SI
consolider la vraie religion par ses actes el ses discours, diriger les opérations politiques 10, secourir le faible et le pauvre... Il trouva sa première récompense dans les témoignages d'amour d'un peuple reconnaissant.
Cependant l'inimitié qui existait entre l'Empire et les Perses avait fait place à des sentimens plus pacifiques. Maurice protégeait leur roi Chosroës II contre l'usurpation de Bahram, et ses armes en acquéraient de l'éclat. Sa puissance, aidée de l'amitié de L Perse, devint aussi plus formidable; mais tandis que la majesté de la cour impériale se relevait dans l'Orient, l'Europe était en proie aux Barbares. Les Avares surtout y faisaient de fréquentes et terribles incursions. Maurice, après avoir souffert dix ans leurs insolentes bravades, voulut marcher contre eux en personne; mais, arrêté par de superst'tîeuses visions, il confia le commandement à son frère et à des généraux inhabiles qui furent tous battus. Une de ses armées, se révoltant, proclama empereur le centurion Phocas. Une sédition éclata dans Constantinople , et le malheureux Maurice, contraint à prendre la fuite, fut massacré avec ses enfans.
rSous arrivons à la France; car, à l'époque où nous sommes parvenus, on peut lui donner ce nom.
Au commencement du sixième siècle , vous ai-je dit dans la dernière séance, l'autorité de Clovis ne s'étendait encore que sur son armée ; il était le roi des Barbares et non celui des peuples qu'il avait vaincus; mais cette armée devenait de jour en jour plus considérable. Après avoir conquis les Aquitaines, Clovis se défît par des pièges et des meurtres de tous les autres rois Frnncs, rassembla ensuite un concile à Orléans, combla le clergé de ses dons, se fit des amis ardens, se créa enfin une puissance formidable pour le temps, et mourut. Il était âgé de quarante-cinq ans.
De la mort de Clovis à celle de Clotaire, on ne voit dans l'histoire du palais que des meurtres continuels, et dans celle des camps que des guerres et des victoires. Les Francs avaient étendu de tous cotés les frontières de l'Empire; mais cet empire, sans gouvernement, était un corps sans ame.
Les rois vivaient du revenu de leurs domaines; la justice, les impôts existaient à peine; la direction des affaires du peuple était confiée au peuple en masse; la guerre se faisait sans plans combinés et comme par la seule impulsion d'une nation active et belliqueuse; enfin toute l'histoire de ces temps- là se trouve dans la vie domestique des princes, c'est-à-dire dans une suite non interrompue de crimes et d'événemens obscurs, tristes et
honteux pour la France, dont quatre rois se disputaient les lambeaux 41.
La fin du sixième siècle vit les règnes affreux de Frédégonde et deBrunehaut, horribles rivales qui remplirent la France de sang et de ruines. Rien de sacré pour elles, et les liens de famille moins que toute autre chose; car c'est là surtout que s'exerçait leur sanguinaire ambition. Epouse de Chilpéric, Frédégonde voulait régnar, et, pour obtenir un trône, elle sacrifia des milliers de têtes coupables ou innocentes ; elle avait, pour suppléer à son bras de femme, des jeunes gens séduits par ses caresses, enivrés dans des orgies; malefcati. comme les appelle Grégoire de Tours. Le couteau empoisonné qu'elle leur mettait entre les mains ne manquait jamais le but. Malgré la superstition du siècle, l'enceinte des églises n'était pas même sacrée pour Frédégonde. Elle faisait arracher jusqu'aux clous des presbytères, pour que la hache de ses sicaires pût pénétrer dans le bois dont ils étaient construits. C'est ainsi que Rocolène, l'un d'eux, poursuivant Boson, général de Sigebe; t, qui s'était réfugié dans l'église de Saint-Martin, et n'osant braver la colère du peuple qui murmurait autour de lui, Gt enlever et distribua à ses soldats les clous de fer dont étaient couvertes les parois d'une .II 3
saiale maison qui dépendait de l'église et lui donnait un accès caché 12.
La férocité calme et prudente que Frédégonde montrait dans tous ses forfaits lui avait donné sur le faible Cbilpéric un empire si grand qu'elle s'en servait pour assouvir toutes ses haines. La peste lui avait enlevé ses enfans; elle ne pouvait supporter la vue de ceux de son époux ; elle va trouver Chilpéric , lui persuade que ses enfans n'ont péri que par un maléfice de Clovis. «Sa main coupable, ajoute-t-el le, s'étendra jusqu'à vous... » Et ce roi, lâche et abruti par le sang qu'il a déjà vu verser, consent à voir son fils livré aux tortures pour découvrir la vérité. Le jeune Clovis est trouvé sans vie, et, auprès de son cadavre horriblement torturé, un poignard, pour faire croire à Chilpéric que la douleur l'avait porté à se donner la mort.
Audouère, la première femme de Chilpéric, la malheureuse mère de Clovis, vivait retirée dans un monastère. Frédégonde croit le moment venu de satisfaire la haine implacable qu'elle lui conserve ; elle la fait étrangler. Audouère avait eu aussi de Chilpéric une fille nommée Basine. Frédégonde ne lui'arrache pas la vie; mais, par un crime plus horrible encore, et dans la crainte de la voir trouver un mari qui veuille venger un jour Mérovée,
Clovis et Audouère, elle la lait souiller par d'afl'reux satellites avant de la renfermer dans un couvent. Chilpéric paraît insensible à toutes ces atrocités; il voit, d'un œil sec, périr ou outrager ses fils, et sa tille , et leur mère.. .
Le génie du mal semblait être le seul de ce siècle, empreint d'une barbarie plus raffinée que les précédens; on sentait mieux qu'on commettait un crime, mais on ne le commettait pas moins; un prétexte suffisait pour administrer le poison ou diriger le poignard. Personne ne s'en étonnait, et un assassinat était devenu aussi simple que l'est aujourd'hui une mort naturelle. Les supplices les plus épouvantables étaient inventés pour assouvir la vengeance des grands et des princes qu'un trépas ordinaire ne contentait plus. Tel est à peu pies le résumé des années où Frédégonde et Brunehaut. deux femmes ! ont souillé la terre de leur existence.
Brunehaut, forte et courageuse, mais ambitieuse, vindicative et incapable d'aimer autre chose que la débauche ou le pouvoir, suscita des guerres civiles, fit assassiner ses nombreux ennemis et finit par tomber sous les coups de Clotaire II. II la fit attacher à la queue d'un cheval indompté, qui sema ses membres en lambeaux dans les plaines de Bourgogne... (ihilpéric, digne époux de îrédé-
gondc, est ainsi dépeint par Ronsard dans la Franciade :
C'est Chilpéric, indigne d'être roi, Mange sujet, tout rouillé d'avarice, Cruel tyran, serviteur de tout vice, Lequel d'impôts son peuple détruira, Ses citoyens en exil bannira; Affamé d'or, et par armes contraires, Voudra ravir la terre de ses frères, etc.
Il ne reste de monumens de ces âges affreux qu'un confus souvenir de misère etde brigandages. Figurez -vous des forêts où les loups et les tigres égorgent un bétail épars et timide; c'est le portrait des deux tiers de la France sous la première race de ses rois. La plupart d'entre eux étaient tellement abrutis parles excès de tout genre, qu'il ne leur restait plus ni souvenir, ni prévoyance, ni volontés. Dès que ces Barbares avaient atteint leur but, le trône, ils jouissaient brutalement de leur bien-être et s'endormaient au sein des voluptés, laissant à quelque ambitieux le soin de gouverner. Ces causes, jointes à des minorités successives, amenèrent la puissance des ducs dans les provinces et celle des maires du palais. Cependant on trouve peu de traces de féodalité dans toute la durée de la première race; l'esclavage y était plus
doux que chez les Romains; mais il existait en-
core
Voyons maintenant l'Angleterre.
L'établissement de l'heplarchie est le grand événement du sixième siècle en Bretagne. Les Saxons semblaient vouloir jouir paisiblement de leurs conquêtes, quand d'autres peuplades germaines vinrent les forcer à partager le pays conquis. Les Angles débarquèrent entre le Fort et la Tweed, s'allièrent avec les Pietés, et, la torche à la main , forçant vainqueurs et vaincus à faire place, ils s'établirent en maîtres.
Sept royaumes s'élevèrent alors dans la Grande- Bretagne sous le nom d'Heptarchie anglo-saxonne. Ils formaient une confédération qui avait pour lien l'intérêt commun et pour centre une diète appelée W ittenagemot ou assemblée des sages 14.
Ici, comme en France, l'histoire n'offre plus qu'un tissu inextricable de guerres, de divisions, d'alliances, de crimes, et rien n'y fixe l'intérêt.
Il en est de même en Espagne ; les Goths y gouvernaient toujours; le règne d'Amalric fut court et sans gloire. Son alliance avec la fille de Clovis ne l'empêcha pas d'être précipité du trône.
Une continuelle anarchie de rois et la plus dégoùlante brutalité, tel est le spectacle qu'offre la monarchie des Goths en Kspagne. Le christianisme.
entré avec les Barbares, ne servit qu'à accroître les divisions. Les Goths étaient ariens, les Francs de Clovisorthodoxes; on se battait là comme ailleurs pour la plus grande gloire de Dieu.
Pendant ce temps 15, dans le sein de la tribu de Koreisch, au milieu de la Mecque, était né un enfant dont le génie devait changer la face du monde. Orphelin dès l'âge le plus tendre, il voyagea beaucoup, souffrit beaucoup et connut les hommes. A quarante ans, vieilli par cette existence, il vit les Arabes divisés en tribus ennemies, en proie aux plus furieuses dissensions religieuses. Ici l'idolâtrie, là le plus ignoble judaïsme; ailleurs le christianisme divisé par les hérésies et les sectes... Il jeta sur eux un œil de mépris, puis l'ambition s'empara de son ame : Moïse et Jésus- Christ ont fait une religion, Mahomet ne peut- il en faire une aussi?... Et le voyageur se fait soldat, le soldat se fait prophète. Il se présente au peuple comme l'envoyé de Dieu. Sa première tentative échoue ; mais il tombe en géant. Sa fuite de la Mecque sera l'ère musulmane!... Sept ans après il reparaît, et cette fois en conquérant, en vrai prophète ; les faux dieux tombent devant lui, et Yislamisme est debout d6. L'islamisme vivra dans les siècles, Mahomet peut mourir... L'an 11 de Yhfg ire fut le dernier de son
existence 17, et cette fin , imprimant aussi le dernier sceau à sa religion , lui donna un caractère divin.
Ses successeurs n'eurent qu'à suivre ses traces. En six ans, les Arabes avaient renversé la monarchie des Perses, soumis la Syrie et Jérusalem, envahi l'Egypte et Alexandrie , dont Omar brûla la belle bibliothèque. Cette puissance, devenue formidable, menaçait l'empire d'Orient ; mais Héraclius, fatigué d'un si long effort, était retombé dans l'inaction, et il périt sans pouvoir y opposer d'obstacle.
QUINZIEME LEÇON
Nous avons deux siècles à parcourir aujourd'hui. Le septième, il est vrai, offre bien peu d'intérêt, mais le huitième est chargé d'événemens ; j'essaierai cependant de remplir ma tâche ; nous parlerons d'abord de l'Orient.
Phocas était difforme , d'une figure hideuse ; il ignorait l'art militaire autant que les lettres, et ne voyait dans le rang suprême que la faculté de se livrer impunément à ia débauche et à la colère. Il fut pendant huit ans le digne émule des tyrans de Rome, jusqu'à ce que Héraclius, fils de l'exarque d'Afrique, sollicité par les Grecs, vint les délivrer du monstre et fut élu à sa place.
Pendant les huit dernières années, les Perses avaient dévasté les frontières de l'Empire , l'administration intérieure était en désordre, les Avares inondaient une partie de l'Europe; le peuple et l'armée attendaient tout du nouvel empereur, mais Héraclius semblait s'être endormi sur le trône.....
Enfin , lorsque l'Empire fut réduit à l'enceinte de la capitale, il sentit le besoin de sortir de ce funeste repos; il se réveilla, et avec tant d'énergie que, dénué de ressources, il sut vaincre et repousser tous ses ennemis, qui semblaient déjà se disputer Constantinople. Il les vainquit à diverses reprises, et put enfin, après six campagnes glorieuses, jouir du fruit de ses exploits. Le peuple, le sénat, le clergé l'y reçurent avec des larmes de joie et des acclamations aussi réelles que vives ; mais ce triomphe, si beau, si légitime , devait se payer bien cher par la misère des provinces, et plus encore par les invasions arabes.
De la mort d'Héraclius à l'extinction de sa race 4, sept empereurs passent tour à tour sur le trône, laissant après eux du sang et des crimes, des victimes et des bourreaux. Héraclius-Constantin est empoisonné par sa belle-mère, qui fait empoisonner son propre filsHéracléonas. Ce dernier est mutilé et on arrache la langue à sa mère. Constant II est assassiné à Syracuse après avoir dépouillé Rome. Constant 111 fait crever les yeux à ses frères , et laisse l'empire à Justinienll qui, abandonnant le gouvernement à un moine et à un eunuque dignes de lui , passait sa vie à faire souffrir ses sujets et à jouir de leur désespoir. Détrôné et mutilé par Léontius, il remonte sur le trône, se venge sur toute la nation,
et périt bientôt sous la hache d'un bourreau. Tel est le résumé du trop long règne des Héraclides. D'autres tyrans obscurs leur succédèrent ; ils ne méritent de place que dans des tables chronologiques.
L'Italie était échappée à l'empire grec, à l'exception des quelquesprovinces qui composaient l'exarcal de Ravenne, et qui devaient bientôt faire partie des Etats de Charlemagne, ainsi que le domaine des rois Lombards; nous ne pouvons ici suivre la succession de ces derniers. Pendant tout le temps que dura leur puissance, plus de vingt princes régnèrent, et quelques-uns avec gloire; mais les noms de Luitprand et de Rotharis sont seuls sortis de l'ou bli. Ce qui existait chez les Francs existait plus encore chez les Lombards; l'autorité royale s'y réduisait presque à rien ; son influence sur les Italiens était nulle. L'Europe, à peine assise, n'avait encore aucun ordre établi ; les conquérans, vus avec haine, avec méfiance, ne gouvernaient que par la terreur, et à chaque occasion favorable aux vaincus leur pouvoir s'évanouissait. A partir de cette époque, l'histoire de l'Italie, si long -temps la première du monde, et liée plus tard à celle des Grecs, fait partie de l'histoire de France. Les papes seuls ont su conserver et accroître leur puissance.
• In questo tempo, dit Machiavelli, i ponte fici co~
minci aruno a ventre in magiore autorità che non erano stati per l'addietro2.*
Nous arrivons à la France.
Le premier Clovis avait eu la barbarie de son siècle, mais il possédaitdu moins les vertus généreuses d'un guerrier; ses fils et ses petits-fils en conservèrent quelques étincelles. Plus tard les crimes existèrent, mais unis à la faiblesse, à l'ineptie.
Clotaire II, plus puissant et plus capable de gouverner que ses devanciers, réunit sous son sceptre toute la nation des Francs. Trois maires du palais gouvernaient sous le chef les trois parties du royaume : la ISeustrie , l'Austrasie et la Bourgogne.
L'aristocratie, naissant à peine, faisait déjà de rapides progrès s-
A la mort de Clotaire, Da^obert , son fils, fit le tour de ses Etats pour en reconnaître l'étendue et rendre la justice ; au retour il s'abandonna à ses vices et aux brutales passions de son siècle. 11 ne sortit de cette léthargie que pour se faire battre par les Venèdes et ordonner le massacre des Bulgares, auxquels il avait accordé l'hospitalité. Se relevant ensuite, il dota ses fils de quelques provinces, réprima le brigandage des Gascons, et fonda des couvens à l'instigation de saint Eloi, son orfèvre, son ministrp et son ami.
Avec Dagobert finit la race des Mérovingiens, car on ne peut mettre au nombre des souverains ces rois fainéans , espèces de fantômes qui disparaissent sous le pouvoir des maires du palais et dont la vie se dérobe aux recherches des historiens4.
Le septième siècle est peut-être le moins intéressant, le moins fertile en événemens de l'histoire d'Europe. JNous nous sommes à peine arrêtés en Orient ; lOccident nous offre moins encore. En Italie, les règnes oubliés des rois Lombards; en France, la chute honteuse des Mérovingiens; en Bretagne, où l'ancienne population avait presque en entier disparu , les rois de l'heptarchie toujours divisés , toujours en guerre avec les Écossais, n'ayant aucune influence sur les affaires générales ; dans l'Espagne, enfin , des milliers de Juifs expiant par des tourmens affreux le crime de leur naissance et de leur foi: voilà les principaux traits du septième siècle dans la portion la plus belle et la plus civilisée du globe.
Au huitième, nous retrouvons en Orient la dyv nastie des Isauriens, qui ne mérite de figurer dans l'histoire que par les guerres religieuses des Iconoclastes , que nous retrouverons ailleurs. Léon III jeta seul quelque gloire sur celte dynastie. 11 portail avec gloire le sceptre des Césars et unissait à
une grande subtilité d'esprit, beaucoup d'énergie dans le caractère. Ce prince paraissait destiné à relever l'Empire et à refouler pour long -temps les Barbares qui l'avaient impunément menacé; mais le contagieux amour des disputes théologiques fit évanouir le génie du grand homme. Il descendit du trône pour se mettre à la tête de sectaires, et au lieu de défendre l'Empire il proscrivit les images. La postérité n'a ajouté à son nom que l'épithète d'Iconoclaste ; l'hérésiarque a fait oublier l'empereur.
La France et l'Espagne sont les deux pivots autour desquels viennent se rallier tous les événemens de l'Europe au huitième siècle.
En France, pendant qu'une foule de rois passaient inaperçus sur le trône , le maire Pépin régnait par le fait. Son fils, encore enfant, lui succéda, et, après quelques troubles inévitables dans un pareil écat de choses, il prit les rênes de l'Etat et marqua tous ses pas par des victoires. Pendant que Charles, qui acquit plus tard le nom de Martel, battait les Allemands, les Bavarois et les Saxons, les Sarrazins, maîtres de l'Espagne, envahissaient Narbonne et la Septimanie; ils traversaient les plaines de France, et s'avancèrent jusqu'à Poitiers où la valeur de Charles les défit dans une bataille célèbre.
Dans une de ces irruptions qui, plus heureuses, eussent peut-être changé de nouveau la face de l'Europe, de l'Europe religieuse surtout, les Sarrazinss'emparèrent d'Avignon et assiégèrent Nîmes. Vous pouvez voir encore sur notre amphithéâtre les marques terribles de leur passage et des combats qui se sont livrés sous ses portiques. Charles- Martel , après avoir reconquis Avignon , les battit de nouveau et les refoula jusqu'au-delà des Pyrénées.
La mort surprit le guerrier au milieu de ses triomphes; la France, l'Eglise lui devaient tout. Eh bien! sa mémoire fut avilie et son aine damnée par le clergé, parce qu'il avait récompensé ses leudes avec des bénéfices ecclésiastiques. Avant d'expirer, il partagea sa puissance entre ses trois fils. Pépin , l'un d'eux, s'étant délivré des autres, régna seul. Mais les peuples, soit politique, soit vieille habitude, tenaient encore à leur roi légitime; Pépin, pour les satisfaire, tira de quelque couvent un dernier Mérovingien qu'il nomma Childéric III. Fatigué plus tard de cette ombre à sa puissance, il restitua Childéric au cloître, et, sûr de l'appui de la noblesse, il ceignit son front du diadème. Elevé sur le pavois et proclamé par la nation, il voulut imprimer à sa dignité un caractère religieux et sollicita l'onction de saint Boniface , comme il avait sollicité
le consentement du pape Zacharie 5. 11 est préférable que celui-là soit roi, qui a le pouvoir suprême6, avait dit ce dernier; et ce mot d'une politique profonde agrandit en même temps le pouvoir du roi de France et la puissance spirituelle des papes7.
On possède encore bien peu de documens sur cette époque de notre histoire ; les fables en tiennent lieu. Cette révolution peut être considérée comme l'introduction d'une nouvelle horde de Francs dans les Gaules, sous la conduite d'un chef qui continua la politique de ses prédécesseurs et flatta le clergé pour régner plus facilement8.
Le pape, en guerre avec les Lombards, proûla du besoin qu'avait de lui l'usurpateur; il vint en France , sacra Pépin et ses enfans et sollicita son secours. Pépin battit par deux fois Astolphe , roi des Lombards, et le força à céder tout ce qu'il avait enlevé au pape. L'Eglise romaine, dit Bossuet, ne reçut jamais un plus beau don que celui que fit alors ce pieux prince. Il porta ensuite ses armes contre les Saxons et dans la Seplimanie , qu'il réunit à la France après en avoir chassé les Sarrazins. Le duché d'Aquitaine fut aussi réuni à la couronne.
Cependant le pape, mécontent des Lombards, et devenant plus ambitieux en acquérant plus de pouvoir, sollicita encore Pépin, et encore une fois obtint, par son secours, entière réparation.
Ces papes, que les Francs regardaient comme les oracles de la divinité , et pour l'amour desquels ils auraient bouleversé le droit public, n'inspiraient point la même vénération aux Italiens plus rapprochés d'eux9. Le Saint-Siège était alors dispulé par deux factions; elles amenèrent une guerre que termina la mort de l'un des concurrens10. Celle de Pépin , châtié encore peu avant par l'Eglise pour avoir touché à ses possessions , suivit de près cet événement et ût place au règne plus glorieux de Charlem tgne.
Pépin-le-Bref avait partagé son royaume entre ses deux fils, et, suivant la coutume de ces temps, une guerre civile suivit ce partage. Bertrade, mère de Charles, voulut lui faire épouser une fdle du roi des Lombards ; le pape Etienne s'opposa à cet acte de politique. Charles l'épousa et la répudia ensuite. Ses mœurs déréglées annonçaient un mauvais roi; le trône le régénéra.
La renommée de ce prince ne commence guère qu'à la première défaite des Saxons, qu'il fut attaquer tant pour garantir les frontières exposées au pillage, que pour convertir ces Barbares au christianisme. Après cette victoire il châtia les Lombards qui n'observaient pas sous Didier les engagemens contractés sous Astolphe, et le pape Adrien, solennellement visité par le vainqueur, plaça sur sa
lète la couronne de fer des Lombards De nouveaux soulèvemens de ces derniers et des Saxons appelèrent souvent de ce côté les armes de Charles, occupé ailleurs par les Musulmans, les Gascons et les Navarrois réunis. L'Empire s'étendait toujours davantage vers le iNord, et c'est là qu'est l'histoire. Charlemagne enrichissait les églises et les seigneurs de terres et d'esclaves. 11 régla lui-même leurs droits et leurs devoirs dans ses capitulaires.
Les Saxons, de nouveau soulevés par Yitikind , furent de nouveau vaincus, et Charlemagne , se laissant aller à son courage et à une cruauté qu'il n'avait pas encore montrée, en fit périr froidement plus de quatre mille. Cet acte horrible n'eut d'autre résultat que de provoquer une autre révolte. La Saxe fut alors livrée à la guerre et au pillage jusqu'à l'entière soumission de son chef Vitikind qui reçut le baptême. Ce Vitikind fut un prodige de constance et de valeur; il résista plus de trente ans à Charlemagne, maître d'une partie de l'Europe.
Le bien-être des premiers Barbares avait séduit ceux des Normands et des Huns demeurés dans leurs forêts; les premiers vinrent à leur tour ravager les côtes de l'Angleterre et de la France; les Huns s'avancèrent dans la Bavière et le Frioul d'où ils furent repoussés.
À peu près à cette époque le pape Léon JI1 , fait TT. 4
prisonnier par deux prélats révoltés11, parvint à s'échapper et se réfugia près de Charlemagne en lui demandant vengance. Le roi de France vint à Rome le rétablir sur le trône pontiûcal 12, et le pape reconnaissant lui conféra le titre d'empereur d'Occident que confirma le peuple et le clergé romain 13. Ce grand événement termine le huitième siècle en France et la deuxième période que nous avons adoptée dans la division de ce cours. Nous reprendrons plus tard le règne de Charlemagne, empereur , dont la renommée effaça celle de tous ses devanciers. Il avait déjà conquis l'Italie, soumis les Saxons, les Esclavons et les Huns ; toujours et partout vainqueur, il avait élendu sa domination des Pyrénées au Danube , et du Danube à l'Elbe , où il fonda de riches évêchés pour y faire prêcher la parole sainte et consolider un pouvoir récent. Proclamé empereur d'Occident et roi des Romains, affermi sur le trône le plus brillant du globe, il songea à civiliser ses peuples et à embellir ses derniers jours par une vie plus douce et moins agitée.
Cependant Venise élevée du milieu des eaux par une poignée de fugitifs, d'abord faible , pauvre et inaperçue, devait plus tard , maîtresse des mers, braver la puissance des papes, donner des lois à l'Orient, et remplir l'Europe de son commerce et
de son nom. République gouvernée par un do<*e, elle profila, pour s'élever, des désordres qui rem plissaient l'Italie ; mais son éclat pacifique occupa peu l'histoire. Au huitième siècle, les armes des Francs, appelées par des traîtres, se brisèrent contre l'esprit national des Venètes et la position favorable de leur capitale **. Hâtons-nous d'arriver à l'événement le plus important de cette période , à la conquête et l'occupation de l'Espagne par les successeurs de Mahomet.
LesArabes possédaient l'Egypte ; cette conquête devait nécessairement entraîner celle de l'Afrique; les successeurs d'Omar en vinrent à bout. Carthâge fut ruinée, Constantine prise, la Mauritanie et touce la côte occidentale se soumirent sans résistance. Musa, gouverneur de ces provinces, sentant le besoin d'entretenir l'activité et l'ardeur belliqueuse de ses troupes et d'un peuple inquiet et remuant, tourna des regards ambitieux vers l'Espagne. Ce pays était faible, languissant et hors d'état de repousser un puissant ennemi. Livrée depuis deux siècles à de farouches conquérans, humiliée, asservie, épuisée, couverte de ruines, elle n'était plus cette Espagne généreuse qui avait si noblemeut combattu pour sa liberté contre les maîtres du monde. Le luxe et une civilisation in-
complète avaient amolli ses mœurs et abattu sou courage. Déjà vaincus par les Romains, encore vaincus et avilis par les Goths ; les Espagnols, esclaves et misérables, regardèrent presque comme des libérateurs des conquérans nouveaux. Les Goths eux-mêmes, désunis entre eux et livrés aux plus honteux désordres, n'étaient guère capables de défendre l'Espagne.
Appelé par le comte Julien, noble mécontent ou ennemi du roi Rodrigue, Musa fit ses préparatifs d'invasion, et les premiers pas de ses Arabes sur la côte n'éprouvèrent aucun obstacle. Séville fut prise, mais il fallut bientôt soutenir de rudes combats. Le chef des Arabes, pour ôtertout espoir à ses soldats, avait brûlé sa flotte; la mort de Rodrigue et la défaite des Goths furent la suite de cet acte déterminé. Ainsi tomba la monarchie des Goths. « Elle avait commencé par la conquête, versé, pour se maintenir, des flots de sang espagnol, mis deux siècles à se consolider; elle finit en un jour par le sort des armes ! 13 » La tête de Rodrigue fut envoyée au calife.
Cependant des chrétiens réfugiés dans les montagnes des Asturies conçurent le généreux dessein de reconquérir la liberté de leur patrie, élurent un homme actif, audacieux et capable ; Pelage fut roi. Pour la première fois les Musulmans furent vain-
eus. De nombreux souverains arabes se renouvelaient, ainsi que leurs émirs, en Espagne ; nous ne parlerons que de ceux qui le méritent à quelque titre.
Ambisa, l'un des derniers, s'occupa de régulariser la perception des impôts et de répartir des terres aux Musulmans. Il envoya ses lieutenans en Gaule où ils mirent tout au pillage ; il y passa luimême ensuite et y périt. Un de ses successeurs, Abdérame , après avoir parcouru l'Espagne et fortement établi son autorité, passa les Pyrénées, et, malgré le cri de guerre qui retentit d'une extrémité de la France à l'autre, les Sarrazins arrivèrent jusqu'à Tours. Charles-Martel les y attendait; une grande bataille, suivie d'une victoire décisive, força, comme nous l'avons déjà vu, les Musulmans à rétrograder jusqu'aux environs de Narboune, d'où la nouvelle de ces désastres fut remplir de consternation les xMaures d'Espagne et d'Afrique. La mort d'Abdérame fut annoncée au calife qui, en nommant Abdelmélic pour le remplacer, lui ordonna la ruine entière de la France, ordre plus facile à donner qu'à exécuter. Les Arabes étaient découragés et ce fut en vain que l'émir essaya de leur rendre quelque énergie. Une nouvelle entreprise échoua dans les Pyrénées et l'émir fut changé. A cette époque mourut Pelage qui avait su étendre
dans les Asturies sa domination régénératrice et conserver le sceptre au sang espagnol. Cette monarchie, a peine aperçue dans son principe, devait, au bout de quelques siècles, régir les plus beaux pays des deux continens. Les événemens qui survinrent ne furent ni heureux ni honorables pour les Maures; le petit-fils de Pelage, Alphonse-le- Catholique, avait employé ces temps de troubles à donner de solides fondemens à ses petits États qu'il agrandissait sans cesse. La guerre civile était partout; l'Espagne entière était en armes. Plusieurs cités livrées au pillage, à l'incendie, disparurent à cette époque et ne laissèrent que des ruines aux générations futures.
Un demi-siècle s'était écoulé depuis l'invasion des Arabes lorsque la discorde vint désunir les conquérans et rendre l'Espagne plus malheureuse encore. Vingt émirs, munis de pouvoirs absolus, avaient tour à tour dominé sur elle, consultant plus leur intérêt que celui du pays conquis. Les califes étaient trop éloignés pour apporter un prompt remède à tant de maux qu'ils ne connaissaient qu'imparfaitement. Les Musulmans d'Espagne prirent un parti violent et décisif; se dégageant de toute ser-? vitude envers les califes, ils élurent un souverain. Un nouvel Abdéranne, descendant d'une illustre fnmille, fui choisi et accepta avec joie la couronne
d'Espagne. Abdérauie était à la fleur de 1 âge , rempli de grâce et de majesté ; son entrée en Espagne fut un triomphe et ses premiers pas des succès; car il défit le lils du calife Jusufquilui disputait la possession de Cordoue et battit plus tard le calife lui-même. Quand Abdérame fut assis plus solidement sur le trône, il ne songea qu'à améliorer le sort des Maures d'Espagne; il accorda paix et protection à tous les chrétiens séculiers ou laïques moyennant un tribut16, calma ou réprima plusieurs révoltes de Jusuf, ondes siens ou d'autres ambitieux, car elles furent fréquentes. Les califes renoncèrent enfin à leurs possessions d'Espagne, et Abdérame n'eût plus été troublé dans ses projets d'amélioration sans une invasion de Charlemagne qui avait compris l'Espagne dans ses projets de conquêtes; mais ce dernier, après avoir pris Saragosse dans sa course rapide, fut vaincu dans les Pyrénées.
Abdérame n'avait plus d'ennemis : Tolède, Mérida, Séville, Saragosse, Valence reconnaissaient son autorité, et il en rendait le poids si léger que, sous le joug d'un despote, chacun pouvait se croire libre. La civilisation espagnole fit des progrès sous son règne qu'il termina après trente ans de gloire. Un homme de génie change seul le sort d'une nation; le huitième siècle en offre deux grandes preuves.
Hixêm succéda à son père, et l'opposition de ses frères amena encore de longs troubles en Espagne. Il en sortit victorieux. Plus avide de gloire qu'avant de tenir l'épée, il médita alors la conquête de l'Espagne septentrionale et de la Gaule Narbonnaise. Il lui fallait de puissantes armées, il fit publier la
GUERRE SAINTE : CcilgUied.
Au même jour, à la même heure, dans ses vastes États, ses guerriers vinrent en foule se ranger sous ses drapeaux. Cette croisade musulmane fut conduite par l'hagib du roi. Arrêtée d'un côté par Alphonse, elle passa de l'autre les Pyrénées, pilla iNarbonne et fut arrêtée par les seigneurs du midi de la France réunis à Carcassonne. Hixêm, se dégoûtant de la guerre et du prix dont il faut payer les lauriers, s'appliqua à rendre ses sujets heureux et à imiter son père qu'il suivit bien jeune au tombeau. De nouveaux troubles , de nouvelles guerres attendaient encore son fils Athakem...
Ici se terminent les histoires partielles des nations européennes qu'il est bien difficile de suivre dans toutes leurs phases pendant ces quatre derniers siècles. Les grands événemens, les événemens glorieux surtout sont rares.
Qu'y voit-on , en effet? La ruine de Rome avilie, la décadence continuelle de l'empire d'Orient, ei
partout l'invasion des Barbares, partout la fondation de nouvelles monarchies plus ou moins durables.
La Gaule voit les Francs et les Bourguignons disputer aux Gaulois et aux Romains la possession de ses riches provinces.
La Bretagne, ravagée par les Saxons, l'est plus tard par les Angles, et leur abandonne jusqu'à son nom.
L'Espagne, soumise par les Goths, tombe ensuite au pouvoir des Arabes.
Le Portugal, soumis par les Romains, envahi par les Suèves , les Goths et les Sarrazins , partagea toutes les révolutions de l'Espagne.
Dans l'Italie, pendant que Venise, agrandissant son pouvoir, ose s'ériger en république, les Lombards et les papes se disputent quelques débris de l'empire d'Occident.
En moins de trois siècles et demi, dit le comte Ferrand17, cette Italie, si long-temps la terreur du reste de l'Europe, éprouva quatre grandes révolutions : l'empire romain détruit par les Turcilinges; ceux-ci chassés par les Goths; les Goths remplacés par les Lombards ; les Lombards subjugués par Charles-Martel. Ce fut encore pire après Louis-le- Débonnaire.
De loin en loin apparaissait un homme de génie
qui venait arrêter le torrent destructeur ou faire avancer de quelques pas la civilisation; mais après sa mort les ravages reprenaient leur cours et les ténèbres devenaient plus profondes.
Le colosse romain se serait détruit de lui-même et sans aucun effort étranger ; sa destruction fut plus rapide et plus violente quand toutes les peuplades du Nord vinrent fondre sur tous les points de son territoire.
Nous avons peu parlé de ces hordes sauvages, mais c'est que leur histoire n'existe encore que dans leurs mœurs et dans leur religion. Quand les nations déjà civilisées avaient à peine des lois, un gouvernement, une hiérarchie, que pouvaient être des guerriers nomades? Quelle histoire suivie peuton en faire? Quels événemens ont pu être recueillis et consignés?
Les premières incursions de ces peuples, dit le judicieux Robertson 18, furent inspirées par l'amour du pillage plutôt que par le désir de former de nouveaux établissemens. Grossiers et cruels, ne connaissant que cette vie aventureuse, indépendante, pleine de périls et de jouissances brutales, ils sortirent de leurs forêts, guidés par des chefs audacieux , portèrent le fer et la flamme dans les provinces limitrophes, et retournèrent triomphans avec de l'or, des provisions et des captifs. Enhardis
par le succès, ils s'avancèrent toujours davantage, et, devenus plus nombreux, ils songèrent à s'établir dans les pays conquis. Plutôt que de traverser encore d'immenses plaines pour retrouver leurs foyers, occupés peut-être par de nouveaux Barbares que vomissait sans cesse l'Orient, ils se choisirent une patrie et la défendirent contre les attaques des anciens possesseurs ou d'autres hordes errantes19. Mais ils ne purent y régner seuls et en paix; force leur fut d'admettre de nouvelles et d'anciennes populations. Et de là la diversité innombrable des souverainetés, de là leur civilisation 20. Les lumières des vaincus et le besoin de repos la firent naître dans les nouveaux Etats; quelques grands hommes l'accélérèrent, mais elle fut l'ouvrage des siècles.
L'Europe , couverte de sang et remplie de victimes , fut en proie à ces calamités sans cesse renaissantes , jusqu'à ce qu'enfin le ISord, épuisé d'habitans par ces inondations successives, ne fut plus en état de fournir de nouveaux alimens de destruction. Si l'on voulait fixer la période où le genre humain fut le plus misérable, il faudrait nommer celle qui s'écoula de la mort de Théodose à l'établissemen t des Lombards en Italie 21. A ces horreurs succédèrent de nouvelles formes de gouvernement, de
nouvelles lois, de nouvelles mœurs, de nouvelles langues...
Mais arrêtons-nous ici , et suspendons le récit des faits pour examiner l'état religieux et moral de l'Europe pendant la période de quatre siècles dont nous venons de retracer l'histoire. Cet examen sera le sujet de nos prochaines séances.
SEIZIÈME LEÇON
L'époque que nous traversons (du cinquième au neuvième siècle) est la plus ingrate de celles que nous sommes appelés à parcourir. Elle est toute de bouleversement et de transition ; rien de fixe ni de saillant, que ces mots éternellement répétés : Invasions , chaos , puissance bienfaisante de l'Eglise.
Arrivés à Charlemagne , nous trouverons des pas de faits. L'union de l'empire et de la papauté accélérera la marche de la civilisation en lui imprimant une direction unique, et le berceau de la féodalité se montrera. L'historien pourra alors se prendre à une idée, la développer et la suivre. Aujourd'hui rien de tout cela : une nuit profonde d'où sortent çà et là quelques lueurs éparses pour nous donner une idée des lois, des mœurs, de la littérature ; voilà tout. Mais si ma tâche est difficile , elle sera courte , et nous arriverons plus vite à ce qui pourra donner au récit une couleur vraie et pittoresque , au raisonnement une base.
Il n'est aucun de vous qui, à la lecture des pieuses folies des Croisés du onzième siècle , périssant par milliers au milieu des populations qu'ils massacraient, au récit des irruptions de Barbares envahissant et détruisant des contrées où déjà avait pénétré la civilisation , n'ait gémi sur les malheurs que l'humanité est destinée à souffrir à chaque période de son existence.... Eh bien! de ces tourmentes matérielles est toujours sorti un bien moral: une civilisation plus avancée, un état politique plus parfait. Sans ces irruptions toujours renaissantes des peuples sauvages de l'Orient, nous aurions peut-être une immense monarchie absolue , un empire chinois.
Les suites de la transmigration des peuples sont incalculables; chaque horde, avec ses coutumes et ses lois particulières, a concouru au développement des nations européennes ; chaque peuplade adonné quelques élémens d'une civilisation vierge, forte de sa jeunesse, de ses besoins et de son activité. Ces élémens, agglomérés et mûris par le temps, ont formé une véritable civilisation européenne que l'Europe a fait ou fera partager plus tard aux autres parties du monde. Qu'est-ce, en effet , que l'Amérique du Nord? Que sont les nouvelles républiques au-delà de l'Océan? Des filles de notre vieille Europe. Je l'ai déjà dit: la civilisa-
tiuu suit la loi de la pesanteur; toujours plus rapide en avançant , elle ne connaîtra bientôt plus de bornes... Tout dans le monde concourt à son progrès, et même ce qui semblerait devoir l'arrêter, car l'esprit humain, dégagé de ces passagères entravée, n'en marche que plus vite à sa fin , à son immuable destinée : la perfectibilité. Ainsi , le despotisme du sabre, le despotisme de la thiare , le despotisme niveleur et abrutissant de la multitude, sont autant de maladies du corps social , autant d'expériences qui servent à son hygiène future.
La civilisation païenne et matérialiste avait légué à la civilisation chrétienne l'idée d'ordre, de pouvoir absolu, et en même temps des modèles d'un régime municipal. Rien de tout cela ne fut perdu. Ces élémens, aidés, les uns parle climat, les autres par des traditions et des usages enracinés, prévalurent en quelques contrées et s'y naturalisèrent avec les siècles. Des luttes s'établirent entre les principes comme entre les peuples, et de ces luttes sortirent des régimes mixtes, des sortes de transactions comme notre régime représentatif. Mais pour en venir à de tels résultats il fallait plus que le cours ordinaire des choses, il fallait un principe vivifiant, régulateur, réorganisateur.
Le christianisme , devenu une institution régu-
Hère, tint dans les premiers temps en ses puissantes mains tout ledifice de la nouvelle civilisation . Seule instruite , seule capable de vouloir et d'agir avec suite, l'Église avait le pouvoir moral; elle devint le lien commun de tous ces peuples étrangers l'un à l'autre, qui faisaient à la fois l'essai dune nouvelle existence et d'un gouvernement. «Lesévêques, dit M. Guizot dont on ne récusera pas ici le témoi°naCTe , les évêques étaient devenus les premiers magistrats municipaux, et le corps des prêtres pleins de vie, de zèle, s'offrait naturellement à tout surveiller, à tout diriger. On aurait tort de le leur reprocher, de les taxer d'usurpation ; ainsi le voulait le cours naturel des choses ; le clergé seul était moralement fort et animé , il devint partout puissant; c'est la loi de l'univers. »
Celte puissance qui, plus tard, lorsque les gouvernemens furent constitués et établis sur des bases durables, devint importune et fatale à plusieurs d'entre eux, cette puissance était au cinquième siècle un bienfait, une nécessité, un principe d'existence. Qu'eussent été toutes ces hordes sans lois, sans foi, sans discipline, ennemies entre elles, plus ennemies du peuple qu'elles dépouillaient?
Ces Barbares sansfroutières, sans gouvernement, obéissant à un chef militaire tant qu'il était vain-
queur et qu'il leur assurait quelques jours d'avenir, auraient-ils pu s'établir, se constituer, en même temps que se défendre contre les agressions sans cesse renaissantes d'autres Barbares arrivant après eux?
L'invasion, en effet, n'a pas été l'affaire de quelques années, mais de quelques siècles. Voyez dans notre France : Que sont les Francs, les Bourguignons, les Normands, les Thuringiens, sinon des Barbares nouveaux qui venaient demander, les armes à la main, place aux vendanges et aux moissons? Que sont les dynasties elles-mêmes, sinon des hordes nouvelles conduites par un chef plus fort eu plus heureux? Une fois établis, ces Barbares, ces chefs nouveaux venus, défendaient leurs nouvelles propriétés contre des agresseurs que l'inépuisable Orient leur vomissait sans relâche. Le moment viendra sans doute où ces Barbares, assis une fois et plus paisibles possesseurs de leurs conquêtes, aspireront, par un instinct naturel à l'homme, à une civilisation bienfaitrice; mais la crise avait dû être longue, et elle l'eût été bien plus encore sans l'Eglise, mère commune de toutes ces familles errantes, les protégeant toutes de sa science, de sa morale, de sa. discipline et de son universelle charité. Heureux les peuples de l'Europe si cette protection civilisante, ce sublime patronage avait corail, s
tinué à les suivre à travers les siècles! mais une époque arriva où, s'éloignant de son esprit originaire, l'Eglise se laissa modifier à son tour par l'état social et les passions humaines. Elle s'y plia pour s'y accommoder, ou se révolta contre la raison et les lumières croissantes1; prenant ainsi de l'humanité ce qu'elle eût dû en rejeter et rejetant ce qu'elle eût dû en recevoir2.
Après ces considérations générales, nous devrions, suivant le plan que nous nous sommes tracé, étudier d'abord l'état politique et social des différens peuples d'Europe; mais l'Eglise, comme je viens de le dire , tient, dans la période que nous allons parcourir, le rang le plus haut et le plus essentiel, elle est le lien commun des peuples retombés dans l'enfance. Nous nous occuperons d'abord d'elle, de son histoire, de son organisation.
Nous avons vu les chrétiens d'abord persécutés, isolés et sans lien commun ; plus tard réunis en congrégation ; plus tard, enfin, se formant des doctrines, une hiérarchie, des règles et des institutions. Nous allons voir, à une époque plus avancée, un clergé puissant séparé de la nation , qui a sa juridiction, ses richesses, sa constitution propre, indépendante de la société qu'elle tend à dominer en la régularisant.
Outre cette existence indépendante et dans la-
•quelle nul laïque n'avait le droit de s'immiscer, elle avait conservé une action toujours prépondérante sur les diverses administrations; les évêques et de simples clercs, pluséclairés que les hommesd armes les plus élevés en dignités, étaient magistrats municipaux et réglaient les affaires de la ville abandonnées à leurs soins par des laïques ignorans. Dans cette vie toute guerrière, toute agissante, le temps et le repos manquaient aux hommes en état de porter les armes. Les Barbares s'estimaient heureux qu'on voulût s'en occuper pour eux, et ne songeaient à la domination intellectuelle du clergé que pour se féliciter du repos quelle leur laissait.
Il était naturel que des rois ignorans et couverts de peaux d'ours laissassent prendre au clergé un ascendant plus prompt et plus grand que des potentats héréditaires, revêtus de la pourpre et nés au sein d'une civilisation brillante quoique décrépite.
Lorsque de nouvelles hordes à demi sauvages, à la suite d'Alaric ou d'Attila, venaient saccager Rome ou les provinces, l'Eglise n'opposait pour toute résistance que des cierges, des chants et des reliques... Les féroces conquérans fléchissaient le genou. Ces barbares princes, chefs ou guerriers, étonnés de l'ascendant qu'exerçaient sur eux de simples femmes ou des vieillards, abaissaient le
glaive prêt à frapper, portaient avec respect des reliques dont ils ne pouvaient comprendre la vertu, remettaient à leur place les vases arrachés à l'autel et se joignaient au chœur pour entonner les cantiques sacrés...
Ainsi donc , l'Eglise exerçait sur l'Europe une influence morale et matérielle toute au profit de la civilisation nouvelle.
En même temps qu'elle organisait le monde nouveau, elle s'organisait elle-même; l'esprit ecclésiastique ou sacerdotal dominait sur l'esprit religieux, et comme dans toute société le pouvoir est d'autant plus fort qu'il est uni et central, l'Eglise tendait surtout à centraliser ses forces. Elle en avait un besoin réel : les élections seules nous en seraient une preuve. Dénuées de règles, de formes légales et stables, elles étaient livrées au caprice d'une multitude passionnée et versatile. Les conciles, comme moyen de discussion, étaient encore une preuve de liberté. Mais il ressortait des conciles un bien immense. Le concours de tout ce qu'il y avait d'esprits éclairés et tendant au même but amenait des décisions qui laissaient une empreinte durable. Chaque concile était un pas vers l'ordre, vers l'unité.
L'institution des patriarches en fut un bien grand aussi. Depuis le quatrième siècle, le litre de pa-
triarche était donné aux évêques les plus vieux, les plus respectables ; mais vers la fin du cinquième siècle, le concile de Chalcédoine le donna exclusivement aux métropolitains de Rome, de Constantinople, d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem. Cette institution modifia essentiellement l'organisation de la société chrétienne; elle y fonda une agglomération nouvelle , un nouvel état ecclésiastique , l'état patriarcal, si rapproché de l'état monarchique 3.
Nous reviendrons plus tard sur cette organisation et sur la hiérarchie de l'Église pendant la période qui nous occupe. Qu'il nous suffise de constater aujourd'hui qu'à côté de cette société partagée entre la décrépitude et l'enfance, s'écroulant de vétusté ou inhabile à produire, s'élevait une société active, forte malgré ses germes de liberté populaire et ses divisions apparentes; une société pleine d'avenir, mais d'un avenir orageux chargé de biens et de maux...
Le bien, nous l'avons vu; c'est l'édifice de la civilisation progressivement reconstruit; le mal, c'est cette surabondance de vie qui couvrait l'Europe chrétienne et engendrait les hérésies, les réformes, les innovations trop près de la barbarie pour n'être pas sanglantes.
Quelques illuminés se prenaient seuls pour vie-
tiines de leur délire religieux; ils s'isolaient pour se livrer à des pratiques absurdes, impies par excès de religion ; car si l'excès du bien est un mal, c'est en religion surtout. Le fanatisme et la superstition sont si près d'un zèle pieux et louable !... Quelques-uns, disons-nous, s'isolaient pour se macérer et se rendre dignes d'une éternelle béatitude; d'autres, s'isolant aussi, se bâtissaient de petites républiques éloignées des hommes dans le sein desquelles ils échappaient auxtentations sans cesse renaissantes de la société 4.
Le mysticisme, commun à tout l'Orient, amena ces deux conditions; en Occident, les mêmes résultats provinrent d'autres causes. Ce ne fut plus pour la solitude et la contemplation que les monastères se fondèrent, mais pour la réunion même et pour le bien qui devait naître de foyers religieux d'où émaneraient des idées que la méditation et la discussion devaient rendre fécondes 5.
Méditation, discussion, voilà en effet deux mots puissans et féconds; mais il y a tant de place pour Terreur à côté de la vérité, qu'ils engendrent plus souvent des systèmes erronés et de longues disputes; d'autant plus longues que l'amour- propre est plus intéressé à les soutenir.
J'ai parlé des hérésies nées dans les quatre premiers siècles; jetons un coup d'œil sur celles
qui suivirent, au moins sur les plus importante?.
Parmi les grandes questions qui ont agité le monde religieux dans le courant du cinquième siècle, se place en première ligne le pélagianisme.
A cette époque de transition et de fondation où les esprits les plus élevés discutaient tous les principes de la religion chrétienne, un des points principaux de la controverse était le libre arbitre et la grâce , l'influence plus ou moins grande et positive de Dieu sur la liberté de l'homme.
INous avons vu que l'Eglise avait surtout en vue de dominer pour fonder. Pour mieux y parvenir elle s'appuyait sur Dieu. Toute doctrine admettant liberté ou examen la blessait et l'importunait. Différant en cela de l'Eglise du premier siècle qui ne devait chercher qu'à lutter pour renverser, celle du cinquième discutait et luttait à regret ; car elle perdait dans ses luttes une partie de la force dont elle avait besoin pour se consolider et s'étendre. C'est, pour cela qu'elle avait adopté certaines idées arrêtées, fixes, qu'il était odieux et coupable d'ébranler
Mais parmi les hommes érudits, clercs ou laïques, des esprits originaux, investigateurs, se trouvaient qui. ne pouvant s'accommoder d'une doctrine faite, positive et fixe, discutaient, et soutenaient des opinions contraires.
Le moine Pelage était de ce nombre ; il discuta, prêcha et eut des disciples. Rome, Hippone et Carthage l'écoutèrent tour à tour et il y trouva des prosélytes. Saint Augustin vit en lui un redoutable antagoniste de l'Eglise et consacra à le com* battre une partie de sa vie. Saint Jérôme à Bethléem , les évêques d'Arles et d'Aix l'accusèrent d'hérésie, lui et son disciple Célestius, et les hérésiarques eurent à se détendre auprès des papes Innocent et Zosime , devant divers conciles et di vers empereurs 6. Ils furent condamnés et bannis.
Quelques évoques refusèrent de souscrire à cet acte sévère; ils furent dépossédés de leur siège et exilés. La doctrine pélagienne, cédant à l'autorité de l'Eglise, s'éteignit alors peu à peu ; mais elle laissait des racines et quelques rejetons reparurent en Gaule. Saint Augustin, Pelage et Célestius n'existaient plus. Leurs héritiers recommencèrent une nouvelle lutte qui se termina encore à l'avantage de l'Eglise.
Cette dernière soutenait en même temps une dispute théologique en sens contraire. La prédestination, une espèce de fatalisme, occupait les esprits; l'Eglise prudente ne l'adopta point quoiqu'il semblât découler de ses doctrines, et se tint ainsi dans un juste milieu de bon sens et de raison. Le pélagianisme, combattant une exagération, se-
rait devenu puissant; il n'eut plus de prise et mourut.
A côté de cette hérésie de controverse se trouve celle d'Eutychès, moine en grande réputation de sainteté; Nestorius, créateur d'une hérésie dont nous avons parlé dans la première partie de ce cours, soutenait qu'il y avait en Jésus-Christ deux personnes différentes : le verbe^éternel, infini, incréé, et l'homme fini et créé. Eutychès, voulant détruire cette hérésie sur la divinité du Sauveur, tomba dans l'excès opposé et enseigna que, dès l'instant de l'incarnation, il n'y avait eu en Jésus- Christ qu une seule nature : lanature divine , quiavait absorbé la nature humaine, ainsi que la mer absorbe la goutte d'eau qui la touche et la fournaise le charbon qu'on y jette7.
Un concile tenu à Constantinople condamne Eutychès; mais son crédita la cour était grand; il parvint à en faire convoquer un à Ephèse sous la présidence de Dioscore, patriarche d'Alexandrie, qui le déclara orthodoxe. * Puissent, dit un article du concile, puissent ceux qui divisent Jésus-Christ être divisés par le glaive, mis en pièces et brûlés vifs! a Ce vœu charitable ne termina pas la dispute. Marcien 8 succéda à Théodose et assembla un concile à Chalcédoine qui déclara qu'il y avait en Jésus-Christ une seule personne et deux natures 9. Et
Eutychès, déposé, chassé de son monastère, rentra dans l'obscurité; mais ses partisans, peu effrayés de cette sentence, remplirent l'Orient de troubles, de séditions et de meurtres.
Telles furent les principales hérésies du cinquième siècle. Pendant qu'en Occident les idées philosophiques altéraient les dogmes du christianisme sur la grâce et la liberté humaine , en prétendant rendre l'homme capable d'arriver de luimême au plus haut degré de vertu, ou à le dépouiller de toute activité pour le soumettre à une destinée qui ne lui laissait aucune liberté, en Orient la curiosité altérait et déconsidérait les mystères en voulant les expliquer 10.
Les siècles suivans ne virent point d'hérésies importantes ; les suites du nestorianisme et de l'eulychianisme occupèrent seules ll. L'Eglise avait prononcé, il n'était plus question d'établir la vérité; mais on cherchait à l'expliquer, et de pareilles recherches, dans des temps où ces matières étaient si inflammables, pouvaient souvent troubler le repos de l'Eglise ; car il faut se faire une idée vraie de ces siècles d'ardeur religieuse. Nos questions de politique actuelle occupent certes d'une manière bien vive les esprits des habilans de l'Europe, mais c'est peu de chose en comparaison de ce qui existait alors. A peine une question s'éteignait qu'une
nouvelle lui succédait. L'Orient et l'Occident prenaient parti ; on s'écrivait, on voulait se convaincre et on entreprenait de longs voyages pour arriver ù ce but. Après les discussions, les disputes; après les disputes, les pamphlets, les injures, les coups, les persécutions 12 ; puis venaient les conciles : et l'autorité des prélats réunis, et l'autorité du pape terminaient un difïérend pour faire place à un autre...
Parmi touscesdifférendsd'un intérêt secondaire, le culte des images mérite seul de fixer notre attention.
La simplicité du culte s'altérait de jour en jour avec le triomphe ; les esprits, accoutumés progressivement au luxe des églises, ne virent dans les images, sévèrement interdites dans le principe15, qu'une représentation des objets de leur respect et de leur amour. L'indifférence de la multitude se faisait remarquer avec le repos, car cette multitude ne pouvait prendre part aux ardentes controverses qui divisaient la classe éclairée. Les évoques cherchaient les moyens de réveiller le zèle des fidèles, et le culte des images fut autorisé. Blâmé par la plupart des apologistes du christianisme 14, il fut reçu avec ardeur par tous ceux que la morale seule ne peut séduire et toucher. La croix et Jes reliques des saints furent d'abord adorées, et les chefs de
l'Eglise purent voir par ces prémices qu'ils avaient bien compris le cœur humain. La Grèce et l'Italie surtout adoptèrent avec ardeur les pompes d'un culte extérieur que semblait exiger la brûlante imagination des peuples du Midi. Bientôt chaque saint eut son image, chaque église ses cierges, ses encensoirs, ses visions, ses miracles et alla plus loin encore. A côté des simples imitations de la figure du Christ , de la Vierge et des saints , vinrent se placer les objets qu'on supposait avoir élé en contact avec l'original. C'est ainsi que fut adorée la Véronique de Rome, d'Espagne ou de Jérusalem, mouchoir que Jésus-Christ, lors de son agonie et de sa sueur de sang, avait appliqué sur son visage et remis à une des saintes femmes. Bientôt il y eut des Véroniques de la vierge Marie, des saints et des martyrs. On montrait dans l'église de Diospolis, ville de la Palestine, les traits de la mère de Dieu , empreints jusqu'à une assez grande profondeur sur une colonne de marbre 15.
Ce nouveau feu , toujours plus vif, ne pouvait , dans ces siècles de controverses théologiques, que trouver des ennemis, des ennemis ardens et acharnés. Les nations plus sérieuses, moins portées par leur vie ou leur climat à un culte tout de représentation , refusèrent de courber la tête devant des images qui profanaient, disaient-elles, l'hommage
dû au vrai Dieu.... Et, comme dans ces siècles d'ignorance rien n'était raisonné et logique , les adversaires des images, une fois en opposition, furent plus loin en fanatisme que leurs adversaires en superstition. Le plus puissant de ces ennemisfut l'empereur Léon III. Sorti des montagnes de l'Isaurie, il ne connaissait ni la littérature sacrée , ni la littérature profane; dans son ignorance sur les choses passées, il prenait pour impiété ce qui n'était que représentation. Arrivé au pouvoir, il résolut d'extirper ce qu'il appelait une hérésie, et commit aux yeux de l'Église une hérésie plus grande encore. Ses premières démarches furent cependant prudentes ; il assembla un grand conseil de sénateurs et d'évêques, obtint leur consentement et fit enlever toutes les images du sanctuaire et de l'autel pour les placer à une hauteur où on pût les apercevoir, mais sans -«'agenouiller, les encenser et les adorer. Cette demi-mesure ne fit qu'exciter l'indignation et la haine. Les fidèles se prosternèrent toujours et crièrent à la tyrannie. Un second édit ordonna la destruction des images, et de ce moment, malgré le pouvoir despotique de six empereurs, l'Orient et l'Occident furent bouleversés par cette terrible querelle.
Les persécutions n'eurent aucun effet. Léon et son fils Constantin-Copronyme employèrent en vain
menaces et violences; tout vint se briser devant la puissance de l'Eglise. Le pape Grégoire III opposa à la violence de Léon la prudence et la fermeté.
« Il n'appartient pas aux empereurs, lui écrivaitil, de décider en matière de religion. Comme les prélats qui sont préposés aux églises s'abstiennent des affaires politiques, les princes du siècle doivent s'abstenir des affaires ecclésiastiques, et chacun doit se borner à l'autorité qui lui a été commise par le ciel. Le sanctuaire et le palais ont des ministres différens qui ne doivent pas même porter leurs regards dans leurs districts séparés. L'évoque ne doit pas s'ingérer dans la distribution des dignités temporelles, et l'empereur n'a pas le pouvoir d'instituer des prêtres ou des évêques, de consacrer ou d'administrer les sacremens. Que dis-je , il ne peut même y participer sans le ministère sacerdotal.
«Vous nous proposez, poursuit le pape, d'assembler un concile œcuménique ; nous ne le jugeons pas à propos. C'est vous qui faites la guerre que souffre l'Église; tenez-vous en repos, elle sera en paix et les désordres finiront. La religion jouissait d'une tranquillité profonde quand vous avez excité les combats et les scandales; ils ne feraient qu'augmenter dans ces circonstances, par la tenue d'un concile. Où est le pieux empereur qui puisse
y prendre séance selon la coutume , en protéger et en faire exécuter les décisions, récompenser les défenseurs de la vérité, réprimer ceux qui la blasphèment? Vous croyez nous épouvanter en disant: J'enverrai à Rome briser l'image de saint Pierre , et j'en ferai enlever le pape Grégoire, chargé de chaînes comme autrefois le pape Martin; mais ignorez-vous comment la haine que vous portez à l'Eglise a soulevé tout l'Occident contre vous? Vous êtes moins pour nous un objet d'alarmes que de pitié. Nous avons eu la douleur de voir abattre vos portraits, de les voir fouler aux pieds. Les Lombards , les Sarmates et d'autres peuples du Nord , ont fuit des courses dans la province de Ravenne, se sont emparés de cette ville, en ont chassé vos officiers, et y ont établi les leurs. Us veulent traiter de la môme manière celles de vos places qui sont les plus proches de nous , sans en excepter Rome: et quelles sont vos ressources pour les défendre? Convainquez -vous donc que vos menaces n'ont rien de terrible. Les papes, au contraire, sont devenus des médiateurs utiles pour vous entre l'Orient et l'Occident. 1
Ces sages paroles firent peu d effet et n'arrêtèrent point les persécutions; le zèle religieux en fit alors entendre d'autres à l'empereur. Je les citerai ici, parce que, outre qu'elles font connaître les
idées de l'Eglise sur un sujet qui occupait tous les esprits, elles sont comme le premier échelon de cette suprématie toujours croissante du clergé sur les souverains laïques, qui ne faiblit que plusieurs siècles après.
Jean Damascène, solitaire de Saint-Sabas près Jérusalem , à la vue des décrets de Léon contre les images, écrivit trois lettres qui firent dans le monde religieux la plus vive sensation. En voici les principaux passages :
« Je devrais , dit-il, garder un humble silence, et me contenter de confesser à Dieu mes iniquités; mais , voyant la pierre sur laquelle l'Église est fondée battue de la plus violente tempête, je ne crois pas devoir me taire, ni me concentrer dans une obscurité qui ne peut plus servir que de voile au défaut de courage. Je crains Dieu plus que je ne crains l'empereur; et puisque l'autorité du prince est d'un si grand poids sur les sujets qu'ils n'osent enfreindre les commandemens les plus injustes , lâchons de les convaincre que les rois de la terre sont soumis au roi du ciel, et qu'ils doivent obéir les premiers à ses lois. » Après ce début , il pose pour fondement de toute son instruction que l'Église ne saurait errer, et qu'on ne peut la soupçonner d'un abus aussi détestable que l'idolâtrie.
«Je sais, reprend-il, que celui qui ne saurait
tromper a dit : Vous ne ferez point d'images de ce qui est au ciel ou sur la terre ; mais il s'expiique luimême en ajoutant ces paroles : De peur qu'en regardant ces objets vous ne vous laissiez séduire pour les servir et les adorer. Aussi n'adoré-je qu'un seulDieu; je n'adore poiut la créature ou du moins je ne lui rends que l'adoration qui lui convient, carie culte reprend en deux manières ; il en est un que nous rendons à Dieu, à ses serviteurs et à ses amis. Le législateur suprême serait-il le seul qui nous ordonnerait des choses contraires? S'il défend absolument toute image , pourquoi fit-il couvrir de chérubins le propitiatoire ? L'arche d'alliance , l'urne sacrée, le tabernacle tout entier, n'étaient-ils pas des ouvrages matériels, et faits de mains d'homme ? Enfin le bois de la croix , la pierre du Saint-Sépulcre , source de notre résurrection et d'nqevie sans fin , le corps même et le sang du Seigneur ne sontils pas de la matière! Supprimez donc le culte et la vénération de tous ces objets sacrés, ou convenez que J'on peut adorer les images de l'Homme- Dieu et de ses amis; supprimez encore les fêtes instituées en l'honneur des saints , ou recevez leurs images; mais vous ne pouvez abolir ces fêtes établies par les apôtres et par les Pères. Le linge et la ceinture , l'ombre seule de ces amis de Dieu guérissait les malades et chassait les démons; pourquoi
ieursimages nous seraient-elles funestes? Ou n'honorez rien de matériel, ou n'introduisez point d'innovations bizarres dans les usages établis par nos pères. On a tenu bien des conciles; d'où vient qu'aucun d'eux n'a condamné le culte que nous pratiquons de toute antiquité? On ne doit point obéir à l'empereur quand il ordonne de bouleverser l'Eglise. Ce n'est pas aux princes, c'est aux Apôtres et à leurs successeurs que Jésus-Chrisf a donné le pouvoir de lier et de délier. Il a établi dans la maison de Dieu , dit saint Paul , des apôtres , des prophètes, des pasteurs, des docteurs; il ne dit pas des empereurs. Ce ne sont pas les princes du siècle, mais les ministres du sanctuaire qui nous ont parlé de la part de Dieu. Le gouvernement politique appartient à la puissance impériale; le gouvernement de l'Eglise au clergé. Saiil déchira le manteau de Samuel et perdit son diadème ; Jézabel persécuta Élie et fut mangé des chiens; Hérode fit trancher la tète à Jean-Baptiste et mourut rongé des vers. «Seigneur, ajoute-t-il en adressant la parole a l'empereur, nous vous obéissons dans ce qui regarde la vie civile, comme les tributs et les impositions; dans les matières ecclésiastiques nous n'écoutons que nos pasteurs. »
La vie entière de Léon fut remplie de cette querelle qui était devenue chez lui une idée fixe. Ces
persécutions produisirent un effet contraire à celui qu'il en attendait ; mais son fils n'en suivit pas moins les mêmes erremens. Ln concile convoqué à Constantinople, et composé de plus de 358 évêques , défend, après une délibération de six mois, l'adoration des images, mais ne conclut rien contre l'usage tel que l'Eglise l'admet. Les termes movens sont peu aimés des masses. Ce concile fut rejeté par les Romains, et dès lors adopté par Constantin Copronyme qui exila ou fit condamner à mort ceux qui s'opposèrent au concile et à ledit de Léon. Comme les moines étaient les plus ardens défenseurs des images, il publia un nouvel édit contre la vie monastique. La plupart des maisons religieuses de la capitale furent converties en boutiques marchandes; les terres confisquées ainsi que les meubles et les troupeaux; les communautés dissoutes et les moines obligés de se marier, contraints de mener publiquement leurs fiancées par les rues10.
Cela se passait en 774 environ ; peu après Constantin mourut , et son successeur , Léon IV , renouvela tous les édits contre les images. Cette haine était héréditaire, comme on le voit, et toujours plus violente. Celle de Léon IV était devenue une fureur telle qu'il se sépara de i'impératrice parce qu'il avait trouvé des images dans son cabinet..-
Ceux de qui elle les avait reçues périrent dans les supplices.
De nouveaux empereurs, de nouveaux conciles s'occupèrent encore de cette dispute théologique qui ne finit qu'en 84 1 , sous l'impératrice Théodora, après avoir subsisté 120 ans. Les Iconoclastes tombèrent à cette époque pour ne plus se relever 17.
Nous nous arrêterons ici; dans la prochaine séance nous aurons à nous occuper des conciles, des papes, des biens immenses du clergé et des conséquences de ces richesses, de la vie monastique , et enfin de l'influence de l'Église sur la civilisation.
Nous aurons ainsi terminé tout ce qui se rapporte à l'histoire de l'Église jusqu'à l'avènement de Charlemagne.
DIX-SEPTIEME LECOIV
Dans tous les faits que contiennent celles de nos précédentes leçons où il est question de l'Église, l'unité de cette Eglise apparaît comme un principe bienfaisant, comme un phare éclairant des navires égarés sur une mer orageuse. Sans cetteunité, sans ce flambeau , guide général de tant d'esprits incertains, sans cette puissance souveraine dictant des lois et maîtrisant les passions les plus furieuses, celles qui naissent du fanatisme , le chaos se serait prolongé en Europe quelques siècles de plus.
Cette unité, loin d'être l'union réelle des esprits, n'était que rationnelle, proclamait la présence d'une vérité générale , absolue , règle des croyances et des actions humaines. Les conciles formulaient cette vérité, le souverain pontife la sanctionnait. et la persuasion , parfois la violence , lui donnaient force de loi *.
La persécution a été établie en principe, et, j'ai
regret à Je dire, peut-être, à cette époque, était-elle nécessaire; car, ou l'unité de l'Église était nécessaire à la civilisation , ou elle ne l'était pas. Si elle était réellement nécessaire, <-t que les passions ou l'ignorance y fissent une opposition désastreuse, il fallait bien l'aider de moyens coercilifs. Chaque chose a son temps; ainsi que l'emploi de la force, du despotisme même, indispensable pour terminer une émeute populaire, devient odieux et nuisible à l'ordre lorsque cet ordre est rétabli , ainsi le despotisme desévêques et des papes, odieux plus tard lorsque les peuples éclairés purent faire usage de leurs lumières, était bienfaisant alors que, agissant sur des masses sans connaissances et sans raison , il les empêchait de nuire, par leurs divagations et leurs excès, à la civilisation renaissante.
Puisque l'occasion se présente de vous parler de ces assemblées souveraines et des chefs temporels ou spirituels qui les convoquaient ou les sanctionnaient, je ne !a laisserai pas échapper, car on ne peut bien comprendre un raisonnement que lorsqu'on connaît bien l'objet sur lequel porte ce raisonnement.
Qu'une société politique ou religieuse prenne naissance, la première condition de sa durée humaine est d'avoir des règles et des lois qui, entendues et suivies de tous, facilitent sa marche dans
les siècles et les nations. La société humaine , quoique d'une origine vraiment divine, ne pouvait s'en abstenir; et, de celte nécessité, naquirent des assemblées qu'on appela synodes ou conciles. Ces assemblées furent générales ou particulières: les apôtres en donnèrent le premier exemple, suivi depuis lors chaque fois que l'Eglise a eu besoin de déterminer des questions de foi et de discipline.
«Y ayanl, dit Fleury, une division considérable entre les fidèles, on envoya consulter l'Eglise de Jérusalem où la prédication de l'Evangile avait commencé et où saint Pierre était alors. Les apôtres et les prêtres s'assemblèrent en aussi grand nombre qu'il est possible. On délibère à loisir, chacun dit son avis, on décide; saint Pierre préside à l'assemblée, il en fait l'ouverture, il propose la question et dit le premier son avis. Mais il n'est pas seul juge ; saint Jacques juge aussi et le dit expressément. La décisionestfondée sur les Saintes- Ecritures, etformée par le commun consentement. On la rédige par écrit, non comme un jugement humain, mais comme un oracle; et on dit avec confiance : Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous. On envoie cette décision aux églises particulières, non pour être examinée, mais pour être reçue et exécutée avec une entière soumission. »
Cet exemple des apôtres fut suivi , ai-je dit , à
chaque différend é!evé dans l'Église ou lorsqu'il a été nécessaire de faire de nouveaux réglemens. Les conciles ont cependant été rares dans les premiers siècles pendant que les chrétiens, en proie aux plus atroces persécutions, n'avaient pas la liberté de s'assembler. Les traditions des apôtres étaient d'ailleurs encore fraîches de souvenirs. On reconnaissait les erreurs à leur première apparition et elles élaient condamnées par la masse des fidèles. Ils devinrent plus fréquens dans la suite. « On eut recours, dit Moreri. au remède des conciles pour apaiser les divisions sur le jour de la célébration delà Pâque, ensuite celles qui s'élevèrent sur le baptême des hérétiques, et contre l'erreur de Paul de Samosate. Mais quand l'empereur Constantin eut embrassé le christianisme, il assembla plusieurs conciles sur l'affaire des donatistes, et ensuite le concile général de INicée pour régler la foi contre l'erreur d'Arius. Ce concile lut appelé œcuménique [de toute la terre) parce qu'il était composé des évoques des églises de la plupart des provinces de l'Empire romain, tant d'Orient que d'Occident, ce que l'on nommait vulgairement oiKoypévyj. Ce concile ordonna la tenue des conciles provinciaux tous les ans, pour le règlement de la discipline et le gouvernement des églises. Quand il était besoin, les évêques de plusieurs provinces, ou d'une na-
— sy —
lion, s'assemblaient; les généraux et les provinciaux; les premiers composés d'évêques d'Orient et d'Occident, par eux ou par leurs procureurs; les seconds, des évêques de plusieurs provinces; les derniers des évêques de la province. Les premiers ont été an Ire fois jusqu'au huitième général, toujours convoqués par les Empereurs; les seconds ordinairement par les patriarches, ou exarques du diocèse (terme qui signifiait anciennement plusieurs provinces) ; les derniers par le métropolitain. Les anciens papes n'ont point assisté en personne aux conciles généraux, mais seulement par leurs légats qui y ont présidé depuis celui de Chal- . cédoine; car on ne voit pas qu'ils aient eu le premier rang dans les premiers conciles généraux. Nous tenons que le concile général est infaillible et au-dessus du pape dont il peut réformer les jugemens et qu'il le peut déposer, comme il a été défini par les conciles de Constance et de Bâle. Depuis le huitième concile général, les papes se sont arrogé le droit de convoquer les conciles généraux, ce qui est commode à cause des différentes souverainetés qui reconnaissent le pape pour chef de l'Église; mais ils ne peuvent le faire que du consentement des souverains; et, s'ils ne le font pas dans les besoins pressans de l'Eglise, les souve-
rains peuvent en convoquer, et les évêques ont droit de s'assembler. »
J'aurai peu à ajouter à ces données sur les premières assemblées des évêques. On a souvent discuté la question de savoir quels ont été les conciles vraiment généraux.
Voici, d'aprèsbien des témoignages authentiques, les seuls qui se soient tenus jusqu'au neuvième siècle.
Le premier concile de Nicée, le premier de Constantinople, le concile d'Ephèse, celui du Chalcédoine, le deuxième et le troisième de Constantinople, le deuxième de Nicée 2.
Ce sont les seuls aussi dont le cadre que je me suis tracé me permette de vous donner l'objet et les décisions.
Le premier concile de INicée , convoqué par Constantin, était composé de trois cent dix-huit évêques sortis, poury assister, de toutesles provinces de l'Empire. 11 dura depuis le 28 juin jusqu'au 25 août 325»Osius le présida au nom du pape Sylvestre. On y définit la consubstantiabilité du Fils de Dieu avec son Père ; on anathématisa Arius et ses sectateurs; on fixa la Paque au dimanche d'après le 1 5 de la pleine lune de mars, et l'on dressa vingt canons de discipline.
Le premier concile de Constantinople (général par l'acceptation de l'Eglise) était composé de cent cinquante Pères ; il dura deux mois de l'an 58 1 . On y condamna les Macédoniens et tous les autres hérésiarques en masse. On y dressa le symbole de la messe reçu aujourd'hui dans toute l'Eglise romaine3. Sept canons de discipline y furent dressés ainsi qu'une délibération sur la prééminence des grands sièges épiscopaux ; l'évêque de Constantinople y fut reconnu comme le premier en dignité après le pape.
Le concile d'Éphèse, composé de plus de deux cents évêques, eut lieu en 43 1 sous le règne de Théodose-le-Jeune. Saint Cyrille d'Alexandrie le présida. Kestorius, Jean d'Antioche etlesPélagiens y furent anathématisés et leurs doctrines condamnées.
Le concile de Chalcédoine (quatrième œcuménique) se tint en Zpi ; cinq cents évêques d'Orient y assistaient ainsi que les légats du pape. Les six premières sessions, dans lesquelles seules il s'est agi de la foi, et dont on a toujours reconnu l'œcuménicité, se sont tenues du 8 au 25 octobre inclusivement. La lettre de saint Léon y fut approuvée, saint Flavien justifié, et Dioscode anathématisé. On y proscrivit également l'eutychianisme et le nestorianisme, et tous les Pères signèrent les décrets
de foi. Quoique tous les canons de ce concile, au nombre de vingt-sept, se trouvent placés après la sixième session , il paraît certain que plusieurs , au moins des plus importans, ont été faits dans les sessionsprécédentes.Dans la quinzième on fit, en l'absence des légats, le vingt-huitième et fameux canon concernant la prérogative du siège de Constantinople. Les légats réclamèrent vivement, sitôt qu'ils en eurent connaissance, et la prérogative fut très long- ,. temps contredite par saint Léon et ses successeurs.
Le deuxième concile de Constanlinople, tenu en 553, eut 160 évoques seulement. Ils condamnèrent les trois Chapitres1* ; c'est le nom qui servit à désigner les écrits de trois célèbres défenseurs de Nestorius5.
Le pape Virgile, qui avait refusé de présider cette réunion, finit par en approuver les canons.
Le troisième de Constantinople (sixième œcuménique ) dura du 7 novembre 680 jusqu'au 16 septembre 681. Cent soixante évêques, présidés par les légats du pape Agathon et convoqués pour examiner les erreurs des monothélites, anathématisèrent les sectaires, et de pi us le pape Hororius et six patriarches, accusés d'avoir favorisé leurs doctrines.
Enfin, en 787, eut lieu le deuxième concile de Nicée. Trois cent soixante-dix-sepl évêques d'Orient, convoqués par Constantin V et sa mère l'im-
•pératrice Irène, pour réhabiliter les images, condamnerentIesiconoclast.es qui devaientencore troubler pendant près d'un siècle le monde chrétien. Ce concile rédigea ses décrets avec si peu de clarté qu'ils furent long-temps rejetés faute de les comprendre.
C'est tout ce que j'ai cru devoir vous dire sur les conciles et je crains d'avoir abusé de votre attention, quoique je n'ai parlé (et le plus succinctement possible) que des sept conciles œcuméniques. Si j'avais entrepris l'histoire des conciles nationaux et de leurs décisions, dix de nos réunions n'auraient pas suffi pour en finir.
Après avoir parlé des conciles, je vous entretiendrai des pontifes qui sanctionnaient leurs décisions.
Vous savez que , dans l'échelle hiérarchique de l'Église, composée des diacres , des prêtres, des curés, des évêques provinciaux et métropolitains, des primats, des exarques, des vicaires, des patriarches6, le pape tenait le rang le plus élevé. Successeur de saint Pierre, il vit sa suprématie reconnue dès les premiers temps du christianisme. Je dis à dessein sa suprématie plutôt que son autorité, car cette dernière n'était pas aussi grande , aussi puissante dans le principe que ce qu'on pourrait le croire. Il sanctionnait les décrets des conciles, mais les conciles auraient eu force de loi sans la sanction. La juridiction pontificale s'étendit avec
le temps et surtout lorsque les évêques d'Occident eurent besoin d'un appui contre les exigences des Barbares. Le génie de Grégoire-le-Grand fit faire à l'autorité des papes des pas rapides et décisifs; suivant à demi le précepte de l'Evangile il s'abaissa pour s'élever, mais , pour s'élever dans cette vie , il prit le titre, conservé depuis lors, de serviteur des serviteurs de Dieu et se fit donner celui 7 d'évêc/ue universel* et de Sainteté.
Au huitième siècle les papes se trouvèrent investis du droit de confirmer ou de casser les élections épiscopales 8; ce fut un marchepied vers la puissance absolue. L'ambition des évêques et de leurs inférieurs flatta le souverain pouvoir , et dès lors ce pouvoir ne connut plus de bornes 9.
L'Église marchant, comme nous l'avons dit, vers l'unité par toutes les routes possibles et dans son propre intérêt, arrivait à ce résultat par une pente naturelle; mais elle dépassa le but, et en se fondant ( pour se créer un chef puissant afin de devenir plus puissante ) sur ces paroles de Jésus- Christ : « C'est sur toi que je bâtirai mon église ; je te donnerai les clefs du royaume des cieux » , elle oubliait d'autres paroles admirables qu'elle croyait nuire à son avenir : « Mon royaume n'étant poinl de ce monde , qu'aucun de vous ne permette qu'on l'appelle Seigneur; qu'il ne s'avise pas de
s'élever à la hauteur des princes de la terre et d'en exercer le pouvoir; la mission que je vous ai donnée n'est pas de régner, mais d'instruire, el gardezvous d'y associer cette puissance de force et de coaction qui ne convient qu'aux princes de la terre. »
Les progrès excessifs de la puissance du pape n'eurent cependant pas toujours de fâcheux effets, et cette puissance ne doit pas être blâmée sans réserve. Nous aurons occasion, dans la suite de ce cours , de reparler du bien et du mal que produisit sur la civilisation cette suprême puissance 10. Arrivés à Charlemagne , nous verrons l'autel et le trône , le sceptre et la tiare vivant et s'organisant par un mutuel échange de services, l'Empire et l'Eglise se dégageant ensemble de la barbarie, se recomposant de concert et uniformément; mais nous avons encore long-temps à parler des premiers siècles avant d'entreprendre le récit des événemens religieux ou politiques de l'Europe au temps de Charlemagne.
Cette puissance de l'Église et de la papauté ne se fût pas accrue avec tant de rapidité sans un mobile , puissant aussi , hors duquel il est bien peu de forces politiques: les richesses ! Le clergé, depuis l'avénement de Constantin et les premiers donsdecet empereur, avaitsent: queson rôleétaitchangé,quela croixdebois avait fini son règne avec l'Empire et que
!a eroixd'orpouvaitseule faire quelque effet sur des myriades de Barbares auxquels le luxe était toutà-fait inconnu ; il faut à l'homme des contrastes, ils frappent son imagination d'une manière étonnante. La simplicité des premiers chrétiens étaitune nouveauté pour les sujets dissolus et blasés des empereurs ; le luxe tout oriental des évoques des septième et huitième siècles ne frappait pas d'une admiration moins grande les Scythes et les Huns sortis des forêts de la Germanie ou des déserts glacés du Nord de l'Europe; et l'étonnement comme l'admiration portent au respect, le respectai! culte, le culte à la foi.
Mais ces biens immenses, comment le clergé était-il parvenu à les acquérir? Constantin, avonsnous dit, et ses successeurs avaient déjà contribué à l'enrichir par des dons considérables; un édit fit plus que tous ces dons réunis; il amena des trésors sans cesse renaissans dans les caisses ecclésiastiques, en accordant à tous les sujets de l'Empire la faculté de léguer leurs biens à l'Eglise li. Les Barbares, accoutumés à se dépouiller pour leurs idoles, ne trouvèrent point mauvais qu'on leur demandât une partie de leur butin pour les frais de leur nouveau culte. La crédulité et le respect superstitieux qu'ils avaient pour leurs prêtres se portèrent plus facilement encore sur des prêtres
dont l'éclat et la science confondait leur grossière imagination. Le clergé voyait tout et profitait de tout; les richesses lui servaient pour éblouir ces masses qui, après avoir pillé les vases sacrés dans les premiers temps de leur invasion, les restituaient avec usure à des autels devenus les siens. Ceux qui avaient le plus de part à ces libéralités barbares étaient les monastères d'Occident dont j'aurai tout à l'heure à vous entretenir12.
Les rois francs des premières races encourageaient ces dons par leur exemple; la puissance du clergé affermissait la leur, et ils achetaient sa protection avec de l'or et des terres. Ces terres presque toutes incultes triplaient de valeur dans les mains d'hommes à qui aucune science n'étair inconnue; leurs revenus, moins exposés que ceux des laïques aux dilapidations, s'augmentaient sans cesse et ils étaient employés à l'achat de nouvelles propriétés.
Vous voyez qu'avec tous ces moyens et d'acquérir, et de conserver, et de faire fructifier les biens, les richesses du clergé devaient être immenses. Malheureusement avec cette facilité naquit l'abus; les dons furent recommandés aux pécheurs et arrachés aux consciences timorées 13. Mourir sans léguer à l'Eglise une partie de ses biens devint une espèce de suicide considéré comme refus des II. 7
derniers sacremens, et dès lors la famille était dépouillée de l'héritage au profit de l'Eglise.
Ce n'était point encore assez : il fallait un moyen plus prompt, plus efficace, plus rapide de fortune ; la dîme fut inventée, et cette invention fut de tout temps trouvée si excellente que douze siècles ont passé dessus sans en interrompre l'usage. Onsefonda pour l'exiger sur la loi judaïque abolie en tant d'autres points; l'évoque fut chargé de la percevoir et de la distribuer; plus tard un capitulaire de Charlemagne en régla la division 1/l. L'établissement de cette espèce de revenus trouva cependant quelque opposition, même chez des hommes habitués à respecter les ordres du clergé et à lui donner à chaque instant. C'est qu'il est dans la nature de l'homme de refuser ce qui est impérieusement exigé, lors même qu'il donne avec plaisir ce qu'on ne le force pas à donner. Un tribut permanent est d'ailleurs une charge nécessairement plus lourde que des dons qu'on peut retirer à chaque instant. JNéanmoins la dîme se perçut, et cet impôt continua, comme je l'ai dit, plus de douze siècles sans interruption. Vous savez tous à quelle époque elle fut abolie avec bien d'autres abus...
Quatre siècles se sont à peine écoulés, et voyez comme nous sommes loin des premiers temps de l'Eglise, alors qu'uu concile d'Antioche (tenu en
34 0> ordonnait à l'évêque de ne prendre que son nécessaire, la nourriture et le vêtement, et menaçait de la colère des Pères assemblés les ecclésiastiques qui détourneraient à leur profit les revenus de l'Église destinés aux pauvres15. L'humilité et la charité existent-elles comme au temps de ce concile de Carthage (5o,8) qui règle ainsi la conduite du clergé: « L'évêque doit avoir son petit logis près de l'église, ses meubles doivent être de vil prix, sa table pauvre. Il doit soutenir sa dignité par la grandeur de sa foi et par la sainteté de sa vie. Il ne lira point les livres des païens, et lira ceux des hérétiques seulement par nécessité. Il ne se chargera ni d'exécution de testamens, ni même du soin de ses affaires domestiques, et ne plaidera point pour des intérêts temporels. Il ne prendra pas soin par lui-même des veuves, des orphelins et des étrangers ; il s'en déchargera sur l'archi-prêtre et s'occupera entièrement de la lecture, de la prière et de la prédication. Il n'ordonnera point de clercs sans le conseil de son clergé et le consentement du peuple. Il ne jugera qu'en présence de son clergé, sous peine de nullité. L'évêque usera du bien de l'Église comme dépositaire et non comme propriétaire. Il aura un siège plus élevé dans l'église; mais dans la maison il reconnaîtra les prê-
très pour ses collègues et ne souffrira point qu'ils soient debout, lui étant assis, en quelque lieu que ce soit. L'évêque ne doit empêcher personne, soit païen, soit hérétique, soit juif, d'entrer dans l'église pour entendre la parole de Dieu , jusqu'à la messe ou au renvoi des catéchumènes. Il ne se dispensera point sans cause grave d'aller au concile, et en ce cas il y enverra un député. »
« Tous les clercs qui ont la force de travailler doivent apprendre des métiers et gagner leur vie, c'est-à-dire de quoi se nourrir et se vêtir, soit par un métier, soit par l'agriculture, quelque instruits qu'ils soient de la parole de Dieu , sans préjudice de leurs fonctions. L'évêque doit réconcilier les clercs divisés ou les dénoncer au concile. Ceux qui, ayant observé exactement les lois de la pénitence, meurent en voyage ou autrement, sans secours, ne laisseront pas de recevoir la sépulture ecclésiastique. Ceux qui doivent être baptisés donneront leur nom et seront long-temps éprouvés. On aura soin de ceux qui souffrent persécution par la foi, et les diacres leur fourniront leur subsistance. Ceux qui refusent ou rendent avec peine les oblations des défunts seront excommuniés comme meurtriers des pauvres. On ne recevra point les oblatious de ceux qui sont en inimitié avec leur
prochain ou qui oppriment les pauvres. Le» veuves que l'Église nourrit doivent être uniquement occupées de Dieu 16. »
Le corps entier du clergé ne profitait pas de ces immenses richesses acquises, commevousl'avezvu, partoutessoi tes de moyens17; les évêques, despotes dans la société ecclésiastique , s'en emparaient comme les chefs laïques, et la lutte s'engagea entre les divers échelons de la hiérarchie, au point que plusieurs conciles firent de nombreux canons pour rétablir l'ordre dans le partage 18 ; mais leurs efforts furent vains, le despolisme épiscopal continua. Il arriva de cela qu'avec le temps les évêques d'Occident, maîtres des biens toujours croissans de l'Église et rangés au nombre des grands propriétaires, en adoptèrent les mœurs et abandonnèrent leur saint caractère pour mener une vie mondaine; ils eurent des meutes, des faucons, des serviteurs armés; ils s'arrogeaient tous les droits des seigneurs laïques et se livraient à de scandaleux excès: le jeu, les armes, tous les plaisirs du luxe et de la galanterie devinrent les uniques occupations d'hommes dont le premier devoir est de donner l'exemple de l'humilité1».
Mous verrons plus tard ce qui résulta d'un pareil état de choses ; je crois vous avoir parlé jusqu'à présent avec la plus grande impartialité el des bien-
faits du christianisme, et des bienfaits de IÉglisey et de l'ambitieuse cupidité du clergé. Pour achever ma tâche d'historien fidèle je vais vous entretenir de la vie monastique telle qu'elle a été pendant la période qui nous occupe et je terminerai cette séance par quelquesréfiexions sur les conséquences générales de l'état de l'Eglise au moyen-âge.
Nous avons déjà parlé de la vie monastique des premiers siècles, mais elle était encore bien peu de chose lorsque l'Eglise, ayant à lutter contre une puissance formidable, craignait de disséminer ses forces en vaines pratiques. A l'époque qui nous occupe maintenant il y avait au contraire dans le clergé surabondance de vie et de fidèles dévoués au nouveau culte, d'enthousiastes, voulant mériter par tous les moyens possibles, et, chacun d'après son caractère particulier, ces récompenses éternelles qu'on leur promettait. Les premiers, presque tous laïques, se livrèrent simplement à la contemplation, à la vie ascétique et furent nommés ascètes; d'autres se retirèrent du monde et vécurent solitaires dans le fond des bois les plus sauvages ou sur des montagnes escarpées; ce sont les ermites, les anachorètes; d'au Ires, voulant, mettre en commun leurs lumières et leurs méditations, organisèrent dans le désert, ou près des villes d'Orient, des sociétés religieuses ; ce sont les moines et les cénobites.
Ceux-Jà eurent des règles sévères, dues à l'un des plus célèbres cénobites, à saint Basile que le quatrième siècle vit naître et mourir. Mais ces règles n'avaient rien de commun avec celles de l'Église: elles sortaient de l'unité ecclésiastique et se jetaient sur toutes les routes que l'enthousiasme leur indiquait. La liberté était leur devise, l'exaltation leur guide, la vie éternelle leur but. D'ordination, d'engagement ecclésiastique, on n'en voyait aucune trace. De là les pieuses folies des messaiiens 20 et de ces stylites dont nous avons déjà parlé 21.
La vie monastique se porta vers le cinquième siècle d'Orient en Occident et là trouva de puissans patrons qui favorisèrent sesprogrès. Saint Martin en France, saint Ambroise en Italie fondèrent euxmêmes des monastères; mais s'ils trouvèrent des admirateurs et des émules, ils eurent aussi des détracteurs. Saint Jérôme fut l'un des plus ardens. «Je rougis de le dire, s'écria-t-il ; du fond de nos cellules nous condamnons le monde, et, nous roulant dans le sac et la cendre, nous prononçons des sentences sur nos évêques. Que signiûe cet orgueil de rois sous la tunique des pénitens? La superbe se glisse promplemenl dans la solitude 22. »
« Que sont ces chaînes et cette barbe de bouc , ce manteau noir et ces pieds nus? Est-ce pour tromper de pauvres femmes couvertes de péchés
dans les maisons nobles et opulentes qui vous voient le jour pleurer, prier et jeûner, attendant la nuit pour prendre en hypocrites un repas furlif?»
Malgré ces paroles empreintes d'une éloquence railleuse, le nombre des moines allait sans cesse croissant. Le peuple, toujours amoureux de l'extraordinaire , les avait pris en grande admiration et les proposait pour modèles au clergé, caries moines étaient toujours laïques ou considérés comme tels.
Ce succès de la vie monastique en Occident avait plusieurs sources, et la principale dans l'état de la société à cette époque. M. Guizot définit cet état avec la haute raison qui lui est propre. «La société, dit-il, était alors atteinte de trois vices : l'oisiveté, la corruption et le malheur. Les hommes étaient inoccupés, pervertis et en proie à toutes sortes de misères ; voilà pourquoi il s'en trouva tant qui se firent moines. Un peuple laborieux, honnête ou heureux, ne serait jamais entré dans cette voie. Quand la nature humaine ne peut poursuivre le vrai but de sa destinée, c'est .dors que son développement devient excentrique, et que, plutôt que d'accepter sa propre ruine, il se jette à tout risque dans les plus étranges situations. Pour vivre et agir d'une manière régulière, raisonnable.
l'humanité a besoin que les faits au milieu desquels elle vit et agit soient, dans une certaine mesure , raisonnables, réguliers, que ses facultés trouvent à s'employer, que sa condition ne soit pas trop dure , que le spectacle de la corruption et de l'abaissement généra! ne révolte pas, ne désole pas les âmes fortes, en qui la moralité ne saurait s'engourdir. L'ennui, le dégoût d'une molle perversité, et le besoin de fuir les misères publiques, c'est là ce qui fit les moines d'Orient, bien plutôt que le caractère particulier du christianisme et les accès de l'exaltation religieuse. Ces mêmes circonstances existaient en Occident ; la société italienne, gauloise, africaine, au milieu de la chute de l'Empire et des dévastations des Barbares, était tout aussi malheureuse, tout aussi dépravée, tout aussi oisive que celle de l'Asie-Mineure ou de l'Egypte. Les vraies causes de l'extension continuelle de la vie monastique étaient donc les mêmes dans les deux contrées et devaient y produire les mêmes effets. »
Des désordres fuient la suite naturelle d'un pareil état de choses et un ordre plus sévère et plus grand, le résultat de tant de désordres partiels et multipliés.
Un homme eut l'ambition, le génie et la gloire de réunir sous sa discipline la foule des ascètes.
des missionnaires, des anachorètes, des cénobites répandus sur toutes les provinces d'Occident.
Saint Benoît, désabusé et las des plaisirs du monde dès 1 âge de 17 ans, avait abandonné sa famille, sa patrie, une brillante fortune et des espérances plus brillantes encore pour aller méditer les vérités éternelles loin de Rome, dans une caverne affreuse, au milieu du désert de Subiaco. Il y demeura trois ans, seul, inconnu à l'univers entier, excepté à un moine des environs, nommé Romain, qui l'avait instruit des devoirs de la vie cénobitique, et qui lui apportait tous les huit jours la modique subsistance nécessaire au soutien de sa vie ; il la lui descendait au moyen d'une corde à laquelle était attachée une sonnette pour l'avertir de son arrivée. Un secret si extraordinaire ne pouvait rester si long-temps caché, et l'étrange vie que menait le jeune Benoît finit par exciter la curiosité et ensuite l'admiration de tous ceux qui entendirent parler de lui. On voulut voir et examiner de plus près ce prodige d'abstinence et d'humilité. La foule des curieux augmentait chaque jour; le désert de Subiaco devint un point de réunion et un objet de pèlerinage pour un grand nombre d'habilans des environs qui, attirés., les uns par l'ascendant d'une grande vertu, les autres par un simple mouvementde curiosité, voulaient voir un sai ni
et entendre un apôtre. L'apôtre leur prêchait les vérités de la religion avec une onction qui les touchait, et le saint achevait de les convertir par l'exemple de ses vertus. Ses auditeurs devinrent ses disciples et voulurent rester et vivre avec lui ; il y consentit et bâtit avec eux des cellules pour les loger; il ensemença des grains et des légumes pour les nourrir; la terre se vivifiait sous leurs mains; et la petite colonie s'augmentait tous les jours. Dans un temps où le paganisme n'était pas encore abattu, de si grands triomphes de la religion chrétienne devaient exciter et les sarcasmes des esprits forts et le zèle envieux des esprits faibles , Benoît fut calomnié, persécuté et menacé de périr par le poison. 11 résista quelque temps à l'orage; mais, s'apercevanl que rien ne pouvait adoucir ni changer l'humeur de ses ennemis, il leur abandonna le champ de bataille et conduisit sa petite colonie au mont Cassin; il y trouva d'autres idolâtres, mais non pas d'autres persécuteurs. Il eut peu de peine à les convertir par ses éloquentes prédications. Leur temple était consacré au culte d'Apollon; il en fit un oratoire consacré au culte du vrai Dieu. Ces mêmes idolâtres, devenus chrétiens, l'aidèrent à construire un vaste monastère, qui est devenu depuis le chef-lieu et le berceau de presque tous les ordres religieux de l'Europe. Le nom du fonda-
teur devint célèbre en Italie. Totila, roi des Goths, ne fut point insensible au désir de voir un homme dont la renommée disait tant de bien, mais eu même temps il voulut s'amuser à tromper la pénétration miraculeuse dont on assurait qu'il était doué. 11 se mit à la suite d'un de ses écuyers qu'il avait fait vêtir d'habits royaux ; dans cet équipage il se présenta devant le modeste abbé du mont Cassin; mais celui-ci eut peu de peine à démêler la supercherie. L'habitude du commandement avait imprimé sans doute dans les yeux et sur le front du conquérant des caractères de fierté qui n'échappèrent point à la sagacité du religieux. Sans s'arrêter aux apparences, il alla droit au-devant de celui qui voulait le tromper, et il osa lui parler en homme que ses vertus mettaient au-dessus du premier rang; il lui reprocha ses cruautés, ses injustices et ses conquêtes ; il alla plus loin, il osa lui prédire sa fin prochaine, en l'invitant à profiter du peu de temps qui lui restait à vivre pour réparer une partie des maux qu'il avait laits au monde. Soit conviction , soit étonnement, le fier Barbare ne s'oflènsa point de cette noble hardiesse , et l'on dit même que, depuis ce moment, il lut plus humain. Benoit mourut un an après cette singulière entrevue, le 21 mars 545» son corps resta déposé au mont Cassin, jusqu'au temps où les Lombards,
ayant fait une irruplion danscepays, y pillèrent et détruisirent le monastère. On ignore si les restes du saint fondateur périrent dans l'incendie, mais ils devinrent par la suite un sujet de contestation entre les bénédictins d'Italie et ceux de France 2S.
Quoi qu'il en soit de la vie de saint Benoît, qu'on doit presque en entier à une légende . sa règle devint la règle générale des monastères d'Occident 2K
Notre cadre ne nous permet pas de nous étendre sur cette règle pleine de vues élevées, généreuses, fécondes sur la morale , l'hygiène, le droit naturel et politique, la religion, le gouvernement et tous les sujets les plus intéressans pour l'humanité. J'ajouterai seulement que, outre le bien moral et intellectuel qui résulta de l'établissement des monastères tels que les avait faits saint Benoît, ils servirent puissamment à la civilisation par le défrichement des forêts et des landes ; l'agriculture prit un nouvel essor et la population répara ses pertes ; de nombreux colons vinrent se grouper autour des monastères qui les protégeaient contre les violences si fréquentes dans ces temps désastreux. Quelquesuns de ces asiles religieux devinrent des villes florissantes. La plupart des écrivains philosophes ou religieux ont admiré la vie de saint Benoît, toute consacrée au bien , et ses lois monastiques dignes de servir de modèles aux nombreuses sociétés qui
— no — l'ont suivi. Voltaire lui-même, qu'on ne peut accuser de partialité en faveur des moines, dit en parlant des bénédictins et de leur fondateur :
« Ce fut une consolation qu'il y eût de ces asiles « ouverts à tous ceux qui voulaient fuir les oppres- « sions du gouvernement goth et vandale. Presque « tout ce qui n'était pas seigneur de château était « esclave ; on échappait dans la douceur des cloî- « très à la tyrannie et à la guerre. . . Le peu de con- « naissances qui restait chez les Barbares fut pera pétué dans les cloîtres ; les bénédictins transcri- « vaient quelques livres ; peu à peu il sortit des « cloîtres quelques inventions utiles. D'ailleurs ces « religieux cultivaient la terre, chantaient les louan- « ges de Dieu, vivaient sobrement, étaient hospi- « taliers et leurs exemples pouvaient servir à miti- « ger la férocité de ces temps de barbarie. »
Mais en voilà assez sur ce sujet ; il serait fastidieux et inutile de nous étendre davantage sur les successeurs de saint Benoît qui tous s'attachèrent à l'imiter, au moins jusqu'au neuvième siècle.
Après avoir successivement parcouru les divers sujets qui se rattachent à l'histoire de l'Église pendant la période qui nous occupe , il ne nous reste plus maintenant qu'à examiner quelles furent les conséquences de cet état de l'Eglise.
Nous avons, il y a quelques mois, recherché l'influence du christianisme25, nous rechercherons très succinctement celle de l'Église. Le christianisme et l'Eglise ne sont pas, en effet, une seule et même chose; ils doivent avoir eu des influences bien diverses sur la civilisation.
Le christianisme lui a fait faire, par sa morale divine et ses lois austères , des pas immenses vers le bien ; l'Eglise par son organisation politique et toute humaine lui a-t-elle fait faire aussi quelques progrès?
Il n'y a jamais eu dans l'Église ni caste, ni hérédité; la carrière ecclésiastique était ouverte à tous. De là la multitude d'hommes de génie qui viennent naturellement prendre leur place et agir à leur tour sur la civilisation ; de là sa variation et ses progrès constans.
L'association et l'unité ont toujours été le moyen ou le dubut de l'Église. De là sa rée et sa puissance sur des masses divisées , presque toutes empreintes de la plus ignorante barbarie.
Effrayée dans le principe de ces invasions incessantes, de ces myriades de Barbares, elle se rassura lorsqu'elle les vit de près , elle s'empara de l'esprit des chefs, les flatta, les servit pour en être servie, et vit bientôt que leur féroce ignorance lui serait plus utile que la civilisation dégradée et abrutie des
empereurs romains. Elle osa beaucoup, réussit audelà de son espoir et en abusa pour le malheur de l'humanité. Dans ce qu'elle a fait de bien , en usant de son pouvoir moral, on peut placer en première ligne l'adoucissement progressif de l'esclavage et son abolition totale en Europe, des améliorations dans la législation civile et criminelle qu'elle a mis en harmonie avec des mœurs plus douces, enfin une tendance continuelle à remplacer la violence et la force par la justice et le droit26.
Les richesses du clergé avaient cependant porté un coup mortel à l'Église , et elle eût eu bien de la peine à se relever du discrédit moral où elle était tombée sans l'alliance de l'empire et de la papauté sous la dynastie Carlovingienne.
Deux hommes plus avancés que leur siècle , Charlemagne , et plus tard Grégoire VII, eurent sur l'avenir de l'Église une influence que nous ne pouvons examiner aujourd'hui. Ce sera le sujet, non de notre prochaine séance, consacrée à l'examen de l'état social et politique des Romains et des Barbares , mais de la troisième période de ce cours.
DIX-HUITIEME LEÇON
L'état de l'Église depuis l'invasion jusqu'à Charlemagne , l'histoire des hérésies qui l'ont affligée , celle des conciies qui l'ont ramenée à la vérité et à l'unité , le relâchement du clergé et les commencemens de la vie monastique, enfin l'influence de cet étal de l'Eglise sur la civilisation ont occupé nos deux dernières séances. Ce sujet étant à peu près terminé, celle-ci sera consacrée à la peinture de l'état social et politique des Romains et des Barbares, à la jurisprudence romaine et barbare pendant la même période.
Nous avons vu ce qu'était chez les Romains l'état social et politique , nous avons pu apprécier cette liberté tant vantée des premiers siècles de Rome, cette liberté qui opprimait des millions d'esclaves, qui tyrannisait tout ce qui n'était pas Borne, cette liberté au nom de laquelle les Gracques tombaient sous le couteau aristocratique. II. 8
Dans ces temps pins poétiquement que justement prônés , la liberté fut un mot magnifique qui cachait ce mot plus vrai, servitude. Les tyrans populaires s'en servaient pour museler la multitude. À chaque oppression nouvelle on l'assemblait avec pompe , on faisait retentir à son oreille le mot magique et elle applaudissait, à Vacte oppressif et arbitraire.
C'est cette liberté qu'a voulu ramener l'éloquent, mais sophiste Jean-Jacques; c'est cette liberté qui a régné en France depuis la chute de la Constituante jusqu'au 18 brumaire; c'est cette liberté chantée par les poètes , préconisée par les ambitieux et répudiée par les hommes de cœur et de sens; c'est cette liberté que rêvent des têtes, peutêtre de bonne foi, mais égarées par leurs souvenirs de collège, qui se font de la république l'idée que les jeunes filles passionnées pour les romans se font du monde et de l'amour.
Le despotisme fut plus odieux , il est vrai , mais du moins est-il flétri sans opposition depuis Tacite jusqu'à nos modernes historiens.
Ce despotisme, que nous avons vu commencer avec le successeur d'Auguste, fut plus ou moins atroce jusqu'à la chute de l'Empire, mais toujours plus vil et moins grand.
Etrange spectacle que celui du bas Bas-Empire !
Ce n'est qu'à Constantinople , dit avec beaucoup de raison un écrivain anglais, c'est là seulement que l'on peut voir une société civilisée et morte . ré^ie par un système complexe de jurisprudence inique; une société pleine de luxe et savante dans l'art des voluptés, mais ignorant celui de se défendre et de se perfectionner, mais esclave par habitude et par indolence, mais incapable de faire une découverte , de produire un ouvrage remarquable , d'agrandir la sphère des sciences; une société qui a vécu pendant mille années sans laisser à ses dcscendans le trésor d'un seul principe nouveau, d'un seul axiome fécond, d'une seule expérience utile. Guerres, tumultes, révoltes, controverses, mais sans profit pour la civilisation, la tourmentaient sans la stimuler, et achevaient de détruire ses ressorts affaiblis. Vous eussiez dit un amas d'eaux corrompues, agitées par un souffle capricieux, et non épurées par ce souffle; un cadavre soumis à l'influence galvanique et simulant aux regards surpris les mouvemens de ia vie qu'il ne possède pas et ne parviendra jamais à reconquérir.
Il fallait donc un autre remède, un remède physique , un fléau assez terrible pour détruire , avec les membres gangrenés , la maladie dévorante qui s'était emparée des nations. Dieu envoya ce fléau; il lança les hommes du Nord sur l'empire romain; il
châtia celte dépravation de la pensée et de l'aine, en baignant dans le sang humain les villes, les plaines, les montagnes ; il anéantit cette vieille contagion, qui disparut du globe avec des populations massacrées, comme la peste (!e Londres s'évanouit quand les flammes eurent dévoré cette capitale.
Redoutable purification! Pour bannir les derniers germes de la maladie morale des replis obscurs où elle se cachait; pour épurer cette atmosphère fatale au patriotisme, à la vertu, à la science et au bien-être des hommes, dix siècles de meurtres et de barbarie furent nécessaires; alors seulement la seconde civilisation du monde occidental commença ; alors, échappée à la léthargie chinoise, l'Europe releva la tête ; tout avait changé pour elle. Ce n'était plus une monarchie asiatique, mais une vaste confédération de peuples dont la religion était la même, dont les mœurs, les lois, le langage et les habitudes différaient. Mille nationalités diverses étaient nées des débris du colosse renversé ; toutes les nations nouvelles, égales en droits et animées du même orgueil, s'accoutumèrent à s'observer, à s'estimer, à se haïr mutuellement ; aucune d'entre elles ne crut pouvoir dominer, absorber et engloutir toutes les autres. Une rivalité fertile s'établit entre elles; ce que l'une découvrait, analysait ou perfectionnait, tournait au proGt de ses
rivales. Grâce à cette balance intellectuelle et morale, les régions du Nord influèrent sur celles du Midi; lespeuples avancés hâtèrent par leur exemple la marche des peuples en retard; les lumières se croisèrent dans tous les sens, et les reflets lointains de l'Asie et de l'Orient se mêlèrent aux connaissancesoccidentales. Plus de monotonie, de torpeur, de monopole; tout devient activité, concurrence, expérience, contraste, nuance. Les individualités se détachent et s'isolent. La société et la nature humaine s'offrent à l'observateur sous une variété infinie de faces diverses. De môme que l'unité, même tyrannique et violente, était la devise du monde antique, ia diversité devient celle du inonde nouveau 1.
Mais revenons à notre sujet spécial.
Nous avons vu, ai-je dit, ce qu'était chez les Romains sous les premiers empereurs l'état politique et social. Il y avait peu de choses changées jusqu'à la chute de l'Empire partagé à cette époque entre deux souverains dont l'un gouvernait l'Orient et l'autre l'Occident; les provinces soumises au premier comprenaient l'Orient proprement dit, l'Egypte et la Grèce; celles soumises au second étaient l'Italie, l'Afrique, les Gaules, les Espagnes, la Bretagne et la partie occidentale de l'Illyrie.
Ces deux parties de l'Empire avaient dans cha-
cune d'elles deux préfectures subdivisées ensuite en diocèses, les diocèses en provinces, et ces dernières en cités.
Mais toutes les villes n'avaient pas rang de cité ; certains privilèges étaient attachés à ce titre et entre autres un gymnase, un théâtre, une curie, un forum, une église épiscopale, etc.
Chaque préfecture avait un chef civil, administrateur sous les ordres duquel venaient les vicaires des diocèses, les comtes et les proconsuls ; chacun de ces derniers avait sous ses ordres d'autres magistrats chargés d'administrer les provinces et les cités. Ces derniers avaient un sénat nommé en partie par le pouvoir central et en partie par le peuple. Quelques portions de l'Empire avaient des assemblées provinciales où se rendaient les députés des villes ; l'assemblée des Gaules se tenait à Arles; mais l'esprit public était si faible que les députés découragés se rendaient rarement à leur poste et souvent même les électeurs ne daignaient pas se rendre au leur pour les nommer.
L'organisation militaire était plus simple ; chaque préfecture avait un maître général de la milice et sous celui-ci un maître de cavalerie et un d'infanterie. Venaient ensuite les chefs subalternes nommés tribuns, préfets des légions, etc.
L'ordre judiciaire avait à sa tête le questeur
chargé de rédiger, de promulguer et d'interpréter les lois. Dans les affaires ordinaires de chaque cité, le défenseur prononçait; on appelait de lui aux décemvirs, des décemvirs au président, du président au vicaire et du vicaire au préfet. L'empereur, pour s'assurer si la justice était bien rendue dans ses Etats, envoyait des légats ou lieutenans chargés de faire l'inspection des causes dans les diverses provinces, mais sans qualité pour changer euxmêmes les décisions des juges naturels.
L'administration des finances suivait à peu près la même hiérarchie avec des noms différens: collecteurs, receveurs préposés du trésor, et enfin un ministre ou comte des largesses sacrées.
Toujours de la cité aux provinces, des provinces aux diocèses , des diocèses aux préfectures et de celles-ci à l'empereur ou à ses ministres 2.
Le revenu de l'empereur provenait de quatre sources différentes, savoir :
Le domaine impérial dispersé dans toutes les provinces et formé de l'ancien domaine public de la république, du patrimoine de divers empereurs, des legs et des confiscations ;
Les contributions directes, la foncière ou indiction et la personnelle ou capitation;
Les contributions indirectes consistant dans les
octrois, les péages, les douanes, le chrysargyre (espèce d'impôt sur l'industrie) , etc. ;
Les produits éventuels, tels que les confiscations et amendes, déshérences, etc. 3.
Au cinquième siècle, l'Empire comptait dans son sein quatre classes bien distinctes.
Les privilégiés formaient la première. Étroitement unis au pouvoir, ils avaient accaparé les honneurs et rejeté les fonctions pénibles et les taxes pécuniaires sur la classe laborieuse. Dans cette première classe étaient les familles patriciennes, les hauts dignitaires civils, le clergé, les officiers du palais, et en générai tons les sénateurs et nobles Romains qui avaient droit de porter le titre de clarissime. La seconde classe comprenait tous les citoyens habitant les villes, possédant une propriété de vingt-cinq arpens au moins et n'appartenant pas à la classe privilégiée. C'étaient là les curiales.
La troisième classe était composée de la masse des habitans des villes sans fortune territoriale 4.
Les esclaves et les colons tributaires libres de leurs personnes, mais forcés de cultiver leur terre natale, formaient la classe infime et souffrante, souffrante plus sans doute que celles des curiales et du peuple ; mais ces dernières n'étaient pas pour cela exemptes de misère et d'oppression.
L'épuisement des ressources publiques, lentement consommées par un gouvernement qui ne savait pas les reproduire, avait forcé les empereurs à étendre leur avide despotisme jusqu'aux extrémités du corps social; ils ruinèrent la liberté municipale afin de dépouiller plus facilement les municipes. Dès lors les charges des villes retombèrent sur des classes de possesseurs déjà accablés par les charges fiscales; dès lors plus de liberté, plus de commerce, plus de richesses, plus d'esprit public. On se réfugiait jusque dans les camps germains poury chercher une servitude plus tolérable. « Ce nom de citoyen romain, s'écrie le prêtre Salvien, ce nom autrefois tant estimé et payé si cher, on le fuit, on le répudie; il n'a plus de prix, il est presque infâme 5. »
Cette disposition des esprits, si elle ne suffit pas, comme le dit M. Desmichels, pour expliquer l'invasion, était du moins au nombre des causes qui firent défendre l'Empire avec tant de tiédeur. L'enthousiasme patriotique centuple les forces, l'indifférence les réduit de moitié; le besoin de secouer un joug fait courir au-devant d'un autre, souvent plus dur, des masses sans réflexion.
Cequifait la force d'un Etat c'estlepatriotisme de la classe moyenne, et ce patriotisme naît de ses lumières, de l'état prospère de son commerce, de son
industrie, de son agriculture, en un mot de son bonheur moral et matériel. Détruisez ces élémens de prospérité, vous détruisez le patriotisme, la nationalité. C'est ce qui était arrivé lors des premières invasions et ce qui ouvrit la porte aux irruptions barbares. Pourquoi les Romains du cinquième siècle se seraient-ils défendus? Qu'auraient-ils défendu?
Dans les siècles qui nous occupent il y a évidemment deux grandes divisions à faire : les Romains et les Barbares. Mais dans l'histoire de ces derniers que de subdivisions! que de peuples, que de lois, de coutumes, de mœurs dans ces hommes du Nord habitant des forêts, des plaines, des montagnes, le bord des fleuves ou les rivages des mers! Dans l'impossibilité de parler de tous avec détail, c'est de ce qu'ils ont de commun qu'il faut seulement nous occuper ; ce sont les traits caractéristiques du Barbare que nous devons seulement saisir; c'est un aperçu général des choses majeures, saillantes, ressortant de l'état de barbarie, ayant influence sur le sort futur de ces peuples que nous devons tracer.
Je ne me dissimule pas l'immense difficulté de cette tâche; mais dans un sujet pareil à celui que j'ai choisi j'aurais mauvaise grâce à reculer devant les difficultés.
Parlons d'abord de l'état politique des Barbares.
Les Francs se présentent à nous les premiers et un peu en dehors, quoique sortis d'une confédération formée par les tribus germaines.
Us arrivèrent dans les Gaules, d'abord par hasard et poussés en avant par le goût des aventures; ils revinrent, enhardis par le succès, alléchés par Je pillage ; le bien-être les y retint. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, ils s'attachèrent au sol. le cultivèrent, en devinrent propriétaires, se choisirent des chefs. et le défendirent à leur tour contre de nouveaux Barbares.
Lorsque Clovis eut donné un peu d'unité à ces peuplades disséminées dans le Nord des Gaules, elles s'avancèrent dans l'intérieur du pays et finirent par former avec le temps une nation.
C'est à peu près ainsi , mais souvent avec plus d'ensemble et de violence, que les Vandales, les Suèves, les Bourguignons, les Saxons, les Visigoths, lesHéruIes, les Lombards, s'établirent dans les contrées d'Occident, abandonnant leur ciel brumeux pour un ciel pur, leurs stériles bruyères pour de fertiles vignobles, leurs forêts de sapins peur des bois d'oliviers, leurs plaines marécageuses pour des champs couverts de moissons, la pauvreté pour l'abondance, la vie nomade et aventureuse pour le repos et le bien-être 6.
L'Empire romain, quoique sans force et sans
énergie , ne céda pas d'abord son territoire à ces nouveau-venus; il se contenta de reconnaître de fait la résidence d'un chef barbare, sans lui céder aucune action sur les anciens habitans. Les cités gardèrent des relations avec Rome et restèrent cités municipales; on voyait parfois ces ombres d'empereurs romains, s'appuyant encore sur l'ancienne majesté de leur nom, nommer patrices et consuls ces Barbares ignorans qu'ils ne pouvaient déposséder.
Parmi les peuples que j'ai cités, les Saxons furent placés dans la situation la plus favorable à leur développement; plus isolés que les autres, leur civilisation progressive ne fut pas sans cesse retardée par de nouvelles invasions ; ils étaient seuls et maîtres du pays; les Romains mêmes n'eurent aucune action sur leur régénération.
Je n'entreprendrai pas d'entrer dans le détail de leur état social particulier, bien qu'il offre un intérêt fort grand. Si, forcé par mon cadre à abandonner les détails pour l'ensemble ; si , parmi les peuples de cette époque , je dois en choisir un comme type général, on me pardonnera de laisser de côté les Thanes et les Céorls pour lesLeudes et les bénéficiers 7, les Wittenagemots pour nos assemblées représentatives , les Saxons pour les Francs et la Bretagne pour les Gaules.
Par !a même raison que l'unité existe moins dans
laconquête et la civilisation franke que dans la conquête et la civilisation saxonne, elle est aussi beaucoup plus difficile à retracer; mais elle est en même temps une plus fidèle représentation de ce qui se passait sur tout le continent dans ces siècles de confusion.
Les Gaulois avaient conservé en partie leurs mœurs, leurs lois, leur langue. Les Barbares, Francs, Bourguignons, ou autres qui s'en sont rendus maîtres, avaient aussi leurs lois, leurs mœurs, leur religion , leur idiome particulier. Tout cela s'est mêlé, confondu , refait ; une civilisation nouvelle en est sortie ; elle a commencé par la féodalité , a fini par le gouvernement représentatif; mais de l'invasion à la féodalité il y a plusieurs siècles de distance.
Dans cette période , l'état des personnes est étroitement lié à l'état des propriétés; on a vu d'abord l'homme distinguer, ennoblir la terre selon qu'il était puissant et libre; plus tard la société a distingué et ennobli l'homme qui s'est trouvé placé dans telle ou telle condition selon qu'il a été placé sur telle ou telle terre.
Du cinquième au neuvième siècle , à quelque époque qu'on prenne les Gaules, on y reconnaît trois sortes de propriétés territoriales : les terres allodiales , bénéficiaires et tributaires.
Les terres allodiales ou alleux sont celles prises
ou reçues en partage parles Barbares 8. Elles étaient entièrement indépendantes, le propriétaire en disposait à son gré, ne les tenant, disait-il, que de Dieu et de son c'pée. Celles qui ne furent assignées ni au roi , ni au chef, ni au simple guerrier, furent les terres du fisc. Elles sont connues sous cette dénomination dans les codes barbares 9.
Plus tard d'autres domaines acquis par achat ou succession vinrent; accroître le nombre des alleux et ce nom devint indistinctement celui de toutes les terres possédées en toute propriété.
Ce nouvel état des Barbares, loin de servir à la civilisation, entraîna presque la dissolution de la société. Jusque là ils avaient vécu ensemble avec un chef qui s'était constitué lui-même en disant à ses compagnons : Venez avec moi, je vous conduirai, le butin nous attend... Une fois propriétaires, ils se dispersèrent; et la séparation , l'isolement des individus fut le premier pas vers le nouvel état social que devait amener la propriété. Il serait ridicule de supposer qu'à cette époque ces hommes sauvages et indépendans se fussent soumis à un système régulier d'obligations et de charges publiques; l'État n'existait pas pour eux, ils ne connaissaient que les rapports d'homme à homme et un impôt ne leur eût paru qu'une violence, un vol commis par le fort que le faible seul pouvait être
contraint de subir. Mais d'un autre côté la nécessité força les propriétaires d'alleux à accepter certaines charges. Pour se concilier un chef puissant on lui envoya des cadeaux ; on fit des dons volontaires qui avec le temps devinrent obligatoires 10 et se multiplièrent. Le chef ou roi envoya des agens pour rendre des services aux alleux , les alleux leur durent des moyens de transport et de subsistance. Une expédition militaire devint nécessaire ; on donna au roi des secours en hommes et en argent; il en résulta l'obligation de continuer : du service à l'usage, de l'usage au droit, du droit aux peines... De là à la féodalité il n'y a qu'un pas, une pente insensible v conduisait.
Essayons de la suivre.
Tout ne se passait pas toujours ainsi; rien n'est régulier dans l'état barbare et chaque individu ne pouvait être pourvu. Le faible ou le timide qui n'avait pas eu part au gâteau se mettait sous la protection du fort ou de l'heureux , il le servait à charge d'être nourri sans cesser d'être libre ; les grands acquirent ou usurpèrent; les églises reçurent ou achetèrent ; les petits alleux furent réduits peu à peu à la condition des tributaires ou devinrent des bénéfices.
Je n'ai pas besoin de dire qu'à cette époque il n'y avait point encore de domaine public ni privé.
Après l'invasion , le chef, de gré ou de force , se faisait une large part dans le partage; voilà tout. Une guerre heureuse contre un prince voisin venait l'augmenter; plus tard les obligations entraînèrent la confiscation au profit du roi, et ces confiscations justes ou injustes se renouvelèrent sans cesse. Les premiers Carlovingiens, dit M. Hulmann dans son Histoire des finances, ont possédé jusqu'à ia3 belles terres. Ce que le roi faisait en grand le simple chef de bande le faisait aussi pour son compte et s'arrondissait chaque jour. C'était la seule ambition , la seule idée du Barbare conquérant. Mais lorsque les domaines devinrent assez grands pour ne pouvoir être régis par un seul , ils en concédèrent certaines parties, non à prix d'argent, ce qui eût été impossible; mais à prix de services. Ces dons ou transactions furent nommés bénéfices.
Ces bénéfices étaient tantôt donnés pour un temps et révocables, tantôt à vie, et parfois héréditaires 41.
Nous nous rapprochons toujours de la féodalité.
Les hommes sont de leur nature avides et indépendans, les Barbares surtout; le service rendu et récompensé par des donations ou concessions de terres, l'usufruitier voulut être libre et chercha à secouer le joug. L'ancien propriétaire revendiqua ses droits , les soutint à main armée , et des violen-
ces réciproques suivirent. Il fallait pour remédier à cet inconvénient des conditions écrites, et les nouveaux donateurs, profitant de l'expérience de leurs devanciers, lièrent leurs obligés par des liens plus forts ou leur accordèrent l'hérédité. Il fallut suivre ie chef, l'entourer, le défendre partout où besoin serait; jusque là c'avait été de la fidélité, mais quand de cette fidélité ressortit l'obligation au service militaire, à première réquisition, l'obligation à certains services civils ou domestiques, le fidèle devint vassal, et la féodalité exista. Un mot encore :
Je vous ai parlé des terres, mais non de leur culture ; d'abord on s'en occupa peu , mais de jour en jour le besoin s'en fit sentir et les Barbares riches et puissans ne se soucièrent pas de mener euxmêmes leurs charrues, non que leur bras ne pussent comme tous les autres en soutenir le poids, en supporter la fatigue, mais parce que la paresse et l'insouciance se mêlaient à leurs sauvages habitudes. Des hommes moins riches vinrent s'offrir et devinrent propriétaires moyennant tribut et redevance. Les anciens cultivateurs furent les premiers et souvent préférés à cause de leur connaissance du terrain , des instrumens et de la science agricole. D'autres leur succédèrent; après un premier apprentissage, ils venaient s'offrir à l'oisiveté des
puissans et devenaient à leur tour tributaires. De petits propriétaires d'alleux, dont les terres se trouvaient malencontreusement enclavées dans celles de voisins avides , querelleurs et redoutables , craignant de se voir un jour ou l'autre attaqués el dépossédés , se présentaient humblement à eux tenant d'une main un rameau ou une touffe de gazon, et de l'autre les cheveux du devant de la tête. Ces signes étaient une offre tacite de leurs propriétéset de soumission de leur personne. De nouvelles conditions furent créées pour ceux-là. De là , dit M. Guizot d'après Anton et Hulmann , celte variété de noms sous lesquels sont désignées, dans les actes anciens, les métairies exploitées à des titres et selon des modes différens.
Ici nous nous arrêterons pour ne pas entrer dans la féodalité proprement dite ; cet état ne commença guère avant Charlemagne et nous le retrouverons tout entier dans la troisième période de ce cours (du neuvième au douzième siècle) ; nous en ferons alors une étude spéciale , car c'est son plus beau
temps.
Vous le voyez; partout s'est fait sentir la transilion confuse de la vie nomade et barbare à la vie sédentaire et agricole. Dans les institutions même instabilité ; à l'époque où nous sommes parvenus
les divers systèmes dominateurs ont déjà de l'influence : royauté , aristocratie , peuple; mais jusqu'à la féodalité rien ne prévaut , tout se heurte et s'asseoit après une lutte plus ou moins longue. Dans les états même mobilité : créés, supprimés, réunis, divisés, sans frontières, sans gouvernemens; partout confusion de principes, de races, de langues, telle est l'Europe barbare13, l'Europe que l'Église régénérait graduellement en s'en emparant avec le plus ardent prosélytisme, en la dominant de sa science et de sa force morale.
De l'état des terres et de celui des personnes, qui font la condition sociale de cette époque, passons à l'histoire des lois et de la jurisprudence.
Je vous ai dépeint les Barbares envahisseurs comme de vrais pillards nomades, important avec eux l'ignorance , la brutalité , la soif de sang et de richesses; il ne serait cependant pas vrai de dire que ces peuples nouveaux n'avaient aucune loi , aucune règle, aucune discipline; on cite au contraire des coutumes plus anciennes qu'ils sentirent le besoin de rédiger et de fixer plus solennellement lorsque le moment du repos fut arrivé pour eux. Ils y ajoutèrent les dispositions qu'exigeaient leur nouvelle relation avec les Romains, les Gaulois, les Ibériens, etc., anciens possesseurs de leurs
lerres. On fit des codes modifiés souvent par les événemens , les nouvelles invasions et les agrandissemens d'État; toutes ces lois furent écrites dans la langue des vaincus qui bientôt devint, avec de nombreuses modifications , celle des vainqueurs.
La plus ancienne de ces lois est la loi salique que Clovis , après sa conversion , refit pour la conformer aux préceptes chrétiens. D'autres chefs y firent d'autres changemens et il n'est arrivé jusqu'à nous qu'un des articles fondamentaux dont on a peut-être interverti le sens en disant qu'il exclut les femmes de la couronne de France. On ne parlait guère à cette époque de couronne de France. C'est tout au plus des terres saliques que les législateurs du temps ont voulu parler.
On cite encore, parmi les lois nombreuses émanées de ces nombreuses agglomérations d'hommes du Nord, la loi des Lombards que Montesquieu met au-dessus de tous les autres codes barbares, les lois des francs ripuaires, des Allemands, des Bavarois, des Anglo-Saxons, des Bourguignons «, celle des Visigolhs qui fut en vigueur jusqu'au onzième siècle dans une partie de la France , celle des Ostrogoths qui, plus avancés en civilisation, acceptèrent une partie des lois romaines qu'ils comprenaient mieux et méprisaient moins. Toutes ces loi, devaient avoir entre «lies beaucoup de rapports
comme les peuples qu'elles régissaient. Leur but principal était de donner a ces peuples habitués au brigandage des idées d'ordre , de propriété , de mœurs.
Il ne sera pas sans intérêt de connaître ia manière dont, en général, ces lois étaient adoptées par les peuples de cette époque. Le roi la proposait, tous les guerriers, réunis en assemblée générale, l'adoptaient ou la rejetaient , soit en poussant un effrayant houra , soit en agitant leurs framées en signe d'approbation. Les affaires de la nation se réglaient ainsi. On y prononçait sur les crimes qui pouvaient compromettre la masse, et le roi y nommait des juges pour statuer sur les affaires qui n'intéressaient que les particuliers 15.
Cela se passait à peu près ainsi dans les forêts de la Germanie 16 avant la conquête, et dans la plupart des nations assises et policées, jusqu'au moment où les défenseurs du pays cédèrent leur place aux évêques, les simples guerriers aux chefs, aux officiers de la nation du roi ( proceres ) Cette innovation changea la forme des assemblées et en partie aussi l'objet 17; tout se mesura aux besoins et aux lumières des peuples en travail de civilisation.
Revenons à la jurisprudence.
Les Romains avaient en général conservé la faculté de vivre suivant les lois romaines, et peu à
peu bien des nations barbares s'y soumirent volontairement à mesure qu'elles se poliçaient 18.
Ces lois romaines étaient le code Théodosienet le code Justinien.
Le premier, composé des débris de l'ancienne législation et placé entre la société mourante et la société nouvelle , semble un legs l'ait aux générations à venir par la sagesse de celles qui s'éteignent.
L'autre, admirable monument du règne de Justinien, a survécu à toutes ses conquêtes, aux plus beaux actes de son règne. Il l'a couronné d'une gloire éternelle, car le bien de l'humanité en a été le résultat i9.
Ce code avait été précédé par la loi des rois de Rome, celles des décemvirs, des préteurs et du peuple, par les décrets du sénat et les édits des empereurs. Toutes les erreurs ont servi à son expérience. Il a profité des fautes et des erreurs comme du bon et de l'utile.
Dans les premiers siècles de Rome l'ignorance avait resserré dans des bornes fort étroites la science des lois ; les jours de marché ou d'assemblée , les jurisconsultes qui avaient le plus de réputation se promenaient au forum ; ils donnaient leurs avis aux dernières classes des citoyens, dans l'espoir d'obtenir un jour leurs suffrages. Lorsqu'ils avançaient
en âge ou qu'ils obtenaient des dignités, ils se tenaientchez eux assis surune chaise ou sur un trône; ils y attendaient avec une gravité tranquille les visites de leurs cliens qui, dès la pointe du jour, venaient en foule, de la ville ou de la campagne, assiéger leur porte. Les devoirs de la vie sociale et les incidens d'une procédure étaient le sujet ordinaire de ces consultations, et les jurisconsultes donnaient leur opinion de vive voix on par écrit, d'après les règles de la sagesse naturelle et de la loi. Ils permettaient aux jeunes gens de leur profession et de leur famille d'y assister; ils instruisaient en particulier les enfans, et la famille Mucia fut longtemps renommée pour ces sortes de connaissances, qui se transmettaient de père en fils. La seconde période, le bel âge de la jurisprudence, comprend l'espace de temps qui s'écoula depuis la naissance de Cicéron jusqu'au règne d'Alexandre-Sévère. On forma un système général, on établit des écoles, on composa des livres, les vivans et les morts furent mis à contribution pour servir à l'instruction des élèves. Célius Patus, Caton, Servicus, Sulpicius, Papinien, Paul et Ulpien se font remarquer surtout dans la longue liste des jurisconsultes qui brillèrent sous la république et les Césars 20. Après cette période glorieuse pour la jurisprudence il y eut jusqu'à Théodose et Justinien une longue nuit.
Celte science fut oubliée et comme perdue enire les tyrans et les Barbares, le prosélytisme chrélien et les disputes théologiques.
Lorsque Juslinien arriva au trône, les sources du droit étaient depuis long-temps dans les Écrits des jurisconsultes* d'après les règles posées dans la Constitution de Valcntinien III , dans les Rescrits tirés de Codes grégorien et hermogénien , dans le Code de Théodose II , dans les Nouvelles particulières* suite de ce Code, et dans d'autres recueils de divers souverains 21.
La révision, la réforme, l'application de tant de codes et de lois étaient devenues choses très longues, très difficiles, mais indispensables. La tête la plus vaste ne pouvait contenir ce que les siècles et les jurisconsultes avaient créé, changé ou modifié dans l'espace de plus de mille ans. Pauvres au milieu de tant de richesses les juges prononçaient d'après le simple bon sens plutôt que de rechercher le texte des lois dans cet amas informe de codes différens.
Juslinien, familiarisé dès son enfance aveclalangue grecque et la jurisprudence, entreprit de lui donner de l'unité, de revoir, de réformer, de classer en améliorant. Mais dans celle tâche au-dessus des forces d'un homme il s'associa les meilleurs jurisconsultes de l'Orient et nomma pour les gui-
der et les présider le savant Tribonien. Cet homme vraiment extraordinaire par son immense capacité embrassa d'nn coup d'oeil d'aigle les connaissances des siècles écoulés et celles de son époque 22. Aidé par ses collègues, il recueillit toutes les décisions trouvées dans des écrits innombrables, en supprima les lois répétées, contradictoires et hors d'usage, reproduisit les plus sages et les plus nécessaires aux peuples du sixième siècle. Le nouveau code, revu etsigné par Justinien, fut publié à la porte des églises. Cela esl grand et beau; mais, après avoir fait la part de ce qui est grand et beau, de ce qui sera immortel, disons pour peindre l'époque que Justinien écrivit en tête de son code : «Que la matière a été divisée en sept parties par respect pourla nature etla vertudesnombres25...»
Il restait un travail plus difficile : de ces décisions, de ces lois, de ces conjectures, de ces questions, de ces disputes des gens de loi, il fallait tirer l'esprit de la jurisprudence; le Digeste ou les Pandectes (zav&'xTa^ Recueils généraux) sortirent en trois ans de ce nouveau travail. Cinquante livres continrent l'abrégé de deux mille traités et trois millions de sentences furent réduites à cent cinquante mille, ce qui est encore fort honnête.
Lorsque Justinien eut approuvé les travaux des membres de cette commission, il donna à leurs opi-
nions, en vertu de son pouvoir législatif, la sanction qui les consacrait; leurs commentaires sur les douze tables, sur l'édit perpétuel, sur les lois du peuple et sur les décrets du sénat, remplacèrent l'autorité du texte; et ce texte fut abandonné comme un respectable mais inutile monument de l'antiquité. Le Code, les Pandectes et les Institutes devinrent le seul système légal de jurisprudence; on les admit seuls dans les tribunaux; on les enseigna seuls dans les académies de Rome, de Beryte et de Constantinople. Juslinien adressa au sénat et aux provinces ses Eternels oracles 2/»; et soit piété ou ruse, à l'exemple de Numa et de Constantin, il attribua à l'inspiration et au secours de Dieu l'exécution de ce grand œuvre.
Une seconde édition de son code, augmentée de seize éditset de soixante-huit nouvelles, parut quelques années plus tard.
Je me suis assez longuement étendu sur la jurisprudence barbare et romaine qui régissait cette époque de transition double de faits, de lois et de mœurs, et si je n'ai pas parlé de l'esprit de ces lois, c'est que j'aurai plus tard occasion de le faire en vous parlant des mœurs politiques, privées, civiles et religieuses.
Si, pour faire des lois, on doit observer et consulter scrupuleusement les mœurs d'une nation.
ces mêmes Jois doivent être l'image, la représentation fidèle de ces mœurs; car dès le moment où il n'y aurait pas harmonie entre ces deux élémens, les lois seraient refaites ou elles seraient violées25.
La civilisation a sans cesse maintenu dans les lois ce fonds de morale universelle et éternelle qui doit se retrouver partout et en tout temps; mais elle a sans cesse modifié ce qui tient aux lumières des peuples. Dansnotre France, par exemple, après la roue, l'écartellement et des supplices plus horribles, nous avons vu la potence; après la potence, la guillotine : le condamné a disparu sans souffrances de cette société qui le rejetait... Aujourd'hui nous touchons au terme, au but tant désiré, à l'abolition de la peine de mort. Devenons-en dignes, améliorons-nous encore, et cette loi, peutêtre encore nécessaire, disparaîtra à tout jamais.
DIX-NEUVIEME LEÇON
Notre dernière séance a été consacrée aux lois, nous parlerons aujourd'hui des mœurs. Mais avant d'entreprendre la partie historique de cette étude, vous entendrez avec intérêt quelques observations sur les rapports qui lient intimement les mœurs et les lois.
Il y a, vous le savez, des lois fondamentales et des lois spéciales : les premières sont nommées Chartes ou Constitutions, les autres Codes.
Tout ce qui règle le droit privé, le droit public, le droit des gens peut être considéré comme loi.
Le bien-être social doit être et est presque toujours le principal objet des législations, le but des législateurs, et, pour parveniràce but, ils ont imité, plus ou moins imparfaitement, les lois naturelles et divines. 11 ne sulïit pas cependant de cette étude et de celle tendance à imiter le bien absolu pour
faire de bonnes lois; car il faut aussi que ces dernières soient en harmonie avec les mœurs qu'elles doivent régir.
Nos mœurs, c'est notre vie privée et politique, c'est notre existence, c'est nous; nos lois doivent s'y conformer, en être l'expression, en assurer le maintien si elles sont bonnes, les améliorer graduellement, mais toujours de manière à ce qu'elles soient assez en harmonie pour pouvoir être suivies *•. Des lois parfaites en théorie seraient les plus mauvaises si elles ne pouvaient être appliquées et suivies.
L'histoire prouve partout cette assertion.
Les mœurs d'un peuple étant données, ses lois se trouvent dessinées dans leur caractère général 2.
Les Athéniens, vifs, inquiets, remuans, jaloux de leur liberté, de leurs droits, avides de spectacles et d'émotions, durent avoir des lois et des institutions qui transportent dans les assemblées publiques les intérêts de l'Etat et donnent à tous les citoyens le droit de s'en mêler. Et, pour le dire en passant, les Français ont en cela, comme en beaucoup d'autres points, une grande analogie avec les Athéniens... Lors de la régénération européenne les Francs et les Gaulois nos pères ont bien pu supporter la féodalité, ils n'eussent jamais supporté le
despotisme. Ce dernier gouvernement était le seul au contraire qui pût convenir à l'indolent Napolitain, à l'Allemand stupide, à l'habitant des climats brûlans comme à celui des zones glaciales.
La vieille Angleterre ne pourra pas plus supporter l'égalité que la jeune Amérique ne supporta l'aristocratie anglaise 3.
Partout où les peuples sont libres de se donner des lois, elles sont l'expression de leurs mœurs; bien plus, les mœurs déterminent les institutions politiques et les formes de gouvernement.
Les annales des peuples nous exposent l'origine des gouvernemens et les modifications qu'ils ont subies, et c'est là que nous allons les chercher; mais, en principe, veut-on savoir l'origine de la monarchie, du despotisme et de la féodalité, de la démocratie ou du gouvernement représentatif, il faut étudier les mœurs, car elles contiennent le mot de l'énigme. Les annales, les archives, etc., nous donnent des faits vulgaires qui n'expliquent rien, les mœurs expliquent tout. Ce sont les mœurs pastorales et agricoles qui ont fondé la royauté patriarcale, le plus simple des gouvernemens. Devenues belliqueuses, les mœurs ont nécessité un gouvernement absolu; devenues conquérantes, le chef, le prince, est devenu monarque et despote, nécessité du gouvernement d'un grand pays.
Ce gouvernement, qui nous semble le plus mauvais à nous Français, est le seul bon pour la Chine, la Russie, l'Inde, le Danemarck, etc., partout enfin où il est en harmonie avec des mœurs simples et des lumières peu avancées.
La féodalité que nous repoussons, et que nous avons répudiée avec tant de raison, était le résultat nécessaire des suites de l'invasion barbare, le seul gouvernement que pût faire naître l'état des choses de l'époque.
Les mœurs industrielles et commerciales créent des lois et des institutions qui répondent à leur nature et portent leur empreinte. Peu de guerres, peu de conquêtes, peu de rêves de gloire, mais sécurité, liberté et une large part des intérêts commerciaux dans le pouvoir : Tyr et Carthage, Venise et la Hollande en sont des exemples.
Là où il y a lutte entre l'esprit commerçant et l'esprit aristocratique, en Angleterre, par exemple, on voit les institutions se mouler à cette double exigence 4.
Les mœurs qui caractérisent le monde moderne émanent du christianisme et plus tard de l'Eglise; le mépris pour l'individu s'évanouit, ainsi que l'exaltation de nationalité des Etats antiques, pour mettre en relief la dignité, la moralité de l'homme
et la puissance religieuse qui lit les mœurs et domina les lois.
L'esclavage en quittant l'Europe y laissa le servage et celui-ci la domesticité; il est à craindre que de long-temps l'état de notre civilisation nous défende de répudier ce dernier état, qui cependant dégrade l'homme et semblera le dégrader bien plus encore lorsque les lumières seront universellement et également répandues.
Une des grandes folies de nos temps modernes , dit avec raison M. Joseph Droz, est celle de chercher quel est en théorie le gouvernement le plus convenable à la nature humaine et de vouloir ensuite l'imposer à tous les peuples. Ce sont là des moyens , non d'avancer la civilisation , mais de porter partout le désordre et la tyrannie. Les gouvernemens sans base , les gouvernemens a priori sont toujours éphémères, leur emblème est une pyramide posée sur sa pointe 5.
En France, comme en Europe, l'histoire nous montre toujours les lois et la royauté forcées de suivre les mœurs; lorsqu'il y a eu dissidence il y a eu combat. Ainsi lorsque , après la mort de Louis XIV, l'esprit philosophique fût devenu un besoin, le trône résista et s'écroula bientôt après; ainsi , quand une dynastie qui n'a pas compris les mœurs
de son époque a voulu résister ù son tour, elle est tombée et restée dans l'oubli après une bataille de trente-six heures.
Le judicieux Montaigne semblait l'avoir prévu lorsqu'il disait en i58o :
« Si est-ce que la fortune, réservant toujours son authorité au-dessus de nos discours, nous présente aucunesfois la nécessité si urgente, qu'il est besoin que les loix luy facent quelque place; et quand on résiste à l'accroissance d'une innovation qui vient par violence à s'introduire , de se tenir en tout et partout en bride et en règle contre ceux qui ont la clef des champs , ausquels tout cela est loisible qui veut avancer leur dessein, qui n'ont ny loy ny ordre que de suivre leur advantage , c'est une dangereuse obligation et inéqualité. »
« 11 est reproché avec raison à ces deux grands personnages , Oclavius et Caton , aux guerres civiles, l'un de Sylla , l'autre de César, d'avoir plustost laissé encourir toutes extrémitez à leur patrie , que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer. Car, à la vérité, en ces dernières nécessitez, où il n'y a plus que tenir, il serait à l'aventure plus sagement fait, de baisser la teste et prester un peu au coup, que s'ahurlant outre la possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violence de fouler tout aux pieds ; et II. 10
vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce qu'elles peuvent puisquelles ne peuvent ce qu'elles veulent.»
v C'est de quoy Plutarque loue Philopœmen, qu'estant né pour commander, il sçavoit non-seulement commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand la nécessité publique le requéroit. »
Si les conseillers de Charles X, au lieu de se raidir contre cette nécessité publique, l'avaient comprise et suivie, ils n'auraient pas précipité leur maître du trône, et le château de Ham ne serait pas devenu leur éternelle demeure.
Si les lois générales et politiques ne doivent changer que rarement pour ne pas apporter de perturbation dans l'État , les lois civiles au contraire doivent se modifier souvent pour être en harmonie avec les mœurs.
De nombreux exemples viennent à l'appui de ces assertions et prouvent que les lois ne sont que les mœurs énoncées en forme de principes généraux par l'organe de l'autorité suprême.
Cette influence non contestable des mœurs sur les lois est-elle un bien ou un mal ?
Sans doute il eût été plus utile aux peuples que des lois rationnelles pussent les régir et les améliorer; que leur action fut indépendante de celle des
mœurs; mais la chose ne peut être ainsi. D'ailleurs le bien et le mal n'influent pas sur les lois d'une manière égale.
Les bonnes mœurs inspirent de bonnes lois , les soutiennent et les font triompher des mauvaises passions ; c'est la vertu d'un peuple qui se produit au dehors. Les lois ne peuvent être parfaites, car elles ne seraient pas applicables; et les bonnes mœurs seules peuvent préparer les nations à recevoir de bonnes lois.
Prenons encore la France pour exemple; il y a pour nous plus d'intérêt et de profit.
En France la philosophie du dix-huitième siècle semblait avoir préparé les esprits à des lois plus larges; mais si la haute classe de la société était mûre , le peuple ne l'était pas, et il outra les lois tellement cru 'il y eut réaction après une lutte sanglante. Les mœurs n'avaient pas préparé les esprits à une révolution si prompte ; elles n'eurent pas assez de puissance pour conserver des lois très libérales. L'anarchie et le despotisme s'ensuivirent. On vit alors des législateurs vouloir nous façonner ?.ux brutales manières d'une société grossière et féroce; ils nous firent prendre nos repas en commun , s'efforcèrent d'anéantir toutes les supériorités, de niveler toutes les conditions. Rien ne manqua pour atteindre ce but: une sorte d'exal-
— natation populaire qui allait jusqu'au délire, un fanatisme furieux pour une liberté indéfinie et mal comprise, pour une égalité chimérique, et enfin la plus violente terreur, auxiliaire obligée de toutes les tyrannies. Cependant qu'est-il résulté de tout cela? Qu'a-t-on obtenu de tant de lois absurdes soutenues par tant de massacres? Rien que ce qui était dans nos mœurs. L'affranchissement de la terre, l'égalité devant la loi, la juste répartition des héritages , la liberté politique garantie par la pondération des pouvoirs , la liberté individuelleprotégée par de meilleures formes judiciaires; la liberté des cultes reconnue , comme aussi celle de l'expression de la pensée , un système uniforme de législation civile substitué de l'incohérente jurisprudence des coutumes, et enfin l'admission de tous à tous les emplois de 1 État. Voilà ce qui était dans nos mœurs; voilà ce qu'avaient amené le temps, la diffusion des richesses et des lumières , ces deux grands agens de la force publique ; voilà ce qui a surnagé, ce qui subsistera malgré d'impuissans efforts, malgré môme le discrédit qu'ont jeté sur ce nouvel ordre social les excès révolutionnaires. De sorte que, lorsque la loi est venue, elle n'a fait que sanctionner ce qui existait , et ce n'est que parce qu'elle a exprimé des rapports réels qu'elle a donné au pays la conscience de sa durée 6. Suivant
un penchant naturel, la loi est venue se mettre en harmonie avec les mœurs, après avoir fait constitution sur constitution pour s'en rapprocher 7.
Les bonnes mœurs tolèrent, adoucissent et protègent les lois, même imparfaites, tant qu'elles existent; elles amènent ensuite par degré des améliorations et les soutiennent. J'ai dit que les mœurs chrétiennes avaient d'abord adouci l'esclavage et en avaient ensuite amené la fin en Europe. La philosophie demande l'abolition de la peine de mort; elle l'obtiendra dès qu'elle aura, par des moyens d'amélioration morale et sociale , amené les hommes à pouvoir s'en passer sans préjudice pour la sûreté publique. Cette marche est lente et grave , mais c'est la seule sûre , la seule qui donne des résultats durables.
La paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre ne sera plus seulement un rêve, une utopie, du moment que la civilisation exigera impérieusement le repos du monde , et ce moment arrivera.
Les mœurs rendent inutiles certaines lois; c'est ainsi qu'a disparu toute la législation sur la sorcellerie et d'autres du même genre.
La civilisation tend à simplifier les codes; toute nation qui a peu de lois et qui peut s'en passer a nécessairement plus de moralité que celle qui a les codes les plus volumineux s.
Voyons maintenant l'influence des mauvaises mœurs.
Elles altèrent les facultés morales et intellectuelles des peuples, comme celles des individus, surtout en tarissant la source des élans généreux , de ces hautes inspirations qui font faire aux nations de si grandes choses. La corruption est l'ennemi le plus dangereux qui puisse menacer l'existence d'un peuple , car s'il y a dans le sein de ce peuple assez de lumières pour faire de bonnes lois, il n'y a plus assez de vertus pour les observer; et , par exemple, nous avons vu les codes savans de Théodose et de Justinien s'élever au milieu des ruines de la Grèce et de Rome sans pouvoir consolider ni retenir dans leur chute ces deux colosses, croulant de vétusté. C'est que les mœurs de Rome et de Byzance n'étaient pas en harmonie avec ces codes.
Je dirai en me résumant que, dans le principe des sociétés, les bonnes mœurs tiennent lieu de lois9, réforment les mauvaises et les épurent , et font prospérer les Empires. Dans tous les temps aussi les mauvaises mœurs altèrent les bonnes lois, corrompent les institutions et mènent les peuples à leur ruine.
Examinons maintenant l'influence des lois sur les mœurs.
L'action dos lois sur les mœurs se constate plus
— loi —
facilement, quoique son influence soit plus difficile à déterminer que celle des mœurs sur les lois.
Que les lois soient bonnes ou mauvaises, qu'elles soient ou non en harmonie avec les mœurs, on s'y soumet temporairement, et elles ont souvent le temps de former des habitudes. Or les habitudes ont sur les mœurs plus que de l'influence, elles sont les mœurs mêmes.
Les pays de coutume en sont une preuve ; les lois n'y sont pas écrites, mais ces coutumes y sont observées religieusement , quoique souvent mauvaises, parce quelles ont la sanction des âges; elles sont devenues des habitudes.
La loi d'ailleurs est indispensable à la société ; l'homme veut la loi et s'y soumet s'il veut la société. Une fois acceptée, elle prend empire sur lui et modifie ses mœurs.
La loi ne peut être contraire à la morale , ou , si elle l'est, c'est à l'insu du législateur. Empreinte des lois divines , émanation de la nature morale de l'humanité, la loi est à la fois renonciation d'un principe moral et la règle des mœurs. Il n'en est pas toujours ainsi de la loi politique , faite en vue ou des intérêts matériels de la société , ou dans l'intérêt des chefs qui la promulguent.
Dans ce dernier cas elle comprime les mœurs et le plus souvent amène les révolutions.
Cotte dernière réflexion nous conduit à examiner l'influence des divers gouvernemens sur les mœurs; commençons par le plus naturel, par le gouvernement du peuple, celui où l'action de tous se fait sentir: la démocratie. Nous y trouverons l'agitation, la confusion, plus loin l'anarchie et leur conséquence inévitable, le despotisme. Nousy verrons les mœurs rudes, les passions violentes, les arts inconnus10.
Voyons maintenant Y aristocratie : moins turbulente, moins anarchique, elle offre quelques garanties de durée ; elle favorise sur quelques points la civilisation ; elle donne aux classes industrielles et laborieuses plus de loisir pour leurs intérêts. Patcontre, elle développe moins de vertus patriotiques et de grands talens, mais elle amène plus de douceur et d'égalité dans les mœurs. 11 est encore vrai que, despote et orgueilleuse, exclusive surtout, elle retient le peuple dans l'ignorance par calcul , et produit un malaise, une irritation sourde qui mine l'Etat.
La république , qu'il ne faut pas confondre avec la démocratie, offre souvent d'immenses avantages. Mais elle a peine à se soutenir pure et tombe dans l'un des deux états que nous venons d'examiner. Le plus grand problème à résoudre est celui de donner aux peuples les vertus de la république avec la tranquillité de la monarchie.
Si la monarchie absolue exerce sur les mœurs une influence profondément corruptrice, il n'en est pas de même de la monarchie constitutionnelle. Sous celte dernière, les citoyens ne servent que la patrie, n'obéissent qu'à la loi, n'ont en vue que l'État. Le peuple nomme ses représentans pour veiller à tous ses droits, à tous ses intérêts, et la probité, la raison, le mérite réel, peuvent seuls appeler la confiance publique.
Peut-on considérer le despotisme pur ou la tyrannie comme une institution? La tyrannie , dit Alûeri qui avait approfondi le sujet , est un gouvernement danslequelcelui quiestpréposéàl'exécution deslois peut en faire, les violer, les interpréter, les suspendre ouïes détruire avec impunité; et que ce gouvernement violateur des lois soit héréditaire ou électif, usurpateur ou légitime, bon ou mauvais, confié à un ou à plusieurs, toujours est-il que celui qui en est le chef est tyran , que celui qui le supporte est esclave ii. La tyrannie est une exception, une anomalie, un état de violence qui ne peut durer. Si une force puissante concourt à sa durée, son effet est hideux. La longue série des empereurs romains en est une preuve 12. Ne l'avons-nous pas vu? Grands et petits sont enchaînés par la même crainte. A chacun est tracée sa sphère. Malheur à celui qui en sort sans la volonlé du maître de tous! L'ému-
Jation est inconnue. Tout acte libre est une insurrection , tout progrès un crime. Point de raisonnement, point delan d'enthousiasme, de grandeur morale, peu d'industrie, de commerce; mais en revanche les plaisirs coupables, les fêtes, l'immoralité partout; voilà ce que tolère le despotisme, les travaux qu'il permet, les goûts, les habitudes qu'il donne, les mœurs qu'il enfante. La théocratie est aussi un despotisme, mais ce despotisme a un principe plus noble et plus vivifiant; il a été lourd aux peuples, parce que tout joug est lourd à porter; mais les maux qu'il a produits en Europe ne compensent pas le bien qu'il a fait dans les siècles où le mot de théocratie n'était pas un non-sens.
La féodalité comme la théocratie , a été bonne pour son époque, elle a servi aux progrès ; mais , bientôt dépassée par la civilisation , elle a dû faire place à un pouvoir plus central , plus favorable aux lumières, plus en haï monie avec les mœurs; privée de cet appui , le seul qui fasse vivre les institutions, elle a sans cesse décliné pour venir expirer plus tard sous le pouvoir de Louis XI.
Vous le voyez ; ce serait une grande folie de croire que telle constitution politique est un talisman qui porte avec lui le bonheur ou le malheur13. L'influence des lois ne peut être active que lorsqu'elles se rapprochent des mœurs'; si les lois sont
en arrière, cette influence est nulle; elle l'est encore si elles sont frop en avant de la civilisation. Les lois de Pvthagore , de Platon , de Rousseau et de l'abbé de Sainl-Pierre ne furent que des rêves.
L'action des lois est plus forte sur des nations stables que sur des hordes nomades ; elle est plus vive sur des peuples encore vierges que sur ceux déjà façonnés par la démocratie et le despotisme. Lycurgue et Numa eurent peu à faire pour voir adopter leur législation. INous avons vu les législateurs du Bas-Empire épuiser en vains efforts l'érudition la plus vaste et la plus constante , nous verrons bientôt Charlemagne et Alfred lutter avec une persévérance étonnante, mais plus fructueuse, contre les habitudes et les erremens enracinés.
Les lois sont surtout profitables aux peuples éclairés et déjà empreints de moralité; elles les sontiennent alors et aident leur marche progressive, iles hommes faibles et vulgaires, c'est-à-dire l'immense majorité , ont besoin de la concordance de la loi avec les principes des bonnes mœurs ; leur moralité est souvent à ce prix.
Les actes les plus graves de la famille reçoivent de la loi un caractère d'ordre et de sainteté qui prévient des désordres sans fin et une dégénération déplorable dans les relations de la vie sociale. Les
lois élèvent l'esprit du peuple , le conduisent à recevoir des principes et un ordre établi pour tous , à se dévouer à des intérêts communs, à se considérer comme membre d'une association humaine % elles l'éloignent de l'égoïsme.
Les lois n'agissent quelquefois sur les mœurs qu'indirectement; elles les épurent par l'esprit d'ordre et de régularité qu'elîes impriment à la vie civile et qui passe dans la vie morale des nations. Enfin les lois deviennent inutiles ou du moins leur influence est nulle sur des mœurs corrompues. Quelle loi ferait jamais tomber le duel si la civilisation ne s'en mêlait? Et le luxe, le jeu, la débauche , quelle loi ne serait impuissante contre ces sources de dépérissement?...
En général il faut des lois peu nombreuses , el toutes ayant un caractère d'utilité. Plus on prodigue l'action des lois, plus on l'affaiblit; ou elles deviennent une tyrannie, ou il est impossible de les faire exécuter. Quand le mal est profond et étendu, on le pallie , on ne l'extirpe pas ; on ne peut mettre le bien à sa place.
Nous venons de voir quelle action pouvaient avoir de bonnes lois sur la vie morale des nations ; nous avons vu que , pour exercer une influence heureuse, elles devaient être surtout l'expression des mœurs existantes avec une tendance au progrès ;
•examinons maintenant quelle somme de malheur et de destruction peuvent apporter à un peuple de mauvaises lois.
Si déjà les mœurs sont corrompues ou seulement altérées rien ne les démoralise aussi vite que de mauvaises lois.
Pour comprendre toute 1 étendue du mal qu'elles peuvent faire , examinons de plus près leur nature et voyons en quoi et pourquoi elles sont mauvaises.
o Les lois sont mauvaises quand elles sont contraires au caractère moral de l'homme , a ses droits et à ses penchans légitimes, à ses intérêts naturels; elles sont mauvaises quand elles ne tiennent aucun compte des mœurs publiques, quand elles les méprisent, les soupçonnent, les insultent et les violentent; elles sont mauvaises quand elles s'appliquent à des objets qui sont hors de leur compétence; elles sont mauvaises quand elles manquent d'indulgence, quand elles sont fondées sur des principes d'une injuste sévérité, quand elles sont barbares ou sanguinaires ; elles sont mauvaises quand elles enflamment des passions turbulentes et haineuses, au lieu de faire naître et défavoriser des sentimens paisibles et généreux u. »
De pareilles lois seraient peu inlluentes et peutêtre de nul effet sur des mœurs pures. De nos jours,
par exemple, et quoi que disent quelquessophistes sur la dépravation du siècle , la civilisation ferait justice de lois immorales ou essentiellement mauvaises; mais ces mômes lois font sur des mœurs altérées ou corrompues un niai incalculable. Les lois qui blessent les intérêts matériels de l'homme paraissentmoins dangereuses et le sont cependant beaucoup , quoiqu'elles n'aient rien de dégradant pour l'homme.
Telles sont les lois qui constituent des privilèges de fortune, de naissance, des droits d'aînesse avec dotations, des monopoles d'industrie ou de culture pour certaines familles, classes ou castes de la société. Telles sont celles qui frappent d'onéreux impôts les objets de première nécessité pour le peuple.
Le monde n'a trop long-temps oflert que des lois barbares qui étaient elles-mêmes des crimes de lèse-humanité; il y avait cependant entre elles un progrès presque constant, et c'est la loi de civilisation. « Le plus beau vœu que 1 on puisse former pour le progrès de l'humanité, s'écrie M. Matter, c'est que, de siècle en siècle, les législateurs qui se succèdent les uns aux autres se traitent toujours à plus juste titre de barbares! » Ce vœu n'est pas à former; il est exaucé depuis- que le monde existe. Chaque peuple en voit un exemple écrit
dans ses annales. La perfection est un rêve, j'en conviens, mais ia perfectibilité est un fait, et c'est ce fait que j'ai surtout à cœur de mettre en évidence dans ces leçons... Et, pour cela, le talent, l'éloquence seront inutiles , car ce ne sont pas de vaines déclamations qui en viendront à ce but; l'histoire et la vérité parleront seules.
Résumons cette leçon qui n'est guère elle-même qu'un résumé des belles pages de M. Matler, et servons-nous de ses propres paroles, car en vérité nous ne saurions mieux faire.
« Quels sont les faits généraux sortis de ce qui précède?
« i° L'influence des mœurs sur les lois et celle des lois sur les mœurs, fondée sur les desseins de la Providence et sur la nature la plus intime de l'homme, n'est pas toujours également forte; elle dépend des circonstances , elle est 'modifiée de mille manières; mais elle est toujours profonde. Les mœurs inspirent les lois, les lois modifient les mœurs. Le plus souvent elles sont la copie, l'expression les unes des autres. Quelquefois cependant elles sont en désaccord, et alors il y a dérangement dans le corps social, il y a péril. Quand la tendance des unes ou des autres est généreuse , quand elle est morale, quand elle est populaire, et que l'autorité qui les dirige l'est également, le con-
Hit est peu dangereux. Dans les cas contraires , il n'y a que désordre et révolte, ou corruption et décadence sur les Empires.
« 2° Les mœurs exercent une action plus forte que les lois. Elles sont antérieures, et elles tiennent plus à l'homme; elles sont, pour ainsi dire, l'homme , elles sont les nations elles-mêmes. Les lois viennent plus tard que les mœurs. Eiles ont besoin de leur ressembler, de s'appuyer sur elles , de leur emprunterde leur puissance ; ellesne jouissent d'une autorité forte et constante qu'autant qu'elles sont recommandées par les habitudes établies , dictées par l'opinion générale, sanctionnées par l'adhésion publique.
« Les lois, dans cette condition heureuse, ajoutent aux mœurs la plus auguste sanction, elles les protègent, les honorent et leur assurent un ascendant salutaire dans toutes les classes de la société.
« 3* Les mœurs sans les lois s'altèrent, manquent de force et d'influence ; les lois sans les mœurs sont nulles.
« C'est un fait qu'un orateur ancien a résumé d'une manière admirable. «Vainement couvre-t-on de lois les murs du portique, dit-il ; ce n'est point par des décrets, c'est par des principes de justice fortement empreints dans les cœurs .qu'un Etat est bien gouverné. »