DRAGONNADES
Les dragons et les fantassins entrés à Orange furent logés chez les habitants, savoir, deux tiers chez les protestants et un tiers chez les catholiques. Ils se comportèrent d'abord d'une façon irréprochable, et sans commettre aucun désordre. Ils n^engageaient personne à changer de religion , et Tessé déclarait lui-même qu'il n'avait reçu aucun ordre à cet égard. Cela dura ainsi dix-sept jours , et l'on sut que la mort du chancelier de France, Michel Le Tellier, un des principaux inspirateurs de la révocation de l'édit de Nantes, avait été la seule cause de cette absence d'ordres de la part du roi.
Ceux-ci arrivèrent enfin le lo novembre, et portaient qu'on contraindrait les protestants d'Orange à se réunir à l'Eglise romaine par les moyens mis en usage dans les Etats du roi. Tessé, qui se trouvait pour lors au château de Suze-la-Rousse, à trois lieues d'Orange, rentra aussitôt dans la ville. Les catholiques chez qui étaient logés les dragons en furent déchargés , et ceux-ci , réunis à leurs compagnons placés chez les protestants, commencèrent sur l'heure leurs missions bottées, avec l'acharnement que l'on connaît : pillant et saccageant les maisons, gaspillant les vivres , détruisant tout ce qui ne se pouvait emporter, exerçant toutes sortes de violences et de cruautés sur leurs hôtes , rouant de coups ceux-ci , traînant par la ville ceux-là; pendant les uns aux planchers et brûlant les pieds des autres. On n'entendait partout que des lamentations , et il n'était
permis à personne d'aller secourir et consoler ses parents. Les veilles forcées ne furent non plus oubliées. Pour empêcher les protestants de dormir , les dragons les gardaient à vue nuit et jour, et les tourmentaient sans relâche. Du reste, tout ce qui se pratiquait en France de plus inhumain et de plus barbare pour convertir de force les victimes fut mis en usage à Orange. Cette mission furieuse dura quinze jours , et personne ne fut épargné, pas même les conseillers du Parlement. De Lubières , Alexandre Berger de Bologne, seigneur d'Alençon , et Louis de Drevon , reçurent des dragons comme de simples particuliers.
VISITE DE TESSÉ A CHAMBRUN ET AUX AUTRES PAS- TEURS. LEUR FERMETÉ. CONVERSION EN MASSE DES ORANGEOIS (1685).
Le jour-même oij commença la mission bottée, sur les quatre heures de l'après-midi , Tessé , accompagné de l'évêque d'Orange, alla voir Chambrun dans sa maison. Il lui parla d'abord fort poliment et s'informa de sa santé , puis il l'engagea à obéir au roi qui lui demandait de changer de religion , ajoutant qu'il avait amené avec lui l'évêque d'Orange, afin que, s'il avait quelque scrupule de conscience, ce dernier pût les lever. Chambrun lui répondit qu'il avait un Maître dans le ciel, à qui il devait obéir avant toutes choses , qu'il ne reconnaissait sur la terre d'autre souverain que le Prince d'Orange , et que , quant à discuter avec Tévêque, qu'il connaissait depuis longtemps , c'était inutile. Tessé lui demanda alors pourquoi il rejetait le culte des images et le purgatoire, et ne voulait pas se réunir à l'Eglise catholique. Chambrun lui en développa longuement les raisons, de sorte que le commandant des dragons le voyant inébran- II 21
lable , chercha à le corrompre, en lui disant que le roi, qui se faisait un point d'honneur de sa conversion, était disposé à lui accorder tout ce qu'il demanderait. Chambrun lui répondit qu'il se connaissait lui-même ; qu'un grand roi comme Louis XIV se souciait fort peu d'un misérable ministre tel que lui ; et que , tout ce qu'il réclamait , c'était un passeport pour se rendre auprès de son souverain. Tessé repartit qu'il n'était pas en son pouvoir d'accéder à son vœu , et qu'on le savait homme trop dangereux pour qu'on lui permît jamais de retourner auprès du prince d'Orange; puis il ajouta brusquement que c'était assez raisonné , et qu'il fallait obéir, faute de quoi il exécuterait les ordres qu'il avait reçus. « Vous n'oseriez, » lui dit par trois fois Chambrun, et, se découvrant pour lui montrer l'état misérable de son corps, il ajouta : « Considérez , monsieur , ce cadavre : votre compassion et votre générosité vous empêcheront toujours de le maltraiter. » Tessé vaincu , se borna à lui dire : « Monsieur , vous êtes trop éloquent pour moi ; pensez à vous et à obéir au roi, autrement on vous fera mal vos affaires. » C'est sous l'impression de cette visite que Tessé , écrivant à Louvois , le fils du chancelier de France, disait de Chambrun : « Cet homme est habile, dangereux, séditieux, beau parleur; et il vaudrait mieux assurément que le roi le fît mettre dans une citadelle ou château pour toute la vie, que de permettre qu'il se retirât en Hollande , où il demande qu'on le conduise. »
La femme de Chambrun faillit elle-même être livrée à la brutalité des dragons. Son mari lui avait persuadé de se retirer chez son père ; « mais on l'y découvrit , » dit Smiles (i), « et on la traîna devant le comte de
(i) Les Huguenots..., trad. par Ath. Coquerel fils, Paris, 1870, in-8°, p, 224.
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Tessé, qui lui dit brutalement qu'elle devait se regarder comme la propriété du régiment. Elle tomba à ses pieds en proie au plus violent désespoir , et aurait été perdue sans un moine auquel Chambrun avait rendu quelque service, et qui affirma qu'elle avait fait son devoir. » Elle appartenait à la noblesse , et s'appelait Louise de Perrotet de Chavanon.
En sortant de chez Chambrun , Tessé se rendit éo-alement, en compagnie de l'évéque, à la prison où étaient les pasteurs Gondrand , Chion, Petit, Reynaud et Aunet; et, prenant chacun d'eux à part, il s'efforça de les ébranler par des promesses ou des menaces; mais ce fut en pure perte. Ils demeurèrent inébranlables dans leur foi ; et Tessé , se retirant tout confus aussi bien que son compagnon, fit conduire les cinq prisonniers à Valence auprès du féroce La Rapine, directeur de l'hôpital de cette ville , qui mit tout en œuvre pour les convertir (i). Ils croupirent pendant six mois dans des cachots infects, où ils endurèrent des souffrances inouïes , et furent en dernière analyse transférés au château de Pierre-Scize à Lyon à l'exception de Reynaud qui, affaibli par l'âge, ne put résister à tant de maux' et abjura (2). '
Tessé se mit ensuite en devoir d'exécuter l'ordre du roi, arrivé le 10 novembre, portant que tous les habitants d'Orange devraient se convertir de gré ou de force au catholicisme. C'est en vain qu'un conseiller au Parlement , accompagné d'un avocat , lui représenta que c'était illégal de faire changer de religion aux sujets du prince d Orange et de leur refuser des passeports pour
(!) Sur les actes de barbarie de ce triste personnage, que protégeait révê que de Valence, Daniel de Cosnac, voy. E. Arnaud, H^^s pr^ '.ZlSt t. III , p. 4j et suiv. ^"Ffi.,
(2) Sur Reynaud, voy. E. Arnaud, Hist. de l'académie prot. de Die, p. 89.
se rendre dans les pays étrangers; il ne vo.ulut rien entendre et, sur son ordre, les protestants orangeois , convoqués en assemblée générale, abjurèrent aux conditions radoucies que leur proposa l'évêque , savoir : « que, pour leur plus grande... édification, tous les dimanches... sera lu un chapitre de l'Ecriture Sainte en français... suivant les traductions approuvées par l'Eglise, et que tout le service divin, qui se fait en latin, sera expliqué en français...; qu'ils ne croiront être néces-saire, de nécessité de salut... autre médiation que celle de... Jésus-Christ...; qu'ils ne seront tenus de rendre aucun culte divin aux images... ; que dans l'Eucharistie on adorera Jésus-Christ, qui est réellement, spirituellement et sacramentellement dans cet adorable sacrement; que l'on donnera cette consolation aux fidèles de communier sous les deux espèces si l'Eglise universelle voulait le juger à propos » (ii novembre 1685) (i).
Les membres du Parlement abjurèrent aux mêmes conditions vingt-quatre heures après les habitants , et un pasteur du Buis en Dauphiné , nommé Paul Cherler , qui s'était aussi réfugié à Orange , avait déjà embrassé le catholicisme. Il s'était d'abord caché lorsque les dragons de Tessé envahirent la ville, et avait échappé à leurs recherches ; mais quand il sut qu'on avait emprisonné ses collègues , il promit de changer de religion et se convertit quelques jours après , ce qui lui valut une pension du roi (29 octobre 1685). Les abjurations individuelles, couchées par écrit, avaient précédé l'abjuration générale et durèrent du 26 octobre au 22 novembre , soit devant l'évêque , soit à la chapelle épiscopale , soit au couvent des Capucins.
(i) Voy. aux Pièces justificatives, VI, l'acte d'abjuration des protestants d'Orange in extenso.
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On verra par la suite que la conversion en masse des habitants d'Orange , inspirée par la crainte , fut loin d'être sincère. La plupart d'entre eux revinrent à leurs premiers sentiments. Quelques-uns, du reste, purent s'échapper à temps, et d'autres résistèrent courageusement à l'entraînement général.
LES DRAGONS CHEZ CHAMBRUN. SES SOUFFRANCES, SON DÉPART d'orange , SA CHUTE , SON REPENTIR ET SON ÉVASION DE FRANCE (1685-1686).
Deux heures après avoir quitté Chambrun, Tessé, irrité de sa résistance, envoya quarante-deux dragons dans sa maison pour le forcer à abjurer. En moins d'une heure ils eurent tout dévasté. Ils entrèrent jusque dans la chambre du pauvre malade et commirent à son égard toutes sortes d'indignités : fumant du tabac au point de l'étouffer et faisant battre quatre tambours sans relâche pour l'empêcher de dormir. Trois jours et trois nuits se passèrent de la sorte, après lesquels Chambrun, étourdi par la fumée et le tapage et affaibli par les veilles , s'évanouit et resta sans connaissance pendant quatre heures. Le bruit même courut qu'il était mort , et son troupeau bénit Dieu d'avoir mis un terme à ses souffrances. Tessé crut aussi à sa fin et , craignant de recevoir des reproches de la cour, il fit éloigner tout de suite les dragons, n'en laissa que quatre auprès de lui et, pour se mettre à couvert , fit dire par ses agents qu'on l'avait empoisonné. Apprenant ensuite qu'il était revenu à lui, il donna l'ordre de le transporter au château de Pierre- Scize , à Lyon.
Le lendemain on alla le prendre dans son lit et on le plaça sur un brancard porté par des mulets; mais ce fut au prix^de si grandes souffrances que Tessé le fit con-
duire seulement jusqu'au Pont-Saint-Esprit. En traversant les rues d'Orange , Chambrun fut l'objet des manifestations les plus sympathiques de la part de la population. Chacun voulait le voir, le toucher et recevoir sa bénédiction. Les rudes dragons qui l'escortaient étaient eux-mêmes émus jusqu'aux larmes.
• Après avoir passé vingt jours au Pont-Saint-Esprit , où il fit la connaissance de plusieurs personnes qui adoucirent ses souffrances par leurs soins empressés , on l'embarqua sur le Rhône, d'après de nouveaux ordres , à destination de Lyon. Comme le vent était contraire, la barque mit cinq jours pour aller à Anconne , qui n'est qu'à six lieues du Pont-Saint-Esprit. On le tenait sur le pont du bateau depuis la pointe du jour jusqu'à dix ou onze heures du soir, malgré la saison avancée de l'année (on était au mois de décembre) , de sorte qu'il fut bientôt perclus de tous ses membres. Quand il fut arrivé à Anconne , André-Thomas de Vermenton, prévôt en chef et chevalier du guet dans le ressort du présidial de Valence , appréhendant qu'il ne rendît le dernier soupir , attendit qu'il fît beau pour lui faire continuer sa route, et comme le mauvais temps ne cessait point , il le fit porter sur un brancard jusqu'à Valence par douze paysans (lo décembre).
L'évêque de Valence et de Die, Daniel de Cosnac, ayant appris son arrivée , le sollicita aussitôt de changer de religion (car il était grand convertisseur) ; mais, quelques promesses qu'il pût faire au prisonnier, tous ses efforts furent inutiles. C'est alors qu'il imagina, pour le faire succomber, d'éloigner de lui sa femme, son neveu Gabriel de Convenant, conseiller au Parlement de Grenoble, et ses domestiques, qui savaient seuls le déplacer dans son lit sans le faire souffrir. Ce fut un coup terrible pour lui, car, ayant voulu se faire habiller par les
exempts qui avaient remplacé ses domestiques, il en éprouva de telles douleurs qu'il s'écria dans un moment de désespoir : « Eh bien, je me réunirai; » mais il n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles , arrachées par la violence du mal, qu'il se repentit amèrement, et lorsque l'évêque, informé de sa chute par un exempt, vint présenter à sa signature un acte d'abjuration, il reprit sa première fermeté et s'y refusa obstinément.
Trois mois environ s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels l'évêque de Valence fit à Chambrun de fréquentes visites pour le presser de mettre à exécution sa promesse , après quoi il le fit exiler de guerre lasse à Romeyer, petite communauté solitaire des montagnes du Diois (2 mars 1686). Le pieux confesseur y demeura cinq mois. Pendant ce temps , il pleura jour et nuit sa faute et fut visité par un grand nombre de ses coreligionnaires des lieux circonvoisins. Il les exhortait à persévérer dans la profession de la vérité s'ils y avaient été fidèles et à se relever promptement s'ils avaient eu la faiblesse de succomber. • Daniel de Cosnac vint le harceler jusque dans cette retraite; mais il ne réussit pas mieux qu'à Valence à lui faire signer un acte d'abjuration. A chaque visite, Chambrun le suppliait de lui faire délivrer un passeport pour l'étranger ; mais comme c'était toujours en pure perte, il feignit de ressentir une nouvelle atteinte de la maladie de la pierre dont il souffrait et pria l'évêque de lui obtenir la permission d'aller se faire opérer à Lyon , d'où il espérait pouvoir gagner la Suisse. Cosnac , très aise de se débarrasser d'un homme qui lui était plus à charge que tout son diocèse, comme il le disait lui-même, demanda cette autorisation et l'obtint d'autant plus facilement qu'on espérait en haut lieu que Chambrun mourrait pendant l'opération. Porté sur un brancard par douze paysans, il arriva à
Lyon (5 août 1686), où il reçut la visite de l'archevêque, qui lui fit défense de présider des assemblées et de sortir de la ville. Chambrun s'occupa aussitôt des moyens de se réfugier à Genève. Celui auquel il s'arrêta, après avoir eu soin, pour éloigner les soupçons, d'appeler plusieurs fois auprès de lui le propre médecin de Farchevêque, qui le fit sonder par un de ses opérateurs , fut de sortir de France en poste dans une chaise roulante avec le train d'un grand seigneur. Quand tout fut prêt , il partit de Lyon le dimanche soir , 8 septembre, avec un seul valet, pendant que toute la ville était à la promenade. « La nuit me surprit, » raconte-t-il luimême, « lorsque je trouvai les autres valets avec cinq chevaux, qui m'attendaient derrière une masure; on attela promptement un second cheval à ma chaise et, tout mon monde étant à cheval , nous allâmes avec une diligence incroyable. Je m'étais attaché à ma chaise avec deux courroies qui me tenaient si fort serré contre cette machine qu'il était impossible qu'on reconnût que j'étais incommodé. »
Le lendemain, au point du jour, Chambrun franchit le Pont-de-Beauvoisin sur la frontière de Savoie. Son équipage et son train le faisaient traiter partout de Monseigneur, et comme il ne parlait que du service du roi , qui l'obligeait , disait-il , à faire diligence , les soldats qui gardaient la frontière le laissèrent passer sans oser lui dire un mot. Néanmoins, à quelque distance du Pontde-Beauvoisin, sept gardes l'arrêtèrent. Prenant alors le verbe très haut et menaçant de faire jeter dans une basse fosse le soldat qui avait osé présenter son fusil aux chevaux , il les intimida si fort, tout aussi bien que leur commandant , qui mangeait des raisins à quelques pas de là et avait violé sa consigne en quittant son poste, qu'on le laissa passer. 11 traversa ainsi la Savoie et arriva
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sans encombre à Genève, où il reçut les félicitations de tous les pasteurs présents dans la ville et d'un grand nombre de réfugiés et d'habitants. Mais ce qui soulagea le plus son cœur, ce fut son rétablissement dans le ministère , que signèrent dix-huit de ses anciens collègues de France (12 septembre 1686).
Chambrun demeura encore quatre mois à Genève pour attendre sa femme , qui réussit également à sortir du royaume , et il se rendit avec elle en Hollande auprès de son souverain, Guillaume III d'Orange, qui le reçut avec de grandes marques de bienveillance. L'année suivante, il publia ses Larmes, ouvrage célèbre, écrit avec l'éloquence du cœur et tout empreint des accents de la plus vive piété. Cinq éditions successives le firent connaître à l'Europe. On le lut dans toutes les familles et, de nos jours encore, où il a été réimprimé, il n'a rien perdu de son poignant intérêt.
Pour en finir avec Chambrun, nous dirons qu'il passa en Angleterre , et fut pourvu d'un canonicat à Windsor, où il mourut en 1689, âgé de soixante ans environ (i).
SUITE DE LA PERSÉCUTION d'oRANGE ET SON RALENm TISSEMENT (1686-1697).
L'occupation de la principauté d'Orange par les soldats de Tessé, qui coûtait à la ville seule huit cents écus par jour, à raison de lo sols par fantassin et de 30 sols par cavalier, équivalut à une véritable prise de posses-
(I) Chambrun, Les larmes, p. 105-308; - Gaultier de Saint-Blancard , t. II, ch. XVIII ; Benoit, t. III, p. 86), 92Î-926; - Erman et Réclam, t. VIII, p. 9)-97; — Gaitte, Emigration protestante, p. 16-21 ; — Burnet Mémoires historiques de la Grande-Bretagne, t. III, p. 91 ; - Bastet, p. 145 \ -Bulletindela Société, etc., i. III, p. 156-160; -Relation abrégée [mi Court! n» 17, F); — Court, Histoire des Eglises réformées, t. I, p. 69, 96-1 11 (ms. n" 28); - Arch. municip. d'Orange. GG, 48; - Adolphe Michel, Louuois et les protestants, p. 166 et suiv.
sion par la France. Louis XIV y établit uni gouvernement militaire et nommait les consuls par l'intermédiaire du comte de Grignan, qui eut le commandement suprême de la Principauté. Le roi laissa bien un semblant d'autorité aux consuls , qui étaient censés administrer la cité « pour le prince d'Orange, » car l'ordonnance du II janvier 1686 leur donnait la charge de tenir la main à ce qu'après le départ des soldats aucun ministre ne fût reçu dans la Principauté, d'arrêt*er tous ceux qui mettraient le pied sur son territoire et de les conduire dans les prisons les plus voisines de la Provence ou du Dauphiné ; mais c'était une autorité illusoire : le commandant militaire était un véritable proconsul aux ordres du comte de Grignan.
Autrement , la persécution d'Orange ne cessa pas avec le départ des dragons. D'autres soldats leur succédèrent, qui commirent toutes sortes de désordres et de violences. Par l'ordonnance citée plus haut , Louis XIV expulsa de la Principauté tous ceux qui ne voulurent pas abjurer leur foi; il réunit à l'hôpital général les revenus, les rentes et les biens-fonds du consistoire , et recommanda aux nouveaux convertis de se plaindre au comte de Grignan, s'ils venaient à être -inquiétés. Le Parlement fut interdit de ses fonctions, et son président , de Lubières , arrêté dans sa maison le jour de Pâques fleuries et conduit au château de Pierre- Scize , à Lyon, où il rejoignit les pasteurs d'Orange et mourut dans la nuit du 20 au 21 mars 1697, à l'âge de soixante-sept ans. Pendant les onze ans que dura sa captivité, il fit toujours « paraître une fermeté, une résignation véritablement chrétienne et un zèle extraordinaire pour la religion. » On pratiqua, du reste, contre les Orangeois qui n'étaient pas tenus pour bons catholiques ou qui refusaient de se convertir, les mêmes ri-
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gueurs qu'en France. Les uns furent jetés en prison, les autres envoyés aux galères, d'autres exilés en Terres- Neuves (vallée de Barcelonnette), d'autres déportés en Amérique. Quant aux femmes et aux enfants, on les enferma dans des couvents. « La rapine ne fut pas oubliée, ni même les amendes pécuniaires , qu'on donnait à ceux qu'on prétendait ne pas faire leurs devoirs. » Guillaume III d'Orange, monté sur le trône d'Angleterre depuis t688, et les Etats généraux de Hollande intercédèrent auprès de Louis XIV pour qu'il fit cesser cette persécution; mais ce fut en pure perte.
« Ce triste état de choses , dit Gaitte , « fut couronné par l'édit de 1687, d'après lequel tous les livres prétendus hérétiques furent brûlés sur la place du Cirque. Un peu plus tard les scellés de la Cour furent apposés sur les archives du domaine des princes , qui , sans doute , subirent le môme sort. Est-il étonnant , après cela, que le buffet de la bibliothèque communale, qui porte pour inscription : Livres protestants , soit complètement vide et que l'on manque , dans la localité , de documents précieux et utiles ? •>
Deux ans après (1689), les religionnaires d'Orange reprirent courage comme ceux du royaume. « La persécution s'est ralentie, » dit Adolphe Michel, « ou, pour mieux dire, apaisée et arrêtée ; ils commencent à se rassembler ; ils ne sont plus en butte aux outrages violents de la populace; mais, fait bien significatif, ils sont l'objet de sourdes menées et de dénonciations anonymes. On n'ose plus les frapper en place et en plein soleil ; on les signale en dessous à la vigilance des magistrats. Nous avons une lettre curieuse du comte de Grignan à Louvois du 6 février 1689, où se dessinent ces animosités locales. « Il y a quelques jours, » dit-il, « qu'il fit des vents si furieux dans le Comtat et dans la Principauté
d'Orange , que plusieurs maisons en furent abattues. Deux croix de pierre qui sont à Orange furônt renversées en ce temps-là, et le conseil de ville d'Orange délibéra de les faire redresser. Il y a deux jours on trouva à la porte de l'hôtel de ville un billet affiché qui contenait ces mots : « Messieurs les magistrats , on a brisé vos croix et on y met dessus des choses qui font trembler. » Le sieur de Lissac , capitaine d'une compagnie de cavalerie qui est à Orange , fit voir en même temps un billet qu'il dit avoir trouvé dans sa chambre , qui lui donne le même avis, ajoutant que huit huguenots avaient abattu ces croix. On alla en un endroit assez écarté , qui est la place où le château d'Orange avait autrefois été , et on trouva que la croix y avait été renversée et qu'on avait planté à terre un morceau de fer oij était attachée une espèce de banderole de toile blanche où on lisait ces paroles écrites en gros caractères :
Le Dieu des armées est pour vous ; Nous le prions sans cesse qu'il vous bénisse! Que le ciel nous soit propice !
Le tyran ne vivra pas toujours.
Grand monarque, vous avez des fidèles sujets partout ! »
» Le comte de Grignan ajoute qu'il y a beaucoup de conformité entre les deux écritures , ce qui , » dit-il , « fait soupçonner qu'il pouvait y avoir en tout cela quelque malice cachée de la part de quelques gens malintentionnés pour les habitants d'Orange. )>
Le ralentissement dans la persécution éloigna, comme on pouvait s'y attendre, les nouveaux convertis des pratiques du culte catholique. En juillet 1691 , l'évêque d'Orange écrivit une longue lettre à tous les curés de son diocèse, « dans laquelle, » dit une pièce du temps, (( il se plaint que ceux de la religion, qui avaient volontairement embrassé le catholicisme sans aucune con-
trainte de sa part (!) , ne faisaient plus aucun exercice de cette religion et vivaient dans une espèce d'athéisme et d'irréligion. » Pour prévenir ces abus et pour tâcher de les ramener à leur devoir, il défend à tous les curés de son ressort de recevoir aucun nouveau converti ou nouvelle convertie ni aux fiançailles, ni au sacrement du mariage , ni à être parrains et marraines , ni à faire offrande dans l'église ou à la messe de paroisse , ni pour être d'aucune confrérie, jusqu'à ce qu'ils soient assurés par un témoignage public , signé de sa main et contresigné par son secrétaire , que lesdits nouveaux convertis ont satisfait au précepte de l'Eglise contenu au décret du concile de Latran touchant la confession annuelle et la communion pascale. Il proteste en même temps qu'il n'a jamais cru qu'il fût permis aux évêques et aux prêtres de forcer personne par les armes ou par les supplices à embrasser la vraie religion et que sa conduite, toute pleine de douceur, le justifie assez à ce sujet (!). u On croyait, » ajoute la pièce que nous citons, (i que d'Obeilh, en lançant cette lettre épiscopale, n'avait fait que suivre les ordres de la cour. Sa démarche, du reste, produisit quelque effet, car on compta, parmi les nouveaux convertis, cent communiants en 1692, trente-six en 1693, quarante-huit en 1694 et trente-quatre en 1697 (i). »
SYMPATHIE TÉMOIGNÉE AUX PASTEURS d'oRANGE EM- PRISONNÉS A LYON (1685-1697).
Les quatre pasteurs de la principauté d'Orange en-
(i) Adolphe Michel, Louuois , etc., p. 182-184; — Gaultier de Saint-Blancard, t. Il, p. 20; — Erman et Réclam, t. VIII, p. 97, 98; — Bastet, p. 146; — Gaitte, Informations, p. 57; — Butletin de la Société, etc., t. XXIX, p. 35 ; — Relation abrégée (ms. Court. n° 17, F); — Ms. Court, n" 17, C; — Arch. municip. d'Orange, GG, 48.
fermés au château de Pierre-Scize , Gondrand, Chiôn , Petit et Aunet reçurent de leurs coreligionnaires de France et de l'étranger de nombreuses marques de sympathie, qui adoucirent leur dure et longue captivité. Les pasteurs et anciens des églises wallones, réunis en synode à Rotterdam , leur écrivirent la lettre qui suit à la date du 3 mai 1686 :
» Messieurs et très honorés frères ,
(( Nous compatissons avec toutes vos peines et nous souffrons avec vous comme si nous étions prisonniers dans le lieu même de votre détention. Nous avons appris avec une extrême sensibilité ce que vous endurez pour la gloire de notre commun maître. Nos prières publiques et particulières demandent à Dieu votre délivrance. Nous vous regardons comme des Antipas (Apoc. , II, 13), comme des fidèles martyrs de notre Seigneur Jésus-Christ , et si vos chaînes sont pesantes, elles sont précieuses à Dieu et à son Eglise. Vous êtes le spectacle du monde , des hommes et des anges. L'Eghse qu'on croit avoir détruite est encore visible dans votre sang et dans vos larmes. Dieu, qui ne se laisse pas sans témoignage dans la nature, ne nous laisse pas dans la grâce sans témoins de la vérité. Vous êtes ces heureux témoins ! Vous êtes fidèles à Christ et, pour envisager cette affliction, qui lasse la constance des plus fermes, regardez-la comme légère en la comparant avec la gloire dont vous devez être un jour couronnés. Vous combattez un bon et beau combat, les anges et les hommes en sont les admirateurs ; mais cette force est en Dieu et non pas en vous ; elle est en Celui qui vous promet la couronne de justice. Que vous bénirez un jour les combats qui produiront en vous un
DE LA PRINCIPAUTÉ d'oRANGE. } ] <,
poids de gloire excellemment excellente ! Nous espérons de notre grand Dieu et de notre miséricordieux Sauveur qu'ayant commencé cette bonne œuvre, il ne vous abandonnera pas ; qu'avec les violentes tentations il vous donnera la force de les soutenir! Vous avez prêché à votre troupeau pendant la paix de l'Eglise, vous prêchez par vos liens aux anges du ciel et aux anges de r Eglise; vous faites ce que nous prêchons aux autres et vous êtes nos docteurs et nos prédicateurs ! Soyez fidèles jusqu'à la mort ; vous confondrez les dénions et les émissaires de l'Anti-Christ. Nous ne cesserons d'élever nos mains à Dieu pendant votre combat, espérant avec vous le triomphe que nous vous souhaitons et que nous demandons à Dieu avec toute l'ardeur dont nos âmes sont capables. Nous solliciterons le ciel et la terre pour votre liberté, et nous serons avec vous à vivre et à mourir. Nous sommes , Messieurs et très honorés frères , vos très humbles et très affectionnés frères.
» Les pasteurs et anciens assemblés en synode à Rotterdam., et, au nom de tous, Phinéas Piélat, modérateur; De JoNCouRT, secrétaire. »
Les pasteurs d'Orange, mus par des raisons de prudence, leur répondirent seulement le 8 avril 1693. « L'assurance, » leur dirent-ils, « que nous a souvent donnée notre dit frère, M. Piélat, que vous vous souvenez de nous comme si vous étiez emprisonnés avec nous , et que vous faites sans cesse mémoire de nous dans vos oraisons , a servi de beaucoup pour adoucir nos amertumes , et dissiper en quelque manière les ennuis de notre prison. C'est Dieu, à la vérité , qui nous soutient par sa main puissante dans ce long et rude combat d'affliction auquel il lui a plu de nous appeler. Il accomplit si bien en nous la vertu de son Esprit, que,
plus nous sommes faibles, et plus nous sommes forts; et nous espérons que, comme ses dons et sa vocation sont sans repentance , nous ayant délivrés jusqu'ici , il nous délivrera encore ci-après , mais moyennant aussi votre aide par la prière que nous vous supplions de lui faire pour nous. Car nous reconnaissons que, aussi faibles et aussi infirmes que nous le sommes naturellement , nous ne pourrions que succomber , si Dieu suspendait en nous l'efficace de sa grâce, et nous abandonnait à nous-mêmes. Nous vous prions donc , Messieurs, par notre Seigneur Jésus-Christ et par la charité de 'l'Esprit, que vous combattiez toujours avec nous par vos prières à Dieu pour nous , afin que nous sortions victorieux de ce combat, que nous parachevions notre course en sanctification et honneur; que Jésus- Christ soit glorifié en nous , soit par notre vie soit par notre mort; que nous fassions un bon usage de la discipline du Seigneur, et que nous possédions nos âmes par notre patience, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de briser nos chaînes et de nous introduire dans ses tabernacles pour le bénir et lui rendre, avec toute l'Eglise, de solennelles actions de grâces pour l'issue heureuse qu'il aura donnée à toutes nos tentations (i). »