SURSIS DANS L'EXÉCUTION DE L'ARRÊT
Cependant, l'exécution de la sentence de contumace du 18 novembre 1540 « fut commise, » dit de Thou , « aux juges ordinaires d'Aix , de Tourves, de Saint- Maximin et d'Apt. Plusieurs étaient d'avis qu'elle fût suspendue et qu'on la différât jusqu'à ce qu'un jugement si sévère, porté contre des absents, par contumace, et qui , suivant les lois et les usages, n'était pas
(1) A. Joly, Les juges des Vaudois (dans le Bulletin historique et littéraire , 187Ç, octobre-décembre).
définitif, eût acquis avec le temps ce qu'il fallait pour le devenir. Au contraire , les autres voulaient qu'il fût promptement exécuté , par l'aversion pour le crime qu'on avait condamné et par la crainte que cette peste n'eût le temps de prendre de nouvelles forces. Les archevêques d'Aix et d'Arles étaient les plus ardents à solliciter le premier président et à presser qu'on prît, les armes contre les rebelles , promettant , de leur part et de celle des autres ecclésiastiques , une grosse somme d'argent pour les frais de cette guerre. »
Mais le président Barthélémy Chassanée , caractère doux et conciliant, en même temps que jurisconsulte distingué , n'était pas disposé à charger sa conscience d'une pareille exécution. Crespin raconte une violente discussion qui s'éleva à ce propos à Aix dans un grand dîner , où assistaient les principaux personnages de la ville , notamment le président , plusieurs conseillers du Parlement, les archevêques d'Aix et d'Arles, des gentilshommes et des dames de qualité. L'une d'elles qui, selon le bruit public, avait des relations criminelles avec l'archevêque d'Aix , demanda à table , à Chassanée , quand il ferait exécuter l'arrêt rendu contre les luthériens de Mérindol. Le président ne répondit pas; et comme une des personnes présentes demandait ce qu'était cet arrêt, la dame se mit à le réciter tout au long de mémoire. Jacques Reynaud, sieur d'Alleins (i), et le jeune seigneur de Beaujeu (2) , présents au banquet , ne voulant pas croire à l'existence d'un pareil arrêt, « que les Turcs et les hommes les plus cruels, » disait ce dernier, « jugeront inhumain et détestable, » la dame les traita presque de luthériens, d'où s'ensuivit
(1) Sur ce personnage, voyez Pièces justificatives , n° i.
(2) Sans doute le neveu du comte de Tende. Son nom reviendra dans la suite.
l'échange de propos fort aigres, dans lesquels Beaujeu lança à son interlocutrice l'épithète d'Hérodias, cette princesse incestueuse qui avait demandé à Hérode la tête de Jean-Baptiste. L'altercation dura longtemps encore, faisant sourire les uns, notamment Chassanée , et mettant fort mal à Taise les autres , surtout l'archevêque d'Aix, qui en « perdait le boire et le manger. » Néanmoins, « ces propos, » dit Crespin , « engendrèrent grands troubles et plusieurs menaces qui seraient trop longues à décrire. Donc le président Chassanée et les conseillers se départirent , et les gentilshommes s'en allèrent d'autre part. »
L'exécution de l'arrêt paraissait ainsi indéfiniment ajourné, d'autant plus que le comte de Tende, gouverneur et grand sénéchal de Provence , chargé , par une ordonnance du roi du 14 décembre 1540, de faire exécuter la sentence , avait député son lieutenant de Mollins à François Ier, pour lui représenter qu'il fallait pour cela deux mille hommes au moins et qu'il ne savait où les prendre. De son côté , le Parlement se plaignit au roi du mauvais vouloir du gouverneur, et l'affaire en demeura là pour le moment.