‹ Histoire des progrès de la civilisation en Europe depuis l'ére chrétienne jusqu'aù XIXe siècle (volume 2)Chapitre 6 sur 44 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Le caractère de l'e'poque qui nous occupe est clans le nord, comme dans le reste de l'Europe, la lutte des chefs contre les soldats, des barons contre les vassaux, la lutte du despotisme contre l'esprit de liberté'; partout on voit les efforts des cite's pour conqae'rir quelques privilèges et fonder un premier principe de liberté étouffé par la tyrannie en armes, parles seigneurs bardés de fer qui lançaient la vengeance et les tortures du haut de leurs châteaux impénétrables. Seulement cette lutte était plus arriérée chez les peuples plus jeunes : en Suède , par exemple , ce ne fut qu'à la fin du douzième siècle que la nation commença à fixer les formes de son gouvernement, et la féodalité y naissait quand elle mourait partout ailleurs...

L'industrie, qui suivait la première étincelle de liberté, se fit plutôt jour chez les peuples

— ÛG — moins belliqueux comme la Hollande <. Mais cependant, en gene'ral, la croisade nivela assez les peuples d'Europe; car il n'est pas de peuple en Europe chez qui n'ait retenti, aux douzième et treizième siècles, le nom des croisades; il n'en est pas qui n'ait combattu en ce temps-là pour la foi. Tandis que les nations occidentales allaient incessamment d'Europe en Asie pour y détruire l'islamisme et que l'Espagne, à peine secourue, recevait presque seule et repoussait le choc des Maures, la Russie, la Pologne, la Hongrie arrêtaient les 3Jongols; quelques ëvèques de l'Allemagne, des chevaliers formés en Terre-Sainte, les Danois donnaient le christianisme aux sauvages de la Livonie, de la Prusse, de la Poine'ranie; la Suède convertissait les peuples de la mer Glaciale. L'absence des seigneurs, l'habitude d'être seuls à re'gir leurs afl'aires, le besoin que ces mêmes seigneurs eurent de la tète et des bras de ceux qui restaient presque malgi é eux dans les terres, tout concourut à l'e'raancipation des peuples du Nord, comme de ceux du Sud et de TOccideiit. En Allemagne, la liberté des villes sortit d'une lutte entre les bourgeois et les familles n()})les (|ui s'arrogeaient le droit de commander la milice et de nouuncr les magistrats. Ces familles patriciennes virent peu à peu leur autorité'

décroître nprès les privilèges octroyés par les empereurs de la race de Gonrad-le-Salique, qui assuraient l'héritage des citoyens à leurs enfants et l'organisation des jurandes et des corporations destructives du joug fe'odal. Les plus fières entre ces familles , celles qui ne voulurent pas s'accommoder d'un état de choses si contraire à leur pouvoir arbitraire, furent chasse'es. Cette lutte en Allemagne ne date que du douzième siècle; au quatorzième cette vaste contrée, après une autre lutte , non moins terrible , qui a porte' à la postérité' les noms célèbres de Guelfe et de Gibelin*, vit le pouvoir impérial succomber sous celui de l'Eglise; son histoire n'est plus celle d'un seul corps politique, mais celle d'une foule d'états indépendants de fait et unis par un lien plutôt nominal que réel^.

L'Italie, à cette époque, suivait en quelque sorte l'impulsion donnée par l'Allemagne et se liait à son histoire. Le succès du parti guelfe avait en effet constitué au nord de l'Italie un grand nombre de petites républiques. Tandis que l'empereiir déclarait tenir pour alliées Pavie, Crémone, Gome, Tortone, Asti, Alexandrie, Gènes et Albi, et désignait ainsi les forces du parti gibelin ; les villes de Novare, Yerceil , Milan, Lodi, IV. 7

Bergame, Brcscia , Mantoiie , Ve'rono, Vicence , Padoue , Trëvise , Bologne, Faenza, Modène, ReggiO;, Parme el Plaisance preniiieiit le nom de confédére'es 5 elles modifiaient leur gouvernement dans l'inlérct de la liberté. Les Milanais, par exemple, ôlèrcnt aux consuls le j)ouvoir judiciaire , pour le transpoiier à un étranger, élu chaque année et qui s'appela podestat. Ce pom'oîr de seings ce glaive nu qu'il faisait porter devant lui, semblait peu redoutable dans la main d un homme du dehors, qui n'avait pas d'appui dans la ville. On lui confia donc encore le soin de faire la guerre aux ennemis de l'ordre public. L'archevêque, ancien comte de la ville, gardait le droit de battre monnaie et de faire percevoir un péage aux portes de Milan. Les consuls, au nombre de douze , formaient le conseil de confiance; ils avaient la nomination aux charges et l'administration des finances. Le peuple chargea do leur élection cent électeurs choisis parmi les artisans, et , comme pour réunir tous les partis , désigna les nobles au choix des électeurs. A Bologne, trois conseils, des consuls et un podestat. La ville élait divisée en quatre tribus; dix électeurs de chaque tribu y élisaient annuellement les membres des conseils, parmi les citoyens qui avaient plus d(? dix-huit ans : les bas artisans

ëtaient seuls exceptes. Le podestat , e'tratiger comme à Milan, e'tait de'signé par quarante électeurs : quelquefois les conseils leur indiquaient dans quelle ville il fallait le prendre. Des lois pareilles furent portées dans presque toutes les villes. A Gènes , un podestat e'tranger remplaça les consuls, et quelques anne'es après tous les citoyens furent exclus des magistratures. Une ville fait exception à cette ardeur de'mocralique, c'est Venise, qui, après avoir commence' par la démocratie, arrivait déjà à cette aristocratie odieuse qui a fait sa force et sa servitude. Le peuple élisait le doge, et l'on n'aperçoit pas, jusqu'à la fin du douzième siècle, de famille puissante^ qui ait réclamé ou retenu l'influence et l'autorité. Un tribunal de quarante membres, la quarantie^ avait le droit de rendre la justice, sans exercer d'autre pouvoir. Tout-à-coup ce tribunal prit une attitude imposante. Le doge Michaeli venait d'être tué dans une sédition populaire : la quarantie osa décider que dorénavant six électeurs, représentants des six quartiers, choisiraient quatre cent septante citoyens pour former un grand conseil et remplacer les assemblées; que ce grand conseil nommerait tous les ans six hommes, un par quartier, qui seraient les conseillers intimes du doge, et sans lesquels il ne pourrait rien faire,

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Le doge avait encore un autre conseil, celui des pregadi ou pj'ics, qu'il invitait à venir delibe'rcr avec lui. La quarantle décida que les quatre cent septante choisiraient parmi eux chaque année soixante pregadi. Sebasiiano Ziani , élu doge, confirma ces règlemens; le grand conseil arriva en un siècle à être la seule noblesse et la seule puissance dans Venise.

Enfin, le chef de la liberté italienne, le pape, recouvrait son autorité dans Rome. Clément III transigea avec la république romaine , replaça sous sa main le sénat, la ville, la basilique de Saint-Pierre, les autres églises et tous les droits régaliens; il n'abandonna que le tiers du produit de la monnaie, et le péage d'un pont : la dignité de patrice fut abolie , et les sénateurs , nommés tous les ans, devaient prêter au pape serment de fidélité *. Plus tard Luiocent III exigea l'hommage-lige du préfet de Ilome nonmié par l'empereur et lui donna 1 investiture /;«/' le majiteau ^ se réservant le di'oit de le révoquer quand il le voudrait. Grégoire IX, à l'âge de quatre-vingtcinq ans, exconmmnia Frédéric II et le poursuivit au-delà des luers d'un anathéme qui fut entendu des Chrétiens d Oiicnt \

Nous avons déjà parlé de l'exécution de Gonradin et de Frédéric qui se rattache à l'histoire

de France e. Rien ne semblait plus s'opposer au triomphe des Guelfes dans Tltalie , ainsi que dans l'Allemagne 5 l'empire, affaibli par ses propres de'sordres, s'estimait presque heureux de s'incliner devant l'Eglise et d'être régi par elle; les rois de la maison de Souabe avaient ruine' l'ancienne constitution germanique et détruit le pouvoir royal. Dieu n'en ordonna cependant pas ainsi. Gre'goire X avait voulu re'concilier les partis et n'avait pas re'ussi. Après sa mort, l'archevêque Visconti, le soutien des nobles et des Gibelins , s'approcha de Milan , chassa les Torriani et fut proclamé seigneur perpétuel. Milan cessa d'être libre ; la famille gibeline des Yisconti , entourée de la noblesse mercenaire qu'elle ramenait, régna sans peine sur un peuple fatigué de tant de guerres et corrompu par la prospérité. Le parti guelfe reçut un coup plus terrible en 1282. Ces divisions mesquines et tracassières , indignes du caractère d'un empereur d'Allemagne, plus indignes encore de la sainteté de la tiare, et qui semblaient devoir se perpétuer, s'éteignirent avec les progrès de la raison et de la civilisation. Cependant nous en retrouverons encore quelques derniers vestiges dans la période qui nous occupera après celle-ci.

La Suisse procédait alors à la conquête de la liberté' d'une façon plus prompte et plus décisive. Bien que l'importance respective de ce petit pays soit peu de chose, le récit de son émancipation est trop popidaire pour être passé sous silence. Nous disons popidaire à dessein , car l'histoire sérieuse n'admet plus la fable de la pomme et de l'enfant si chère au cœur des Suisses. Nous la donnerons cependant telle que Ta consacrée l'orgueil national , bien qu'elle n'existe plus pour nous que comme légende.

Avant le treizième siècle la féodalité pesait sur les Alpes comme sur le reste de TEurope. Quelque sentiment de liberté qu'eussent ses sauvages habitants, ils étaient forcés de plier sous les mille châteaux qui tloininaicnl leurs vallées et les entouraient d'une chaîne de servitude. L'élévation de la maison d'Autriche donna les premières lueurs de liberté, non par l'amour qu'elle en avait elle-même, mais par l'excès contraire. En 1298 des cris d indépendance avaient déjà retenti dans les gorges des montagnes , et voici dans quels termes : « Qu'il soit connu de tous, que les habitants de la vallée d'Uri, <les pâturages de Schwilz et des monis dUndcrwald, considérant les ])érils présents, se sont K-iuiis dans leur mutuelle confiance; et que, conlormémenl à rulliance (jui les

— ^05 — lie depuis beaucoup de siècles , ils ont engagé leur serment de ne point s'abandonner les uns les autres ; de donner tous leurs biens et tous leurs guerriers pour repousser au dehors et au dedans les actes de violence que Ton voudrait conimettre contre eux tous ou contre l'un d'eux. Que ceux qui relèvent d'un seigneur remplissent leurs obligations envers lui; mais entre nous , il a été convenu que nous ne reconnaîtrions pour arbitres que des liommes nés dans nos vallées. On ne peut acheter ailleurs le droit de vider nos différends; les plus sages d'entre nous seront chargés de cet office. Ainsi, unis envers et contre tous, corps et biens , individus et familles , nous forcerons à l'obéissance quiconque d'entre nous refuserait de se soumettre aux sentences de nos juges. Que le meurtrier périsse ; que Tincendiaire soit banni; que le voleur rende l'objet volé, qu'on obéisse aux juges, et, s'il est des réfractaires, qu'ils soient punis par nous tous. Ces conventions, si c'est le bon plaisir de Dieu - dureront éternellement pour l'avantage commun. »

Peu de temps après, l'armée autrichienne ravageait le pa3^s de Constance, mais l'empereur vint échouer devant Berne, à peine fondée; les montagnards enlevèrent la bannière impériale. Défait une fois, il campe au sommet dune col-

line d'où ses regards plongent dans les rues de Zurich. Les femmes mêmes et les filles s'arment. Il voit cette mullitiide de'vouee et prête à le repousser ou à périr; il recule devant elle et va écraser Glaris, petit village^ qui bientôt est couvert de morts.

Mais le moment de la délivrance n'était pas encore arrivé; de nouvelles troupes succédèrent aux troupes vaincues et un joug de fer pesa sur les Suisses. En 1300, le despotisme des gouverneurs ou baillis impériaux était devenu intolérable; depuis long-temps le peuple pasteur souffrait en silence ; l'insolence;, plus dure que la tjrannie, se joignait à l'arbitraire. Un jour enfin, l'un de ces baillis fait saisir une paire de bœufs qui appartenait à Arnold de Melchtal, et son valet les amène en disant : « ïu n'as pas besoin d'attelage, paysan , traîne ta charrue ! » Arnold donne un coup de bâton à cet homme et prend la fuite; on saisit son père, on crève les yeux au vieillard... Une jeune fille d'Arlh avait été séduite et abandonnée par le chritelain du bailli; ce châtelain périt assommé par les frères de la jeune lille.Uu des guerriers du gouverneur insulte la femme de Conrail; le in;iri revient des champs et tue le gentilhomme. iUiis (h' juslicu", plus de lois; ceux «jtie 1».' (Ié-sesj)()ir empoil;iil se veng<'aienl et mou-

raient. Une femme, celle de Werner StaufFaclier, du village de Steinem, dit à son mari : « Je ne veux plus nourrir des fils mendiants et des fdles que déshonorent les étrangers. Si nos montagnes ne sont plus habitées par des hommes, mais par des lâches, Werner, donne-moi la mort! » Werner la quitte en silence, descend vers Brounnen, passe le lac, va trouver Walter Furst d'Attingliausen, chez qui Arnold de Melchlal, poursuivi par Landenberg, avait cherché un refuge. Ces trois hommes méditent ensemble sur les malheurs de leur pays : leurs droits violés, l'inutilité de leurs réclamations, leur désespoir, la justice de leur cause se retracent à leurs esprits vivement émus. Ils se résolvent à sonder les intentions d'un peuple si malheureux, à chercher dans la nation des hommes de cœur et de bonne foi, et se séparent. C'était au commencement de novembre 1307.

Sur les bords de ce beau lac placé au centre des Walsdstœtten, près du petit village de Grutli, sous l'obscurité solennelle des pins et des hêtres, ils se réunirent encore les jours suivants; tous y apportèrent la nouvelle que le peuple entier se vouait à la mort plutôt que de souffrir Tesclavage. Enfin, le 17 du même mois, au milieu de la nuit, chacun des conjurés amène avec lui dix

hommes dévoues. Les premiers, Werner , Arnold et Staiiffacher jurent à DI(m, devant qui les peuples eties rois sont égaux, de venger leur pays ou de mourir, d'entreprendre et de souflVir en commun , d'être justes et de punir toute injustice, de respecter h.'s proprie'te's du pomte d'Habsbourg, mais de garanlir l"urs droits, d'éviter de ivpandre le safig des baillis, de leurs familles et de leurs officiers, leur seul de'sir étant de s'assurera euxmêmes et de transmettre à leurs enfants la liberté quils avaient héiitée de leurs pères. Ce serment est répété par tous, au nom de Dieu et des Saints, en élevant au ciel d(^s mains pures de tout crime et un cœur rempli de conliance en la bonlé de leur cause. La nuit du premier janvier est l'instant choisi; chacun retourne à sa vallée, à sa cabane el au soin de ses troupeaux.

Gessler et Landenberg connaissaient toule la haine du pc;uj)le; Gessler voulut 1 humilier encore. Il lit j)lucer son chapeau, peut-être le chapeau ducal d'Autriche, sur une j)erche devant laquelle il obligeait les habitants à s'incliner connue devant un symbole du pouvoir. Un des honunes de Grutli, Wilhelm Tell de Burghem, célèbre par son adresse à tirer de l'arc et l'un des conspirateurs, passe devaut et ne s'incline pas. On l'enchaîne, on rauKiiC devant Gessler <]ui

dit à l'arbalétrier : « Te'méraire, l'arc dont tu es si fierté servira de supplice; place une pomme sur la tête de ton fils, vise-la, et garde-toi de manquer le but. » On lie Tenfant, le trait part, la pomme est perce'e! Le j.^euple jelle des cris de joie... « Pourquoi cette autre flèche? » dit le bailli. Tell re'pondit : « Si l'une avait manqué la pomme , l'autre n'aurait pas manqué ton cœur "? »

Tell est arrêté : porté sur un bateau et conduit par Gessler lui-méniè, il devait être enfermé dans le fort de Kussnacht, château-rocher, comme disent les îlelvétiens, situé à l'autre extrémité du lac. Déjà il voyait la plaine de Grutli où la conjuration avait pris naissance; un de ces coups de vent, fréquents sur ce lac entouré de rochers à pic qui s'élèvent vers le ciel comme des montagnes, met la barque en danger : tantôt elle descend dans l'abîme, tantôt les vagues la recouvrent. Les secours de Tell sont devenus nécessaires ; Gessler connaissait sa force et son adresse; on détache ses fers, il conduit la barque et la dirige v^rs le flanc nu de l'Arenberg, où le roc s'avance vers le lac et y forme un plateau de dix-huit pieds carrés. Il s'élance, repousse la barque; Tell est à l'abri du danger, Gessler à la merci des flots.

Tell gravit la montagne, armé d'une arbalète

et d'une flèche; il vole ensuite à Kursnaclit, s'y caclie dans un chemin creux, attend le gouverneur qui , e'chappé aux périls du lac , passe bientôt et est frappe d'un coup mortel. Les conjures blâmèrent l'action de Tell : le premier janvier n'était pas venu... Mais la postérité' jugea autrement l'action de ce paysan plein de courage. L'assemblée générale fit construire, en 1358, une chapelle sur le rocher de Tell, chapelle consacrée par le patriotisme, et où chaque année une multitude de peuple se rend en pèlerinage.

Enfin commence l'année 1308 : voici ce premier janvier oii les conjurés ont résolu de rompre leurs fers. Les paysans, sous prétexte de porter dans les châteaux leurs présents accoutumés, s'y introduisent et s'en rendent maîtres. Le château de Rotzby est pris par un autre stratagème : un jeune conjuré, nommé Anneli, aimait une jeune fille qui y logeait; il entra la veille dans la chambre de sa maîtresse par le moyen d'une corde qu'elle lui tendit; vingt autres le suivirent et se rendirent maîtres de la garnison, mais ne donnèrent aucune alarme. Landenberg fut pris avec ses chalelains et conduit aux frontières; on se contenta do lui faire jurer de ne jamais remetlrt; le pied dans les Waldstœtlen , et des feux de joie, signaux de la liberté conquise sans une

goutte de sang répandu, brillèrent au loin sur les Alpes.

Les hommes de Scliwitz, conduits par Stauffacher, de'molissent le château de Landenberg; Walther-Furst et Tell s'emparent de la forteresse de Gessler.

De nouveaux feux de joie éclairent toutes les sommités des Alpes; le nouvel an est celui de la liberté. Ces hommes libres s'assemblent le 7 janvier pour jurer une alliance perpétuelle ^.

L'empereur accourt la vengeance dans le cœur, on l'assassine en face de son château; ses gardes prennent la fuite et le chef de Fempire meurt dans les bras d'une pauvre femme qui se trouvait sur le chemin.

La liberté était conquise , il s'agissait de la défendre : ces hommes fiers et sauvages s'en firent une sainte loi ; ils combattirent pour elle pendant huit ans , au bout desquels un nouveau pacte fédéral fut rédigé. Ce pacte , sage et énergique , établit que le consentement unanime de toutes les communes des treize cantons peut seul décider le choix d'un protecteur étranger ; que les juges et les arbitres des différends particuliers ou publics ne peuvent être choisis que dans le sein des cantons. Ces hommes simples, mais doués d'un grand sejos. assurèrent par d'autres clauses la stabilité

— no — des tribunaux , la sécurité des personnes et des propriete's et l'inde'pendance dans l'administration de la justice. La peine de mort et la confiscation des biens furent prononcées contre les infracteurs de CCS lois de V Union.

Ainsi s'ëlèvela Suisse. Les hommes de Scliwîtz (Sch^^izer ou Schweizer) donnent leur nom à l'ancienne Helve'tie; et, au milieu du quatorzième siècle, l'Europe voit des bergers élever leur re'publique à l'égal des republiques les plus sages dont l'antiquité' tasse mention.

Les villes de la Suisse avaient acquis un haut degré d'importance : l'industrie avait accru les richesses de Zurich, de Saint-Gall, de Genève. Les bourgeois gouvernaient en maîtres dans leurs cités toujours en progrès; ils y déciilaieut la paix et la guerre, le prix des denrées, les poids et les mesures, consultant, seulement tlansles occasions graves, un clergé plus éclairé qu'ils ne pouvaient l'être. Un assassin ne pouvait être saisi chez un bourgeois , et c'était au point que, malgré leur répugnance hautaine^ les nobles, lorsqu'ils craignaient la vengeance d'un de leurs ennemis ou le châtiment de l'empire, se faisaient recevoir bourgeois d'une ville.

Vers la fin du onzième siècle la Piussîe avait été divisée en principautés , et cette division l'avait livrée aux agi'essions de ses ennemis. Swiatopolfc essaya de rétablir l'union et prit la croix pour signe de concorde ; l'armée jeûna , pria et vainquit; à tel point, dit Kazamsin^^, que l'ange exterminateur semblait abattre d'une invisible main les têtes ennemies comme les épis des champs... La renommée annonça cette victoire en Grèce, en Pologne , en Bohême , dans la Hongrie et jusque dans Rome.

Wladimir maintint la paix; quelques progrès s'ensuivirent, mais après lui les guerres civiles recommencèrent. Dix grands princes ^° se succédèrent dans un espace de trente-deux ans, tourmentés par leurs grands vassaux , par la guerre extérieure ou les affaires de l'Eglise. En 1157 éclata un schisme politique important : des troubles intérieurs le suivirent et laissèrent les Russes sans défense contre la terrible invasion des Tartares mongols , ainsi racontée dans les annales russes : « En 122i une bataille sanglante sur la Kolka anéantit l'armée russe ; les Mongols s'avancèrent jusqu'au Dnieper , ravageant et massacrant... Kief fut envahie : la mère des villes russes vit tomber ses monastères et s'évanouir sa splendeur ; tel qu'une béte féroce , Batow , le bras

droit de Gengiskhan, déchirait avec ses griffes les niiserables provinces et les dévorait; les princes russes les plus vaillants avaient perdu la vie; les autres erraient sur la terre e'trangère ; les mères pleuraient leurs enfants écrasés sous leurs yeux par les chevaux des Tartares. Les femmes des boyards, qui n'avaient jamais connu le travail, qui se paraient de riches vêtements, de colliers d'or, au milieu de leurs nombreux esclaves , devenaient les servantes des vainqueurs. Elles portaient de l'eau, tournaient la meule, brûlaient leurs mains de'licates à apprêter la nourriture des infidèles. Les vivants enviaient aux morts la tranquillité des tombeaux... » Une armée suédoise survint : elle fut heureusement vaincue sur la Neva par Alexandre^ prince de Nowogorod, qui gagna par ce succès le surnom de Newski. Les 31ongols s'étaient jetés sur la Pologne.

AlKiiblie par ses guerres, ses discordes et ses démembrements, la Pologne ne pouvait résister aux Tartares; l'armée polonaise fut vaincue à Chmielniki, dans le palatinat de Sandouiir; Cracovie fut brûlée; Boleslus V s'enfuit en Moravie. Les Mongols , poursuivant leurs succès, entrèrent dans la Silésie et gagnèrent la bataille île Lieguitz ; ils avaient si bien ravagé le pays, qu'ils n'y trouvaient plus de vivres : ils envahirent la Hongrie.

Sous pr:^'[cxte damener du secours , le duc dAutriciie y entra, et, faisant cause commune avec les Larbares, cent mille Hongrois surpris pendant leur sommeil furent exterminés ; la Hongrie fut ravage'e en tous sens. Dans les villes prises , les habitants rassemble's sur la place étaient dépouilles l'un après l'autre, puis égorgés; les enfants mongols cassaient à coups de marteau la tête aux enfants hongrois; les femme mongoles tuaient les femmes hongroises qui leur paraissaient belles, et leurs maris en mangeaient la chair. Les plus robustes prisonniers réduits au métier d'esclaves , avaient d'abord le nez et les oreilles coupés. Les femmes qui n'étaient pas belles subissaient la servitude. Mais tout-à-coup les vainqueurs apprirent la mort du grand khan Okiài. Gaiouk retourna vers l'Asie pour iui succéder, et les Mongols le suivirent , après avoir égorgé le plus grand nombre de leurs captifs.

En 1287, ces barbares revinrent suivis des Russes qu'ils traînaient avec eux comme leurs sujets. Une horrible dévastation déchira la Pologne : vingt mille jeunes filles faisaient partie du butin.

Entre l'Eslhonie et la Poméranie vivait un peuple sauvage et idolCdre, chez qui le prédicaieur cliiélien saint yd de Ibert aynit trouvé le mar- IV. 8

— im — tyreau dixième siècle : c'ëtaienl les Prussiens, ennemis de la Pologne. Un moine d'01i\ a , nomme' Christian, se hasarda à essayer encore leur conversion. Il parut y réussir, alla à Rome , fut nomme évéque de Prusse , et à son retour fut repousse par ceux qu'il avait converlis. Le pays de Culm ravage', vit tomber ses deux cent cinquante églises. CJmstian , qui s'était fait autoriser à prêcher une croisade , rassembla des forces , rebâtit Culm , et , de nouveau poursuivi après le départ des Croisés , il fonda un ordre religieux , les frcrcs de la milice du Christ en Prusse. Ils périrent tous , à 1 exception de cinq , dans une bataille qui dura deux jours. Parmi ces nations du Nord encore si reculées aux treizième et quatorzième siècles , la Suède était celle qui avait le plus profité du christianisme : saint Eric IX lui avait donné de bonnes lois qui s'appelèrent , depuis ce temps, lois de Dieu et de saint Eric ".

Nous en avems fini avec les peuples du IVord , du moins avec ceux qui ont une nationalité, car il était impossible de parler de tous. Terminons maiiiteuaut ce rapide aperçu par un aperçu plus rapide encore de l'histoire du Bas-Emj>ii'e. Les annales de cette partie de l'Europe n'ullrlioiil pas plus d'intérêt que par le passé, à moins «ju ou ne

s'intéresse aux crimes les plus hideux lorsqu'ils ont une teinte romanesque. A ce titre le règne de Manuel, qui donna à sa cour l'exemple d'une corruption inouïe, celui de rinipératrice Marie, qui, après la mort de Manuel, oublia dans les bras d'un amant ses devoirs de régente et de mère, celui d'Andronic , qui assassina la re'gente et son jeune lils pour re'gner à leur place , et qui sacrifia parents et amis comme il avait sacrifie' le devoir et la reconnaissance , pour conserver un sceptre souille' de sangj à ce titre , l'histoire du Bas-Empire offre quelque intérêt , car elle n'est que cela d'un bout à l'autre; civilisation , lettres, bien public , état social, liberté, sont des mots vides de sens à Gonstantinople. La populace de cette grande cité , imitant ses souverains , assassinait et pillait sans craindre le glaive vengeur des lois. Les Croisés allemands étaient surtout en butte à ses fureurs : ils pendaient les uns , noyaient les autres et allaient brûler dans leurs lits les malades restés en arrière. Ces horreurs animèrent d'une juste indignation les souverains de l'Occident; ils commencèrent à méditer sérieusement la conquête de Gonstantinople, dont le siège n'avait été qu'un court épisode de la première croisade. Bientôt les fautes de Lange et de ses enfants , les excès de son peuple et le délire du clergé , leur fournirent Tpc-

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