‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'Orange (volume 3)Chapitre 16 sur 65 · AOÛT 1568-8 AOÛT · texte numérisé non relu

AOÛT 1568-8 AOÛT

MESURES DE PRÉCAUTION PRISES PAR D ARMAGNAC. INCURSIONS DES HUGUENOTS (1568-1570).

Les huguenots de Provence, du Dauphiné et du Languedoc ayant assemblé de grandes forces pendant cette nouvelle guerre, le Comtat jugea prudent de convoquer, pour sa sûreté, le ban et l'arrière-ban de la noblesse, et fit passer un renfort considérable de troupes dans les trois villes de la principauté d'Orange qu'il occupait. Le capitaine Roquelaure, qui était venu offrir ses services à d'Armagnac, fut chargé de visiter et de fortifier au besoin les places du Comtat. Mais le théâtre de la guerre générale ayant été transporté dans l'ouest de la France , et les troupes huguenotes des provinces avoisinant les terres du pape s'y étant rendues en masse, les autorités du Comtat, qui n'avaient plus rien à craindre, congédièrent les hommes qu'elles avaient appelés sous les armes au commencement de l'année 1 569 , et d'Armagnac déclara tous les biens des huguenots comtadins fugitifs confisqués au profit de la chambre apostolique. Dans Tétat dressé par le commissaire Le Blanc, ils furent estimés 100,000 écus. Quelques mois après, le pape, par un bref d'avril 1569, exhortait « la ville d'Avignon à se porter constamment contre les huguenots, déclarant avoir pour agréable ce que le père Passevin, jésuite, lui a dit sur la bonne volonté qu'a la ville de se défendre contre l'entreprise des huguenots ,

et maintenir la sainte foi catholique , apostolique et romaine jusqu'à effusion de sang. »

Après la bataille de Moncontour (3 octobre 1569), qui avait été si meurtrière pour les huguenots , d'Armagnac, apprenant que l'amiral Gaspard de Coligny, qui avait reconstitué son armée, se dirigeait vers le sud-est de la France, ordonna une levée de sept cents hommes pour renforcer les garnisons des places de Marguerittes, Aramon, Roquemaure, Bagnols et le Pont-Saint-Esprit, situées en Languedoc, non loin des frontières du Comtat. Une seconde levée fut destinée à augmenter celles de Beaucaire et de Vallabrègues , situées également en Languedoc. Dans cette circonstance, d'Armagnac fournit sur sa cassette particulière 15,000 livres, 200 quintaux de poudre, 400 porcs salés, 60 chariots de pain, du foin et de l'avoine. Il visita lui-même tous les lieux du Comtat pour recueillir des renseignements précis sur l'état de sa province, que le pape lui avait demandés , et constata partout une grande misère , produite par la mauvaise récolte du blé. Le Comtat comptait alors seize mille familles , faisant quatre-vingt-dix mille âmes. Ces mesures militaires prises par d'Armagnac, jointes à l'expulsion en masse de tous les huguenots du Comtat, et plus tard à l'arrestation de tous les étrangers qui étaient trouvés sans passeport dans le pays, eurent pour effet de détourner Coligny du dessein qu'on lui attribuait, gratuitement sans doute, de s'emparer de la capitale du comtat Venaissin ; mais elles n'enrichirent pas les habitants du pays , car les huguenots fugitifs , privés de tout moyen d'existence, furent forcément obligés de rançonner les campagnes pour pouvoir subsister.

Dans le mois de décembre de cette même année (1569), le pape Pie V envoya dans le Comtat, comme

6o HISTOIRE DES PROTESTANTS

général des armes, le comte de Sainte-Flore, et donna ordre à d'Armagnac «. de vendre les biens confisqués des huguenots pour les employer aux affaires ; » mesure dont les Etats du pays demandèrent expressément l'exécution. L'année suivante, en juin, le pape confirmait le bref de Pie IV relatif à la vente de la quatrième partie de ces biens.

Lorsque Montbrun , après la bataille de Moncontour, ramenant, avec les autres colonels du Dauphiné, les débris des légions huguenotes levées dans cette province, eut traversé le Rhône, le 28 mars 1 570, d'Armagnac envoya un certain nombre de soldats en Dauphiné , sous le commandement de Suze , pour prêter main-forte au gouverneur Gordes ; mais la rivalité des principaux officiers des deux provinces fut telle , que le général comtadin dut ramener ses troupes à Avignon , oij arriva peu après un nouveau général des armes , Torquato Conti.

Quand l'armée de Coligny eut franchi le Rhône (avril-mai) pour assiéger MontéHmar, dont elle ne put s'emparer, Torquato Conti envoya au secours de Gordes un certain nombre de fantassins et d'arquebusiers, aux ordres de Suze. Ce dernier, lorsque l'armée protestante eut levé le siège de MontéHmar, la poursuivit jusque dans le Velay , mais sans lui faire aucun mal (i).

D'autre part, des soldats huguenots de Mérindol et autres lieux environnants prirent les armes pour rejoindre Coligny. Sur leur passage , ils réquisitionnèrent les fermes de Taillades, Robions , Oppède, Beaumette. et incendièrent le château de Javon. Une autre troupe se

(i) De Vinols, Hist. des guerres de religion dans le Velay; Paris et Le Puy, 1862, in-8°, p. 72-74.

DU COMTAT VENAISSIN. 6l

saisit de Lauris , et les deux réunies se rendirent en Dauphiné par Joucas. Une troisième troupe, sortie de ce dernier lieu et de Murs, et formant un corps de cent cinquante chevaux et de deux cents fantassins, tenta de s'emparer de Mourmoiron par escalade; mais le commandant Moreton de Chabrillan , gouverneur de Carpentras , qui était entré dans la place , fondit sur eux à l'improviste et en tua un certain nombre. Pendant ce temps, la garnison catholique de Valréas allait défier celle de Nyons et remportait sur elle quelques avantages. Par contre, l'abbaye de Sainte-Hilaire, prés Ménerbes, tomba au pouvoir d'un parti de huguenots qui prit peu après le château de Joucas (4 juillet), mais pour l'abandonner bientôt.

Les huguenots du Dauphiné firent aussi des incursions dans le Comtat. Le 5 juin ils se saisirent du château de Puyméras et l'évacuérent après l'avoir saccagé. Le 10 juillet, une colonne, partant de Vinsobres , traversa les campagnes de Sérignan, Vacqueyras , Beaumes, Le Barroux, et rentra en Dauphiné par Malaucène, emmenant avec elle des prisonniers et du bétail. Elle ne put entrer toutefois dans cette dernière place , qu'un soldat de la garnison devait lui livrer pour 1 5 écus d'or. Ces courses avaient pour but de masquer une entreprise sur Le Barroux, dont les huguenots comptaient s'emparer par intelligences ; mais celles-ci furent découvertes par Conti , et le soldat de la garnison qui avait promis de livrer la place fut pendu aux créneaux des remparts (fin juillet).

Un mois avant cet événement, Conti avait fait partir six compagnies comtadines et italiennes pour prêter main-forte à Cordes , gouverneur du Dauphiné , qui assiégeait Loriol. S'étant prises de querelle en route et ayant même tiré l'épée , le général des armes accourut

pour les réconcilier, et elles continuèrent leur route, mais ne purent, non plus que Gordes , s'emparer de la place (i). ^

ÉDIT DE SAINT-GERMAIN-EN-LAYE (iÇ aOÛt I570). LET- TRE DE CHARLES IX AU COLÉGAT. BIENS DES FUGI- TIFS (1 570-1 572).

Ce nouvel édit, publié sur le pont d'Avignon le 17 août, n'avait rien stipulé en faveur du comtat Venaissin. Charles IX ne s'en crut pas moins autorisé à écrire à D Armagnac la lettre qui suit, le i6 août : (( Mon cousin. Je vous ai ci-devant averti que, pour le bien de la paix et afin d'éviter et pourvoir à tout inconvénient et désordre , j'avais écrit à notre Saint-Père le Pape vouloir permettre à ceux de la R. P. R. de l'archevêché d'Avignon et Comté de Venisse de pouvoir jouir de leurs biens sans empêchement ou de les vendre et venir résider en mon royaume , et particulièrement je vous ai mandé mettre peine et vous employer en ce que dessus , et que cependant vous tenez la main de votre pouvoir qu'il ne soit fait aucune chose contraire de ce que je désire pour ledit bien de paix et pour l'exécution de ma volonté : vous priant de rechef de ne vous y épargner en sorte que ce soit; et même que oij aucuns de ceux de la dite religion se tiendront audit pays ou s'en voudront résider et venir demeurer en mon royaume, vous n'y faites aucune difficulté en ce qui sera de votre pouvoir et charge , mais au contraire favoriser ladite paix et le repos commun , lequel je m'assure

(1) Pérussis, dans d'Aubais, t. I, p. 99, 105, 120-124; Justin, p. 249-270; — Achard, Inventaire, p. 67; — Sommaire de toutes les délibérations des trois Etats du pays, etc. (ms.) , — E. Arnaud, Hist. des prot. du Dauphiné , t. I, p. 257-

VOUS aurez en telle recommandation qu'il n'est besoin vous en faire plus longue lettre. Et d'autant, mon cousin , que pour éviter à tout soupçon et défiance et pour maintenir le repos que je désire entre mes sujets et ceux qui sont sous ma protection, il est besoin de faire cesser toutes les occasions, comme les ports d'armes, garnisons et semblables choses, qui peuvent empêcher le commerce et le libre accès des uns avec les autres, je vous prie grandement qu'en cet endroit particulier vous ayez l'oeil bien ouvert (i)..- »

Le colégat ne tint pas grand compte de cette lettre, car, à la fin de cette même année 1570, il avait établi des gardes aux ponts , ports et passages du Comtat pour mettre à mort tous les huguenots qui voudraient se réfugier dans les Etats du pape. Il venait de recevoir en deux fois de ce dernier 19,000 écus pour payer ses troupes et il n'en licencia qu'une partie. Il fit de plus défendre aux catholiques de donner aide et secours aux huguenots sous quelque prétexte que ce fût.

Vers la fin de Noël 1 571, D'Armagnac fut averti par Gordes d'une entreprise secrète que les huguenots d'Orange et des environs méditaient sur Avignon; mais le colégat ayant doublé la garnison de la ville , chassé les gens sans aveu et appelé Suze à son secours, aucun huguenot n'osa se montrer. Nous racontons, à l'histoire des protestants d'Orange , les complots que le colégat lui-même ourdit contre la sûreté de cette ville. L'année suivante (i 572), n'ayant pas voulu donner mainlevée des biens que les sujets du roi possédaient dans le Comtat et qu'il avait fait saisir, ceux-ci obtinrent de Charles IX, à titre de représailles , la séquestration des biens que les sujets du pape possédaient dans le royaume. Pro-

(1) Communiqué par feu le docteur Martial Millet, d'Orange.

fondement contrarié par cette mesure, le colégat obtint un délai de six mois pour l'exécution de ce séquestre , puis, voyant que Charles IX persistait dans sa première résolution , il se décida à restituer les biens des sujets du roi, mais à la condition que ces derniers les feraient régir par des procureurs catholiques. Les protestants d'Orange, qui avaient des biens dans le Comtat, demandèrent la même faveur; mais n'ayant pu s'entendre avec d'Armagnac, dont les exigences étaient inacceptables, ils firent quelques courses à main armée sur le territoire comtadin , et le gouverneur de la principauté mit le séquestre sur les revenus des terres que les comtadins possédaient dans celle-ci. Pendant ce temps , le pape Pie V exhortait, par un bref, les consuls d'Avignon à se maintenir dans la religion catholique , apostolique et romaine, et les assurait de sa participation à toutes les souffrances endurées par leur ville au sujet de la guerre des huguenots (février 1Ç72) (i).

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