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ces persécutions, n^ayant ni territoire^ ni fort, ni année, a fini par accaparer toutes les richesses*. « iLe secret principal des Juifs était de cacher | §ous des apparences misérables, leur opulence réelle et le secret de leurs transactions. A force d'errer de contrée en contrée , ils avaient acquis }xne connaissance exacte des besoins de toutes les places : ils savaient où Ton devait acheter, et où Ton pouvait vendre : quelques échantillons et un jÇfurnet leur suffisait pour les opérations les plus importantes. Ils correspondaient entre eux sous la foi des engagements que leur intérêt les obl[- ^eait de respecter y en présence des ennemis de toute espèce dont ils étaient entourés. Le commerce a perdu la trace des inventiona ingénieuses qui furent le résultat de leurs efforts; mais c'est à leur influence qu'il doit les progrès rapides dont l'histoire nous a signalé le phénomène au milieu des horreurs de la nuit féodale.
L'apparition des marchands de la Lomhardie , de la Toscane et du reste de lltalie acheva de perfectionner Tœuvre des Juifs d'où, pour le dire en passant, naquit l'invention des lettres de change , et donna au conunerce du moyen &ge une impulsion énergique.
PendiEint ce temps , et comme pour aider ces «fFort8| et arriver au même résukat, plusieurs
villes maritimes de TAUemagne s'unirent : leurs commencements furent faibles, maisleprs prQgràs rapides; leurs succès étonnants, et plus t^rd leur opulence pesa d'un grand poids dans la balance de TEurope.
Les premiers traités que firent entre elles les
yilles ansëatiques eurent pour but la répression
de la piraterie ; les croisades offrirent bientôt un
aliment plus actif à leur esprit d'entreprise : ellas
enyahirent la Méditerranée. A Londres on leiàr
avi^t accordé la faveur de s'organiser en corpoi^
tiens j elles en usèrent avec une telle faabtlelé»
qu'en moins de quinze années ^ le commerce aui*
jglais était tombé entre leurs mains. £n Suàde|
enDanemarck, en Norwège, en Livonie, leur
prééminence ne connaissait plus de bornes , et
jusque dans Novogorod-la-Grande les magistrats
de Lubeck exerçaient , sur les comptoirs ansé«ti<?
âues une influence respectée. A la fin du treizième
siècle on voit déjà sept villes maritimes de k
Baltique s'unir pour défendre des privilé|[es qu^
le roi de Norwège voulait leur disputer dans $m
ports; elles arment une flotte pour se les faire
^*endre et triomphent de la résistance des princes*
Dans le siècle suivant , leur prépondérance eat ai
grande , que la plupart des villes de Tintériaur
de FAUemagne décident de s'y rattacher , a^ec di»
proviooes entières. Tout le monde veut cette asaociation où il y a tant de profits à faire > et si peu de risques à courir. Les petites villes y sont admises à titre de clientes , à condition de supporter leur part des charges générales , comme rançon de leur indépendance nouvelle. On croit que ce fut à cette occasion qu*on dressa le premier acte de confédération générale dans une assemblée tenue à Cologne , en 136& , où la ligue prit le nom d'anséatique ou de hanse qui signifiait , dans le vieux langage du pays , corporation. Ce qu*il y a de certain , cW qu'à partir de cette époque, on n*entend plus parler ni des marchands de rempire » ni des nan^igateurs de VAUemoffie , mais des comptoirs et des factoreries des villes anséatiques.
Malheureusement » cette ligue portait dans son sein des germes de désorganisation qui devaient amener sa décadence et sa ruine. Elle manquait d^une puissance executive pourvue de moyens suffisants pour forcer tous les associés à se sou^ mettre aux résolutions adoptées par la majorité; elle n'avait pas de chef institué pour diriger toutes les forces vers le bien général : « c^était un corps à cent bras , sans tête ^'. »
Nous disons malheureusement^ car avec cette ligue était né le droit des gens pour |pi marine^
et la civilisation avait succëdé sur les mers à la
barbarie. Partout où flotta Tëtendard des villes . ansëatiques^ on vit succéder le respect des traités ^ à l'abus de la force. Des agents commerciaux, des ^ entrepôts, des comptoirs, des magasins s*établis- 2 saient sur tous les points où les échanges poulie valent avoir quelque importance. Elles ont mer- ^ veilleusement servi ce mouvement favorable à [1(1 la liberté et Wl^ civilisation en rapprochant les ^ peuples par les liens puissants des intérêts et des , « industries ; elles ont accoutumé la barbarie féoquc, dale au respect du travail, et aidé à la complète i; |( émancipation des communes de France et d^ An- ;^ igleterre, enfaisantvoirdequel côté serait la force, ^aitdu jour où les communes voudraient s'entendre
et s'associer.
^051 Cette émancipation elle-même , amenée par gyai'exemple des villes anséatiques et des répuj^ijqflbliques italiennes, par le travail des bourgeois et ^qÀîl richesse qui en fut la suite, par la force des ^ sgichoses enfin, qui veut que là où sont les lumières, •Qj^lFactivité, le travail etrindustrie soient la liberté et .^ ^e pouvoir ; cette émancipation, disons-nous, fut ^Q (^a source de nouveaux progrès pour le commerce et la science économique. Les relations ne furent
^\n$ de donjon à donjon , mais de commune à ' commune et de peuple à peuple. Elles n^eurent ^ IV. 88
plus pour but la dëprëdation et le pillage, mais rechange , la production et le bien-être de tous. Ainsi nous voyons les communes surgir, s'élever, s'entendre, non seulement en France mais en Angleterre, en Italie, en AlLemague et jusque dans TEspagne elle-même. Gênes^ Florence et Venise; Brème, Lubeck^^ Hambourg, et Bruges; Paris, Lyon et Marseille; Londres et Bristol; Barcelonne enfin semblent animëçs d'un même esprit, régies par les mêmes lois^. la richesse mobilière s y établit à côté de la propriété foncière, la terre perd de son prestige, et Tindustriel se place à côte du propriétaire^ la manufacture à côté du château fort ^.
L,es conmxunes émancipées, la législation s'humanisa, et ceux qui y gagnèrent le plus furent les juifs; ces misérables parias cousus d'or eurent enfin la liberté de trafiquer sans risquer à chaque instant leur vie et leur liberté. Les vilains aussi furent protégés ; on fit plus, on les attira dana les foires et sur les marchés, on leur accorda des tribunaux composés de leurs pairs, et ils furent exemptés des innombrables avanies dont on les accablait auparavant. Alors sWganisent hiérarchiquement les travailleurs : au feudataire ^ au serf, au vassal , succèdent le maître et l'apprenti , k h glèbe Tatelier. C'est à Louis IX qu'appar-
tient cette pensée de sonmettre une teUe arm^ au joug de la discipline, et de donner par elle à Pindustrie un essor qui ne doit plus s'arrêter. Etienne Bojleau> garde de la préydté de Paris, fut chargé de mettre à exécution cette pensée féconde qui avait pour but principal de mettre un terme aux fraudes nombreuses qui se commettaient au détriment des acheteurs, et de rédiger pour chaque çiétier des règlements particuliers '^ . Le liçre des métiers contient plus de cent cinquante profes- ^ sions diverses, dont le nombre et la variété suffi* raient pour démontrer Timportance que Tindus* trie av^it acquise dans les villes. La plupart de ces règlements^ qui seraient insupportables de nos jours^ ont produit une véritable révolution dans les arts , qu'ils avaient pour but de surveiller ou de perfectionner.
Ces confréries prirent plus tard une extensioa qu'on n'avait pas cru leur donner en les fondant : elles se mirent sous la protection des saints^ adoptèrent des bannières sacrées, étendards de leur indépendance^ et vengèrent avec persévérance la moindre offense fait« à l'un de leurs membres. Elles eurent leurs syndics» leurs chambres de discipline^ leurs conseils, leurs défenseurs; elles s'élevèrent enfin au rang d'une véritable
puissance dont les ^ucceaswrsde Loui^ IX eurent
souvent à soufiHr ^^. La civilisation avança; eUes restèrent au statu quo^ et Pharmonie n'existant plus ) ce qui ëtait bon devint mauvais ^ comme cela arrive toujours. Nous suivrons plus tard ce^ funestes consëquences ; revenons pour aujourdliui à Pindustrie et à Tëtat matériel des trois siècles qui nous occupent.
Toutes les découvertes ne sont pas dues aux excursions lointaines des pèlerins; les Belges et les Liégeois se disputent celle de la houille. A peine connue, elle remplaça le bois dans les arts et les usages domestiques. Elle a sur lui le double avantage de donner à poids égal une plus grande chaleur et d'être plus salubre ^. L'exploitation en était déjà si considérable en 13^7, que Jes houilleurs composaient une très grande partie de Farmée liégeoise.
Les ponts ne sont assurément pas une invention du douzième siècle ; les Romains en ont fait de fort beaux; mais depuis l'invasion des barbares jusqu'au règne de Louis-le-Gros , ou n'en a pas construit en France qui vaillent la peine d*étre cités. C'est donc au douzième siècle que remonte la construction des ponts importants de la France qui présentent le plus d'ancienneté : ceux qui les avaient précédés avaient été détruits par les bar-r
bares ; on ne traversait les rivières qu^ayec des bateaux. Une association, connue sous le nom de frères du pont^ chercha à remédier à cet état de choses. Le premier pont qu'elle construisit fut ëtabli sur la Durance, au-dessous de la chartreuse de Bon Pas ; ses fondations se voient encore ; le second est le pont d'Avignon, commencé en 1177. Le pont du Saint-Esprit et celui de la Guillotière à Lyon ont une seniblable origine.
Antérieurement au quinzième siècle, Paris n^avait que des ponts de bois, fréquemment em* portes par les inondations et les débâcles. Ce fut en i/il2 que Ton y éleva le premier pont en pierre sur l'emplacement du pont Notr^Dame* Soixante ans après, on entreprit la construction du Pont-Neuf; et successivement on éleva le pont Saint-Michel, le pont de THôtel-Dieu, le pont au Change, le pont Marie, le pont de la Tournelle, et enfin celui des Tuileries.
Le quatorzième siècle est le siècle des grandes découvertes : la boussole, le papier et la poudre à canon ont singulièrement accéléré le mouvement d'une civilisation que nous verrons désormais marcher avec une vitesse toujours croissante* La plus importante des trois, la boussole, contribua plus que tous les efforts de l'industrie des siècles précédents à perfectionner et à étendre la navi-
gation. Ont observa la merveîIlÉruse propriété qfu'a Taimant de communiquer à une légère âîguîUe, la vertu de se diriger constamment vers les pôles de la terre ; on ne tarda pas à sentir Tusage qn'on pouvait en faire pour régler la navigation, et Ton construisit cet instrument si utile et devenu si commun. Cette invention donnant aux navigateurs un moyen aussi sûr que facile de reconnaître dans toutes les saisons et dans tous les lieux le nord et le sud, ils ne furent plus réduits à se guider par la lumière des étoiles, ou par l'observation des côtes. Ils abandonnèrent la méthode lente et timide de côtoyer le rivage ; ils se lancèrent hardiment en pleine mer, et, sur la foî de leur nouveau guide, naviguèrent au milieu de la nuit la plus sombre, et dans le temps le plus nébuleux, avec une sécurité et une précision dont on n*avait pas encore eu l'idée.
Flavîo-Gîoja , bourgeois d'Amalfi, ville de commerce du royaume deNaples, fit cette grande découverte en 1800. L'ignorance des écrivains contemporains a privé Gioja de la célébrité à laquelle il avait dé si justes droits. Us ne nous ont laissé aucune lumière sur sa profession, sur son caractère, sur le temps précis où il fit cette découverte, et sur le hasard ou les observations qui ly ont conduit;
Plusieurs causes concoururent à empêcher cette invention utile d'avoir d'abord tout son effet. Le^ bommes n'abandonnent que lentement et avec répugnance les anciennes habitudes ; ils craignent les nouvelles tentatives, et ne s'y livrent qu'avec timidité. D'ailleurs les marins, accoutumés & ne jamais perdre de vue la terre , n'osèrent pas tout d^un coup s'abandonner à des mers inconnuesy et ce ne fut que cinquante ans après la découverte de Gioja que les navigateurs se hasardèrent à entrer dans des mers qu'ils n'avaient pas encore fréquentées.
De tout temps on a fait honneur à deux moines de l'invention de la poudre à canon. Il est de fait que leurs découvertes y ont conduit, mais en cela, comme dans toutes les découvertes, il est bien difficile de trouver la véritable origine. Qui le premier inventa un bateau? qui imagina de plier une branche de frêne, de Tassujétir avec une corde faite de l'intestin d'un animal? Qui inventa la navette, les fours et les moulins?.,. De cette multitude d'arts qui secourent notre vie ou qui k détruisent, il y en a bien peu dont Tinventeur soit connu; c'est que personne n'inventa Part entier.
On a prétendu que Roger Bacon, était le véritable inventeur de la poudre. Voici ce que l'on
— Oliû mm
trouve dans les CBUvres de ce savant : « Noos avons une preuve des explosions subites dans ce jeu d'enfant qu'on fait par tout le monde. On enfonce du salpêtre dans une balle de la gros* seur d'un pouce , et on la fait éclater avec un bruit si violent quHl surpasse le rugissement du tonnerre, et il en sort une plus grande exhalaison de feu que celle de la foudre. • . » H y a bien loin sans doute de cette petite boule de simple sal* pétre à notre artillerie , mais die a pu mettre sur la voie.
Cette invention meurtrière, et qui semblait devoir faire reculer la civilisatioui fut au contraire favorable à Thumanitë , en changeant Tart de la guerre. L'artillerie a étabU entre les puissances une égalité qui rend les guerres moins funestes.
Ce fut vers le milieu du quatorzième siècle que le médecin Arnaud soumit le marc de raisin à Faction d'un feu ardent qui en sépara Teau pour n'en retenir que la partie spiritueuse. On Faccusa presque de sorcellerie à Montpellier , ou il avait fait cette première expérience^ et il n'échappa an châtiment que par la fuite. Nommée d'abord eau de feu, puis eau de mort, l'eau-de-vie a survécu à ses persécuteurs , comme la découverte de Galilée , qui, ainsi que lui, souSiit pour la science <^i>p« un siècle plus éclairé.
L'invention des lunettes est due y disent les uns j à un Florentin nomme Salvino ; selon d'autres , nous les devons à un Pisan nomme Spina. Quoi qu*il en soit , on s'en servait au quatorzième siècle, et ce fut certainement une des plus utiles inven* tions.
Les chandelles de suif furent, dans leur principe, un objet de luxe , comme l'est de nos jours la bougie diaphane. Avant 1300 , on ne s'éclairait qu'avec des ëclats de bois dans les chaumières : on avait l'huile pour les salons;
Le règne de Charles YI nous a donne les chapeaux ; avant ce prince on portait des bonnets , des mortiers , des chaperons. Le roi , les princes , les chevaliers avaient seuls le droit de se servir du mortier , qui n'ëtait autre chose qu'un bonnet de velours galonné. Le simple bonnet , qui était de laine , servait de coiffure au clergé , aux gradués et au peuple. Le chaperon, espèce de capuchon qui avait un bourrelet sur le haut et une queue pendante , se mettait sur le bonnet ou le mortier. Du temps de Charles VI on commença à porter le chapeau à la campagne ; on le porta en temps de pluie sous Charles VU i et en tout temps sous Louis XI. Louis XII reprit le mortier ; mais François 1^' le quitta , et porta toujours un chapeau.
On £t que Torigine des chapeaux vient d*Espdgne , et qu^on doit cet usage à Tristan Salazar, qui ((tait de Biscaye j et qui fut archevêque à Sens.
On a long'temps rëpëtë que les cartes avaient été inventées pour distraire le malheureux Charles VI. 11 est vrai que ce motif leur fit prendre faveur^ et que la chambre des comptes de ce prince vota une somme considérable pour le jeu de cartes apporté en France après sa démence ; mais elles dataient déjà de quelques centaines d'années.
Sous le règne suivant un peintre nommé Jacquemin Gringonneur en inventa de particulières à la France. Âr^ne , nom de la dame de trèfle , est Tanagramme de Regina : cVtait la reine Marie d'Anjou, femme de Charles VU; Rachel^ la dame de carreau , était Agnès Sorel ; la dame de pique, sous le nom de P allas ^ désignait Jeanne d'Arc, etc. Les quatre valets ont des noms historiques. Par le cœur on entendait la bravoure ; par le pique et le carreau, les armes j par le trèfle, le fourrage indispensable au cavalier; Tas est le sjmbole des finances, au moins aussi nécessaires '* .
Si les bornes de cet ouvrage n'étaient tracées à Favance par un cadre infranchissable , nous aurions donné ici la nomenclature détaillée des divers aits et métiers connus aux treizième et
qùÈiHartàimè diècles ; mais ndtl^ y «crppl^erons en renvoyant nos lecteurs à Touvrage plein d'intérêt etd'ëruditiottqa'apubliëy en 1828^ M.Monteil
Il nous reste, pour terminer cet aperçu sur Tëtat de l'Europe , à donner une idée de la vie matërielle des princes , des grands , des bourgeois et du peuple , chez les diverses nations. Voyons d'abord le palais des rois de France.
On y faisait cinq repas , le défeûner ou non jeûner y les jours autres que ceux de jeûne ^ le repas de dix heures décim-heure ou dîner , le Jé'c/merou deuxième dîner y le souper et dans la nuit enfin , la collation.
Les joules ordinaires , on servait, à dîner, un potage au riz , aux poireaux ou aux choux , une pièce de bœuf, une autre de porc salé, un entremets de six poules ou de douze poulets partages en deux, une pièce de porc rôti, du fromage et des fruits ; à souper , une pièce de bœuf rôti , un entremets de cervelle , des pieds de bœuf au vinaigre , du fromage et des fruits. Les autres jours , c'étaient d'autres mets dont l'espèce et la quantité étaient de même fixées. Les barons de la cour avaient toujours la moitié de la portion du dauphin ; les chevaliers le quart ; les écuyers, les chapelains le demi-quart; les distributions de
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pain ) de vin ëtaient faites dans les mêmes proportions.
Dans les châteaux des tauts barons , les repas s'annonçaient au son du cor ; cela s^appelait corner/Wii^ parce qu^on selavaitles mainsavant dese mettre à table. On dînait à neufbeures du matin , et Ton soupait à cinq heures du soir. On était assis sur des banques ou bancs , tantôt ëlevà , tantôt assez bas , et la table montait et descendait à proportion. Du banc est venu le mot bcaïquet. Il y avait des tables d^or et d'argent ciselées , les tables de bois étaient couvertes de nappes doubles appelée douf^liers : on \e& plissait comme ris^ière ondoyante quun petit vent frais fait doucement soulier. Les serviettes sont plus modernes; les fourchettes ^ que ne connaissaient point les Romains , furent aussi inconnues des Français jusque vers la fin du quatorzième siècle ; on ne les trouve que sous Gliaries V. On servait des pâtisseries de formes obscènes , qu'on appelait de leurs propres noms. Les ecclésiastiques , les femmes et les jeunes filles rendaient ces grossièretés innocentes par une pudique ingénuité : la langue était alors toute
nue... '*.
On usait en abondance de bière , de cidre et de vin de toutes les sortes. Il est fait mention du cidre sous la seconde race \ le clairet était du vin
clarîfîë, mêlé à des épiceries ; riiypocras , du vin adouci avec du miel. Un festin , donne par un abbë) en 1310, réunit six mille convives devant trois mille plats.
Les repas royaux étaient mêlés dUntermèdes. Au banquet de Charles lY , sWança un vaisseau mû par des ressorts cachés : Godefroy de Bouillon se tenait sur le pont entouré de ses chevaliers. Au vaisseau succéda la cité de Jérusalem avec ses tours chargées de Sarrazins ; les chrétiens débarquèrent , plantèrent les échelles aux murailles , et la ville sainte fut emportée d assaut. '^
Froissard va nous faire encore mieux assister au repas d'un baron de son siècle :
c( En cet état que je vous dis le comte de Foix vivait. Et quand , dans sa chambre , à minuit venait pour souper , en la salle , devant lui avait douze torches allumées que douze varlets portaient, et icelles douze torches étaient tenues de* vant sa table qui donnaient grand'clarté en la salle laquelle salleétait pleine de chevaliers etd'écuyers; et toujours étaient à foison tables dressées pour souper qui souper voulait. Nul ne parlait à lut à sa table s'il ne l'appelait. Il mangeait par cou* tume foison de volailles , et en spécial les ailes et les cuisses tant seulement , et guère aussi ne buvait: il prenait en toute ménestrandie (musique) grand
ëhattement^ car bien s^y connaissait. U faisait devant lui ses clercs volontiers chanter chansons, rondeaux et virelais. Il s^tit k table environ deux heures , et aussi il véait volontiers étranges entremets I et iceux vus , tantôt les faisait envoyer par les tables des chevaliers et des écuyers.
ff Brièvement et ce tout oonsidérë et avise, avant que je vinsse dans sa cour , je avais éié en moult de cours des rois , de ducs , de princes y de comtes et de hautes dames; mais je n^en fus oncques en nulle qui mieux me plut y ni qui fut sur le fait d armes plus réjouie comme celle du comte de Foix était ; on véait en la salle et es chambres et en la cour chevaliers et écuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et d'amour les oyoit-on parler. Toute honneur était là de* dans trouvée ; nouvelles de quel royaume ni de quel pays que ce fût là-dedans on y apprenait ; car de tous pays $ pour la vaillance du seigneur, elles y apleuvaient et venaient..»
Ce comte , si célèbre par sa courtoisie , n*en avait pas moins tué de sa propre main son fils unique : a •••»T^ comte s'enfelonna (sUirita), etî sans mot dire, il se partit de sa chambre et s'enviut vers la prison oh son fils était ; et tenait à la maie heure un petit long coutel et dont il appareillait ses ongle» et nettoyait II fit ouvrir
rhuis de la prison et vint à aon SU^ et tenait ralemelle (lame) de son coutel par la pointe ^ que il n'y en avait pas hors de ses doigts la longueur de l'épaisseur d'un gros tournois^ Par mautalent ( malheur)^ en boutant ce tant depoinfce dans la gorge de son fils , il Tasséna ne sçais en quelle veine et lui dit : « Ha traitour (traître) i pourquoi ne manges-tu point? » Et tantôt gen partit le comte sans plus rien dire ni faire i ^ rentra en sa chambre. L'enfès (enfant) fut sang mue et e£fra jë de la venue de son père , avecques ce qu'il était faibles de jeûnes , et qu'il vit ou sentit la pointe du ooutel qui le toucha à la gorgf| comme petit fut en une veine il ^e tourna d'autre partj et là mourut» t
Froissard se démène longuement pour excuser le crime de son hôte et ne réussit qu'à faire on tableau pathétique que les romanciers de nobre siècle ont souvent reproduit.
On avait été obligé de frapper la table de Iw somptuaires : ces lois n'accordaient aux riofasB que deux services et deux sortes de viandes 9 k Fexception des prélats et des barons qui mai»* geaient de tout en toute liberté ; elles ne permettaient la viande aux négociants et aux artisans qu'à un seul repas ; pour les autres r^as <( ils âe doivent sustenter de beurre et de légumes, »
Le carême n^empéchait pas les rëunions clandestines : « Une femme, dit Brantôme, avait assisté nu-pieds ii une procession, et faisait la marmîteuse plus que dix. Au sortir de là , Thy pocrite alla dîner avec son amant , d'un quartier d'agneau et d'un jambon. La senteur en vint jusqu'à la me. On monta en haut. Elle fut prise, et condamnée à se promener par la ville avec son quartier à la broche , sur Tëpaule , et le jambon pendu au col ! > Tout était plus modeste dans la maison des bourgeois : elle avait d'ordinaire trois ëtages , une seule pièce à chaque étage ; la pièce du rez* de-chaussée servait de salle basse , la famille y mangeait ; le premier étage était très élevé, comme moyen de sûreté; c'est la circonstance la plus remarquable de la construction. A cet étage ^ une pièce dans laquelle le bourgeois , le maître de la maison habitait avec sa femme. La maison était presque toujours flanquée d'une tour à l'angle, carrée le plus souvent; encore un symptôme de guerre, un moyen de défense. Au second étage, une pièce dont l'emploi est incertain , mais qui servait probablement pour les enfants et le reste de la famille. Au-<lessus , une petite plate-forme destinée évidemment à servir d'observatoire. Toute la construction de la maison rappelle la guerre.
Les repas y sont simples et modestes ^ ce qif il faut pom' se soutenir, pas trop pour ne pouvoir vaquer aux affaires, et à la dëfense, s^il y a lieu. La table n'est pas là comme chez les princes et les hauts barons la principale occupation ; on n*y yit pas pour manger, mais on y mange pour vivre... Les femmes cependant, s'occupant moins de négoce, de guerres et d'affaires sérieuses, tendaient au luxe et s^entendaient dëjà à dépenser les bénéfices du comptoir.
Nous reproduirons avec plaisir à ce. sujet un fragment d^une épître du frère Jehan qui donne de curieux détails ; elle a pour objet les tribidations d'un jeune mari du quatorzième siècle.
«... Rose, dît ce dernier^ voulut une robe de toile de Perse qui me coûta 57 sous. Elle voulut avoir une robe-lioge dont la façon me coûta 4- deniers. Elle voulut que j'en eusse une dont la /açon coûta 8 deniers. Elle voulut des chemises de Un dont la toile coûta 10 sous et la façon 22 deniers. Elle voulut avoir de petites chausses qui coûtèrent 4 sous. Elle voulut avoir une ceinture à clous d'argent qui coûta 5 livres. Elle voulut que j'eusse une male-cotte ouatée qui coûta 8 livres. Elle voulut avoir des plumes , elle le voulut très vivement : je ne le voulus pas aussi vivement qu'elle ; mais on me dit qu'il fallait des plumes aux jeunes femmes , et que^ lorsque leurs maris ne les tchetaient pas , elles les achetaient. • • Je fus effraye; Rose était si joUe! J'allai chercher promptement les plus belles plumes. Je fus obligd de les payer à raison de 6 livres la douzaine à un IV. S9
marcliand à qui elles n'avaient pas coûté la moitié. J'étais pauvre , j'étais de méchante humeur^ quand il fallut payer, je lui dis que c'était beaucoup trop cher, qu'il m'avait volé. 11 recueillit des témoins , et le dimanche suivant je fus obligé de déclarer devant tout le peuple , en me tenant le bout du nez , que de la bouche dont je lui avais dit qu'il était un voleur ^ Vêlais mensonger. Quoique dans cette occasion je n*aie pas mis la main h la bourse^ janouiis rien ne m'a tant coûté !
« On me dit aussi qu'il fallait une toilette à une jeune femme ; malgré l'état où je me trouvais y je fis construire à Rose une gloriette, dont la porte donnait sur notre chambre; je rornai de plusieurs tapis de Lorraine qui coulèrent chacun 10 sous. Aucun des cosmétiques les plus recherchés n'y manqua. Bien que l'ciu rose coûtât 10 s. le flacon , j'en achetai ; j'achetai aussi du musc qui se vendait fort cher y car depuis qu'on m'avait fait les observations dont j'ai parlé y j'aurais été très fâcIié que m.i femme eût senti le musc que je n'aurais pas payé.
« Je fus encore obligé de lui acheter un beau chapelet de cristal qui me coûta 4 s. et de belles heures du prix de 1S s. Quant à moi , je me contentai , faute d'argent, de prier Dieu par cœur. Je demandais qu'il disposât mon père à m'accorder le pardon des fautes et des torts que je ne me dissimulais pns et que je sentais bien vivement.
« Le lendemain du festin de noces , qui fut de la plus grande magnificence , nous établîmes notre ménage ; nous avions de riches parures , nous manquions de tous les meubles nécessaires, de tous jusqu'à la marmite : on nous en vendit une 9 deniers ; nous n'avions pas même une crémaillère pour la suspendre, nous en achetâmes une au prix de 5 deniers.
a Je me souviendrai toujours que le premier dîscord qiir j*eus avec ma chère Rose vint de ce qu'elle avait fait l'eniplctle
de six verres de cristal à 5 d.; je lui dis que c'était trop beau pour le yin que nous pouyions y boire.
« Ne croyez pas , mon père^ que les vivres fussent à bon marche dans la ville que nous habitions alors : on y paie la livre de pain 1 d., la pinte de vin rouge ou blanc 5 d., la pinte de bière â d., le cent de harengs 12 s., la pinte de saindoux 9 d.^ la livre de fromage S d.^ la livre de sel â d. , la livre de poivre 4^ s., la livre de canelle 14 s. , la livre de riz 8 d.^ la livre de sucre 3 s., la livre d'amandes 18 d.^ la livre de figues sèches 1 0 d. » la livre de raisin seç de même.
« Un jour il passa devant la porte un chasse-maree; il y avait très long-temps que je n'avais mangé de poisson ^^je fus tente' par ses belles carpes : j'en achetai une qui me coûta 3 sous^
« Nous payâmes le charbon à raison de 1 5 s. la charretée , le moule de bûches 6 s. et le cent de cotterets 16 s. Je crus faire une excellente afEaire en achetant le bois sur pied à raison de 6 1. Parpent; mais, à l'entrée de la ville , on prenait pour l'entretien des chemins 1 d. par charette à deux roues, et !2 d, par charette à quatre roues. Le propriétaire de la forêt, dont je suis encore le débiteur, fut assez bon pour me prêter, outre le prix du bois, le montant des frais de transport et des droits d'entrée.
« Peut-être penserez- vous que ma femme, toute jeune, toute charmante, me gouvernait sans contradiction, et queje n'avais pas la force de lui rien refuser ; il n'en a jamais été ainsi , jugez-en par ce seul fait : Elle voulait une servante, elle s'obstina, je m'obstinai plus qu'elle 5 nous n'avons jamais eu qu'une femme de ménage aux gages de 12 d. par jour) nous les devons encore^ et certes il nous en coûta beaucoup moins , quoique nous fussions obligés de payer le blanchissage du linge à raison d'une maille la pièce.
« 11 s'était passé déjà quelques mois depuis notre mariage , lorsque j'eus quelques soupçons que vous alliez avoir des petits-
fils. . . Nous payions au taux ordinaire le cent de pommes y c'està-dire à 1 s. et le cent de poires à 1 s. 2 d. Un jour Rose prétendit que nous épargnerions à acheter un jardin ; je lui fis des repr^ntations, des calculs, tout fut inutile} c* était une envie.. • Noos achetâmes un jardin dans le voisinage, nous le fîmes planter. Le millier de cerisiers nous coûta 6 s., le cent de de pruniers 8 s.^ le cent de poiriers ^ s.^ le cent de pommiers communs 1S s., chaque pommier de paradis 4 s., la gerbe de rosiers SO s., le ceqt d'ognons de lis 6 s., le cent d'ognoDS de glaïeul 9 s.^ chaque laurier S s. Le jardinier, n'étant payé ni de son travail ni de ses avances , fit saisir le jardin et nous fûmes obligés d'acheter les pommes et les poires comme auparavant»
« A celte envie en succéda une autre encore plus extraordinaire : il vint dans notre ville des bateleurs italiens qui avaient dans leurs bagages un singe et un perroquet; ma ftmmc, comme si nous eussions été dans l'opulence , me pria de lui acheter ces deux animaux; les icstances allaient jusques aui larmes : je n eus pas le cœur de lui refuser. Je recourus à la bourse de mes amis. Le singe mci coûta 4- 1. et le perroquet SO s.
« Ce ne furent pas les seules envies de Rose : il vous faut un cheval avec un caparaçon armorié, me dit-elle; je lui représentai combien nous étions pauvres : elle se mit encore à pleurer... Je m'adressai à un couitier de chevaux; je lui donnai, suivant l'usage^ 6 d. pour livre du ptix; mais il gagna fort mal cet argent. Il ne vit pas ou il ne voulut pas voir que le cheval qu'il me faisait vendi*e était borgne. Le caparaço'h de drap me coûta ÎO s. Les armoiries , bien que je n'en eusse pas, ne me coûtèrent rien. Je m'en fis qui étaient relatives à ma position : ce furent trois platels vides sur un champ de gueules , ayant pour support deux tours ruinées.*.
« Heureusement la- fin de ces envies arriva. Ma cbëre femme TOUS donna un beau petit-fils y qui le lendemain porta votre nom et celui de son grand-père maternel.
a Nous étions dans la misère ; il nous fallut donner une fête. Pour comble^ la municipalité avait permis cette année de faire des gâteaux ; il n'y eut pas moyen de s'en passer. Ajoutez que depuis quelques temps nos marcbaods vendent du rossolis . il en fallut ainsi que des dragées : elles me coûtèrent y à peu près comme partout, 6 s. la livre... Quelques jours après nous fûmes obliges de vendre le singe et le perroquet pour payer la nourrice. . . *^ »
Laissons mafntenant ces jërëmiades conjugales qui ne nous ont retenu si long-temps que parce qu'elles nous donnaient les modes du quatorzième siècle, et le prix des divers objets usuels ; faisons, en terminant, une excursion dans quelques autres parties de TEurope.
L'Italie du quatorzième siècle ressemble peu à celle du douzième. Celle-ci, dit un auteur contemporain en parlant du règne de Frédéric II, avait des mœurs encore grossières : l'homme et la femme mangeaient dans la même assiette; on ne trouvait dans une maison ni couteaux à manches de bois, ni plus d'une ou deux coupes pour boire. On ne connaissait ni bougies^ ni chandelles ; pen^ dant le souper , le domestique tenait une torcha
de bois enflammé. Les vêlements des hommes étaient en peau, et non doublés; il entrait rarement de l'or ou de Targent dans riiabillement. Le commun du peuple ne mangeait de la vian* dre que trois fois par semaine. Beaucoup de per* sonnes ne buvaient pas de vin en été. Une petite provision de blé paraissait une richesse. La dot des femmes était peu considérable; leur habillement, même après le mariage, était simple. Les hommes mettaient leur orgueil à être bien montés en armes et en chevaux ; la noblesse, à posséder de hautes tours; aussi les villes d'Italie en étaientelles pleines. Mais aujourd'hui le luxe a remplacé la frugalité; pour Thabillement, on recherche tout ce qui est rare ; l'or , l'argent j les perles, les étoffes de soie et les riches fourrures. On veut des vins étrangers, des mets délicats. De là l'usure, la rapine, la fraude, la tyrannie. — Ce passage est confirmé par d'autres témoignages presque contemporains. La conquête de Naples , par Charles d'Anjou, en 1266, paraît avoir été l'époque des progrès du luxe dans toute Tltalie. Les chevaliers provençaux, avec leurs casques panachés et leurs chaînes d'or , et le char de la reine couvert de velours bleu et parsemé de lis d'or, étonnèrent les habitants de Naples. La Provence avait joui d'une longue tranquillité ,
source naturelle de la magnificence et du luxe ; et l^Italie, dëlirrëe alors du joug de Tempire, plus heureuse et plus paisible qu'elle ne l'avait élé depuis plusieurs siècles ^ recueillit bientôt les mêmes fruits de sa nouvelle existence. Le Dante s'exprime à peu près comme Fauteur que nous venons de citer, en parlant du changement des mœurs à Florence, où^ suivant lui , le luxe et la dissolution avaient remplacé la simplicité et la vertu '^
L'Angleterre, dit Hallam, vit, pendant tout le quatorzième siècle, le progrès rapide et continu de ce que nous pouvons appeler élégance, civilisation ou luxe , et TÉcosse même se ressentit de cette tendance générale.
Il n*est pas jusqu'à la Suisse qui, dans la sauvage simplicité de ses mœurs, ne tendît à une amélioration matérielle; au quatorzième sîèclc ses habitants ne se couvraient pas la. tête, et les flots de leur longue chevelure venaient se mêler à une barbe majestueuse. Sur une veste courte ils jetaient une grande robe à manches. Celte robe brillait de couleurs éclatantes, et était serrée par une ceinture que terminaient des frangés très riches; leurs souliers étaient recourbés par le bout , un anneau serrait Torteîl du pied , leurs bonnets brillaient d'argent et de soie , et à leurs
longues boites étaient adaptt^es des manchettes qui remontaient jusqu'à la ceinture. On portait la manche gauche du pourpoint d^une autre couleur que la manche droite ; on laissait pendre sur la poitrine des plaques et des ornements , symboles d amour, d'ami tië, d'alliance, de devoir ou de plaisir. Les lois sëvirent fréquemment contre les empiétements du luxe ; on défendit de porter le pourpoint assez serré pour marquer les formes du corps; on réprima Tabus de la danse^ les conversations des jeunes gens et des femmes dans l'église, et les repas trop splendides.
La classe inférieure s'affranchît, se civilise. Les métiers, les négoces deviennent chaque jour plus productifs. Pendant que la noblesse appauvrie cherche à vendre ses droits , la bourgeobie industrieuse s'empresse de les racheter ^^.
Nous voici arrivés à la fin du quatorzième siècle. Notre course est plus qu'à moitié fournie. Nous avons successivement parcouru tous les éléments de civilisation qui ont fait avancer le genre humain selon les voies de Dieu^ qu'on ne saurait trop admirer. La Providence en effet, pendant les siècles déroulés sous nos yeux, n'a-t-elle pas fait servir ce qui apparaît aux hommes comme un
mal, à la réalisation et à l'accoaiplissement de l'œuvre de vérité'? L'industrialisme, en appliquant les intelligences aux choses matérielles, semblait devoir arrêter l^essor des esprits ; mais voilà que les idées se mettent en marche, et il se trouve que c'est Findustrie qui , par ses efforts, a ouvert toutes ' les issues par lesquelles les idées se font jour ; c'est rindustrie qui a fabriqué les ailes rapides sur lesquelles le spiritualisme est porté d'un bout . du monde à l'autre.
Ainsi, dit un grand écrivain, le philosophisme dans sa courte carrière a renversé les trônes et les institutions , brisé les instruments de supplice et de tortures, anéanti dans les lois les restes de la barbarie, puis il a péri. Mais son glaive a détruit les abus et les préjugés , son niveau a rétabli Tégalité des enfants de Dieu, et le christianisme en reprenant son empire, trouve le sol déblajé, et prêt à recevoir la semence féconde de la vérité...
Pendant que le Christ naissait , tandis qu'il instruisait ses apôtres, et qu'il donnait sa vie mortelle pour racheter le genre humain, Rome portait aux extrémités de la terre la puissance de ses armes. Les triomphes des empereurs semblaient devoir assurer partout le règne des dieux du Capitole et de la philosophie grecque , trans-
portée dans les écoles romaines. Mais les aigles des Césars n'ont fait que tracer les routes par lesquelles des hommes simples, armés seulement de foi et de vérité, devaient aller changer la face du monde, et marcher à la conquête intellectuelle, en foulant sous leurs pieds les idoles des faux dieux.
Ainsi, ces révolutions, ces grandes convulsions des empires que nous voyons dans tous les siècles, ces conquêtes que l'industrie fait sur la matièrCj cette agitation du monde en proie aux discordes, toute cette complication d'opinions, de principes et d'intérêts sont les voies par lesquelles le progrès social marque ses pas rapides sur la mappemonde ; et ce que nous prenons pour un désordre n'est que la force motrice de ce progrès. C'est le levier d'Archimède qui a trouvé son point d'appui