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et beaucoup plus de ma honte que de mes douleurs physiques ; je me rappelais de combien de gloire je brillais encore la veille , et par quel rapide revers cette gloire se trouvait affaiblie et même presque éteinte. Je voyais par quel juste jugement de Dieu j'étais puni par où j'avais p^chë; par quelles justes représailles l'homme que j'avais trahi venait de me trahir à son tour. Il me semblait entendi^e les ëloges que mes adversaires donneraient à cette justice distributive ; je pensais à ce qu'allait être Paffliction de mes parents 9 celle de mes amis > et au bruit dont mon inÛime aventure devait remplir le monde. Je connus que si désormais j'osais paraître en public je serais montre du doigt et partout regarde comme un spectacle monstrueux. J'ëtais encore confondu par la pensée que, suivant le Deutëronome, l'abomination des eunuques est si grande devant Dieu, qu'ils étaient réputés immondes, et que les temples se fermaient devant eux ; que, selon le Lévétique, il était défendu d'offrir au Seigneur aucun animal mutilé :
« Enfin, le sentiment de mon état vint me couvrir de tant de confusion que , je l'avoue , ce fut plutdt la honte qu'un désir de conversion qui me précipita dans les solitudes du cloître. Je voulus cependant, avant de me ravir au monde y
lui enltver Hëlcd'se; et, dëfërant volontiers à mon ordre j elle prit le voile et prononça les vceux éternels. Ainsi » tous les deux ^ nous embrassâmes en même temps la vie monastique ; elle dans l'abbaye d'Argenteuil , et moi dans oelle de Saint«Denis.
<i Touchées de sa jeunesse, les compagnes d'Hëlotse voulurent en vain la détourner du sacrifice qu'elle allait consommer ; elle répondit en pieu* rant par ces vers que Lucain met dans la bouche de Gorndlie :
« O mon illustre époux ! toi dont je n'étais pas « digne de partager la couche 1 Le sort qui me « poursuit a donc eu le droit de t'opprimer toi* « même I Pourquoi formai-je les nœuds impics qui « devaient te rendre misérable! Maintenant reçois « ma mort que je t'offre volontairement en ex- « piation de mon crime. »
« Elle dit, et soudain se précipite vers Taulel; elle saisit le voile que Tévéque a béni et se consacre à toujours, devant le peuple, à Dieu qui reçoit ses serments t. »
Abélard raconte ensuite que tous les moiiics de Saint-Denis le sollicitèrent vivement de re* prendre renseignement et de faire pour Tamour de Dieu ce qu'il avait fait jusqu'alors pour l'amour d« la gloire et de l'argent. Il remarque lui-même
qu'aprèa sa. funeste aventure les passions tumul*tuenses des sens ne pouvaient plus le cUtouraer de Tétude des lettres. .
Tous les vices avaient à cette ëpoque pënétrë daus Fabbajre de Saint-Denis; Pabbé lui-mânaf menait une vie désordonnée 9 et. Finfamie de ses moeurs était publique. .^ On vit alors unapecfaole singulier^ le séducteur d'Héloïse préchant la mp^ raie la plus austère et reprenant souvent les moines en particulier et même publiquement^ avec tant d^nstance et d'énergie, qu'il leur devint bientôt à tous importun , à charge et odieux. Les moines et l'abbé se soulevèrent contre lui^ et il 9e retira dans un autre monastèriq dépendant de Tabbaye. Il y ouvrit une école et vit accourir Une si grande multitude de disciples que les bâtiments ne pouvaient les recevoir ^ ni la terre suffire pour les nourrir. Il enseignait à la fois la philosophie et la théologie ; la réputation des autres écoles s'évanouit devant la sienne. Doué d'une {prande flexibilité de talent , d'une rsite ardeur d'Âme et d'une éloquence brillante^ il attirait la jeunesse de toutes les parties de l'Europe à ses leçons j et ses auditeurs professaient pour lui un enthousiasme sans bornes. Ces nouveaux succès valurent au cél^re professeur des animosités nouvelles :» Ghampeaux et Anselme étaient morts ^^ d'autres^
leur succëdèrent , et des haines plus nombreusesy plus diverses, plus puissantes , suscitèrent à Abëlard des tourments plus cruels encore que ceux qu'il avait soufferts , car ils le frappaient dans sa gloire, dans son amour-propre de philosophe , de dialecticien^ dans ses convictions religieuses. Il avait compose un Traité de la Trinité^ qui d'abord obtint un succès prodigieux. « Il paraissait, dit son auteur, résoudre les questions les plus difficiles; et plus la matière était grave, plus^ dans les solutions , se montrait grande la subtilité. > Ce dernier mot fait connaître le siècle : il fallait plus que du talent et du génie , il fallait de la subtilité; c'était le grand mot de la scolastiqne... c Mais, ajoute-t-il, on avait pris soin de diffamer avec tant de malveillance Fauteur et Fouvrage que, mandé avec injonction d apporter mon livre au concile de Soissons, le peuple voulut, à mon arrivée , me lapider comme ajrant prêché trois Dieux. J'allai d'abord trouver le légat; je lui remis mon Traité pour l'examiner, offrant de me rétracter si j'avais écrit quelque chose contre la foi catholique. Mais le légat m'ordonna de porter mon livre à l'archevêque de Reims et de le déférer à mes adversaires, afin que s'accompift contre moi ce passage de l'Ecriture : Et nos ennemis sont nos juges*
tf Le livre fut compulsé , feuilleté , et Tenvie ny trouvait rien à condamner. Pendant cet examen j je dissertais publiquement sur ma doctrine; le peuple et le clergé applaudissaient, disant : I Le voilà qui parle devant tout le monde et « personne ne vient le contredire j est-ce donc « lui ou plutôt ne sont-ce pas ses juges qui se I trompent? n Mes ennemis reconnaissant enfin qu'ib ne pouvaient plus se taire sans se couvrir de confusion et sans préparer eux-mêmes mon triomphe , le chef des écoles de Reims , Albéric , parut) le livre de la Trinité a la main, et soutint qu'on y trouvait bien que Dieu avait engendré Dieu; mais que néanmoins l'auteur niait que Dieu se fût engendré lui-même. — Tournez le feuillet, lui dis-je, vous verrez que j'ai pour moi Fautorité de saint Augustin , et que je cite ce qu'il dit dans son premier chapitre sur la Trinité : « Qui- « conque croit qu'il est de la puissance de Dieu « de s'être engendi^é lui-même , erre d'autant plus ^ que non seulement il n'en est pas ainsi de c Dieu y mais même d'aucune créature spirituelle c ou corporelle; car ce iiest absolument aucune t chose qu'une chose qui s'engendre elle-même. » Albérib resta confondu et ses disciples rougissaient. Alors j'offris de prouver sur-le-champ que mon accusateur était tombé dans cette hérésie qui IV. . SO
— Méfait que k père est le fils de lui-méme« Mail loadain > empwtë par la fureur» Albéric cria que mes arguments et meè autorités a'ëtaient d'aaciue valeur dans cette affairq, et il se retira en m prodiguant la menace et Tinjure.
« Le concile, qui avait été convoqué pour me condamner, allait terminer sa session sans avoir rien statué; le dernier jour de sa durée était arrivé. H fallait condamner le livre, et j^e livre fut condamné ... On me força de jeter moi*méme mon livre de la Trinité dans les flammes*.. Et maintenant I s*écrie l'archevêque de Reims , il sera bon que le frère expose sa foi devant nous , afin qu'il soit approuvé, ou improuvé, ou corrigé s'il le faut. »
« Et comme je me levab pour exposer ma doctrine , mes ennemis crièrent ; • Il suffit quHl <K récite le symbole d*Athanase ; nous n'avons pas « besoin ici d'autres discoiu*s. y> Or, c'est ce que tout enfant eût pu faire comme moi ; et on me présenta à lire le symbole , comme s'il ne devait pas être dans ma mémoire. Je lelus^ au milieu de mes soupirs^ de me$ sanglots^ de mes larmes; et aussitôt je fus livré , comme coupable et convaincu , u Tubbé de Saint-Médard qui était présent, et entraîné pour être enfermé dans son monastère comme dans une prison...
« £t^ 8iu4e*ehamp, le ooactle te f^para ^^ > Abâard avait à peine quarante ana et il ae voyait j à l'apogëe de sa gloire , perchi dans Teqprit de Tunivenité et de TEgliae, quand il ne lui restait plus que eette porte de salut. Peu de con^ rages eussent résiste à de telles infortunes.*. Abëlanl en fut attâré. « Oh! s'ëcrie-t-il avec une douleur pr<^onde, de quel fiel mon âme était alors remplie 1 IKeu bon, où ëtais-tu? Jesu bane^ ùbi eras? De quelle honte je me sentais confondu j je con^rab ayeo ce que souffrait mon âme ce qœ mon corps avait souffert, et je me Tardais, parmi les hommes , comme étant de tous le plus misérable... Et cepeadaut c^était par un sincère attachement à la foi chrétienne que j'avais écrit mon livre , et une si grande violence était cependant exercée contre moi ! >
Errant depuis lors de monastère en monastère MMnrant , avec amertume , les mœurs qu'il y trotrvait , il devint odieux à tous et fut deux fois obligé de fuir pendant la nuit pour sauver sa vie menacée. Il s'arrêta enfin dans un désert pràs de Provins ; il y construisit , avec du chaume et des roseaux , un oratoire qu^il appela \ Oratoire de la Trinité} cette humble cellule fut le premier fondement de la grande abbaye du Paraclet, si célèbre depuis lors.
La solitude ramenant la paix dans le cœur ulcérë d'Àbëlard y ramena aussi le souvenir d'Hëloïse; mais ce souvenir et cet attachement, si profond chez son amante , devaient oéder encore en son âme orgueilleuse devant de nouvelles fumées de gloire : Dieu et l'amour, le souvenir, la reconnaissance et la prière eussent rempli son cœur d'une douce joie, dWe joie sans mélange. L'amhition ne lui permit pas de jouir de ce honheur.
a Loi^que mes disciples , ëcrit-il lui-même, eurent découvert ma retraite^ on les vit de toutes parts accourir, quittant les villes et les châteaux pour se construire d'humbles cellules dans mon désert. On les vit abandonner des couches de duvet pour des lits de feuillage , les tables où ils étaient assis pour des tertres de gazon ^ et des mets délicats pour de grossiers herbages. .. Mais plus le nombre de mes écoliers allait croissant , plus Tenvie, acharnée à ma gloire, me poursuivait. « Que nous a servi de le persécuter, disaient mes « adversaires? Nous n'avons fait que rendre son c nom plus éclatant. Ses disciples , renonçant à « toutes les aisances de la vie pour se rendre f volontairement misérables , accourent en foule « et peuplent son désert! Et le voilà qui entraine « le monde après lui î »
« Bientôt les cellules devinrent insuffisantes pour les loger, et ils commencèrent à e'iever re'gulièrement, en pierre et en charpente , un grand monastère. Et comme dans mes malheurs et dans mon désespoir j'avais trouvé au milieu du débert cet asile et du repos , avec un peu d'allégeance à ma misère , je changeai le nom de Trinité ^ que j'avais donné à mon oratoire, en celui de Paracletj mot qui signifie Esprit consolateur.
« Mes ennemis cherchèrent jusque dans cette invocation un prétexte à leurs calomnies : ils criaient , avec violence j qu^il n'était pas permis de dédier spécialement une église au Saint-Esprit, à Texclusion de Dieu le Père. Ils suscitèrent contre moi deux apôtres nouveaux , dont l'un se vantait d'avoir fait revivre la règle des chanoines réguliers, dont l'autre se glorifiait d'avoir réformé la vie monastique.
a Ces deux hommes étaient saint Norbert et saint Bernard.
« Ib m'attaquèrent si impudemment dans leurs prédications , quUls réussirent enfin à me rendre méprisable aux yeux de certains évéques et de plusieurs seigneurs. Us répandirent tant de sinistres blftmes sur ma doctrine et sur ma vie , que mes principaux amis s'éloignèrent de moi.... Frappé de cette foudre soudaine, stupéfait, je
m'attendais & être entraîne dans le^s conciles comme hérétique ; et s'il est permis de comparer la puce au lion , et Pëléphant à la fourmi , je me voyais poursuivi par mes ennemis avec la même fureur que les ëvéques ariens poursuivirent saint Athanase.
<c Tandis que j'étais sans relâche afflige de ce trouble de mon esprit, Tabbaye de Saint-Gildas de Rhuys, dans le diocèse de Vannes ^ perdit son chef 9 et je fus élu son successeur d'une voix unanime.
« J'allais habiter un pays barbare dont la langue m'était inconnue. La vie des moines était affreuse et indomptable. Les portes du monastère n'étaient ornées que de pieds de biches, d'ours etde sangliers. Les moi nés n'avaient d'autre signal pour se révefller que le bruit des cors et des chiens de meute aboyants. Les habitants étaient cruels et sans frein» Je ressemblais à celui qui pour éviter le glaive , se jette dans un précipice , et qui, pour échapper un moment à la mort^ court vers une autre mort. Je n'avais plus pour horizon que l'Océan : la terre ne présentait plus d'espace à ma fuite. Aussi ^ répétais-je souvent, dans mes prières, ces paroles du psalmiste : « Dans les angoisses de « mon cœur ^ j'ai crié vers toi des confins de la « terre ! »
« J'étais alors irrité contre moi d'avoir quitte le Paraclet consolateur. Mais ce véritable Paraclet ne tarda pas à porter^ au milieu de mes peines , une grande consolation. H arriva que l'abbé de Saint'Denis (c'était alors le célèbre ministre Suger) , faisant valoir quelque antique droit de son abbaye sur le monastère d'Ârgenteuil , où notre soeur en J.-G. plutôt que notre épouse , tfvait pris le voile, fit Tacquisition de ce monastère d'une manière ou d^autre , et chassa violemment toutes les religieuses dont notre compagne était prieure, et qui se dispersèrent en divers lieux.
« A cette nouvelle j j^accourus du fond de la Bretagne r jHnvitai Héloïse et celles de ses compagnes qui voudraient la suivre à se retirer au Paraclet. Je leur fis don de ce monastère et de toutes ses dépendances. L'évéque donna son consentement , et bientpt le pape Innocent II confirma cette donation et y ajouta des privilèges. La vie de ces religieuses fut d'abord pauvre et difficile, mais dans une année les biens du monastère reçurent plus d'accroissement que je n'eusse pu lair en procurer si j'y étais resté un siècle tout entier. Diett le sait, plus les femmes sont faibles, plus leurs besoins trouvent des cœurs compatissants ; et leur vertu n'est pas moins agréable aux hommes qu'elle ne Test à Dieu.
« Or, nùXxe sœur, qui réimportait sur toutes ses compagnes , avait reçu du cîel le don de plaire aux yeux de tous. Les eVéques l'appelaient leur fille ; les abbés , leur sœur ; les laïques , leur mère. Tous admiraient sr piëtë, sa pudente sagesse, sa patience qu'accompagnait une douceur incompai^able. Elle se montrait rarement aux regards des hommes ; et plus elle aimait à se livrer dans sa cellule à la prière et h la méditation y plus au dehors on demandait sa présence , plus on désirait de la voir et de l'entendre... »
(( Mais ma vie devait être traversée par toutes les infortunes : accusé d^abord de ne pas secourir le monastère que j'avais fondé, je le fus, plus tard, d'autres crimes. Les actes d'une charité sincère et de la plus pure amitié furent regardés comme d'anciens penchants à une vie dépravée , on di« sait que^ quoique religieux , je n'avais jamais pu supporter l'absence de celle que j'avais aimée. Je me disais alors , avec saint Jérôme : « Il faut que je trouve le chemin du ciel par la bonne et la mauvaise renommée... v Mais qu'aurait dit l'envie , si elle avait vu le Christ et les apôtres et les prophètes et les saints pères vivre , converser avec des femmes et les associer à leur mission. C'étaient M arie-Magdeleine , Jeanne , femme de Ghusa^ Suzanne et beaucoup d'autres qui les as-
sislaient de leurs biens... Et saint Jérôme né rapporte-t-il pas que le moine Malchus vivait chastement avec sa femme dans la même cellule?., et Tabbayc de Fontevrault , fondée par le bienheureux Robert-d'Arbrissel, n'ëtait-elle pas dirigée par une abbesse qui avait sous sa dépendance suprême non seulement les chapelains , les confesseurs, mais aussi plusieurs monastères d*hommes. . .
« Mais toujours traversé par Satan, je ne pouvais trouver ni où me reposer, ni même où vivre. J'étais errant et futitif, comme GaïnmauditdeDieu. J'avais plus à souffrir de mes enfants (c'est ainsi qu*il appelle les moines brigands de son abbaye) que du tyran qui nous opprimait tous. Lorsque, revenant du Paraclet, j'approchais de Saint-Gildas , j avais tout à redouter de Tennemi extérieur et de sa violence; et lorsque j'étais entré, d'autres ennemis plus terribles étaient en ma présence, etj^ayais à soutenir incessamment leurs embûches et leurs machinations. Oh! combien de fois ils ont tenté de se défaire de moi par le poison !
« Je devais veiller sans cesse à mes aliments, à ma boisson. Ils cherchèrent à m'erapoisonner jusc|ue sur l'autel, et le calice fut par eux rempli d'un affreux breuvage.
tt Je voulus enfin me soustraire à tant de dangers : Je me retirai avec quelques-uns de mies
frères, dans des cellules qui n'Aaieirt pas «HB distantes de l'n!)bïiye. Les inoinos payèrent d« voieiirs (wur m'attendre sur les routes et pow m assassiner.
a Enfin, je fus réduit à recourir à l'cxcoBH municatton et h la foret- contre la révolte indomptable de» moines. Je fis chasser les pins féroces, maisje trouvai eeiix qui (étaient restas pires encore. Ce ne fut plus par le poison , mais par le glftÎTfi qu'ils tn^attaquèrent. J'cu.s heaiiconp de peine i me sauver , prolt'gé par un Mcigneur du voisinage qui vint, mc! sou-strairc un fer Icvc' dos assa^^ins, ol me conduisit îi son in:inoir ". n
Une copie du ces mémoires tomba entre ht inainHd'IJi'loïse; l'infortlinoe n'.ivaitjaroaissrfpirt l'idée d'AWlard de celle de Dieu, et cette lecture rendit k son atlachement si profond et si vrai toulfl son exaltation. Elle écrivit à Abélard. Noua ffr pruduIronOlfMqiies parties de eesl^Mv qniMMt un nionii mlérairc du douzi çde ; on
scuIpxoiu ^^Mtsuflil sonvrn^-fcjjreconnafti'c le iA^^HK I» lilti't-aliX^ ^^>"*P'^»
a gi maladroitement embellie en accommodant le style dHéloïse h celui de la cour de Louis XV^ nous prendrons la traduction la plus littérale du texte latin : car, bien que la langue française corn* mençât à se former» c'est en latin quMcrivaient généralement les ërudits du douzième siècle- La kttre porte la suscriptiou suivante :
« A son seigneur et son père » sa servante^ sa fempe et sa sœur; à AbéUrd , Heloise.
« J'ai lu , lui dit-elle , la relation de vos malheurs* Je l'ai loe avec d'autant plus d'ardeur que celui qui l'a écrite et que j'embrasse m'est plus cher, et afin de me dédonmaiagcr en quelque sorte de la réalité que j'ai perdue de loi ^ par des paroles qui en sont comme une image*
« Elle a renouvelé mes profondes douleurs; die les a augmentées par rhorrible tableau de vos dangers; ils sont tels ^ que mes compagnes et moi nous sommes forcées de désespérer de votre vie. Chaque jour nos cœurs palpitent dans l'effroi des mmeurs sinistres du meurtre qui annonceront votre mort. Ah ! nous vous conjurons^ au nom du Seigneur^ qui vous a cependant protégé , en quelque sorte y dans le cours de vos misères y de nous écrire souvent pour nous faire connaître que^ dans cette horrible tempête de votre vie ^ vous n'avez pas fait naufrage ; et afin que du moins vous no'is ayez pour associées à vos peines ou à votre joie , nous qui sommes seules restées fidèles à voti'e malheur. Celui qui souffre reçoit ordinairement , quand il est plaint, lelque consolation , et la peine qui se partage devient plus
is s'il peut naître quelque calme dans la tempête qui vous
Agite I ccriv(X-moi vncoro plus souvent j car vos lettres m*«ppo^ feront plus do joie ; et sur quelque sujet que vous m*ëcrivicK, je recevrai du moins cette consolation que vous vous souvcnet toujours d*H(iloïsc. Scncquc fait voir combicu sont douces le^ lettres d'un ami absent , quand il mande à Lucile : « Jo te r^ « mcrcie de ce que tu mVcris souvent , car tu viens de to mon^ « trer à moi de la seule manière qui te soit permise* Je ne reçois « jamais une de tei lettres qu'aussitôt nous ne soyons ensemble. »
« Si le portrait de celui qui nous est cheri en nous rappelant son image , trompe par un faux et vain soulagement les ennuis do Tabsenee , combien ont plus de puissance les lettres d'un ami eloignd , qui nous transmettent sa pensée et ses sentiments ! h rends grAces h Dieu de ce que du moins aucun ennemi , aucun obstacle ne s'oppose & ce que tes lettres ne viennent ainsi te rendre présenté Hdloïse. Oh! je t'en conjure, écris, dcris-lui souvent. Tu as voulu consoler un ami par le long rc'cit de tes adversités, et quand tu songeais ainsi h soulager ses peines, combien tu ajoutais h ma désolation ! Tu cherchais k guérir les blessures de cet ami , et tu en faisais de nouvelles k mon cœur et tu agrandissais celles qu'il avait déjà reçues ! Guéris^ je t*en sup« plie I le mal que tu m fait , toi qui es si soigneux de la guérison des autres.
« Tu connois dans l'excellence de ton savoir, mieux que je ne le puis faire dans ma faiblesse, combien d'excellents traite^ de doctrine les Saints Pères ont composés pour les vierges ou les femmes consacrées au Seigneur. Tu sais par combien d'exhortations ils les ont fortifiées ) combien de consolations on les vit leur apporter ! et je reste toujours dans un long étonnement que tu aioi oublié Hcloïse , depuis que, si jeune encore ^ elle renonça pour toi au monde ! Que ni la crainte de Dieu , ni ton amour, ni ^exemple des Saints Pères no l'aient porté h me soutenir da 's
mes perplexité j dans la douleur o& s'acbeyaient mes jours , sans que , ni présent , par tes discours , ni absent y par tes lettres, tu sois venu me soutenir et me consoler !
a Et cependant y tu devais te sentir d'autant plus oUigë envers moi , que j'e'tais plus étroitement unie k ta destinée par le sacrement du mariage; et tu ctaid d'autant plus coupable que toujours 9 et qui peut l'igoorer ? toujours je t'ai aimé d'un amour sans mesure ! Tous nos amis saveot , cher Abëlard , ce que je perdis en te perdant ; par quel misérable destin la trahison dont tu fus yictime m'entratna dans ta ruine ^ et combien , dans ta funeste aventure , je sentis plus vivement ton malheur que le
mien!
« Mais plus est grande ma douleur, plus aussi est grand le besoin de consolation. Ce n'est pas de tout autre , c'est de toimême, de toi seul que je peux la r/ecevoir. Seul tu causes ma peine , et seul tu vaux pour la consoler : car il n'est que toi qui aies le pouvoir de m'aflQiger et de me réjouir ; il n'est que toi qui puisses charmer les ennuis de ma vie. Mais toi seul, aussi tu es obligé envers moi : car, après avoir accompli , autant qu'il était en ma puissance , tout ce que tu m'as ordonné, soumise toujours à ta volonté suprême , je n'hàiterais pas à me perdre si tu l'ordonn^âs encore. Je dirai plus , o prodige ! mon amour est entré dans un tel état d'exaltation, que ce qui fut l'objet de tous ses désirs , il s'en priverait lui-même sans e^oir di le retrouver.
« Jamais , Dieu le sait, je n'ai cherché en toi , que toi , toi tealement et non ta fortune; je n'ai désiré ni mariage, ni dot* Je n'ai cherché ni mes volontés , ni mes voluptés ; je n'ai cherelle que les tiennes. Tu ne l'ignores pas , tu l'a vu ; et si le nom d'épouse est plus saint et plus puissant , celui d'amante m'a toujours semblé plus doux , même (et ne t'en indigne pas) celui
èBmaoùm «I de pratkii^. Car» en m'homiliâot dàVABtagej te (^oin se coniervait plus granAe.
« Je prends Dieu à tëminn cpie si Auguste^ maiireda monde^ m'eAt offert^ dans les konnears de i'hyménëe , eemondeàgou- Tcnier, û m'eût para pins doux et plus honoraUe fclie ap*pdéè ton amante , <pie l'impératrice du monde; car on n'cA pas meSknr ponr eue riche et paissant. On tient la richesse et le pon^ir de la fortane, mais on n'excdle que par la vertu. Gelle ^fut i^pouae pins TolontierB on homme riche qa'wk homme paane dérixe dans son mari ses biens plutit que lui-même.
« J'avais cru mériter beaucoup de toi par mon sacrifice; car^ ce n'est pas l'amour de Dieu , c'est ton ordre , c'est ta volonté , qui m'a jetée si jeune encoie y dans les rigueori éa dokre : c'est toi que j'ai suivi ^ q[ue j'ai même précédé dans la vie mottastiipe; car c'est toi qui m'as revêtue de l'habit rdigieux ayant de le prendre toi-même.
« Et 9 je l'avoue y f ai beaucoup souffert , j'ai rongi de voir «n toi eetle défiance de mon amour ! Maïs , Dieu le sait , si le bAdier f atlendait , et que tu m'ordonnasses de t'y préeéder eu et t'y suivre, je n'hésiterais pas un moment; car, mon âme ii^est pas avec moi , mais avec toi ; et si elle n'est pas avec toi , cUe n'est nulle part ! Mais mon âme ne peut être séparée de toi] Fais seulement , je fen conjure , qu'elle soit bien avec toi : dk y «era si ta me rends quelques douces paroles pour beaucoup d'amour. Ce que je demande est peu de chose , et il t'est fiicSe de l'aïQooiiè^.
« Oh ! si ta ^tais moins confiant dans mon amour, ta serais pins inquiet.* • Mais je t'ai donné trop de sécurité, et ta m'as nt^ligée ! et je suis abandonnée !
. « &mviens«toi , je te prie, de tout ce que j'ai fait ponr toi ^ «I >ca&sidère eembien tu m'es redevable I Quand les volapiés de
— 549 *la terre nous unissaient , on pouvait être incertain ai j*étaia iqumise k Tamour , où entraînée par le désordre des sens. Et maintenant on voit combien sur mon cœur Tamour e&t de puissance^ et la fin fait connaître ce que fut le commencement. Tai tout sacrifié pour toi; je ne me suis rien réservée , si ce n'est d'être â toi comme je le suis maintenant. Quelle serait donc ton iniquité, si lorsque je mérite plus , tu me donnais moins ! Ahl je f en conjure par le Dieu auquel tu t'es donné , je te conjure d'apporter à mon amour quelque consolation par ta présence ou par tes lettres, afin que je paisse, ainsi réjouie par toi, ?aqiMr avec plus de zèle au service divin.*. »
Cette lettre si souvent traduite et arrangée n'est-elle pas assez belle ainsi , et ne peint-elle pas mieux Hëloïse et son siècle ? Tout oe que Taoïour a de plus pur et de plus suave s'y trouve ^ et si Ton y sent en même temps un certain parfum de dialectique , de scolastique , il ne messied pas , car il est en harmonie avec tout ce que présente cette époque.
Âbélard , froissé par tant d'épreuves et mort k un monde qui l'avait si cruellement accueilli^ répondit à cette lettre si pleine de tendresse et de dévoement par un volume de sentences tirées des Livres Saints : il recommande son cadavre à ses soins s*il vient à succomber sous les coups de ses ennemis, et son âme à ses prières. H termine enfin par ces deux beaux vers les seuls qui
QOUtt soient restes d'un homme auquel aucune gloire ne pouvait être étrangère :
YiTCy valcy viyantque tue, yaleantque gorores : Yiyite^ sed Christo; quseso ^ me! memores.
Héloïse écrivit encore ; mais , glacée par la réponse d*Abélard , elle ne retrouve plus cet accent passionné qu'elle avait sorti de son cœur; la douleur seule se fait jour dans ce cœur ulcéré :
« Tu veux y dit-dle , «jue je prie sur ta tombe; eh ! oomment le pourrai-je lorsque ma raison sera égarée , mon desespoir sans repos , ma langue glacëe I lorsque , dans mon délire , irritée oontre Dieu mtmoy je serai plus tentée de l'accuser que de rinvoquer ; et qu'il me sera plus facile de te suivre dans la mort que de t'enserelir! car je perdrai ma yie dans la tioue; et puissé-je te précéder et non pas te suivre I Pardonne , ah! pardonne ! Mais tes paroles ont traversé mon âme comme le glaive du trépas... C'est moi qui ai tort, moi qui t'ai perdu comme Èye perdit Adam et Dalila Samson. Ta sagesse a été entraînée par la tendresse d'une femme conune la sagesse de David et de Salomon le furent par l'amour des femmes. Mais c'est que je sub une bien faible femme. Lorsque je veux prier^ l'image d'Abélard vient sans cesse se placer entre mon cœur et l'image de mon Dieu ; lorsque je devrais gémir de mes anciennes joies, je gémis en songeant que je les ai perdues ! leur souvenir me poursuit le jour, la nuit il occupe mes veilles et trouble mon sommeil. Âh ! je craios bien moins d'oftcnser Dieu que mon amant y et je cherche plus h te plaire qu'à lui obéir. »
La suite de cette correspondance est de plus en plus tournée vers . la piété; Abélard demande à Héloïse moins de passion et des consolations plus véritables et termine quelques-unes de ses lettres par cette prière : « Dieu fasse qu'après avoir été séparés sur la ten^e nous soyons réunis dans le ciel. Adieu dans le Christ, épouse du Christ! Porte-toi bien dans le Christ, et vis pour le Christ Âmen! »
Toujours aimante , mais dévouée et soumise à son époux , la résignation d'Héloïse est entière : elle semble enfin avoir tout oublié j et ne plus écrire^ ne plus vivre que comme Âbélard Ta exigé.
Elle le prie de tracer, pour elle et pour ses compagnes du Paraclet , Torigine et l'histoire de la vie monastique ; et de rédiger, ce qui n'avait pas été fait encore , une règle qui ne fût pas, comme celle de saint Benoît , commune aux religieux des deux sexes , mais qui fut applicable aux femmes seulement.
Cette lettre est la dernière que nous ayons d^Héloïse ^\
n semblerait^ d'après les dernières lettres d' Abélard, qu'il avait enfin conquis un repos acheté i assez cher j mais ses épreuves ne devaient pas encore se terminer là. Dix-huit ans après sa con- IV. fil
damnation au concile de Soissons, il écrirait et engmgiwjt encore; car c'était là sa vie^ une noorritore morale aussi nécessaire pour lui que la nourriture physique. L'abbé de Saint-Thierry manda au célèbre abbé deClairvaux : « Cet homme « recommence à enseigner des nouveautés. Ses « livres passent les mers et traversent les Alpes. On a publie^ on défend sa nouvelle doctrine : elle a « même , dit-on , des partisans à Rome. Votre « silence est dangereux pour vous et pour PEglise. « Je vous envoie la théologie d'Âbélard : il vous « craint 3 et, si vous vous taisez > il ne crai Adra perte sonne... •
« n définit la foi > l'estimation des choses qu^on « ne voit pas.
. «n dit que Dieu, le PèrCi est la pleine pnisft sauce ; le Fils , une certaine puissance ; et que « le Saint-Esprit n'est aucune puissance, mais « qu'il est Fàme du monde ;
« Que l'homme peut vouloir le bien^ et le faire « par le libre arbitre y sans le secours de la grâce ;
« Que Jésus-CIuist , en tant que Dieu et homme, « n'est pas une des trois personnes de la Trinité;
« Qu'il ne s'est pas fait homme pour nous déli- « vrer de la puissance du démon;
« Que le démon ne tente Thomme que par des « moyens physiques ;