‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 25 sur 93 · CONCILIABULES DE PRÉLATS A AIX ET A AVIGNON · texte numérisé non relu

CONCILIABULES DE PRÉLATS A AIX ET A AVIGNON

Mécontents de ces retards , les archevêques d'Aix et d'Arles tinrent un grand conseil à Aix , où assistèrent, outre ces deux prélats, quelques abbés et prieurs, le prévôt du chapitre et plusieurs chanoines d'Aix, pour délibérer sur la situation présente de l'Eglise et les moyens de faire exécuter l'arrêt de contumace. « Ce serait peu, » disaient-ils, « si nous n'avions affaire qu'aux gens de Mérindol et autres paysans semblables;

mais des docteurs en théologie, des religieux, des conseillers et avocats des cours souveraines, des gentilshommes en nombre considérable , des grands même commencent à nous mépriser. Si nous n'y pourvoyons , il est à craindre que nous ne perdions nos bénéfices et que tout l'ordre ecclésiastique ne périsse avec nous. »

L'archevêque d'Arles , « usant de ses finesses naturelles d'Espagne, » opina pour qu'on n'entreprît rien contre la noblesse; « car c'est notre bras et notre protection, » dit-il, « et nous faut donner garde de disputer ni contredire à de tels personnages , de les blâmer et encore moins de les accuser, mais- plutôt de les adoucir par présents et dons ; car c'est chose certaine que si nous entreprenons contre la noblesse , finalement les juges séculiers en auront connaissance , et nous n'y gagnerons rien , comme déjà nous avons assez expérimenté. »

L'archevêque d'Aix se rangea à cette manière de voir, et dit qu'il fallait « faire telle tuerie de ceux de Mérindol et semblables paysans, » que personne, fût-il même de sang royal, n'osât à l'avenir ouvrir la bouche contre le clergé ; et il conclut en invitant ses amis à se rendre à Avignon , où ils trouveraient plusieurs évêques et abbés qui s'emploieraient à leur service.

Cet avis fut adopté , et les prélats et autres gens d'Eglise, réunis à Aix, allèrent en hâte à Avignon. L'archevêque d'Aix, chargé de prendre la parole, fit un tableau lamentable de la situation de l'Eglise et des dangers que courait la nacelle de Jésus-Christ, « Les offrandes cessent, » dit-il; « les pèlerinages et dévotions se refroidissent, la charité est quasi gelée, et, qui pis est, notre autorité est fort abaissée, notre juridiction abattue, les ordonnances de l'Eglise méprisées. » Il opina donc pour que lui et ses amis usassent

de tout leur pouvoir pour faire exécuter l'arrêt rendu contre les Vaudois, et ne craignissent pas de s'imposer dans ce but des sacrifices pécuniaires. « De ma part, » s'écriait-il en terminant , « j'offre et promets de soudoyer, de mon argent propre , cent hommes bien équipés et bien en ordre, voire jusqu'à ce que la destruction de ces misérables soit faite. »

Cette proposition eut l'agrément de toute l'assemblée, sauf celui d'un docteur en théologie, de l'ordre des Jacobins, nommé Bassinet, qui opina de la sorte : (( Suis contraint de vous déclarer (mais c'est en confession seulement), que j'ai signé bien légèrement plusieurs procès de ceux qui ont été accusés d'être hérétiques ; toutefois je puis dire vraiment devant Dieu, qui voit et qui connaît nos cœurs, que je n'ai point eu de repos en ma conscience depuis que j'ai vu l'effet de mes signatures, à savoir que les juges séculiers , à mon rapport et jugement, et des autres docteurs mes semblables, ont condamné à mort ceux que nous avons jugés hérétiques. Et la cause pourquoi je suis ainsi troublé en moi-même, c'est que depuis quelque temps en ça, je me suis adonné à regarder de près les Ecritures, et ai trouvé que la plupart des propos que maintiennent ceux qu'on appelle luthériens sont assez conformes à l'Ecriture sainte. »

Après quelques observations des archevêques d'Aix et d'Arles, Bassinet, devenant plus explicite, s'écria : <( Ceux qui tâchent d'enfondrer la nacelle de Jésus- Christ... ce sont ceux qui se disent le sel de la terre et n'ont aucune vertu ni saveur. Ils s'appellent pasteurs et ne baillent la vraie pâture... Et si j'osais dire, n'estimerait-on pas aujourd'hui aussi grand miracle , si on voyait un évêque prêcher que de voir un âne voler... Et puisqu'il faut dire la vérité..., je veux maintenant tenir

par les saintes Ecritures que le grand pilote et patron, notre Saint Père le Pape , et ses évêques matelots , et tous semblables bateliers , qui ont délaissé la nacelle de Jésus-Christ pour s'embarquer sur esquifs et brigantins, sont pirates et écumeurs de mer, faux prophètes et abuseurs, et non point pasteurs de l'Eglise de Jésus- Christ. »

A peine Bassinet eut-il prononcé ces paroles , que toute l'assemblée grinça des dents contre lui , et l'archevêque d'Aix, au nom de tous, lui dit : « Vide dehors, méchant apostat; tu n'es pas digne d'être en cette compagnie. On en a brûlé plusieurs qui ne l'ont pas si bien mérité que toi. Ces besaciers et coquins de moines gâtent tout. » Les docteurs mendiants présents à l'assemblée s'étant montrés fort offensés de ce propos de l'archevêque, une grande discussion suivit, et l'on se sépara sans prendre de décision.

Après dîner , les prélats se réunirent de nouveau pour délibérer, mais seuls, et ils tombèrent bien vite d'accord. Il fut décidé que chacun d'eux contribuerait selon ses moyens aux frais de l'expédition contre les Vaudois , et que l'archevêque et le prévôt des chanoines d'Aix poursuivraient leurs instances à frais communs , et s'efforceraient de persuader au Parlement de ne pas craindre de faire exécuter son arrêt « avec tambourin et enseignes déployées et artillerie. »

Ces deux personnages , de retour à Aix , se hâtèrent de remplir leur mandat auprès de Chassanée ; mais le président leur objecta , dit de Bèze , « que cet arrêt n'était proprement définitif, et que partant les lois et ordonnances du royaume n'en permettaient l'exécution sans autre procédure , joint qu'il pourrait advenir de grands maux d'une telle exécution , outre le mécontentement qu'en aurait le roi. Ce néanmoins , par autorité

de la Cour, le tambourin sonna en Provence et furent ordonnés capitaines avec nombre de gens de pied et de cheval . qui commençaient à marcher tous armés et équipés, quand le sieur d'Alleins, muni de la connaissance du droit humain et divin, usa de telles et si vives remontrances envers ledit président, que soudain il révoqua la commission et fut cette entreprise rompue. »

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