NOUVEAUX POURPARLERS A AVIGNON
Varick, s'étant rendu en hâte auprès de Charles IX à Avignon, se fit présenter à Catherine, qui le reçut très froidement et donna l'ordre à son secrétaire de suivre
(1) Voy. page 191.
tous ses mouvements. D'autre part, Montmorency l'obligea à désarmer les habitants et à restituer les canons que Saint-Auban avait laissés à Orange et que celui-ci tenait du comte de Crussol : ce dont le chancelier de France, la duchesse de Ferrare, et Crussol lui-même témoignèrent tout leur mécontentement. Les canons furent enlevés le 30 septembre.
La ville d'Avignon n'était pas un milieu favorable pour Varick, qui, outre Montmorency, eut contre lui les évêques d'Orléans et d'Auxerre, le maréchal Imbert de la Platière, seigneur de Bourdillon , La Garde, le conseiller au Parlement de Paris, Pierre de Villars , et le président Virago. Aussi, quand le conseil du roi se fut assemblé pour l'entendre contradictoirement avec Serbelloni , il vit la majorité de ses membres se déclarer contre lui. Le connétable, à qui la reine mére avait confié l'arrangement de cette affaire, disait que, pour cimenter une bonne paix entre les deux Etats, il était nécessaire que Sa Majesté établît un de ses gentilshommes dans le château d'Orange au choix du connétable, avec une bonne garnison aux dépens de Sa Majesté, pour prendre garde à tout ce qui se ferait dans la Principauté ; mais il ne demandait rien de semblable pour Avignon. Varick, indigné d'une proposition si humiliante qui portait atteinte à la souveraineté de son maître, refusa tout net d'y souscrire, et le conseil se sépara sans rien décider. Toutefois, comme il fallait en finir, l'accord se fit, dans une seconde séance, aux conditions suivantes :
Les sujets et habitants de la Principauté pourront aller et venir dans le Comtat, y commercer et y travailler leurs terres ; les revenus de leurs biens de l'année courante leur seront restitués , sauf un quart qui demeurera acquis aux communes sur le territoire des-
quelles se trouvent ces biens ; lesdits sujets et habitants ne pourront entrer dans le Comtat qu'au nombre de neuf à dix à la fois, et seulement avec leurs épées ; ils ne parleront de leur religion à personne et ne pourront la pratiquer ; les sujets et habitants catholiques de la Principauté retourneront dans leur pays, seront réintégrés dans leurs biens, auront le droit d'exercer leur religion, et les trois quarts de leurs revenus de Tannée courante leur seront rendus ; les garnisons voisines de la Principauté seront licenciées.
Varick fut nommé gouverneur d'Orange par son prince, en récompense de ses loyaux services, et fit une visite à ce dernier, le i8 mars 1565, en compagnie de Bellujon , nommé procureur général et receveur général de la Principauté. Il administra celle-ci avec beaucoup de probité et de fermeté, et déploya un grand zèle pour les intérêts de son maître. Il fit rétablir la messe dans Téglise des Carmes, le dimanche 12 août 1565. Elle n'y avait pas été dite depuis le sac de la ville, et quand les protestants, obligés de quitter l'église des Frères prêcheurs, la saccagèrent pour se venger, il fit emprisonner cinq ou six des plub mutins. Ce fut également à sa sollicitation que le prince d'Orange octroya à ses sujets l'édit de pacification de 1566, que le Parlement enregistra et publia le 10 mars 1567, mais que nous n'avons pu retrouver (i).
INCONDUITE DU PASTEUR DEVrLLE. VIRÈT A ORANGE- ARRÊT RENDU CONTRE l'eVÊQUE (1504-1566).
L'année même où s'opérait ïa pacification d'Orange
(l) Perrai, p. 144-148, 151. i>î , 104 ; — Pérussis, dans d Aubais, t. 11 , p. 67, 74: — Lapise, p. i2i-^u ; — Li"rc contenant les éJits , lois, etc. ms.
2o6 HISTOIRE DES PROTESTANTS
et du Comtat (1564), l'église réformée de cette ville eut à souffrir d'un scandale. Son jeune pasteur, [Matthieu Deville, dont il a été parlé plus haut (i), accusé de paillardise , fut suspendu de ses fonctions par la classe (colloque) de Saint-Paul-Trois-Châteaux (6 juin), condamné à faire confession et réparation publique de sa faute , un dimanche , en présence de l'église assemblée, déposé de sa charge et privé des sacrements jusqu'à plus ample information. La classe exhortait en même temps les églises de Courthezon et de Jonquières, qui avaient des pasteurs, à desservir celle d'Orange en attendant qu'elle fût pourvue. Quatre jours après , Laville adressait une remontrance à son consistoire pour le prier de lui permettre d'aller continuer ses études. Il rappelait qu'il l'avait déjà averti , l'année précédente , qu'il n'était « suffisant ni idoine pour régir une telle église, » et ajoutait que « aucuns des plus fameux du Dauphiné , » — M. Lacombe , pasteur à Romans, M' E., M' le ministre de Largentière et M. Baussanc , jadis avocat général de Son Excellence le prince d'Orange, — seraient heureux d'accepter sa proposition. Laville, se ravisant ensuite, déclara, dans une seconde remontrance au consistoire , qu'il se refusait à faire amende honorable ; que néanmoins il consentait à être suspendu provisoirement du ministère, mais non déposé , et qu'il en appelait au synode provincial du Dauphiné de la sentence rendue par la classe de Saint- Paul-Trois-Châteaux. Il avait pourtant déclaré, dans sa première remontrance au consistoire , et dans le sein même de la classe, qu'il ne ferait point appel. Indécise sur le parti qu'elle devait prendre, l'église d'Orange envoya le dossier de l'affaire à la compagnie des pas-
(i) Pages i8i et 197'.
DE LA PRINCIPAUTÉ D^ORANGt. 207
teurs de Genève, pour avoir son sentiment (i). Nous n'avons pu découvrir la suite qu'eut cette affaire (2).
Vers la fin de l'année suivante (1565), l'église d'Orange eut le privilège de posséder pendant quelques mois le célèbre réformateur Viret , qui avait dû quitter Genève, en mars 1563 , pour aller chercher en France un climat plus doux. Après avoir séjourné jusqu'en août 11565 à Lyon, d'où il fut expulsé comme étranger, et passé plusieurs mois dans la Valloire en Viennois, contrée du Dauphiné, où, pour le môme motif, le gouverneur Gordes chercha à l'emprisonner, Viret se réfugia à Orange, mais n'y séjourna pas longtemps, car Jeanne d'Albret, reine de Navarre, l'appela bientôt en Béarn pour lui confier l'enseignement de la théologie dans le collège qu'elle avait fondé à Orthez.
Cependant l'évèque Philippe de La Chambre suscitait de grandes difficultés aux autorités orangeoises. Non seulement il ne voulut pas se remettre à la tête de son diocèse, qu'il s'était borné à visiter en passant, le 21 décembre 1564, mais encore il laissait les chaires catholiques de la principauté d'Orange sans prédicateurs. De là Farrêt du Parlement de cette ville du 12 juin 1 566, exhortant « ledit évêqi>€ de commettre et députer homme savant, de bonnes moeurs, vie et conversation et doctrine et de" qualité requise pour prêcher et annoncer la Parole de Dieu aux jours nécessaires en l'église cathédrale de ladite ville d'Orange ; pourvoir aussi d'autres personnages de la qualité susdite pour prêcher et annoncer la Parole de Dieu aux autres prieurés et lieux de son diocèse dans la Principauté aux jours nécessaires, et ce dans le même délai
(n Le secrétaire de la classe de Saint-Paul-Trois-Châteaux s'appelait Planchier, et celui du consistoire d'Orange, De Georgiis.
'2) Gaberel, Hist.dc Genève, t. Il (édit. de i8<;8); Pièces justificatives, p. 164.
de deux mois... ; à faute de ce faire, passé ledit délai, sesdits domaines , fruits et revenus seront saisis et réduits à la main de Monseigneur le Prince pour être employés à Tentretien des personnages de la qualité susdite et requise. » Cet arrêt ne fit pas changer de résolution à Tévêque, qui ne rentra plus à Orange (i).
GUERRE AVEC LE COMTAT. TRÊVE. CONFISCATION d'orange par CHARLES IX (1Ç67, I568).
Le prince Louis de Condé ayant repris les armes {deuxième guerre de religion, septembre 1567), en apprenant que Charles IX ordonnait des levées de troupes et faisait venir en France six mille lansquenets suisses, députa Moreau à Orange, dans le Comtat et en Provence, pour donner le signal de la prise d'armes aux huguenots de ces régions. La nuit du jour où il arriva à Orange, un parti de ces derniers s'empara de Mornas par escalade et fut aussitôt rejoint par un grand nombre de gens de guerre accourus des provinces environnantes. Varick, apprenant cette levée de boucliers, réunit le viguier, les consuls, les gentilshommes et les notables d'Orange des deux religions, et les exhorta à demeurer étrangers aux troubles de leurs voisins ; et les consuls ayant convoqué le conseil général et le clergé sur son ordre , il leur fit les mêmes recommandations. Tous déclarèrent qu'ils ne prendraient pas part à la lutte et se porteraient mutuellement secours sous l'autorité de leur prince. Après cela, Varick envoya des députés au colégat d'Avignon, le cardinal Georges d'Armagnac, pour renouveler avec lui le dernier traité de paix ; mais ces députés , accablés de menaces et de
(1) Edits, lois, ordonnances, etc. (ms.;.
DE LA PRINCIPAUTÉ d'ORANGE. 209
mépris par Suze, qui avait remplacé Serbelloni comme général des armes , furent obligés , après trois jours d'attente, de revenir à Orange sans avoir rien conclu. Varick , voyant cela , se mit en devoir de fortifier son château et ses murailles.
Nous avons raconté plus haut fi) les exploits de Suze, qui parvint à s'emparer de Courthezon . Gigondas et Jonquiéres. Après ces faits d'armes, le général comtadin somma Orange de se rendre ; mais Varick lui opposa un refus énergique, et Suze fut obligé de se retirer, car Jacques de Crussol, baron d'Acier, généralissime des troupes huguenotes du Languedoc . fit entrer dans la ville cinq compagnies de gens de pied, formant un effectif de huit cents hommes.
La paix ayant été conclue en France à Lonjumeau le 20 mars 1568, et suivie de ïedii Je pacification de Paris du 23 mars, Varick, comme on l'a vu plus haut (2), ne put obtenir qu'une trêve de la part de d'Armagnac. Il espérait néanmoins parvenir à conclure un traité de paix, quand Lagarde arriva à Caderousse porteur de lettres patentes de Charles IX , lui enjoignant d'occuper Orange, car le roi venait de déclarer rebelle Guillaume de Nassau et prononcer la confiscation de la Principauté (18 juin). Varick députa aussitôt à Lagarde Guillaume de Calvière , président du Parlement, l'avocat général Bellujon et les consuls ; mais le capitaine général des galères de Marseille leur montra sa commission , portant qu'il avait « pouvoir et mandement de se saisir de la ville et principauté d'Orange pour les tenir désormais en sa main et sous le nom de Sa Majesté... et, en cas de refus, y entrer par force. » Varick
(i) Pages )4 et 55.
12) Page 57.
lui adressa aiors des Remonfrances , où il disait qu'avant de rendre la place il avait besoin de consulter le roi lui-même et le prince d'Orange. Dans ce but, il députa à Charles IX Bellujon et le premier consul Jean de Langes; mais le roi ne fit que confirmer, par un arrêt de son conseil du 12 août 1568, la commission qu'il avait donnée à Lagarde, et le même jour il nomma Jacques de Boniface , seigneur de La Molle , gouverneur d'Orange. Ce dernier revint avec les deux députés de Varick , et , arrivé à Caderousse , traita de la capitulation de la ville. 11 fut convenu que La Molle se ferait restituer les places de Courthezon , Jonquiéres et Gigondas , occupées pour lors par les troupes papales ; qu'il ne s'immiscerait en rien dans la justice et police du pays ; que les gens de sa suite paieraient toutes leurs dépenses ; que l'exercice des deux religions ne subirait aucune entrave ; que les habitants de la Principauté jouiraient de tous les droits, exemptions, privilèges , franchises et libertés octroyés par leurs princes ; que le commerce serait libre entre Orange , le Comtat et le royaume ; qu'aucun homme de guerre ne serait introduit dans la place ; enfin . que tous les protestants et les catholiques qui voudraient partir pourraient le faire, même avec leurs armes.
Le conseil général de la Principauté , assemblé le 8 septembre, ratifia la capitulation, et, le 10, il jura fidélité au roi entre les mains du nouveau gouverneur. Quant à Varick , il quitta immédiatement la ville avec cinq cents protestants , tant orangeois que dauphinois et provençaux, et, tous ensemble, sous les ordres de Mauvans , ils rejoignirent d'Acier , qui les mena plus tard en Guyenne , où la plupart d'entre eux périrent pendant la troisième guerre de religion , qui avait commencé le 2; août 1568. Varick, toutefois, ne les suivit
point à Farmée , et, après avoir conféré avec le comte Ludovic de Nassau, qui servait sous d'Acier, il regagna la Hollande. Guillaume, qui trouvait que Varick avait cédé trop facilement sa principauté , refusa de le recevoir, et le malheureux gouverneur en mourut peu après de chagrin. Il était digne assurément d'un meilleur sort, car c'était un homme d'un grand cœur, qui avait donné des preuves éclatantes de son dévouement à son prince; mais la reconnaissance fut rarement la vertu des grands (i i.
VIOLENCES DU GOUVERNEUR LA MOLLE ET SA DESTI- TUTION. RESTITUTION d'oRANGE A GUILLAUME DE NASSAU ( I 568-1 571).
La Molle ne respecta aucun des articles de la capitulation d'Orange. Il défendit l'exercice de la religion réformée, s'empara du temple, brûla les Psaumes, les Bibles et les autres livres qui s'y trouvaient, y fit dire la messe , se saisit des divers meubles et des revenus de plusieurs protestants, et ordonna à tous les habitants d'aller à la messe dans les six jours sous peine de confiscation de corps et de biens. D'Armagnac se rendit d'Avignon à Orange pour consacrer par sa présence et son autorité toutes ces violences et se fit attribuer la juridiction souveraine de l'Etat au détriment des droits de Guillaume et de Ludovic de Nassau son frère , que le premier avait investi de la régence de la principauté au moment où il quitta l'armée liuguenote de France pour rentrer dans ses Etats.
La Molle n'occupa pas longtemps son poste. Ayant
(0 Pérussis, dans d'Aubais, i. Il, p. 97, 98; — Lapise, p. 550, 5^5, 557î6i ; — Bastet. p. 117. 1 18; — Mémcirc^ et Jiilrcs piccc.< cnceriuint les affa'rcs de Proifence. ete. (iiis.\
demandé au roi de taxer à deux cents soldats le chiffre de la garnison d'Orange et à 2,000 livres par mois, aux frais de la ville , celui de son entretien , cette dernière trouva la somme excessive et envoya des députés à Charles IX, qui consentit à la réduire à 677 livres. La Molle, pour se venger, fit assassiner un consul en plein jour. Le peuple, de son côté , s'étant soulevé, tua Chevrille, un des hommes du gouverneur, et assiégea ce dernier dans son château.
Ce fait , étranger à la religion , n'arrêta pas les violences dont les protestants d'Orange furent l'objet. Tous ceux d'entre eux que les consuls trouvaient priant Dieu ou recevant des lettres de leurs parents fugitifs étaient jetés en prison, condamnés à l'amende et quelquefois appliqués à la torture. Les familles de ces fugitifs furent même chassées en masse (1569).
Charles IX, informé de ces excès, remplaça La Molle par Laurent d'Arpajon, seigneur de Lers , gentilhomme bien né, plein de mérite et d'honneur; mais il resta peu de temps en charge. D'Armagnac, le trouvant trop modéré , lui fit donner pour successeur de Sainte-Jalle , une de ses créatures, à qui le roi octroya en outre la seigneurie de Nyons, Le nouveau gouverneur reçut l'ordre de faire démolir le château et d'y procéder par Tavis du cardinal d'Armagnac. » Or , comme il hésitait, ce dernier le pressa d'obéir, et tous les paysans des environs , principalement ceux de Caderousse , furent conviés à accomplir cette oeuvre de destruction; mais les murailles du château étaient d'une telle solidité que ceux-ci retournèrent bientôt à leurs champs.
Cependant la troisième guerre de religion venait de se terminer en France par la paix de la Charité (8 août 1670), qui fut suivie de ïédit de pacification de Sainl-
Germain du i août, dont Farticle ^o stipula expressément la réintégration de Guillaume dans sa principauté. Or, comme de Sainte-Jalle , mécontent de perdre sa charge, s'opposait de toutes ses forces au retour des fugitifs dans leurs foyers, le capitaine Sébastien du Crest reçut une commission du roi pour remettre toutes choses en leur ancien état, pendant que le comte Ludovic de Nassau et les protestants les plus marquants d'Orange priaient de leur côté Damville de les aider de ses bons offices. Du Crest se rendit auprès de ce dernier ; mais le gouverneur du Languedoc , qui ne voulait pas de Du Crest parce qu'il était protestant, chargea Claude de La Quiche, seigneur de Saint-Géran . d'occuper le château d'Orange et de remettre les fugitifs en possession de leurs maisons. Saint-Géran remplit sa mission, chassa du château les soldats de Sainte-Jalle et en confia la ^^ard e au capitaine Montméjean.
Damville vint lui-même à Orange le 14 décembre '1 570; et, dès le lendemain , réunit les protestants et les catholiques , les pressa fortement de vivre en paix les uns avec les autres, déclara Guillaume réintégré dans sa principauté, et remit en place ses officiers ; mais il écarta Du Crest, qu'il disait n'être point de qualité requise pour commander la ville, et nomma Montméjean gouverneur. Ce dernier était au contraire d'une extraction moins noble que le premier, qui n'avait que le tort d'être protestant. Du Crest se retira donc et alla à La Rochelle rendre compte des faits à Ludovic de Nassau.
^ Sous le gouvernement de Montméjean les catholiques d'Orange continuèrent à manifester les sentiments les plus hostiles contre leurs concitoyens protestants. Ces derniers, u pour montrer, •> dit Crespin , « le désir qu ils avaient de vivre en union avec eux, leur avaient proposé de se prendre en garde les uns les autres res-
pectivement , au cas qu'il advînt mal aux uns ou aux autres. Pour cet effet , ils se présentèrent au nombre de douze ou treize des principaux de la ville pourvu que les catholiques romains voulussent de leur côté promettre le semblable : ce qu^ils refusèrent en présence des conseillers du prince et des consuls de la ville, qui étaient sommés d'autoriser cela. Se voyant frustrés de leur offre, ils requirent leur être permis d'accompagner les consuls de la ville avec les catholiques romains, le tout en nombre égal et choisis par lesdits consuls. Les catholiques romains ne voulurent s'accorder à cette requête (i). »
SECOND MASSACRE DES PROTESTANTS d'oRANGE (1571).
Peu après , les catholiques d'Orange montrèrent clairement où ils voulaient en venir. Poussés par « les religieux mendiants, » ils s'assemblent, le 6 janvier 1 571, dans l'église de Saint-Martin, où l'on célébrait la messe et où ils avaient porté un immense gâteau , pétri dans la maison de Louis Guiaud , dit le cadet Mignoni. Un morceau est donné à tous les assistants, et Jean Pons, proclamé roi de la troupe, reçoit le serment de fidélité de tous les conjurés , renie Dieu par trois fois selon l'abominable coutume des catholiques fanatiques de cette triste époque, et promet à tous un bon repas. Les protestants alarmés font assigner les consuls devant les magistrats, qui défendent « à toute personne, de quelque religion et qualité qu'elle soit, d'aller la nuit par la ville en armes et sans lumière , sinon en la compagnie des
(i) Pérussis, dans d'Aubais , t. I, p. loB , m. ii6; — Crcspin , fol. 776, 7>7; — I.apise, p. 361, 576, 577.
consuls, » et de chanter des chansons diffamatoires ( 3 1 janvier;. Les consuls, de leur côté, promettent qu'on ne se portera à aucune voie de fait contre personne ; mais, étant eux-mêmes de la conjuration, ils n'empêchent rien, de telle sorte que. nonobstant toutes les criées et les défenses qui sont faites , les catholiques se promènent en armes dans la ville , jettent des pierres aux fenêtres des protestants inoffensifs , introduisent de nuit dans Orange des étrangers, contrairement aux assurances les plus positives du premier consul de Condes , qui avait les clés de la ville, et les tiennent cachés jusqu'au 2 février (1571), jour de la fête de Notre-Dame, surnommée depuis la massacreuse.
La nuit de cette même fête , qui devait durer trois jours, ils se saisissent des portes, tours et murailles de la ville . se réunissent dans l'église de Saint-Martin , où ils renouvellent leur complot de tuer tous les protestants d'Orange , et décident que si quelque catholique parle de sauver Tun d'eux, il sera mis à mort le premier. Ils se. distribuent ensuite les quartiers. Les catholiques de la ville étaient commandés par Jean Moutet , Mignoni nommé plus haut et Michel La Baume, et ceux du dehors, venus d'Avignon et autres lieux du Comtat et du royaume, par Bataillard , de Mornas , Guillaume^ Villeneuve et Morichon, de Piolenc.
(( Tous ces mutins assemblés, » dit Crespin, « commencèrent à enfoncer portes et fenêtres et , entrant dans les maisons, massacrèrent furieusement plusieurs gens honorables... Plusieurs maris furent massacrés entre les bras de leurs femmes , les vieilles gens et les malades dagués dans leurs lits ; les jeunes gens, ayant reçu quelques coups d'arquebuses en leurs chambres , étaient jetés tout nus par les fenêtres en la rue. Us en étouffèrent et enfumèrent quelques-uns. Les autres, ayant été
2l6 HISTOIRE DES PROTESTANTS
blessés à mort de quelques coups , furent achevés les deux jours suivants. Les maisons pillées, des papiers et enseignements dérobés, puis brûlés. Les habillements vendus publiquement à l'encan et, pour comble de cruauté , exposèrent publiquement pour viande aux chiens les corps des massacrés et ce en la place publique de la ville. Ils en prirent quelque nombre qu'ils rançonnèrent étrangement, leur faisant donner une partie de leurs héritages après avoir perdu leurs meubles , puis les contraignirent d'aller à la messe les jours suivants. ))
Quinze protestants environ, pour échapper à la mort, avaient cherché un refuge dans la maison Prunier, où demeurait Beliujon, avocat général de Guillaume et receveur général de la Principauté. C'étaient, outre celui-ci, Julien, conseiller au Parlement , et son fils Sébastien, le ministre; Pierre de Langes et son fils, Ollier, Chanuel, le Cadet de Trescléoux , Louis Corrège , Magnan. le capitaine Isnardi. Les autres étaient des domestiques. Moutet, étant venu de nuit, « demanda, » dit Crespin, « ouverture de la maison afin d'avoir ceux qui étaient dedans. L'avocat général répondit que ce n'était pas là bien procédé de s'adresser aux officiers du prince à heure indue et en telle façon. Ces remontrances mutinèrent davantage Moutet qui , poussant les autres séditieux , fit apporter grande quantité de fagots contre la porte et mettre le feu dedans , accompagnant ce cruel effort de menaces étranges et blasphèmes horribles... Sur le matin les consuls vinrent parler aux officiers du prince... Lesdits officiers, ayant remontré aux consuls leur irréparable faute , les sommèrent de faire venir le capitaine Montméjean pour apaiser les troubles... Sur ce les consuls allèrent vers le château et députèrent Tun d'entre eux , nommé Poignety (ou Poignet) pour parler
à ce capitaine Montméjean, lequel fit réponse qu'il ne voulait abandonner la place pour laquelle garder soigneusement il avâit été commis par le maréchal [Damville i. »
Pendant que Poignety accomplissait sa mission, les autres consuls allèrent trouver les chefs des séditieux, qu'ils trouvèrem disposés à mettre bas les armes à con^ dition que tous les étrangers faisant profession de la religion réformée quitteraient la ville dans deux jours , et qu'ils compteraient une somme d'argent aux Comtadins qui étaient venus leur prêter main-forte. Quand les officiers du prince connurent cette condition , ils firent observer que son accomplissement causerait un grand préjudice à la fois au prince, puisque tous ses officiers étaient étrangers, et à la ville, dont les meilleurs marchands et ouvriers étaient également étrangers. Cette observation ne put fléchir les séditieux, qui présentèrent la liste des personnes dont ils demandaient le banmssement. Les officiers du prince finirent par accéder à leurs vœux ;. mais leurs hôtes ne furent pas épargnés pour cela. En sortant de la maison Prunier, Pierre de Langes et son fils étaient allés se cacher dans la mai- Arzelliers , au fond d'une étable , derrière la grande muraille du cirque. Les consuls les désignent aux massacreurs , qui, conduits par Bataiilard , se hâtent de leur courir sus. Ils trouvent le fils le premier et le pressent de faire connaître la retraite de son père. 11 s'y refuse et prie qu'on lui donne à boire. On lui répond qu'on lui fera boire du sang de son père. Celui-ci est enfin découvert et supplie qu'on sauve son fils , offrant sa propre vie en échange de la sienne , et une riche récompense que donnera la mère. Ils lui répondent qu'il le verra mourir le premier, et, au même instant, ils tirent deux coups de pistolet sur le malheureux jeune
2 1o HISTOIRE DES PROTESTANTS
homme , qui meurt foudroyé. Le père est poignarde à son tour et tombe sur le corps de son fils.
Ollier, Chanuel et le Cadet de Trescléoux avaient reçu de Moutet l'assurance qu'ils seraient épargnés. Ce dernier les avait même cachés dans sa maison; mais il dévoila leur retraite à Bataillard, qui alla également les massacrer. Louis Corrège, qui avait tué un des gens de Moutet pendant le siège de la maison Prunier, Magnan et le capitaine Isnardi , parvinrent à s'échapper en descendant des remparts de la ville avec des cordes. Le conseiller au Parlement, Julien, son fils Sébastien le ministre et Bellujon furent reçus secrètement au château.
Le dimanche, 4 février, le troisième jour du massacre, vers dix heures du soir, une autre bande attaque la maison de l'ancien consul Jean de Langes, qui y était renfermé avec ses trois fils , ainsi que Pierre Arnaud , Guillaume Reynard, le capitaine André et Claude Durand ; mais comme ils se défendaient vaillamment , le premier consul de Condes et Poignety, accompagnés de Moutet, La Baume et Mignoni, leur proposent de sortir moyennant la vie sauve. A cette condition, ils ouvrent les portes. Quatre d'entre eux sont conduits dans la maison de Gaspard Allier et placés sous la sauvegarde de Bataillard. Les consuls emmènent eux-mêmes Jean de Langes et ses trois fils ; mais après avoir franchi la rue de l'horloge et être arrivés à la hauteur de la maison de Balthazar Allari, une bande de massacreurs apparaît. Guichard dit le Veyrier , qui les commande , tire un coup d'arquebuse sur le père et le blesse. Arnaud dit Tirin tue son second fils Antoine; puis Mignoni et ceux qui l'accompagnent se jettent sur le père blessé et le percent de plus de deux cents coups d'épée. Le fils aîné, parvenant à s'échapper, va se cacher dans une
DE LA PRINCIPAUTÉ D'ORANGIi. 2I9
étable , derrière la grande muraille du cirque ; mais découvert par une mégère qui crie : A Huio^uenotl à l'hii- ^iicnol l il est mis à mort par les massacreurs. Quant au plus jeune fils Louis, qui avait également réussi à fuir, il se cacha d'abord dans les ruines de la grande église, puis chez un de ses parents qui demeurait proche de là. Chabrel , un des massacreurs , le reçut comme prisonnier et le confia au consul Poignety , qui le garda dix ou douze jours chez lui et le fit sortir d'Orange en sûreté. La maison de son père fut pillée de fond en comble et la famille rançonnée. Jean de Langes , qui, comme on Ta vu plus haut (ij, avait été chargé d'importantes missions, était, dit Crespin , un u homme de marque pour beaucoup de vertus qui le rendaient aimable et redoutable, et qui avait dés longtemps manié les affaires de la ville au contentement de chacun ; au reste bien affectionné à la religion. »
Les quatre protestants réfugiés dans sa maison , savoir : Arnaud, Reynard, André et Durand, furent aussi mis à mort dans des circonstances particulièrement tragiques. Arnaud, seulement blessé par les massacreurs et revenu à lui après un long évanouissement , se rend chez un ami qui refuse de le recevoir, mais lui indique la maison d'une pauvre femme où'on lui donnera l'hospitalité. La porte était fermée ; mais Arnaud, doué d'une force herculéenne, dresse une échelle de charrette contre la maison et s'y introduit par la fenêtre. La femme l'accueille avec une apparente bonté et le couche dans son prgprc lit, où une bande de massacreurs vient le poignarder sur les indications de la mégère, qui, tout en disant qu'il n'est pas chez elle , le montre du doigt. Reynard est tué à petits coups entre les bras de Batail-
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lard, qui crie par dérision : Sauve le renard l André, à moitié mort, est conduit chez un cousin qui le dénonce. Les massacreurs surviennent et le mènent à la place de La Boucherie, où ils l'achèvent. Quant à Durand, il fut tué sur le coup. Pour expliquer ces lâches dénonciations, il faut dire que les séditieux avaient fait publier par la ville, sous l'autorité des consuls, que toutes les personnes qui avaient chez elles des gens de la religion devaient les livrer sous peine de voir leurs maisons saccagées. Pour arrêter les fuyards , ils avaient également aposté des gardes aux ponts , ports et passages qui conduisaient dans le Comtat.
La bande de Morichon, de Piolenc, se présente à son tour devant la maison de Laurent de Chabert , appartenant à une des grandes familles d'Orange, et y pénètre par une fausse porte. La mère appelle aussitôt son mari, puis un nommé Julien, âgé de soixante et dix ans, et ses neveux Jean, âgé de quatorze ans, et Pierre, âgé de dix-huit. Ils sont tous massacrés les uns après les autres , puis la maison est pillée de fond en comble et 1,200 écus, trouvés dans un coffre, volés (i).
François Barry, docteur en droit , laissé pour mort , demeura deux jours en terre , revint à lui et put se racheter moyennant 40" écus , grâce à l'intervention de Moutet. Il vécut longtemps encore et m.ourut conseiller au Parlement d'Orange. Un nommé Thibaud tua l'as-
(i) Furent encore massacrés : Jean Coq, marchand; Cassefière, chirurgien, trahi par sa femme amante de Mignoni; Bardel, gradué d'Orpierre, de .passage à Orange ;• Gardenqui , maître décole; Croissant, chirurgfen; Laurent Philippon, docteur en droit: — Matthieu Aymard ; Jean Coste; Jean Martin; Pierre Isnard, coutelier ; Bâtisse; Pays; OUier ; Deville ; Simon!; Bernard Guérin ; Guillaume Corrège; Barboire; Le Gavet; Bonnet, tanneur; Pierre Chièze, âgé de soixante ans; Baculard, âgé de quatre-vingts ans ; Bauzille; Sauvian jeune; Guillaume; Meyer, cordonnier ; Du Fourt; Pierre Arnaud ; un cordonnier de Sisteron, arrivé le même jour à Orange; Jean Jaict : Vitalis du Bessé, catholique, tué par vengeance.
sassin qui venait le poignarder chez lui, et, après s'être défendu longtemps, monta sur les remparts attenant à sa maison , sauta sur la neige dont la terre était recouverte et parvint à s'échapper.
. Quant aux corps des victimes , au nombre de cent trente, ils furent tous dépouillés de leurs vêtements et traînés sur la place du Cirque , où on les enterra. Le massacre avait duré du 2 au 12 février 1 571 ( ij, et ne se serait probablement pas terminé avant l'entière extermination des protestants, si iVIontméjean , qui jusque-là était resté impassible dans le château, n'eût fini par intervenir avec ses soldats.
A Courthezon, les catholiques, voulant suivre l'exemple de ceux d'Orange, prirent soudain les armes et se saisirent des portes et des tours de la ville , en faisant courir le bruit que c'était une simple mesure de sûreté générale; mais les protestants de la ville, s'apercevant qu'on aiguisait des couteaux pour les égorger, se hâtèrent de fuir.
Pendant ou à la suite des massacres d'Orange, douze cents familles de la Principauté se réfugièrent sur les terres du roi de France , en Dauphiné. Elles y demeurèrent plusieurs mois , car le synode national , tenu à Nîmes le 8 mai 1 572, se fonda sur l'éloignement de ces familles de leur patrie pour exhorter toutes les églises de France à « assister de leurs chantés les pauvres membres de la Comté et église d'Orange qui sont dans un extrême pauvreté (2). »
(1) « Le 2 tevner advint le cruel et exécrable massacre exécuté contre plusieurs notables citoyens d'Orange faisant profession de la reli^Mon • lequel massacre dura onze jours (Registre des délibérations du conseil communal a Orange).
(2) Mémoires de l'Eslat de France, vol. Il, p. 29-55 ; - De Serres. III. parti, commentar.. fol. 7 et 8; - La Popelinière . liv. XXIV. fol 8 - Crespin^ toi. 777: - De Thou, t. IV, p. 48^-4!^4 : - D'Aubigné , t. 1 ' col o,- J
REQUÊTE DES PROTESTANTS ORANGEOIS A LUDOVIC DE NASSAU. MISSION DE CORDES. NOMINATION DE BARCHON COMME GOUVERNEUR (1571).
Les protestants d'Orange qui avaient échappé au fer des assassins rédigèrent un mémoire contenant la plupart des faits relatés ci -dessus et l'adressèrent au comte Ludovic de Nassau, qui était pour lors à La Rochelle, en le priant de faire bonne justice des massacreurs et de charger, dans ce but, un commissaire de se livrer à une enquête pour établir les responsabilités. Ils offraient de se soumettre aux punitions les plus sévères, si on les trouvait répréhensibles en quoi que ce fût. Ils lui demandaient, en outre, de faire des instances auprès du roi pour qu'il châtiât exemplairement ceux de ses sujets qui avaient trempé dans le massacre.
Au reçu du mémoire , Ludovic dépêcha un gentilhomme auprès du roi pour l'informer de ce qui s'était passé et le prier d'autoriser son frère Guillaume à nommer à Orange un gouverneur dévoué à ses intérêts. Guillaume, de son côté, demanda à Charles IX de faire exécuter l'édit de pacification de Saint-Germain du 15 août 1570, qui le réintégrait dans sa principauté, et spécialement de donner l'ordre à Montméjean de quitter Orange. Les princes Henri de Condé et Henri de Navarre (devenu plus tard Henri IV) joignirent leurs instances aux siennes. Les catholiques trouvèrent aussi des avocats pour excuser leurs excès auprès du roi et
Lapise, p. 378-584; — Liprc contenant les édits, lois, etc. (ms.); — Aymoii , t. I, p. 124; — Pérussis, dans d'Aubais, t. I , p. 130, et Justin, p. 274, 27J, avec leur partialité ordinaire , prétendent que c'étaient les protestants qui avaient comploté le massacre des catholiques le 2 janvier i)'7i, et l'expulsion de Montméjean du château.
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en rejeter la faute sur les protestants ; mais, pour cette fois , ils ne furent pas écoutés.
Avant le massacre, Ludovic avait nommé gouverneur d'Orange Guillaume de Barchon , seigneur et baron de Mesmey, gentilhomme sage et a doué, » dit Lapise , (( d'une singulière probité, » qui, parti de La Rochelle, apprit à Béziers ce qui se passait. Il pressa son voyage pour arrêter, si possible, l'effusion du sang, et, le dernier jour de l'exécution , arriva à Nîmes , où il vit plusieurs réchappés du massacre qui se jetèrent dans ses bras en sanglotant. Poursuivant sa route , il s'arrêta à Grignan , d'oij il fit offrir sans succès à Montméjean une somme d'argent pour qu'il évacuât le château.
Cependant le roi avait chargé Bertrand Raimbaud de Simiane , baron de Gordes , son lieutenant général en Dauphiné , de se rendre dans la Principauté avec Jean Béatrix Robert, conseiller au Parlement de Grenoble, et l'avocat général Félicien Boffin (i), pour faire des informations sur les auteurs du massacre. Arrivé à Orange et escorté de quelques gens d'armes de sa compagnie et de cent arquebusiers^ commandés par L'Isle des Isnards , de Carpentras , Gordes fit aussitôt arrêter Montméjean et le remplaça par Jean d'Arces , seigneur de Domène, un des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il exécuta l'édit de pacification de Saint- Germain et respecta les droits du prince d'Orange.
Barchon ne se laissa pas arrêter par cet acte arbitraire et se rendit à Courthezon, où il se fit reconnaître comme gouverneur de la Principauté. Bientôt rejoint par une escorte de deux cents cavaliers huguenots venus de Lourmarin et autres lieux , il fit fortifier Cour-
(i) D'après Pcrussis , Bofïin aurait été accompagné de Laporte, second président au Parlement de Grenoble, et du conseiller Boqueron.
thezon et dépêcha Pierre de Merles, gentilhomme de cette ville, à Gordes , pour lui montrer les lettres royales de réintégration de Guillaume, son maître. Le lieutenant général ne daigna pas seulement les lire et répondit ceci : a J'ai reçu une nouvelle commission de Sa Majesté et ne puis faire autre chose. » Néanmoins il quitta Orange , en laissant d'Arces dans le château. Il avait séjourné dans cette ville du 19 mars au 7 avril, mais n'avait ordonné l'arrestation d'aucun des auteurs du massacre.
Cependant Barchon envoyait dépêche sur dépêche au roi et à Ludovic de Nassau pour obtenir que d'Arces évacuât le château , et il n'y parvint que cinq mois après. D'Arces s'exécuta de mauvaise grâce , et il fallut lui compter 1,000 livres pour payer ses soldats. Barchon entra à Orange le 6 septembre 1571. Les auteurs du massacre n'osèrent pas rester dans la ville et s'enfuirent ; mais les bonnes paroles et la douceur persuasive du gouverneur leur fit croire à l'impunité , et ils rentrèrent en partie. Barchon, dit de Serres, « couvrait son zèle de la reHgion d'une feinte admirable , puisqu'il n'allait pas même aux saintes assemblées des religionnatres et favorisait en quelque manière les papistes (i). »
COMPLOT CONTRE ORANGE. ÉDIT DE PACIFICATION. CHATIMENT DES MASSACREURS (ij/l, ^ )7^)'
Barchon , qui désirait que la Principauté vécût en paix avec le comtat Venaissin , envoya un député au cardinal d'Armagnac pour le persuader de conclure un
(1) Pérussis, dans d'Aubais, t. I , p. 130-152; Crespin , fol. 778; — De Serres, III. partis commentar., fol. 8; - La Popelinière, liv. XXIV, fol. 8; ^Mémoires de l'Estat de France, vol. II, p. 34;— Lapise, p. 584 et suiv,; — Justin, p. 276.
traité d'alliance avec lui. Le vice-légat s'y refusa, en répondant qu'il « n'estimait point crime ce que ceux d'Orange avaient exécuté pour y avancer la religion catholique ! » Néanmoins il ne se livra ostensiblement à un acte d'hostilité contre Orange, car il complotait à ce moment même de s'en emparer par intelligence. Il gagna, moyennant 3,000 écus , un soldat de la garnison , nommé Mèges , homme sans moralité , qui avait été accusé de vol et de fabrication de fausse monnaie. D'Armagnac convint avec lui que des soldats comtadins escaladeraient les murailles de la ville, du côté de Saint- Martin, la nuit d'avant Noël. Cellérier, l'agent du cardinal, vint se cacher au jour dit dans une des cavernes du château , du côté de Tourres, avec cinquante affidés et quelque sicaires ; mais comme Barchon, qui se doutait de quelque surprise , faisait faire bonne garde , Cellérier attendit deux jours sans apercevoir de signal et se retira.
Mèges conçut alors un autre plan et s'en ouvrit à un Comtadin protestant, nommé Febrier, qui le dénonça. Le traître fut arrêté , avoua tout , et on l'écartela.
Au commencement de l'année suivante (1572), Ludovic de Nassau vint visiter Orange et publia, le 6 janvier, un règlement destiné à pacifier les esprits. Le prince d'Orange le ratifia le i®' mars suivant. En voici les principaux articles :
Libre exercice des deux religions ; égalité complète des protestants et des catholiques pour les charges municipales et autres ; nullité des emprunts et compositions imposés par un parti sur l'autre; restitution de tous les biens meubles et charges à leurs anciens propriétaires ; annulation et défense de toute poursuite en justice et jugements pour le fait de la religion ; prohibition du Il I
port d'armes et des injures, querelles, chansons et libelles diffamatoires relatifs aux troubles passés, et pareillement de toute prédication excitant à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres ; dépôt dans les maisons consulaires de toutes les armes autres que l'épée et la dague; autorisation donnée aux protestants de lever parmi eux les deniers nécessaires à l'entretien de leurs ministres et régents ; défense de travailler à boutique ouverte les jours de Noël, Toussaint, Saint- Florent, Fête-Dieu, Notre-Dame et fête des Apôtres, et de vendre de la viande les jours prohibés par l'Eglise romaine.
Ce règlement sage et modéré ne contenta pas les catholiques, qui rêvaient toujours l'extirpation complète de l'hérésie et des hérétiques dans la Principauté; car, peu après, ils tramèrent un nouveau complot contre la sûreté d'Orange. Dans ce but , ils s'adressèrent à Charles de La Roche, natif de Mantes-sur-Seine et domicilié à Orange, qui feignit de se prêter à leur dessein. Ils lui dirent qu'il s'agissait cette fois de tuer tous les protestants de la ville , de mettre le feu à ses quatre coins et de la réduire en un désert et un repaire de serpents. L'exécution du complot fut fixée au lendemain de Pâques, 7 avril (1572). Barchon , tenu au courant de tout, ordonne aux consuls de s'assembler à l'hôtel de ville pour délibérer sur quelques points de police municipale , et ordonne à tous les protestants de s'armer et de s'emparer sur-le-champ des postes les plus importants de la ville. Pendant ce temps, il bat tous les quartiers d'Orange, enveloppe l'hôtel de ville et l'église Saint-Martin au moment de la messe, et, en trois heures de temps, fait emprisonner quatre-vingts des massacreurs de l'année précédente. Le lendemain, le Parlement s'assembla et décida, en vertu d'une commission
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expresse du roi , de s'adjoindre les plus célèbres conseillers des sièges de Languedoc et de Dauphiné pour juger les coupables. Le président Calvière , de Nîmes, atteint de paralysie, se fit transporter à Orange. Les débats du procès furent solennels, et les sentences commencèrent de s'exécuter le 6 mai.
Le consul Poignety et trois de ses complices eurent la tête tranchée. Huit autres furent pendus, Arnaud dit Tinn et vingt de ses compagnons condamnés au bannissement à temps , au fouet ou aux galères ; trente-quatre contumaces au bannissement perpétuel. La maison de Mignoni fut rasée et convertie en une place, sur laquelle on érigea une colonne, qui existait encore en 1640 et qu'on remplaça plus tard par une fontaine.
Les contumaces dont les noms suivent furent condamnés : le juge La Baume et le premier consul de Condes à avoir la tête tranchée; Bataillard, Morichon Mignoni, Michel La Baume, Moutet et dix-huit de leurs complices à être brûlés vifs ; trente autres à être pendus, parmi lesquels un carme, un jacobin et le notaire Reynier, qui avaient montré un acharnement exceptionnel dans le massacre. Ils furent tous exécutés en effigie. Un certain nombre d'autres contumaces eurent seulement leurs biens confisqués.
Plusieurs des chefs , qui avaient réussi à s'échapper, furent pris dans la suite et exécutés. Morichon fut roué vif à Orange, Moutet pendu à Uzès sur des procédures envoyées dans un baril d'anchois à double fond, et Bataillard tué à coups de dague dans le Vivarais pendant qu'on lui criait : Saupc Bataillard, par allusion à son Sauve le Renard. Mignoni, fait prisonnier à la suite d'une rencontre armée, se laissa mettre à mort plutôt que d être ramené à Orange.
Après ce jugement, Barchon ordonna une saisie-arrêt