CHAPITRE DIXIEME
Le moyen âge , ont dit quelques auteurs , est lenfant de Punivérsitë. Fondée par Charlemagne et Alcuin , reconstituée par saint Louis , elle a été détruite par Luther , entre le neuvième et le seizième siècle. Nous avons vu ses premiers pas ^ nous la verrons aujourd'hui dans sa gloire , nous assisterons plus tard à sa décadence et à sa diute.
Plusieurs érudits ont soutenu cependant que l'université ne datait que du règne de liouis IX ; mais c'est qu'il n'ont pas vu que bien qu'il n'y eût pas avant le saint roi une reconnaissance légale y il y avait des faits existants depuis des siècles et qui étaient enfin devenus si dominants que l'université ne lui dût réellement qu'une formeplusré* gulière. La corporation des écoles avait y comme celle des marchands , ses privilèges et ses inuBuiiités. Jj^ recteiir et se» Repliera ét^ieqt exempts
— tTSd'impôtsetavaient leur justice particulière; tout cela existait en fait depuis long-temps ; mais Tincertitude du droit produisait les plus graves désordres. Il se livrait des combats sanglants entre les bourgeok'^t lés ^colieré. Lorsque les corporations furent constituées elles se respectèrent davantage et la sociëtë y gagna de Tordre et du travail. Il est hors de doute que Tuni versité j ayant moins à s'occuper de ses procès et de ses disputes avec tx>U8 les ordres de TËtat, se livra avec plus de miiie et de succès à lef propagation des Audes ^t à leur amélioration.
A dfttw de -cette époque l'université entreprit de plus grands travaux, elle*réuniten faisceau les diverses pal^ties de la science et s appliqua à les coordonner dans le but de la consolidation et dé la défense de Tétat social du moyen âge^ Ce n^est donc réellement qu'au douzième siècle que les uni- Tcfsîtés ont joué en Europe un rôle important : elles ont rehaussé, amélioré son état intellectuel. Il n*y avait pas alors cette masse de livrer qui remplissent et éclairent aujourd'hui celte partie du monder L'enseignement oral était presque le seul moyen de transmettre et d'acquérir des connaissances; aussi, dans les universités du moyen ftge , \^ écoliers étudiaient beaucoup plus longtemps que dans les nôtres et c'étaient souvent des
hommes mêmes que leurs rangs et leurs emjdois rendaient considërables.
Les principales ëtudes étaient le droit romain» la théologie et la scolastiqne : le premier n^avait subsisté jusqu'à cette ëpoqne que c<nume Idgisla*tion positive des vaincus et n'avait été un des âëments de la civilisation du moyen Age que pour la pratique des affaires et de la vie civile ; maisau douzième siècle il eut des écoles et partagea avec laphilosophie théologique ledomainedelasdenoe.
La législation d'un peuple détroit devint pour l'Europe entière une science politique et soeiale , dont la théorie sera aussi nécessaire et aussi ûcm^ santé que la pratique. C'est surtout la Franœ qui^ depuis le moyen âge jusqu'à la fin du dentier siècle , n'a pu échapper à l'esprit romain » et qui^ malgré l'originalité du génie national, en porte l'empreinte dans sa littérature et dans ses lois.
Le droit romain , avons-nous dit , subsistait en Europe^ on l'y pratiquait^ on l'y étudiait; mais la pratique et la théorie étaient sans force et sans édat f quand tout^à*coup » au douzième siècle , il se réveille de cette laingueur^ et jette un vif rayon de lumière. Il se forme à Bologne une brillante école dont la renommée passe les Alpes; de l'Europe , les l^istes retournent répandre dans leurpa* trie les belles conbaissances qu'ils viennent d'ao-
quërir» elles propagent de mille façons, par lesr décisions qu'ils rendent , par des écrits , et bientôt par des écoles à Timitation de celle de Bologne.
D*oii sortit cette merveilleuse révolution ? est-ce d'une volonté du pouvoir? Non , mais d une nécessité intime et profonde. Les villes lombardes étaient riches et peuplées. L'activité de leur commerce et la variété des transactions qu'il amenait demandaient un droit civil perfectionné. Les lois germaniques n'étaient plus en harmonie avec cette prospérité j non plus que les connaissances médiocres que Ton avait sur le droit romain ; mais on avait les sources de ce droit si riche j et la science pouvait à elle seule y avec ses travaux , mettre la Lombardie en possession d'une l^islation qui répondît à tous les besoins.
Bologne n'était cependant pas la seule université : après elle florissaient celles] de Padoue et de Pise ; celle de Yerceil , qui exerça peu d'influence ; celles d' Arezzo , de Ferrare et de Rome; celle de Naples, qui se distingua de toutes les autres par sa constitution et fut fondée par Frédéric 11^ enfin celles de Plaisance , de M odène , de Reggio ^ de Pavie et de Turin. *
En France on distinguait celle de Montpellier, fondée en 1SS9, celles d'Orléans, de Toulouse, de Valence et de Bpurges, En Espagne, celles de
Salamanque et <PAlcala , qui n'acquirent que fort tard leur importance. L'Angleterre seule parmi les grandes nations civilisées n'en avait point
encore *.
La théologie jeta le même éclat à Paris que la jurisprudence à Bologne , et son école eut la même puissance. Les plus anciens témoignages qui attestent son institution sont deux décrétales d'Alexandre III, de la fin du onzième siècle. Vint ensuite le privilège octroyé par Philippe- Auguste , en 1200, qu'on a eu le tort de prendre ponr une fondation d'université. Ce qui caractérise cette école^ c'est son influence politique, le sentiment exagéré qu'elle avait de son importance, et rimmense clientelle qu'elle sut se faire dans le peuple. Elle fit ses statuts au fur et à mesure, donna toute autorité aux professeurs , intervint^ avec une prépondérance hautaine, dans tous les débats théologiques ^ défendit longtemps les droits de sa juridiction contre le parlement , et se vantait enfin d'être la fille aînée des rois 5.
Théologie , philosophie , scolastique , sont trois mots qu'on ne peut guère séparer aux douzième et treizième siècles : la philosophie, en eflfety n'est autre chose que la scolastique, et l'une et r$mtr0 90^t intimement iié^s à la théCN
logie. Les grandes querelles des réalistes et des nominaux 9 des universaux, etc., se lient également à' ces trois sciences.
La scolastique a trois périodes bien distinctes j elle jette ses fondements dans la première que nous ayons examinée dans le Tolume précédent. La seconde est son époque brillante } elle s'éclipse dans la troisième^ vers le quinzième siècle* C'est donc seulement cette seconde période que nous avons à voir aujourd'hui.
Roscelin y chanoine de Compîègne , avait sur* tout étudié la logique du portique; il s'était pa^ sionné pour Zenon , contre la réalité desjbrmes aristotéliques , et il enseigna , au gi^and scandale des nouveaux platoniciens, que les universaux n'avaient pas d'existence réelle ; prétendant , avec les stoïciens , que les notions générales de Tintel* ligence, les idées de genre, d'espèce, de différence^ de propriété^ etc., étaient de pures abstractions.
Cette doctrine fut conabattue par Guillaume de Champeaux et le célèbre Ahélard. Ce dernier reprochait à Roscelin d'avoir prétendu qu'aucune chose n'a de partie, et que les mots seuls par lesquels on désigne les clioses sont divisibles* Abélard ne fut cependant pas un réaliste ^, car il soutint contre son maître, Guillaume de Cham-
peaux, que la réalité objective ne pouvait appai^ tenir aux id^es générales et qu'elle n'existait <{ua dans les individus. Mais il refuss^t d'admettre avec jBoscelîn que les universaux ne fussent que des mots ^ sans relation à aucune idée ; et oM 4sal ëJoignemeat du réalisme et du Dominalkoio pur 1« conduisit à une doctrine intermëdiaira^ dont les sectateurs furent ensuite désignés aous le nom de conceptualistes.
Cet habile dialecticien compta parmi ses disci* pies quelques hommes remarquables , tels que Gilbert de la Porrée , Pierre Lombard, et Jean de Salisbury, le plus célèbre de tous et le plus hardi, car il osa signaler les vices de la soolastiqoe ; il demandait qu'elle fût cultivée avec plus desavoir véritable et plus de connaissance des anciens» On ne peut qu'être de son avis en jetant un coup d'oeil sur le tableau des questions qu'il proscrit et et qui faisaient alors la matière de toutes les luttes savantes* « Il est des questions, dit»il, qu'un homme sage peut s'abstenir de résoudre , telles sont celles de la substance, de la quantité j des forces j des effets et de P origine de l'dme; celles du destin^ du hasard, du libre arbitre ^ celles de la matière et du mouvement; celles du temps ^ de l'espace et des nombres; celle du même et du différent} celle du divisible et de l'indivisible i
celle de la substance et de la forme de la voix , celle de l'état des unwersaux ; celle deVusage^ du but et de Porigine des vices et des vertus ; celle de savoir si on possède toutes les vertus j quand on en possède une seide; celle de sas^oir si tous les péchés sont égaux et punis de la même nutr riière; celle dupremier commencement des choses; celle sur les corps des anges et de Dieu....
C'est de la subtilité qu'il faut pour résoudre de pareilles questions ; de la subtilité et quelque peu d'érudition : le jugement et le bon sens ne peuvent y être pour rien •
Une grande partie du clergé se prononça contre cette philosophie si vaine ^ si creuse^ qui n'était bonne qu'à alimenter le bavardage des écoles. Etienne, évéque de Tournaj, écrivait au pape Géleslin ni : « Il j a maintenant presque autant de scandales que d'écrits ; autant de blasphèmes que de places publiques ou les hommes discou* rent. Il semble que dans la confusion des écoles on ne songe qu'à proposer des questions extraordinaires et surprenantes , an hasard de ne pouvoir les résoudre. »
Gauthier, prieur de Saint-Victor s'exprime ainsi contre les pKis célèbres scolnstiques : « Suive^les dans ces longues disputes où ils passent les jours et les nuits, vous verrez au'ils tour*
nent la même chose de tant de manières diflE^* rentes , qu'on ne sait plus s'il faut Paduiettire ou la rejeter. Us se jouent du vrai et du faux avec tant d adresse , qu'on ne peut ni les saisir ni les re» connaître. — Prêtez-leur une oreille attentive j vous ignorerez bientôt s'il y a un Dieu, ou s*il. n'y en a point; si Jésua-Ghrist s'est fait homme ^ ou s'il n'a pris qu'un corps fantastique ; s'il y a quelque chose de rëel dans le monde , ou si tout n'est qu'illusion 9 que tromperie. »
La plupart des docteurs du treizième sidcle^ suivirent les principes logiques et mëtapihysiques d'Âxistote. La secte des réalistes fut plus nombreuse et plus florissante que celle des nominaux , à cause du crédit et de l'éclat que lui donnèrent Albert et saint Thomas d'Aqnin. Albert fut le preniier par qui fut déterminé le grand mouvement vers la philosohie péripatéticienne ; par ses travaux , la logique et la métaphysique gagnèrent en étendue plus qu'elles ne firent de véritables progrés. Avec lui commencèrent les discussions subtiles sur la matière et la/orme^ Vessmice et l'être. Saint Thomas succéda à Albert^le-Grand dont il avait été le disciple, et il éclipsa son maître dans la carrière de la théologie philosophique; il puisa sa science dans l'école d'Alexandrie; Mais enfermé dans le cercle de la scolastique, il n'ap-
porta pas plus de clarté que ses devanciers dans eea matières ardues* Son principal mëritt ii.ent lea historiens de la philosophie du moyen âge est d^a?oir propage la philosophie d'Arislote.
J. Dnns Scot^ le plus redoutable adversaire de saint Thomas, fut plus obscur encore que ses prëdéoesseurs ; aussi mérita-t-il le surnom de sub-^ MUS ^ comme Pierre Lombard avait eu celui de moAre des sentences j et Thomas d'Aquîn odui d'ange de Vécole. Henri de Gand fut appelé le docteur solennel ; Hemn de Suze^ lasplendeur du droit; Alain de lille y le docteur unwerset; Bo-
naventuroy le docteur séraphùfue Chaque
soelastique avait son titre plus ou moins gloriemr, mais aucun ne porta aussi loin que Scot le Subtil l^urt d^embrouiller un sujet par une foule de définitions y de termes barbares, d'argumentations et de vaines hypothèses. Il est souvent diflicile d'attaeher un sens aux mots qu'il emploie , mais, fcwme il y a dans tous les siècles des hommes qui m'admirent rien tant que ce qu'ils ne comfwen* lie«t pas ^ il eut une foule considërable de disei* ple»(|ui furent appelés scotistes^ comme ceux de aaint Thomas avaient été appelés thomistes.
L'art des subtilités avait plongé la philosophie dans d'épaines ténèbres ; de leur obscurité sevtit tWAnouv^ secte qtai » rejetant le réaliwme dof«
matique^ reprodiiiait la doctrine des nominaiix. Elle eut pour fondatenr Oocam j qui cooibatth dans tous les sens le système des réalistes oa mkv tuteurs de Scot, lesquels soutenaient que les idées générales sont des choses réelles , qu'elles ont une «tistetice détenmnée , une force à laquelle rien ne s'oppose , rien ne résiste. Occam el ses sectateurs prétendaient au ccNotraire que lea idées générales ne sauraient ayoir aucune réalité objective hors de l'intdligence , parce que ni le jugement ni la science nWt un besoin absolu de cette hjrpothèse , et qu'dle conduit \ des con^ séquences extravagantes; que ces idées gëttérales n'ont d'existence dbjective que dans ràma ) qu'elles sofit un produit de Fabstractioa oa des îniagpes qu'elle ae crée à eUe-méme , oa des qualités subjectives propres à V^sm y et qui sont de nature à devenir les sij^ea des doifeta extërieufs»
. Les débats furent violenta ; les esprita s'échaufi* ftrent jusqu'à l'excès; chacun a^attacfaft forteaient à son parti > résolu de ne point dianger d^optmo». Les thèses étaient remplies d'aigreur 'y chaque umC jr était presque une injure* Malgré de fvéqoeai^i tes persécutions quele nominalîsoie ép«0iiT«t >"^ gjpé les défenses d'enseigner et d'éct ice &iteaà sas partisaM» cette secte parvint à ae luttuiÉeinr eià foirgrawr de>Qwe»joiir aa^adbéNntaijietles
detnievê résultats de cette lutte opiniâtre farent de faire baisser insensiblement le crédit de la scolastique f^.
Maintenant que nous en avons fini avec les sjs* tèmes 9 voyons les hommes ; en suivant les plus célèbres des philosophes et des théologiens dans leur vie privée , nous pénétrerons jusqu'au coeur de cette époque pleine d'intérêt,
Alcuin fut le représentant de la philosophie de Funiversité et des cloîtres dans la période dont Gharlemagne avait été le législateur ; dans celle que nous parcourons Abélard est à Alcuin ce que saint Louis est à Gharlemagne. Doué d'un génie plus actif, plus entreprenant , mais moins organisateur f il fit peut-être plus de mal que de bien à son siècle et à la postérité. Représentant le plus illustre de Funiversité et de la scolastique du douzième siècle , non moins célèbre par ses amours et ses malheurs que par sa science et sa controverse» Abélard mérite une mention toute particulière , et on nous pardonnera d'autant mieux de retracer une partie de sa vie que nous y retrouverons de nouvelles et nombreuses occasions d'apprécier la philosophie et les moeurs de Fépoque «•
Pierre Abélard naquit en 1079 , sur les confins
de la Bretagne, Béranger, 0on pèrci guerrojeur comme tous les nobles du moyen âge , avait cependant quelques idées des lettres ; il favorisa la passion qu*Abëlard montra pour elles dès sa jeunesse et lui laissa quitter la Bretagne y thë&tre trop étroit pour ses études et son génie. L'université , déjà célèbre, attirait alors à Paris les lettrés des provinces et de Tétranger. Guillaume de Gliampeaux en était le professeur le plus renommé. Abélard vint s'asseoir parmi ses disciples et ne tarda pas à y occuper le premier rang, « Il m'aima d*abord , dit-il ; je lui fus cher ; mais bientôt il me trouva incommode quand je cherchai à réfuter plusieurs de Bes propositions et qu*il m'arriva plus d'une fois de lui paraître supérieur dans la dis^ pute : c'est ce que lui-même et ce que mes con*« disciples I qui vénéraient son âge et son savoir» ne purent supporter sans indignation ; 'et là remonte la source de mes malheurs ; là se rattache la haine de mes ennemis qui me poursuivent en* core. » Ces ennemis prétendaient , et ce n'était pas tottt4-fait sans raison , qu* Abélard ne cherchait à disputer avec Ghampeaux que pour l'embarraaser, l'humilier» et &ire passer le sceptre scolastique des mains de son maître dans les
siennes.
La réputation d'Abélard s'éleya rapidement et IV. <9
TenTie^ dit-il f grandit avec eUe« A peine tigé de vingt-deux anS| présumant beaucoup des forcer de son âge et de son génie y il voulut lui*-mômeou* vrir une école ^ et se retira dans ce dessein à Aie* lun« Car la liberté de renseignement existait dans le douzième siècle. Alors il n'était pas besoin de diplôme, et tout Français était maître d'établir une chaire, d'y monter et d'appeler des auditeurs. On laissait les écoliers seuls juges du mérite de ceux qui entreprenaient de les instruire. Les écoles n'étaient florissantes que par le concours to« lontaire des disciples , elles n'étaient fermées que par leur désertion.
L'école dialecticienne de Melun devint bientôt florissante et la réputation de Ghampeaux pâlit de* vaut celle d' Abélard qui , pour se rapprocher, vint s'établir à CorbeiL Mais cette ardeur immodérée pour l'étude avait altéré sa santé. L'air natal lui devint indispensable et il s'éclipsa deux ans. A son retour à Paris il vit avec orgueil que I loin d'être publié, sa gloire avait grandi par son absence. LWchidiacre Ghampeaux avait essayé de ressaisir le sceptre» Le terrible Abélard revint s'asseoir parmi ses disciples ; il voulait encore ppursuivre le vieillard et le vaincre; il engagea donc de si vives disputes , qu'après avoir d^uit tous ses arguments , il le fprça d'abandonner sa
doctrine des universaux : en sorte que le maître, confus I cessa d'enseigner que la même chose étaî^ essentiellement ensemble et tout entière dans ses parties , qu'il n'y avait pas diversité dans leur essence , mais seulement variété , résultat de la multitude des accidents; et qu'il se mit à soutenir qu'une même chose n'était pas dans ses parties essentiellement entière > mais qu'elle s'y trou« vait individuellement...
Suivant Abélard toute la renommée de l'archi-. diacre tomba par le changement de sa doctrine sur la communion des universaux : car c'est là qxx^é* tait sa faconde, son triomphe et sa gloire. L'école du maître fut abandonnée , et le disciple superbe lui enleva ses auditeurs, a Ceux qui avaient ëté^ dit-^il, mes plus ardents détracteurs, s'empressèrent pour m'entendre. J'assis alors le camp de mes écoles sur la montagne Sainte-Geneviève. À peine Champeaux en fut-il averti qu'il revint avec son conventicule de frères, qui était comme sa milice, rétablir sa chaire à Saint -Victor. » Mais 9 trompé dans son attente , il vit les écoliers abandonner Saint -Victor pour Sainte-Geneviève, et dans son désespoir il se fit moine. A cette époque, Abélard fut une seconde fois rappelé dans la Bretagne. Béranger , son père , vieux guemer , venait d'embrasser la vie monastique ; et sa mère
allait aussi se consacrer dans un cloître au service des autels. Ainsi finissaient alors toutes les gloires y toutes les infortunes et toutes les joies de la terre.
Pendant cette seconde absence Champeaux s'estait assis sur le siëge ëpiscopal de Chàlons et avait favorise de toute sa puissance la gloire d'Anselme, archidiacre deLaon, qu'il écoutait comme un humble disciple et quUl croyait destine à faire souffrir à Ab^lard ce qu'il avait souffert lui-même de Pambitieux breton. Le premier ddsir d'Abâard, en retournant à Paris, fut de connaître son nouveau rival : « Sa réputation , dit-il , le recommandait plus que son génie. Si quelqu'un, venant le consulter , arrivait incertain sur une question , il s'en retournait plus incertain encore. Son aspect était imposant ; mais il fallait le voir et non Tinterroger. Il avait un merveilleux usage de la parole ; mais ses discours étaient vides de sens et de raison. Lorsqu'il allumait le feu, il remplissait sa maison de fumée et non de lumière : c'était un arbre qui de loin présentait un beau feuillage , mais qui , lorsqu'on approchait , ne montrait aucun fruit. 1» Aussi Abélard délaissa-t-il bientôt IVcole d'Anselme. Irrité de cet affront et poussé par ses disciples , ce dernier imagina une vengeance qui peint admirablement l'époque. Il défia Abélard
dans un genre abstrus et difficile qu*il croyait n'avoir jamais occupa sa pcnsdo ni ses veilles : Pinterprëtation des livres saints ; et ils choisirent les passages les moins intelligibles du prophète le plus obscur dans son élévation , Ezéchiel. Abëlard accepta le défi; ses ennemis triomphaient d'avance : ils lui demandaient combien de jours, combien de semaines il prendrait pour se préparer : « Ce nW pas, répondit-il, ma coutume de me faire attendre ; donnez-moi le volume du prophète et venez ici demain , ma glose sera prête. » Le lendemain et les jours suivants, il glosa avec un tel succès que Tenvie se trouva confondue. Le vieil Anselme ne pouvant vaincre par le raisonnement, eut recours au grand moyen de la faiblesse^ la clôture. •# Âbélurd fut donc empêché de poursuivre ; mais tous ses auditeurs s'élevèrent contre une tyrannie qui attestait l'impuissance , et le triomphe interrompu n'en parut que plus éclatant.
He retour à Paris , Àbélard rouvrit son école , reprit et acheva sur Ezéchiel les gloses qu'Anselme avait arrêtées à Laon ; le succès fut prodigieux. « Vous ne pouvez ignorer, écrivait-il à son ami , combien alors le nombre toujom*s croissant de mes élèves me rapporte d'argent et de gloire 7. Hais la prospérité enfle les insensés; une tranquillité mondaine énerve la vigueur de l'es-»
prît et porte facilement aux tentations de là chair. »
Ici , la vie d'Hëloïse commence à se mélar à là sienne pour ne plus s'en sëparer. « Il y avait dans la cité, dit-il lui-même, une jeune fille appelée Hëloïse, nièce d'un chanoine nommé Fulbert, qui Taimait beaucoup et l'avait fait instruire ^ autant qu'il le pouvait , dans les sciences et dans les lettres. Elle n'était pas au dernia: rang par sa beauté , mais elle n'avait pas d'égale pour le savoir; et, comme les femmes lettrées sont rares , la réputation d'Héloîse s'était répandue dans la France. Tout ce qui peut séduire les amants vint s'offrir à mon imagination; Héloïse devint l'objet de mon amour, et je crus qu'il me serait facile d'être heureux; oar j'étais alors si haut en renommée , et ma jeunesse et ma beauté brillaient de tant d'éclat, que je né pouvais craindi'e tfétre repoussé par aucune des femmes que j'aurais jugées dignes de mon dioix. Et je pensai qu'il me serait d'autant plus facile de gagner le cœur d'Héloïse que plus jclle «avançait dans les sciences, plus elle les aimait; que déjà un commerce de lettres existait entre nous 9 et que je lui écrivais avec plus de libmié que je n'eusse d'abord osé parler. Je me laissai tout entier enflammer ; je cherchai tous les
moyens d'^blir entre noua des relttieiis «t â«s entretiens de chaque jour. J'emplojai auprès de fon oncle le ministère de quelques amis pour qu'il consentît à me recevoir daps $a maison^ qui d'ailleurs était voisine de mon école. J^avais chargé ces amis complaisants d'exposer à Fulhert que mes études ne me perfnettant pas de soigner mes affaires domestiques^ je le laissais libre de fixer lui-même le prix de ma pension et de mon logement. Ovf Fulbert était avare et il attachait une grande importance à ce que sa nièœ (continuât à faire des progrès dans les lettre : oos deiàE mtitik )ui firent donner à ma demande ub facile coa*sentepaent. J'pbtins tout ce que je dfoiraia en chanoine,' entièrement préoccupé de Fatliomp de l'argent et de l'idée que sa nièce relirerail " an ^apd profit de mon enseignement* Il me pressa donc instamment, et bien au-delà de pies espr^ tances, de donner les leçons de qocon ai^t à iié-r loïse ; et 9 servant ^insi lui-mézâe mon ai9iour , îi la livra t^ujt entière à mon autorité magiiSlrale. Il me conjura , lorsque je serais libre de moa école , de donner tous mes soiqs à sa nièce pear dant le jour et même pendant la nuit} et^ sf je te trouyais rebelle à mes leçons , de la cQrrigf^i^ ^ nies maixis fortement.,. Que dirai-je de plus} Eéloïse et moi nous fûmes unis d^ahord par U
même domicile et ensuite par le mdme sentiment. Sous prétexte de Pëtude, nous vaquions sans cesse à l'amour ; et la solitude » que Tamour désire, Tëtude nous la donnait. Ses livres étaient ouverts devant nous» mais nous parlions plus d^amourque de philosophie... Il est difficile d'imaginer quelle fut la tristesse , quels furent les pleurs et les gémissements de mes élèves quand ils connurent cette grande préoccupation et ce trouble de mon esprit. Plusieurs mois s'écoulèrent encore ainsi; mais enfin, quelle que fût la confiance du chanoine Fulbert , il ouvrit les jeux sur ime passion qu'il n^était plus en notre pouvoir de maîtriser. Ohl quelle fut sa fureur!... et quel désespoir la pudeur m'obligea de comprimer ! Mais plus le ressentiment de Fulbert nous ëloi-* gna 9 plus Pamour nous unissait encore. Enfin , une nuit» pendant Fabsence du chanoine^ je vins, j'enlevai furtivement Héloïse et la fis passer dans ma patrie , où elle resta près de ma sœur. Ce départ avait jeté Fulbert dans une fureur qui tenait de la démence ; et ce qui rendait son état plus terrible, c'est que le besoin de cacher les motifs de sa rage en comprimait la dévorante activité. Il imaginait ce qu'il pourrait oser contre moi et quels pièges il pourrait me tendre... Il craignait , en se vengeant par le meurtre ou par
toat autre moyen qui me laisserait une vie nûsërable, que sa nièce, qu'il chërissait toujours, n'eut à souffrir dans ma famille les représailles de la yengeance. Il ne lui ëtait d'ailleurs pas facile de me surprendre : mes précautions étaient prises y et il ne m'aurait pas trouvé sans défense. Enfin j'eus compassion de son trouble et de sa perplexité; et, m'accusant moi-même du mal qu'avait fait Tamour, comme d'une trahison que j aurais commise , j'allai , dans l'attitude d'un suppliant y trouver Fulbert et me soumettre à la satisfaction qu il voudrait exiger. J'offris d*époùser Héloïse, pourvu que cet hymen restât secret, afin que ma réputation n'en reçût aucune atteinte. Fulbert donna son consentement , et je reçus le baiser de paix de celui qui voulait ^ par cette feinte démonstration, me perdre plus aisément.
« Je me rendis aussitôt en Bretagne pdlir aller chercher mon amante y la ramener à Paris et en faire ma femme.
c Mais Héloïse ne négligea rien pour me détourner de ce dessein ; elle alléguait et les dangers que je courais et le soin de ma renommée. Elle affirmait, par serment , que son oncle ne laisserait désarmer sa vengeance par aucune satisfaction ; qtfil chercherait d'abord à ruiner ma gloire,
sachant bien quelle lumière cet hymen enlève-»
Mit au oiODcle et combien de hnnes aurait à répandre la philosophie, »
On voit quelle haute opinion Abélard ayait de ison mérite ; combien grande était sa renommée , et quel rate dévouement portait Héloïse à immor 1er spn honneur et tout Favenir de 9^ vie à la gloire de son amant! Abélard croyait oéder beaapoup en conseillant à iin hymen secret; Qéloïse, 43n repoussant rhyiuefi, se sacrifiait tout en- Jtiéredans un dévouement sublime. Abélard rap*porte, en longs détails , les arguments sur lesquels lléloïse fondait sa résistance ; elle citait Fapôtre saint Paul et Cicéron , saint Jérôme et Sénèque, saint Augustin et Pythagore» comme les autorités qui devaient détourner son amant du mariage, en sa double qualité de clerc et de philosophe.
<( Si) disait-elle^ les philosophes païens vécurent dans le célibat , quoiqu'ils ne fussent engagés daugS aucune profession religieuse, que dois-tu faire» toi qui es clerc et chanoine? Dois-tu préférer aux choses divines les voluptés de la terre? Que si la prérogative cléricale te touche peu, défends au moins la dignité philosophique I Que lamour seul me conserve à toi et qu'aucun lien nuptial ne vienne nous unir ; le bonheur de nous voir, après notre séparation, sera d autant plus grand qu'il deviendra plus rare. »
Ce fut au inilieu de ce combat de l-amour et dtt devoir, combat dans lequel Âbélard alors ne se laissa pasvaincre, qu'Hëloïse devint mère. Abëlard confia l'enfant à sa sœur et ramena secrètement à Paris son amante. « Peu de jours s*ëtaient écoules ^ lorsque, après avoir passé dans une église, avec quelques témoins, la nuit en prières (c^eât ee qu'on appelait alors les vigiles des noces) ^ noue reçàmes, aupointdu jour, la bénédiction nuptiale, en présence de Fonde d^Héloïse et de quelquesuns de mes amis et des siens. Ensuite nous noue retirâmes sans bruit chacun de notre côté.
« Dès lors nous ne nous montrâmes plus, Héloïse et moi , que rarement ensemble , et notre hymen secret était soigneusement dissimulé par nous. Mais Fulbert, et ses domestiques , em{»:essés d'apporter quelques consolations au déplaisir de leur maître, commencèrent à divulguer le mariage et à violer la promesse que Toncle et ses gen^ avaient faite de le tenir caché. Cependant Héloïse protestait et allait même jusqu'à jurer qu'elle n'était pas ma femme; que le fait était faux» L oncle , furieux de ses dénégations } laçcablait d'injures et d'outrages.
« Dès que j^en fus informé, je fis passer Héloj[S9 dans le couvent d' Argenteuil , où elle Hwit 4^ élevée; je voulus qu'elle prît Thabit reli^i^ux^
maïs non encore le voile, et moi-même je la revêtis de la robe du Seigneur.
« A celte nouvelle, Toncle et ses parents et ses amis pensèrent que j'avais trompe Hëlcïse; que javais voulu facilement me débarrasser d'elle en la vouant au culte des autels. Leur indignation s'alluma; ils jurèi^nt de se yengei*; et, une nuit , tandis qu'un sommeil profond s'était emparé de mes sens , ils corrompirent avec de For Fhomme qui me servait. Des émissaires furent introduits dans mon appartement et m'infligèrent rinf%me et cruelle punition qui a rempli le monde dun long étonnement...
• Les coupables prirent soudain la fuite : deux furent arrêtés et subirent la loi du talion !
« Le lendemain, mon aventure fut répandue dans toute la cité. Les habitants , plongés dans la stupeur d*un tel événement, accoururent en foule pour me voir. Il me serait difficile et même impossible d'exprimer la véhémence de leurs lamentations, les clameurs dont ils me tourmentèrent^ et le trouble que m'apportaient les cris de leur douleur; mais suitout les clercs, et principalement mes écoliers, me faisaient un mal horrible par leurs plaintes intolérables , par leurs «anglots et leurs gémissements. Je souffrais beaucoup plus de leur compassion que de ma blessure,