brillait de couleurs éclatantes, et était serrée par une ceinture que terminaient des franges très riches; leurs souliers étaient recourbés par le bout, un anneau serrait Torteil du pied, leurs bonnets brillaient d'argent et de soie , et à leurs

longues boites elaient adaptées des manchettes qui remontaient jusqu'à la ceinture. On perlait la manche gauche du pourpoint d'une au Ire couleur que la manche droite; on laissait pendre sur la poitrine des plaques et des ornements, symboles d amour, d'amitié', d'alliance, de devoir ou de plaisir. Les lois sévirent fréquemment contre les empiétements du luxe; on défendit de porter le pourpoint assez serré pour marquer les formes du corps; on réprima l'abus de h\ danse, les conversations des jeunes gens et des femmes dans l'église, et les repas trop splendides.

La classe inférieure s'affranchit, se civilise. Les métiers, les négoces deviennent chaque jour plus productifs. Pendant que la noblesse appauvrie cherche h vendre ses droits, la Ijourgeoisie industrieuse s'empresse de les racheter ^°.

Nous voici arrivés à la fin du quatorzième siècle. Notre course est plus qu'à moitié fournie. Nous avons successivement parcouru tous les éléments de civilisation qui ont fait avancer le genre hmiiain selon les voies de Dieu, qu'on ne saurait trop admirer. La Providence en cflet, pendant les siècles déroulés sous nos 3'eux, n'a-t-elle pas fait servir ce qui apparaît aux hommes comme un

mal, à la réalisation et à l'accomplissement de l'œuvre de ve'ritë? L'industrialisme, en appliquant les intelligences aux choses mate'rielles, semblait devoir arrêter l'essor des esprits ; mais voilà que les ide'es se mettent en marche, et il se trouve que c'estv l'industrie qui , par ses efforts, a ouvert toutes les issues par lesquelles les idées se font jour 5 c'est lindustrie qui a fabrique' les ailes rapides sur lesquelles le spiritualisme est porté d'un bout du monde à l'autre.

Ainsi, dit un grand e'crivain, le philosophisme dans sa courte carrière a renversé les trônes et les institutions , brisé les instruments de supplice et de tortures, anéanti dans les lois les restes de la barbarie, puis il a péri. Mais son glaive a détruit les abus et les préjugés, son niveau a rétabli l'égalité des enfants de Dieu, et le christianisme en reprenant son empire , trouve le sol déblaj'é, et prêt à recevoir la semence féconde de la vérité...

Pendant que le Christ naissait , tandis qu'il instruisait ses apôtres, et qu'il donnait sa vie mortelle pour racheter le genre humain, Rome portait aux extrémités de la terre la puissance de ses armes. Les triomphes des empereurs semblaient devoir assurer partout le règne des dieux du Capitule et de la philosophie grecque, trans-

portée dans les écoles romaines. Mais les aigles des Gësais n'ont fait que tracer les routes par lesquelles des hommes simples, armés seulement de Toi et de vérité', devaient aller changer la face du monde, et marcher à la conquête intellectuelle, en foulant sous leurs pieds les idoles des faux dieux.

Ainsi, ces révolutions, ces grandes convulsions des empires que nous voyons dans tous les siècles, ces conquêtes que l'industrie fait sur la matière, cette agitation du monde en proie aux discordes, toute cette complication d'opinions, de principes et d'intérêts sont les voies par lesquelles le progrès social marque ses pas rapides sur la mappemonde; et ce que nous prenons pour un désordre n'est que la force motrice de ce progrès. G est le levier d'Archimède qui a trouvé son point d'appui. . . ,

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